• Accueil
  • > Le voyage de Minai (Conte soufi)

9 mai, 2012

Le voyage de Minai (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:17

 

      Mohsin Minai n’était pas content de son sort, de la vie banale qu’il menait dans sa ville natale comme petit ouvrier émailleur. Un jour il décida de partir chercher fortune.
      Il se dirigea d’un pas tranquille vers la grand-porte, bien décidé à ne pas laisser passer sa chance. Il quittait la ville, lorsqu’un homme qu’il connaissait à peine le héla :
      « Moshin, si tu veux prendre un emploi d’émailleur, je connais quelqu’un qui cherche un homme de métier.
      – Non, merci, dit Mohsin : cette vie-là, je l’ai abandonnée, j’aspire à un sort meilleur ! »
      S’il n’avait pas décliné l’offre qui lui était faite, il serait devenu bien vite un émailleur célèbre, et un artiste révéré, car tel était l’aboutissement de l’occasion dont il refusait d’accepter le commencement.
      Cette rencontre ne fit qu’attiser son désir de suivre sa destinée.  » Si je n’avais pas entrepris ce voyage, se dit-il, si j’étais resté dans la petite baraque de l’émailleur, au bazar, je n’aurais pas eu cette possibilité de devenir un émailleur en titre avant plusieurs années. Vrai, la chance sourit aux voyageurs ! »
      Il poursuivit son chemin. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’il marchait, quand un inconnu l’aborda :
      « Quel est ton métier ?
      – Je suis maître émailleur », répondit Mohsin, tout en songeant : « Après tout, si j’étais resté dans ma ville natale, je serais déjà maître émailleur, c’est sûr. Pourquoi donc devrais-je me présenter comme simple ouvrier ? »
      L’inconnu lui dit :
      « Ma sœur se marie, je voudrais lui offrir un émail, une pièce unique. Accepterais-tu de faire cela pour moi ? Je te fournirai tous matériaux et instruments.
      – Volontiers ! » dit Mohsin.
      Il s’installa dans le village le plus proche et façonna pour la sœur de l’inconnu un magnifique bracelet en émail.
      Après quoi, il se dit :
      « Me voilà enfin devenu un homme important : je gagne de l’argent, mon talent est reconnu, j’ai pris de l’envergure aux yeux des gens, et ce n’est manifestement qu’un début. »
      Avec l’argent du bracelet, son premier ouvrage de commande en tant qu’artiste indépendant, il acheta une boutique, car il avait décidé de rester quelque temps en ce lieu.
      Peu après, quelqu’un entra dans la boutique et lui dit :
      « Je suis émailleur, je cherche un endroit propice où m’installer, je voudrais acheter ton affaire. »
      Il offrit à Mohsin Minai une si grosse somme d’argent pour sa boutique et son bon vouloir que la transaction fut vite conclue. Et Minai se mit en route de nouveau.
      Cela faisait déjà un jour ou deux qu’il marchait, quand des brigands l’attaquèrent, le délestèrent de sa fortune et l’abandonnèrent au bord de la route après l’avoir rossé.
      Minai ne pouvait savoir que s’il était resté au village, il se serait retrouvé dans une situation bien pire : ce même jour en effet la boutique qu’il avait vendue était engloutie dans un tremblement de terre, et son successeur, tué.
      Il resta là, prostré, se lamentant sur son sort, déplorant son inaptitude à persévérer, regrettant d’avoir vendu la boutique par cupidité.
      Un homme charitable qui passait par là aperçut l’émailleur malchanceux, s’approcha de lui.
      « Viens chez moi, dit-il, je t’aiderai. »
      Minai s’installa chez son nouvel ami, attendant que ses blessures guérissent.
      « J’ai un petit travail pour toi, au jardin », lui dit un jour son hôte. Minai accepta, et trois années s’écoulèrent ainsi, car les voyages lui faisaient peur désormais : il craignait que la malchance le poursuive, que le malheur le frappe. Il se félicitait en même temps de son humilité (n’avait-il pas été capable de suspendre ses ambitions ?) et de son aptitude à assumer ce modeste emploi de jardinier, lui, un artisan. Il se considérait comme particulièrement vertueux : il s’acquittait de sa dette envers son sauveur en le servant, en retour de la compassion immédiate que celui-ci avait témoignée à un vagabond sans le sou.
      Ce que Minai ne savait pas, c’est que s’il était resté là-bas, au bord de la route, quelque chose de complètement différent serait arrivé.
      Les brigands n’avaient pas tardé en effet à se quereller, après que la malchance les eut frappés plusieurs fois de suite. Le chef fut finalement tué par son second, et celui-ci rapporta tout l’argent dérobé à Mohsin, et même davantage, et déposa l’or à l’endroit où lui et ses complices l’avaient laissé à demi mort, ce pour éloigner la « malédiction ».
      Quand il eut travaillé mille jours dans le jardin de son protecteur, Mohsin Minai lui demanda la permission de partir et se dirigea vers la ville la plus proche. Il trouva un emploi chez un émailleur, comme ouvrier. Puis il entra chez un orfèvre, en tant que simple artisan, et finit émailleur en chef.
      « Maintenant, se dit-il, j’ai retrouvé ma voie, je suis là où j’aurais dû être si je n’avais pas eu ces idées de grandeurs et entrepris de voyager. »
      Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que ses imaginations à propos de son humilité, et la croyance vaine que les événements de sa vie formaient une espèce de tout cohérent, faisaient obstacle à son progrès réel.
      Quand, à la suite d’une méprise, il fut arrêté et reconnu coupable de détournement de fonds, il commença de réarranger ses idées d’autre façon :
      « Si seulement j’étais resté là où j’étais, cela aurait mieux valu pour moi ! Mais les malheurs qui nous assaillent ne sont que des épreuves. Il me faut être patient dans l’infortune. »
      Ce qu’il ne voyait pas, ce qu’il ne parvint jamais à comprendre, c’est que les divers événements d’une vie font partie de chaînes de causes et d’effets différentes. Quiconque essaye de rassembler toutes les chaînes d’événements en une seule, de faire de toutes les histoires qui composent une vie une seule et unique et longue histoire, quiconque se flatte, en posant comme principe qu’il accomplit une seule destinée, devra affronter en conséquence des situations qui ne seront pas le « test » de son humilité et de sa patience, mais le paiement de sa stupidité. Ceux qui croient toujours être soumis à un test quand ils touchent le salaire de leurs actes, souffrent de vanité. Cette vanité les empêche même d’envisager qu’ils puissent à un moment ou à un autre récolter ce qu’ils ont semé.

 

*****************************************************

 

Une réponse à “Le voyage de Minai (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Ne laissez pas les souris s’approcher du pain, Ne laissez pas les érudits s’approcher du travail soufi.
    Dicton.

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose