5 mai, 2012

Lecture (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:40

 

      Un soufi vint à la cour. Les savants qui entouraient le trône dirent au roi : « Majesté, cet homme ne doit pas être autorisé à parier avant de nous avoir convaincus qu’il connaît par le menu les classiques et les travaux exégétiques. Il pourrait sinon nourrir des pensées nuisibles pour le royaume. »
      Le soufi fut incapable de rien réciter. Il avait par ailleurs une façon de parler tout à fait étrangère aux savants. Ceux-ci le traitèrent de charlatan et le firent chasser.
      Six mois plus tard, le soufi parut de nouveau à la cour et se présenta devant le maître des cérémonies.
      « Soufi, il ne t’est pas permis d’entrer en tant que savant, dit le maître des cérémonies, puisque tu as échoué à l’examen.
      – Je ne suis pas ici en tant que savant, dit le soufi : je suis un simple sujet qui apporte un cadeau à Sa Majesté. »
      Il montra de la main un cheval, qui le suivait.
      Une fois admis en présence du roi, il lui dit :
      « J’ai osé amener ce cheval à Sa Majesté parce qu’il possède des caractéristiques que j’estime dignes de l’attention d’un souverain.
      – Et quelles sont-elles ? s’enquit le roi.
      – Fais apporter n’importe quel ouvrage de l’un ou l’autre des grands maîtres », dit le soufi.
      On apporta un livre, on le présenta au cheval ; celui-ci commença de tourner les pages avec ses sabots ; de temps en temps, il faisait une pause, regardait le soufi, hennissait.
      « Seigneur ! dit le roi, ce cheval est en train de lire le livre et de commenter des passages.
      – Ce savoir-faire n’est-il pas plus extraordinaire encore que celui des savants, qui, après tout, sont des êtres humains et, en tant que tels, plus aptes qu’un cheval à la lecture des livres ? demanda le soufi.
      – Certes ! dit le roi, mais je veux savoir comment pareil miracle a pu s’accomplir.
      – Si je te le dis, tu pourrais être tenté de destituer tous ces érudits de leurs hautes fonctions, dit le soufi.
      – Tant pis, dis-le moi, dit le roi.
      – Eh bien, répondit le soufi, j’ai dressé le cheval pendant six mois en mettant de l’avoine entre certaines pages des livres. C’était sa motivation : gagner un peu pour chaque passage qu’il connaissait. Quant au hennissement, c’est son apport personnel.
      – Mais c’est exactement de cette façon que les savants eux-mêmes sont dressés au métier des lettres, dit le roi. Nous pouvons donc nous passer des savants. »
      On raconte que c’est ainsi que commença l’histoire heureuse du Soufistan, l’histoire du futur. Vous en avez entendu parler, du temps et du lieu où apparurent sur la surface de la terre de vrais savants, après que les savants « chevalins » et le système de dressage utilisé pour former leurs successeurs et flagorneurs eurent été mis en déroute par le roi qui devint un soufi.

 

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Pas de réponses à “Lecture (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Le fruit de la timidité : ni gain, ni perte.
    Proverbe.

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