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15 janvier, 2012

Les trois derviches (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:05

 

     Il était une fois trois derviches, Yak, Do et Si, qui venaient respectivement du Nord, de l’Ouest et du Sud et poursuivaient tous les trois le même but. Ils étaient en quête de la Vérité profonde et cherchaient la Voie qui les y conduirait.
     Le premier, Yak-Baba, s’abîma dans la contemplation jusqu’à souffrir d’un affreux mal de tête. Le deuxième, Do-Agha, se tint droit sur le crâne jusqu’à ce que les pieds lui fassent mal. Le troisième, Si-Kalandar, se plongea dans la lecture jusqu’à saigner du nez.
     Ils décidèrent finalement d’unir leurs efforts. Ils se retirèrent en un lieu isolé et effectuèrent leurs exercices de concert, espérant rassembler ainsi assez d’énergie pour provoquer la manifestation de la Vérité, la Vérité profonde, comme ils l’appelaient.
     Ils persévérèrent quarante jours et quarante nuits. Enfin, dans un tourbillon de fumée blanche un visage se dessina devant eux, celui d’un très vieil homme.
     « Es-tu Khidr, le guide caché ? demanda le premier derviche.
     – Non, c’est le Qutub, le Pôle de l’univers, dit le deuxième.
     – C’est un des Abdal, j’en suis sûr, dit le troisième.
     – Je ne suis rien de tout cela, rugit l’apparition, je suis ce que vous pouvez penser que je suis : ne désirez-vous pas tous la même chose, ce que vous appelez « la Vérité profonde » ?
     – Oui, maître, répondirent-ils en choeur.
     – Ne savez-vous pas qu’ »il existe autant de Voies que de coeurs humains » ? Quoi qu’il en soit, voici les vôtres :
     « Yak voyagera au Pays des Idiots ; Do devra trouver le Miroir magique ; Si demandera l’aide du Djinn du Tourbillon. »
     Ce disant, il disparut.
     Les derviches se mirent aussitôt à débattre, non seulement parce qu’ils voulaient en savoir plus avant de se mettre en route, mais aussi parce que chacun croyait encore, bien qu’ils aient tous pratiqué différentes voies, qu’il n’y avait qu’une voie : la sienne, bien entendu. Maintenant, il est vrai, aucun n’était certain qu’elle fût suffisamment efficace, même si elle avait contribué à faire venir l’étrange personnage dont le nom leur restait inconnu.
     Yak-Baba quitta le premier l’ermitage. Au lieu de demander à tout venant, comme il en avait l’habitude, où il pourrait trouver un grand sage, il demandait aux gens qu’il rencontrait s’ils connaissaient le Pays des Idiots. Enfin, après des mois d’errance, il tomba sur quelqu’un qui le connaissait, et partit pour le Pays. Il venait d’y entrer, quand il vit une femme, une porte sur le dos.
     « Femme, lui dit-il, pourquoi fais-tu ça ?
     – Parce que, ce matin, mon mari m’a dit avant de partir au travail : « Ma chère femme, il y a chez nous des objets de valeur. Ne laisse personne passer la porte. » Quand je suis sortie j’ai pris la porte avec moi, Pour que personne ne la passe. Maintenant, s’il te plaît, laisse-moi passer.
     – Veux-tu que je te dise quelque chose qui t’évitera de trimballer cette porte ? demanda le derviche Yak-Baba.
     – Certainement pas ! dit la femme. La seule chose que tu peux faire pour moi, c’est de me dire comment la rendre moins lourde.
     – Cela, je ne peux pas le faire », dit le derviche. Là-dessus, ils se quittèrent.
     Un peu plus loin, il rencontra un groupe de villageois. Ils tremblaient d’effroi devant une énorme pastèque qui avait poussé dans un champ :
     « Nous n’avons jamais vu monstre pareil, il va sûrement continuer de grossir, à la fin il nous tuera tous ! Mais nous n’osons pas y toucher…
     – Voulez-vous que je vous dise quelque chose à son sujet ?
     – Ne sois pas stupide ! Tue-le, nous te récompenserons… Mais nous ne voulons rien savoir à son sujet ! »
     Alors le derviche sortit un couteau de sa poche, marcha sur la pastèque, en coupa une tranche et la mangea.
     Les villageois, toujours effrayés, lui mirent une poignée de pièces dans la main. Comme il partait, ils lui dirent :
     « Adieu, honoré tueur de monstres ! Surtout, ne reviens pas ! Ne viens pas nous tuer nous aussi ! »
     D’aventure en mésaventure, il apprit qu’au Pays des Idiots il faut pour survivre penser et parler comme un parfait idiot. En quelques années, il parvint à amener à la raison certains de ces malheureux. En récompense, il atteignit un jour la Connaissance profonde. Bien qu’il fût devenu un saint au Pays des Idiots, les gens parlaient de lui comme de « l’homme qui a éventré le monstre vert et bu son sang ». Ils essayèrent de faire la même chose pour acquérir la Connaissance profonde mais jamais n’y parvinrent.
