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26 mars, 2012

L’homme à la vie inexplicable (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 3:59

 

     Mojoud occupait un poste de petit fonctionnaire et avait toutes chances de finir ses jours comme inspecteur des poids et mesures.
     Un soir qu’il se promenait dans les jardins entourant un édifice ancien proche de son domicile, Khidr, le Guide caché des soufis, lui apparut : il était revêtu d’une robe verte, chatoyante.
     « Homme au brillant avenir ! dit Khidr. Quitte ton emploi et retrouve-moi dans trois jours au bord de la rivière. »
     Sur ces mots, il disparut.
     Le lendemain, Mojoud, tout tremblant, vint dire à son supérieur hiérarchique qu’il lui fallait partir. La nouvelle se répandit dans la ville. « Pauvre Mojoud ! Il est devenu fou ! » dirent les gens. Mais, comme ils étaient nombreux à briguer son poste, ils l’oublièrent vite.
     Le jour convenu, Mojoud retrouva Khidr, qui lui dit :
     « Déchire tes vêtements et jette-toi dans la rivière. Peut-être quelqu’un te sauvera-t-il. »
     Mojoud obtempéra, tout en se demandant s’il n’était pas devenu fou.
     Comme il savait nager, il ne se noya pas : il descendit la rivière emporté par le courant. Un pêcheur le tira de l’eau.
     « Homme insensé ! lui cria-t-il. Le courant est fort par ici ! Qu’essayes-tu de faire ?
     – À dire vrai, je n’en sais rien, murmura Mojoud.
     – Tu es fou. Je vais quand même t’emmener chez moi, dans ma hutte de roseaux au bord de la rivière, et je verrai ce que je peux faire pour toi… »
     Quand le pêcheur se rendit compte que Mojoud était un homme qui parlait bien, il lui dit :
     « Apprends-moi à lire et à écrire et aide-moi dans mon travail quotidien. En échange, tu auras ici le vivre et le couvert. »
     Quelques mois après, Khidr apparut de nouveau à Mojoud : il se tenait au pied de son lit :
     « Lève-toi, quitte cette hutte : il sera pourvu à tes besoins. »
     Mojoud partit sur-le-champ, avec ses vêtements de pêcheur. Il erra dans la campagne, finit par trouver une route ; au point du jour, il y rencontra un paysan monté à dos d’âne.
     « Cherches-tu du travail ? interrogea le paysan. Je vais au marché faire des courses. Peux-tu m’aider à rapporter mes achats ? »
     Mojoud le suivit. Il travailla près de deux ans comme valet de ferme. Il apprit beaucoup en matière d’agriculture et d’élevage, mais, pour le reste, peu de choses.
     Un après-midi, alors qu’il mettait de la laine en balles, Khidr lui apparut :
     « Laisse ce travail et mets-toi en chemin pour Mossoul. Avec l’argent que tu as économisé, ouvre une boutique de peaussier. »
     Mojoud obéit.
     À Mossoul, il devint un peaussier réputé. Trois années s’écoulèrent pendant lesquelles il exerça ce métier sans jamais revoir Khidr. Il avait mis de côté une très grosse somme d’argent et formait le projet d’acheter une maison, quand Khidr apparut et lui dit :
     « Donne-moi ton argent, quitte cette ville, marche jusqu’à Samarcande : là-bas, tu travailleras pour le compte d’un épicier. »
     C’est ce que fit Mojoud.
     Peu après son arrivée à Samarcande, il commença de manifester les signes caractéristiques de l’illumination. Il guérissait les malades, servait ses semblables, à la boutique et pendant ses moments de loisir. Et sa connaissance des mystères allait de plus en plus profond.
     Des religieux, des philosophes, et d’autres encore, lui rendaient visite.
     « Avec qui as-tu étudié ? demandaient-ils.
     – C’est difficile à dire », répondait Mojoud.
     Ses disciples l’interrogeaient :
     « Comment as-tu débuté dans la vie ?
     – Comme petit fonctionnaire.
     – Et tu as quitté ton poste pour te vouer à la mortification ?
     – Non, je l’ai quitté, tout simplement. » Ils ne le comprenaient pas.
     Des gens qui désiraient écrire l’histoire de sa vie vinrent le voir :
     « Qu’as-tu fait avant de venir ici ?
     – J’ai sauté dans une rivière, j’ai travaillé avec un pêcheur, puis j’ai quitté sa hutte de roseaux au milieu de la nuit. Après cela, je suis devenu valet de ferme. Alors que je mettais la laine en balles, j’ai tout laissé pour me rendre à Mossoul, où je suis devenu peaussier. J’ai mis de l’argent de côté, mais je l’ai donné. Puis je suis allé à pied jusqu’à Samarcande, j’ai rencontré un épicier et me suis engagé à son service. Et voilà où j’en suis maintenant.
     – Mais ce comportement inexplicable n’éclaircit pas la question des dons étranges que tu manifestes et des actions extraordinaires que tu accomplis, dirent les biographes.
     – C’est vrai », dit Mojoud.
     Aussi les biographes lui construisirent-ils une vie merveilleuse et exaltante, parce que tous les saints doivent avoir vécu une vie de saint, et que le récit de leur vie doit être conforme aux goûts et aux désirs de l’auditeur ou du lecteur plutôt qu’aux réalités de l’existence.
     Personne n’a le droit de parler de Khidr directement. C’est pourquoi cette histoire n’est pas vraie. C’est la représentation d’une vie. C’est la vie réelle d’un des plus grands soufis.

 

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Une réponse à “L’homme à la vie inexplicable (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Selon Sheikh Ali Farmadhi (mort en 1078), l’importance de ce conte tient à ce qu’il illustre l’idée que « le monde invisible » pénètre à tout moment, en différents lieux, la réalité ordinaire.
    Pour Farmadhi, ce qui nous paraît inexplicable est dû à cette intervention. Les gens ne sont pas sensibles à la participation de ce « monde » à notre monde parce qu’ils croient connaître la cause réelle des événements. Ils ne la connaissent pas. C’est seulement quand ils se rappellent qu’une autre dimension peut parfois affecter les expériences ordinaires que cette dimension leur devient accessible.

    Ali Farmadhi est le dixième sheikh et maître-enseignant des Khwajagan (les « Maîtres »).
    La présente version provient du manuscrit (XVIIe siècle) de Lala Anwar, Hikayat-i-Abdalan (Contes des Transformés).

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