• Accueil
  • > L’histoire du feu (Conte soufi)

2 août, 2011

L’histoire du feu (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:07

     Il était une fois un homme qui contemplait les opérations de la nature. À force d’attention et de concentration, il découvrit le moyen de faire du feu.
     Nour, c’était son nom, décida de voyager de communauté en communauté pour faire connaître sa découverte. Il transmit le secret à de nombreuses tribus. Quelques-unes seulement en tirèrent parti. D’autres, se sentant menacées, le chassèrent avant d’avoir eu le temps de comprendre à quel point cette découverte aurait pu les aider. Pour finir, les membres d’une tribu devant lesquels il avait entrepris une démonstration furent pris de panique : ils se jetèrent sur lui et le tuèrent, convaincus d’avoir affaire à un démon.
     Les siècles passèrent. La première des cinq tribus qui avaient appris l’art du feu en avait réservé le secret à ses prêtres. Ceux-ci exerçaient le pouvoir et vivaient dans l’aisance tandis que le peuple gelait. La deuxième tribu finit par oublier l’art de faire le feu et idolâtra les instruments. La troisième adorait une représentation de Nour, parce qu’il avait été son initiateur. La quatrième tribu garda l’histoire de l’homme qui avait fait du feu dans ses légendes ; certains de ses membres les tenaient pour vraies, d’autres les rejetaient. Seuls les membres de la cinquième communauté se servaient effectivement du feu, pour se chauffer, cuire les aliments, fabriquer toutes espèces d’objets utiles.

 

     Les années passèrent. Un sage, accompagné de quelques disciples, visita les territoires des cinq tribus. Les disciples furent stupéfaits de la diversité des rites en usage dans les quatre premières.
     « Toutes ces manières de procéder, dirent-ils au maître, se rapportent en réalité à l’allumage du feu, à rien d’autre. Nous devrions éduquer ces gens !
     – Eh bien, dit le maître, nous allons parcourir de nouveau les territoires des cinq tribus. Ceux qui survivront sauront quel est le problème, et comment l’aborder. »

 

     Les voyageurs entrèrent en contact avec la première tribu. Ils furent accueillis chaleureusement. Les prêtres les invitèrent à assister à leur cérémonie religieuse, la cérémonie du feu. La foule était en état de grande excitation. Quand ce fut terminé, le maître se tourna vers ses disciples :
     « Quelqu’un désire-t-il prendre la parole ?
     – Pour la cause de la Vérité, je me sens contraint de dire quelque chose à ces gens, dit le premier disciple.
     – Si tu veux le faire à tes risques et périls, je t’en accorde la permission », dit le maître.
     Le disciple s’avança vers le chef de la tribu et ses prêtres :
     « Je peux accomplir le miracle que vous prenez pour une manifestation spéciale de la divinité. Si j’y parviens, reconnaîtrez-vous que vous êtes dans l’erreur depuis longtemps ?
     – Arrêtez cet homme ! » crièrent les prêtres. On emmena le disciple, jamais il ne reparut.

 

     Les voyageurs se rendirent alors dans le territoire voisin, où la deuxième tribu idolâtrait les instruments qui servaient à faire le feu. Là aussi, un disciple se proposa pour tenter de faire entendre raison à ses membres.
     Ayant obtenu la permission du maître, il leur dit :
     « Je sollicite la faveur de vous parler comme à des êtres raisonnables. Vous vénérez les moyens par lesquels quelque chose peut être accompli, même pas la chose en soi. Vous retardez ainsi l’avènement de son usage réel. Je connais la réalité qui est à la base de cette cérémonie. »
     Ceux-là étaient plus raisonnables. Ils n’en répondirent pas moins au disciple :
     « En tant que voyageur et étranger, tu es le bienvenu parmi nous. Mais, puisque tu n’es pas des nôtres, que tu ignores tout de nos coutumes et de notre histoire, tu ne peux comprendre ce que nous faisons. Tu es dans l’erreur. Peut-être même essaies-tu de nous enlever nos croyances. En conséquence, nous refusons de t’écouter. »

 