     De son côté, Do-Agha, le deuxième derviche, s’était mis en quête de la Connaissance profonde. Au lieu de demander, partout où il allait, à rencontrer les sages locaux, ou de s’enquérir de nouveaux exercices et de nouvelles postures, il demandait simplement si quelqu’un avait entendu parler du Miroir magique. Les réponses qu’il reçut le menèrent souvent sur de fausses pistes, mais, à la fin, il comprit où chercher. Le miroir était dans un puits, suspendu par un fil aussi fin qu’un cheveu : ce n’était en réalité qu’un fragment, parce qu’il était constitué par les pensées des hommes, et qu’il n’y avait pas assez de pensées pour composer un miroir entier.
     Après avoir circonvenu le démon gardien des lieux, Do-Agha regarda dans le miroir et demanda à recevoir la Connaissance profonde. Elle fut sienne instantanément. Il se fixa dans la région et enseigna avec bonheur pendant de longues années. Mais ses disciples ne surent pas maintenir le même degré de concentration (degré requis pour que le miroir se renouvelle régulièrement), et celui-ci disparut.
     Il y a pourtant aujourd’hui encore des gens qui regardent dans les miroirs, pensant que c’est le Miroir magique de Do-Agha le derviche.
     Pendant ce temps, le troisième derviche, Si-Kalandar, remuait ciel et terre pour obtenir des informations sur le Djinn du Tourbillon. Ce djinn était connu sous bien d’autres noms, mais cela, le kalandar l’ignorait. Souvent leurs chemins se croisèrent sans que le derviche le reconnaisse, parce qu’ici le djinn n’était pas considéré comme un djinn, que là Personne n’associait son nom à un tourbillon.
     Un jour il arriva en vue d’un village et demanda à un groupe de paysans (il avait posé mille fois cette question) :
     « Braves gens ! Quelqu’un parmi vous aurait-il entendu parler du Djinn du Tourbillon ?
     – Je n’ai jamais entendu parler d’un djinn ainsi nommé, dit un des paysans, mais ce village s’appelle Le Tourbillon. »
     Si-Kalandar, se jetant à terre, s’écria :
     « Je ne bougerai pas d’ici tant que le Djinn ne me sera pas apparu ! »
     Le Djinn était tapi tout près. Il s’avança en tourbillonnant vers le derviche :
     « Derviche, dit-il, nous n’aimons pas que des étrangers s’approchent de notre village. Alors je viens à toi. Que cherches-tu ?
     – Je cherche la Connaissance profonde. Quelqu’un m’a dit un jour que tu m’aiderais à l’atteindre.
     – C’est vrai, je peux t’aider, dit le Djinn. Tu en as vu de toutes les couleurs. Tout ce qu’il te reste à faire, c’est de prononcer une formule, de chanter un chant, de faire une chose, d’en d’éviter une autre. Alors tu obtiendras la Connaissance profonde. » Et le Djinn lui indiqua quelle formule prononcer, quel chant chanter, quelle action accomplir, quelle action éviter.
     Le derviche le remercia et commença de mettre ce programme en oeuvre. Les mois passèrent, puis les années, avant qu’il ne parvienne à exécuter correctement les rites et les exercices prescrits. Les gens venaient à lui, l’observaient et l’imitaient tant son zèle les impressionnait, et parce qu’on lui avait fait une réputation d’homme pieux et méritant.
     Si-Kalandar atteignit enfin la Connaissance profonde et laissa derrière lui un groupe fervent qui perpétua ses pratiques. Jamais ses imitateurs n’accédèrent à la Connaissance, puisqu’ils commençaient là où s’était achevé le cycle de ses études.
     Quand des adeptes des trois derviches se rencontrent, on peut assister à ce genre d’échange.
     « Voyez-vous ce miroir ? dira un adepte de Do-Agha. Plongez-y assez longtemps le regard, vous finirez par accéder à la Connaissance profonde.
     – Sacrifiez un melon, répliquera un adepte de Yak-Baba, cela vous aidera comme cela a aidé le derviche Yak-Baba.
     – Absurde ! assénera un adepte de Si-Kalandar. La seule voie est celle de l’étude et de la pratique : exercices, prières, bonnes oeuvres. »
     Quand ils eurent atteint la Connaissance profonde, les trois derviches prirent la mesure de leur impuissance à aider ceux qu’ils laissaient derrière eux. L’homme qui vogue vers la haute mer, et aperçoit sur la terre ferme un malheureux poursuivi par un léopard, est bien incapable de lui prêter secours.

 

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Une réponse à “Les trois derviches (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Les aventures des trois derviches (dont les noms signifient respectivement un, deux et trois,) sont parfois interprétées comme une satire de la religion conventionnelle.
    Ce conte est un abrégé d’une célèbre histoire-enseignement, « Ce qui arriva aux Trois », attribuée au maître soufi Murad Shami, chef des Muradis (mort en 1719). Les derviches qui content cette histoire prétendent qu’elle recèle un message intérieur bien plus important, sur le plan pratique, que le sens superficiel.

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