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30 janvier, 2011

Les chaussures (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:36

 

 

Deux hommes pieux et méritants allèrent ensemble à la mosquée.
Le premier se déchaussa, disposa soigneusement ses chaussures l’une à côté de l’autre, devant la porte ; le second enleva les siennes et les garda à la main, semelle contre semelle.

 

Des gens, tout aussi pieux et méritants, étaient assis à la porte de la mosquée.
Une discussion s’engagea entre eux sur la question de savoir lequel de ces deux hommes était le meilleur.

 

« Puisqu’on entre pieds nus dans une mosquée, ne vaut-il pas mieux laisser ses chaussures dehors ? observa quelqu’un.
- Ne faut-il pas envisager la possibilité, dit un autre, que l’homme qui est entré dans la mosquée ses chaussures à la main ait voulu se rappeler, par leur présence même, l’état d’humilité requis ? »

 

Quand les deux hommes sortirent après avoir dit la prière, ils furent interrogés séparément par deux groupes différents.
« Je laisse mes chaussures à l’extérieur pour la raison habituelle, dit le premier : si quelqu’un est tenté de les voler, il a ainsi une occasion de résister à la tentation et d’acquérir par là-même des mérites. »
Ceux qui l’entouraient furent très impressionnés par sa noblesse d’âme : il attachait si peu d’importance aux biens matériels qu’il les abandonnait de bon gré à un sort incertain.
Le second expliquait au même moment :
« Je suis entré dans la mosquée mes chaussures à la main pour cette simple raison : si je les avais laissées dehors, quelqu’un aurait pu être tenté de les voler ; s’il avait succombé à la tentation, il aurait fait de moi son complice dans le péché. »
Ceux qui se pressaient autour de lui furent très impressionnés par ce pieux sentiment et admirèrent sa prudence avisée.

 

Un sage qui se trouvait là s’écria alors devant les deux hommes et les deux groupes réunis :
« Pendant que vous deux et vos encenseurs donniez libre cours à vos sentiments admirables, vous conditionnant mutuellement en jonglant avec des données hypothétiques, certaines choses se sont réellement passées.
- Qu’est-ce qui s’est passé ? demandèrent-ils.
- Personne n’a été tenté par les chaussures. Personne n’a pas été tenté par les chaussures. Le pécheur théorique n’est pas venu. Mais un homme est entré dans la mosquée ; il n’a pas laissé ses chaussures à la porte, il ne les tenait pas non plus à la main : il n’avait pas de chaussures du tout. Nul ne l’a remarqué. Il n’était pas conscient de l’effet qu’il pouvait produire sur ceux qui le voyaient ou ne le voyaient pas. Cet homme était sincère, et parce qu’il était sincère, ses prières, dans cette mosquée, aujourd’hui, ont aidé, de la façon la plus directe possible, tous les voleurs potentiels qui auraient pu ou n’auraient pas pu voler des chaussures ou se réformer en étant exposés à la tentation. »
* Cette histoire-enseignement de l’Ordre khilwati (l’Ordre des « reclus »), fondé par Omar Khilwati en 1397, est souvent citée. Elle développe un thème courant chez les derviches : ceux qui ont acquis certaines qualités intérieures ont un effet bien plus puissant sur la société que ceux dont la conduite se fonde uniquement sur des principes moraux. On appelle les premiers « les vrais hommes d’action », et les seconds « ceux qui ne savent pas mais se donnent l’air de savoir ».

 

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