     Les voyageurs poursuivirent leur chemin.
     Lorsqu’ils arrivèrent sur les terres de la troisième communauté, ils virent devant chaque maison une idole à l’image de Nour, le premier faiseur de feu. Un troisième disciple s’adressa aux anciens de la tribu :
     « Cette idole représente un homme, qui représente une aptitude, qui peut être exercée.
     – Peut-être bien, répliquèrent les adorateurs de Nour, mais il n’est donné qu’à un petit nombre de pénétrer le grand secret.
     – Au petit nombre de ceux qui comprendront. Pas à ceux qui refusent de regarder en face certains faits, dit le troisième disciple.
     – C’est là pure hérésie, proférée, qui plus est, par un homme qui ne parle même pas notre langue correctement, et n’exerce aucune fonction sacerdotale », grommelèrent les prêtres. Et le disciple dut s’en tenir là.

 

     Le groupe se remit en route et entra dans la région où vivait la quatrième tribu. Un quatrième disciple s’avança vers la foule assemblée.
     « L’histoire du feu est une histoire vraie, et je sais comment faire du feu », dit-il simplement.
     Ces paroles semèrent le trouble dans la tribu, qui se divisa en plusieurs factions. « Peut-être dis-tu la vérité, reconnurent certains. En ce cas, explique-nous comment faire ! »
     Quand le maître et ses disciples les interrogèrent, il s’avéra que la majorité d’entre eux étaient avides d’exploiter ce savoir-faire à leur avantage et ne comprenaient pas que c’était un instrument du progrès de l’homme. Les légendes déformées avaient pénétré si profond dans l’esprit de la plupart que ceux qui pensaient qu’elles pourraient effectivement représenter la vérité étaient souvent des déséquilibrés qui n’auraient pas été capables de faire du feu même si on leur avait montré comment procéder.
     Il se trouva une autre faction pour affirmer : « Ces légendes ne reposent évidemment sur rien. Cet homme essaie de nous berner, pour se faire une place parmi nous ! »
     « Nous préférons les légendes telles qu’elles sont, proclamait une troisième : elles cimentent notre cohésion. Si nous les abandonnons, et découvrons ensuite que cette nouvelle interprétation est sans valeur, qu’adviendra-t-il de notre communauté ? »
     Il y avait encore bien d’autres points de vue.

 

     Le groupe continua son voyage et atteignit enfin le territoire de la cinquième tribu : l’emploi du feu y était chose courante, et ses membres avaient d’autres problèmes à affronter.

 

     Le maître dit à ses disciples :
     « Vous devez apprendre à enseigner, car les hommes ne veulent pas être instruits. Pour commencer, il vous faudra leur enseigner comment apprendre. Et avant cela, vous devrez leur enseigner qu’il y a encore quelque chose à apprendre. Ils imaginent être prêts à apprendre. Mais ils veulent apprendre ce qu’ils imaginent devoir apprendre, non ce qu’il leur faut apprendre d’abord. Quand vous aurez appris tout cela, alors vous pourrez élaborer les voies de votre enseignement. La connaissance sans l’aptitude à enseigner, ce n’est pas la même chose que la connaissance et l’aptitude. »

 

***************************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

Une réponse à “L’histoire du feu (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Ahmed el-Bedavi (mort en 1276) passe pour avoir dit, en réponse à la question « Qu’est-ce qu’un barbare ? » :
    « Un barbare, c’est quelqu’un dont les perceptions manquent à ce point de finesse qu’il croit pouvoir appréhender par la pensée ou le sentiment quelque chose qui ne peut être perçu que par le développement de soi et une application constante à l’effort vers Dieu. »
    « Les hommes se moquent de Moïse et de Jésus, parce qu ‘ils sont complètement insensibles, ou qu ‘ils se sont mis eux-mêmes dans l’impossibilité de saisir le sens réel des paroles et des actes de Moïse et de Jésus. »

    Selon la tradition derviche, il fut accusé par les musulmans de prêcher le christianisme, mais désavoué par les chrétiens parce qu’il refusait d’accepter dans leur sens littéral certains dogmes chrétiens promulgués à une époque tardive. Il fonda l’Ordre égyptien bedavi.

Laisser un commentaire

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose