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23 août, 2012

Les mésanges, Félix-Antoine SAVARD

Classé dans : — unpeudetao @ 15:58

PARFOIS, je les appelle
et tendrement leur dis :
« Ça, venez donc, mes belles,
mes chicadis-di-di ! »

 

Et vivement, elles s’empressent.
Puis, après les bonjours,
les façons et les gentillesses,
c’est même un peu d’humour :
« D’où vient, demandent-elles,
Qu’on n’entend plus tes chers pinsons ?
Voix d’or ne vaut un cœur fidèle.
Ils chantent bien, mais ils s’en vont.

 

« Nous n’avons, nous, qu’une patrie.
Elle est tout près, sur le coteau.
Nous donnerions plutôt la vie
Que d’en céder un boqueteau.

 

« Il faut aller selon ses plumes.
À d’autres, les vastes soucis.
Nous perdrions lois et coutumes
Si nous volions trop loin d’ici.

 

« Nous perdrions l’âme, peut-être..
Un rien lui fait ou peine ou peur.
Elle n’est bien que dans ses êtres.
Tout est plus sûr chez soi qu’ailleurs. »

 

Sitôt cette tirade faite,
Elles montent d’un échelon,
et sans parler dîme ni quête,
ainsi gazouillent leur sermon :
« Pauvre ami, disent-elles,
qui n’as que pieds pour te mouvoir,
si tu savais ce qu’on peut voir,
alors qu’on vole sur des ailes !

 

« Ces palais vastes et branchus
où tant de formes s’enchevêtrent,
ces escaliers hauts et touffus
où ton regard, à toi, s’empêtre,

 

« C’est là qu’il te faudrait monter.
Tout alentour y est lumière.
On y voit mieux que dans ta chaire
la pitoyable vérité.

 

« Tu les verrais de nos balcons
passer les misères humaines ;
aller, venir, à grand’foison,
les nouvelles et les anciennes.

 

« Tu les verrais, les miséreux
qui par le long hiver cheminent.
Ils ont froid dur et faim chagrine.
Il n’est chaleur ni pain pour eux.

 

« Que ferions-nous qui les console ?
L’été, nous chantons jour et nuit.
Le cœur d’un pauvre alors s’envole
Un peu plus haut que son ennui.

 

« Mais, en hiver, sous chair dolente,
Pauvre n’écoute que douleur.
Que voudrais-tu, las ? qu’on lui chante,
quand froid et faim tiennent son cœur ?

 

« Mais toi qui prêches l’Évangile
du mauvais Riche et son Festin,
si tu voyais les longues files
des Lazares sans feu ni pain,

 

« Comprenant que la moindre obole
vaut plus pour eux qu’un long discours,
sans dire amen à tes paroles,
tu volerais à leur secours.. »

 

Ainsi m’ont parlé les mésanges.
J’en ai fait mon profit.
J’en ai tiré votre louange,
Ô chicadis-di-di !

 

Félix-Antoine SAVARD (1896-1982), romancier et poète québécois.

 

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