• Accueil
  • > L’état du monde, RUTEBEUF

18 août, 2012

L’état du monde, RUTEBEUF

Classé dans : — unpeudetao @ 16:45

Parce que le monde change
Plus souvent qu’un denier au Change,
Je veux rimer sur ce monde changeant.
L’été est passé, maintenant c’est l’hiver ;
Le monde était bon, maintenant c’est différent,
Car personne ne sait plus
Travailler au bien d’autrui,
S’il ne pense pas y trouver son profit.
Chacun se fait oiseau de proie :
Nul ne vit plus que de proies.
C’est pourquoi je vais dire l’état où est ce monde,
Qui de tout bien se vide et s’émonde.
Tout d’abord, les religieux
Devraient vivre saintement :
C’est mon avis.
Or, ils sont de deux sortes :
Les uns sont des moines blancs ou noirs,
Qui possèdent maintes belles résidences
Et maintes richesses solides.
Ils sont tous esclaves de Cupidité.
Sans cesse ils veulent prendre sans jamais donner,
Sans cesse ils achètent sans jamais rien vendre.
Ils prennent, et on ne leur prend rien.
Le plancher sous eux est solide :
Ils peuvent accroître leurs richesses.

 

On ne prêche plus dans les cloîtres
Sur Jésus-Christ ni sur sa mère,
Ni sur saint Paul, ni sur saint Pierre.
Celui qui se débrouille le mieux dans le monde,
C’est lui le meilleur au regard de la règle.
Ensuite, il y a les Mendiants
Qui par les villes vont criant :
« Pour l’amour de Dieu, donnez du pain aux Frères ! »
Il y en a de vingt espèces.
Voilà une fraternité bien cruelle,
Car, par la sainte Trinité,
Chaque couvent voudrait que l’autre
Voguât dans un chapeau de feutre
Au plus périlleux de la mer :
C’est ainsi que s’entraident les avares.
Ils sont cupides, me semble-t-il :
Voleur habile que celui qui prend au voleur,
Et eux trompent les trompeurs,
Dérobent les dérobeurs,
Servent des tromperies aux trompeurs
Et ôtent leurs robes aux dérobeurs.
Après ces propos,
Il me faut parler de la sainte Église,
Car je vois de nombreux chanoines
Vivre du patrimoine de Dieu :
Ils ne doivent en prendre, selon l’Écriture,
Que ce qui leur est nécessaire pour vivre,
Et tout le reste, humblement,
Ils devraient le répartir
Et le distribuer aux pauvres.
Mais ils verront le pauvre
Crever de misère,
De faim, de froid :
Dès lors que chacun a une cape fourrée,
Des deniers pleins sa bourse,
Ses coffres pleins, pleine sa huche,
Peu lui chaut qui l’appelle pour l’amour de Dieu
Ou pour l’amour de Dieu lui demande quelque chose,
Car Avarice, dont il est esclave,
Lui ordonne d’accumuler,
Et c’est ce qu’il fait, à mon avis.
Mais – que Dieu me guide ! – peu m’importe :
À la fin cette richesse tourne mal
Et se réduit à rien.
C’est justice, car, comme il peut le voir,
Il est riche de l’avoir de Dieu
Sans que Dieu puisse en tirer une aumône ;
Et s’il va entendre la messe,
Ce n’est pas pour plaire à Dieu,
Mais pour récolter de l’argent,
Car, apprenez-le de moi,
S’il pensait n’en rien rapporter,
Il n’y mettrait jamais les pieds.
Il y a aussi des clercs d’une autre sorte :
Quand ils ont appris le droit,
Ils veulent être plaideurs,
Vendre leur langue,
Ils ne rêvent que ruses et cautèle
Pour emmêler les querelles
Et mettre le devant derrière.
Voilà derrière ce qui était devant,
Car, quand maître Denier entre en scène,
Droiture s’efface et disparaît.
En un mot, tous les clercs, étudiants exceptés,
Veulent embrasser Avarice.
Il me faut à présent parler des laïcs,
Qui sont de leur côté affligés d’autres plaies.
Prévôts, baillis et maires
Sont généralement les pires :
Convoitise l’a voulu ainsi.
Car je vois que les prévôts
Qui prennent à bail les prévôtés
Plument de tous côtés
Ceux qui sont placés sous leur juridiction,
Et se défendent de cette façon :
« La prise à bail nous coûte très cher,
Il nous faut donc, de toutes les façons,
Disent-ils, prendre partout,
Sans égard pour le droit et sans raison.
Nous aurions fait une bien mauvaise affaire
Si nous ne nous y retrouvions pas. »
Il y en a aussi d’une autre sorte :
Ceux qui n’ont rien à débourser,
Comme les baillis, qui sont nommés dans leur charge.
Sachez-le, aujourd’hui ils sont pressés
De voir, dans leur bailliage, leur charge
Aussi rentable sous leur mandat
Que du temps de leurs devanciers.
Ils ne suivent aucun chemin
Par où pût jamais passer la justice.
Ils n’ont cure de tels chemins,
Mais ils pensent à assurer
Des revenus au seigneur
Tout en faisant leur profit personnel.
C’est ainsi que la justice s’enfuit.
Voici maintenant des gens d’une espèce différente,
Dont la coutume est de vendre
Mille sortes de choses
Nécessaires à la vie.
Je vous le dis en vérité,
Ils font souvent de faux serments :
Ils jurent que leurs marchandises
Sont de bonne qualité et sans aucun mélange,
Et c’est quelquefois pur mensonge.
Ils vendent à crédit, et l’usure
Suit bien vite : elle et la vente à terme
Sont de la même famille ;
On fait payer le délai,
Et les biens en sont vendus plus cher.
Il y a aussi de petites gens
Qui travaillent par les rues,
Exerçant des métiers divers,
Comme on en a besoin dans la vie :
Ils sont affligés d’autre plaies.
Ils veulent être bien payés
Et travailler peu.
Mais cela irait mal pour eux
S’ils outrepassaient leurs droits d’un pouce.
Même les paysans qui travaillent dans les vignes
Veulent avoir un bon salaire,
Dieu me garde, en en faisant peu.
J’en viens à la chevalerie,
Qui est aujourd’hui désorientée :
Je n’y vois ni Roland ni Olivier,
Ils ont tous été noyés dans un vivier
Et l’on peut bien constater
Qu’il n’est plus aujourd’hui d’Alexandre.
Leur métier disparaît, il est sur le déclin.
La plupart vivent de rapines.
Fini de rire, pour la chevalerie :
Je ne la vois plus nulle part, ni dehors ni dedans.
Les ménestrels sont dans le désarroi,
Ils ont tous perdu leur Donat.
Je ne vois ni prince ni roi
Qui ait scrupule à empocher,
Ni aucun prélat de la sainte Église
Qui ne soit l’ami de Convoitise
Ou aux mains de Madame Simonie,
Qui ne déteste pas ceux qui lui font des cadeaux.
Le voilà princièrement installé à la cour,
Celui qui fait des cadeaux, par les temps qui courent.
Quant à celui qui ne peut pas en faire,
Qu’il aille prêcher les oiseaux,
Car voilà longtemps que Charité est morte
Je ne vois plus personne la pratiquer,
Sinon par hasard l’un ou l’autre
Qui le doit à son bon naturel.
C’est que le monde a bien changé :
Le bien lui est devenu étranger.
Vous pouvez juger par vous-même
Si sur ce point je vous dis la vérité.

 

RUTEBEUF (XIIIe siècle).

 

*****************************************************
 

 

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose