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17 juillet, 2012

MADRIGAUX ET SONNETS, MICHEL-ANGE

Classé dans : — unpeudetao @ 20:02

(À VITTORIA COLONNA).

I
Comme l’ébauchoir, que ma main conduit,
Fait de la pierre, masse dure,
Jaillir vivante une figure
Qui s’accroît d’autant plus que le bloc se réduit,
Tel, si j’ai dans moi-même une oeuvre juste et bonne,
Mon âme, qui devant son avenir frissonne,
D’une vile enveloppe étroite l’emprisonne.
Mais tu peux, ô toi, le sais-tu ?
Ébauchant le bloc et brisant l’écorce,
               Dégager en moi la vertu,
               La raison et la force.

 

II
Hélas ! oh ! malheureux, malheureux que je suis !
Lorsque je songe aux ans l’un après l’autre enfuis,
Je ne vois pas un jour dont je puisse me dire
               Qu’il m’ait appartenu.
Fallacieux espoirs, vanités qu’on désire,
               J’en suis bien revenu !
On gémit, on aime, on brûle, on soupire :
               Tout cela m’est connu !
Car je n’ignore aucun des amours de ce monde..
Ils m’ont assez longtemps loin du vrai retenu !
D’heure en heure à présent la nuit s’en vient profonde ;
Je m’en vais lentement.. Le soleil a baissé..
               Et je tombe, infirme et lassé.

 

III
Sans savoir où je vais, je vais, ah ! malheureux !
J’ai peur du noir voyage ; et, voici, d’heure en heure,
Approche le moment qui fermera mes yeux.
L’âge a bien transformé ma vie extérieure,
Et la mort maintenant, mon âme, toutes deux,
Se livrent des combats qui me sont rude épreuve !
Et si je ne suis pas trompé par mes terreurs,
(Veuille l’amour de moi, ciel, qu’à tort je m’émeuve !)
Je vois mon châtiment tout prêt dans mes erreurs,
Dans le vrai mal compris, mal pratiqué, mon Père !
               Et je ne sais plus ce que je m’espère !

 

IV
Lorsque de près, dame que j’aime,
Tu tournes vers moi tes yeux,
Je peux me voir moi-même en eux,
Comme alors dans les miens tu peux te voir toi-même.

 

Dans tes yeux je me vois, hélas ! tel que je suis
Vaincu par la douleur, chargé d’âge et d’ennuis ;
Et toi, comme une étoile au fond des miens, tu luis.

 

Et le ciel, contraire à ma joie,
Alors sans doute est irrité
Qu’en des yeux si beaux, – si laid je me voie,
Et que mes yeux si laids reflètent ta beauté !

 

Et non moins que le ciel est injuste et cruelle
La destinée, hélas ! qui fait que toi, si belle,
Tu descends par mes yeux jusqu’en mon coeur charmé,
Lorsque moi je suis, n’étant pas aimé,
Bien hors de toi, sitôt que ton oeil s’est fermé !
Si tu me tiens ainsi loin de toi-même,
C’est que plus ton charme est grand et divin,
Plus mon humble mérite à côté paraît vain ;
C’est qu’il faut, par l’âge et la beauté même,
Être presque égaux, pour qu’on s’aime !

 

V
Mes yeux, soyez certains que le temps suit son cours,
Et l’heure approche où, pour toujours,
Se ferme le chemin des regards et des larmes !
Qu’une douce pitié de vous vous tienne ouverts
Tant que ce monde aura ma dame aux divins charmes ;
Mais si le ciel la veut reprendre, si je perds
Cette grâce unique, suprême ;
Si mon astre – celle que j’aime –
Là-haut, parmi les choeurs joyeux,
Près des âmes ses soeurs remonte dans les cieux,
Oh ! alors, vous pourrez vous fermer, oui, mes yeux !

 

VI
Comment donc, – et l’exemple en est là, sous nos yeux ! –
Se peut-il qu’un effet soit plus fort que la cause ?
Qu’une image de pierre, et vivante en sa pose,
Au sculpteur bientôt mort survive, et dure mieux ?

 

L’art, qui rend la nature, en est victorieux ;
Et si quelqu’un le sait, c’est bien moi, je suppose,
Dont la noble sculpture est l’amie et la chose ;
Moi que trahit le temps puisque je tue fais vieux.

 

Peut-être que je peux allonger notre vie,
Et mettre dans le marbre, – ou, selon mon envie,
Sur la toile, – nos traits, nos amours à jamais,

 

Pour qu’après nous, mille ans après, on se rappelle
Et comme je t’aimais et comme tu fus belle,
Et que je n’étais pas un fou, quand je t’aimais !

 

VII
L’artiste vrai jamais ne conçoit un dessein
Que le seul marbre en lui n’enferme et ne comporte ;
Mais jusqu’au plan caché seule atteint la main forte
Qui sait être soumise à l’esprit ferme et sain.

 

Ainsi se cache en toi, charmante, être divin,
Le mal que je veux fuir et le bien qui m’importe ;
Et pour ma peine et pour ma fin, tout va de sorte
Qu’à servir mes souhaits mon art s’épuise en vain.

 

L’amour ! Ce n’est donc pas l’amour, ce n’est pas même
Ta beauté, ni ta haine ou ton dédain suprême,
Qui me font ma douleur.. c’est mon destin, mon sort,

 

Si la mort dans ton coeur, la pitié sont ensemble,
Et si ma faible main, qui désire et qui tremble,
Ne sait tirer de toi rien autre que la mort !

 

VIII
Afin que ta beauté se conserve ici-bas
Dans une femme autant aimée et moins cruelle,
A la nature un jour, mourante, tu rendras
Tes charmes qui s’en vont, tout ce qui te fit belle.

 

Qu’elle les garde ; et puis qu’elle les renouvelle,
En formant une autre âme avec la tienne, – hélas !
Que l’amour soigne alors cette âme, et mette en elle
La pitié.. tous les dons d’aimer que tu n’as pas.

 

Que la nature prenne encor toutes mes larmes,
Et qu’elle joigne enfin mes soupirs à mes pleurs,
Et les donne à qui doit – demain – chérir tes charmes.

 

Lors, celui-là peut-être, heureux par mes douleurs,
Obtiendra la faveur de l’autre plus humaine,
Et tu seras touchée avec ma propre peine !

 

IX
Rendez, fleuve ! oh ! rendez, source ! à mes yeux taris,
Cette force qui fait, – ô fleuve, ô source vive ! –
Que tout à coup gonflés et submergeant la rive
Vos flots inattendus couvrent les champs surpris.

 

À mes yeux tristes, toi par qui le jour arrive,
Air, – où j’ai tant jeté de soupirs et de cris,
Je n’en ai plus ! rends-les à mon âme plaintive !
Donne un éclat plus pur à tes feux amoindris..

 

Mes pas avaient laissé sur l’herbe des empreintes
Qu’effaça le printemps, sous un nouveau gazon
Rends-les-moi, Terre ! Écho, rends-moi, rends-moi mes plaintes !

 

Vous, ses yeux, rendez-moi mon coeur et ma raison,
Pour que, – si l’on s’obstine à désoler mon âme, –
Je puisse une autre fois aimer une autre femme !

 

X
Comme tes blonds cheveux, où la fleur s’enguirlande,
Semblent se réjouir, couronne d’or vivant !
Fiers cheveux ! Ce qui fait leur fierté la plus grande,
C’est de baiser ton front les premiers, et souvent !

 

Ton corsage est heureux d’avoir ton sein mouvant,
Le jour, aussi longtemps qu’il faut qu’il le défende ;
Et quand il s’ouvre, heureux cheveux, sur le cou blanc,
Libres que leur flot d’or, caressant, s’y répande !

 

Mais heureuse surtout, légère, s’enroulant
En replis gracieux, la bandelette fine
Qui touche, enlace, baise et soutient ta poitrine !

 

Et la chaste ceinture autour de ton beau flanc.
Murmure : « À tout jamais je la veux, je la presse..
À quoi bon d’autres bras pour une autre caresse ? »

 

XI
Le plaisir le plus vif d’un goût sévère et sain,
C’est l’oeuvre du plus grand des arts, qui, dans la pierre,
Dans la cire ou l’argile imite un corps humain,
Traits et gestes, vivant par son allure entière.

 

Si le temps fait outrage au chef-d’oeuvre divin,
S’il le brise ou le tord, ou n’en fait que poussière,
L’esprit, qui n’en fut pas frappé jadis en vain,
L’évoque et le revoit dans sa beauté première.

 

De même, purs reflets des ornements du ciel,
Accordés à nos yeux par l’Artiste éternel,
Ton charme sans égal, ta grâce et ton visage,

 

Peu à peu s’en allant avec le temps et l’âge,
Me laisseront au coeur, souvenir jeune et cher,
Une beauté que rien n’entame, aucun hiver.

 

XII
Après que l’art divin a, dans sa forme entière,
Dans ses gestes, compris un être en l’observant,
Il modèle, – et déjà le projet est vivant, –
La simple ébauche avec la plus humble matière.

 

La seconde naissance à suivi la première,
Et l’ébauchoir a fait ce qu’il promit avant :
Le bloc dur a pris souffle, et, soudain s’élevant,
La statue a conquis la gloire et la lumière !

 

.. L’ébauche d’une âme, oui, j’étais cela d’abord !
C’est vous qui m’avez fait et meilleur et plus fort ;
L’amour par vous me rend plus noble, haute dame..

 

Quelle peine attendrait mon vain aveuglement,
Si je pouvais, ingrat, dédaigner un moment
Votre pitié qui crée et qui grandit mon âme.

 

XIII
Dans un fragile esquif, par d’orageuses mers,
Déjà, car ainsi va le cours de notre vie,
J’arrive au port commun, où justes et pervers
Doivent un compte exact de l’oeuvre triste ou pie.

 

Tout est vain, tout est faux de ce que l’homme envie !
Ah ! je le vois, l’erreur m’avait chargé de fers,
Quand j’avais fait de l’art ma seule fantaisie,
Mon tyran, mon idole, et mes soins les plus chers !

 

Amours vains et joyeux que mon coeur se reproche,
Qu’est cela, – maintenant que la mort double est proche ?
L’une est certaine ici ; l’autre m’attend là-bas !

 

Peindre ou sculpter n’est rien, mon coeur ! Il ne nous reste
Qu’à demeurer tournés vers cet Amour céleste
Qui, pour nous recevoir, ouvre en croix ses deux bras !

 

XIV
Vivant dans le péché, je vis mort pour moi-même.
Ma vie est-elle à moi ? non, mais au péché noir
Dans les chemins duquel, perdu, je vais sans voir.
Aveugle, je n’ai plus ma raison, bien suprême.

 

Ma liberté, par qui j’étais noble, et que j’aime,
Est mon esclave.. Hélas ! voici le désespoir !..
Si ta pitié, Seigneur, ne doit plus s’émouvoir,
Pour quels maux suis-je né, Dieu ! pour quel anathème ?

 

Lorsque vers le passé je veux faire un retour,
Je vois l’erreur emplir tous mes ans, chaque jour,
Et n’en peux accuser que mon audace insigne !

 

C’est que, lâchant le frein à mon âme maligne,
J’ai fui le beau sentier qui mène à ton amour !..
Maintenant, tends la main vers moi.. qui suis indigne !

 

MICHEL-ANGE (1475-1564).

 

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