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26 mars, 2012

Marouf le cordonnier (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:06

 

     Il était une fois un certain Marouf, cordonnier de son état, qui vivait au Caire avec sa femme, Fatima. Cette harpie le traitait si durement, rendant toujours le mal pour le bien, que Marouf se prit à la considérer comme l’incarnation de l’inexplicable esprit de contradiction.
     Accablé par un sentiment de totale injustice, réduit au dernier degré du désespoir, il se réfugia dans un monastère en ruine, près du Caire, où il s’abîma dans la prière et la supplication. Il répétait sans cesse : « Seigneur, j’implore ton aide, envoie-moi l’instrument de ma délivrance, que je puisse partir loin d’ici, et trouver la sécurité et l’espérance ! »
     Il répéta cette invocation pendant des heures. Et l’impossible arriva. Un être de grande taille et d’étrange apparence sembla traverser le mur en face de lui, à la manière des Abdal, les « Transformés », ces êtres humains qui ont acquis des pouvoirs qui dépassent de beaucoup ceux de l’homme ordinaire.
     « Je suis l’Abdel-Makan, le Serviteur du Lieu, dit-il au cordonnier. Qu’attends-tu de moi ? »
     Marouf lui parla de ses problèmes.
     Le Transformé le prit sur son dos et s’éleva avec lui dans les airs. Ils volèrent plusieurs heures à une vitesse inouïe.
     Quand le jour se leva, Marouf se retrouva dans une cité lointaine et prospère, à la frontière de la Chine. Quelqu’un l’arrêta dans la rue, lui demanda qui il était. Marouf le lui dit, et tenta d’expliquer comment il était arrivé là. Les passants, des rustres pour la plupart, commencèrent à s’attrouper. Ils se moquèrent d’abord de lui, puis le huèrent et lui jetèrent des pierres, l’accusant d’être soit un fou, soit un imposteur.
     La foule continuait de malmener l’infortuné cordonnier lorsqu’arriva un cavalier.
     « Vous n’avez pas honte ! cria-t-il en dispersant les gens. Tout étranger est un hôte. Les liens sacrés de l’hospitalité nous unissent à cet homme. Nous lui devons protection. »
     Le cavalier portait le nom d’Ali. C’était un marchand. Il expliqua à Marouf comment il était passé de la misère à l’opulence : « Les marchands d’Ikhtiyar, ainsi s’appelle cette étrange cité, sont particulièrement enclins à croire les gens sur parole. Si quelqu’un est pauvre, ils refuseront de lui donner sa chance : s’il est pauvre, pensent-ils, ce n’est pas sans raison. Par contre, si un homme passe pour être riche et se présente comme tel, ils lui témoigneront de la considération, lui feront confiance et lui rendront honneur. »
     Après avoir découvert ce fait, Ali, alors dans la misère, avait rendu visite à plusieurs riches marchands de la ville, et, prétextant le retard d’une de ses caravanes, leur avait demandé de lui accorder un prêt. Les prêts furent accordés ; Ali fit fructifier l’argent en commerçant dans les grands bazars ; il put ainsi rendre le capital initial et s’enrichir.
     Il conseilla au cordonnier d’en faire autant.
     C’est ainsi que Marouf, vêtu d’une robe somptueuse, offerte par son nouvel ami, alla emprunter de l’argent aux marchands d’Ikhtiyar. Mais il était d’un naturel généreux : il le distribua aussitôt aux mendiants. Les mois passaient ; rien n’indiquait que sa caravane fût sur le point d’arriver ; il ne faisait pas d’affaires avec les commerçants du bazar ; il multipliait les dons charitables, car les marchands rivalisaient entre eux pour prêter de l’argent à un homme qui le dépensait sur-le-champ en actes de charité : ils se disaient que non seulement ils le récupéreraient quand viendrait sa caravane, mais qu’ils auraient part aux avantages spirituels qui s’attachent aux actes de bienfaisance.
     Mais, ne voyant toujours rien venir, ils commencèrent à se poser des questions. Ils finirent par soupçonner Marouf d’être un imposteur et vinrent se plaindre auprès du roi de la cité. Celui-ci appela Marouf à comparaître devant lui.
     Comme il hésitait sur le parti à prendre, il résolut de le mettre à l’épreuve. Il possédait un joyau de haut prix : il l’offrirait au marchand Marouf pour voir s’il se rendrait compte ou non de sa valeur. S’il savait l’apprécier, il lui donnerait sa fille en mariage (car ce roi était cupide) ; sinon, il le jetterait en prison.
     Marouf se présenta à la cour le jour dit. On lui mit le joyau dans la main.
     « C’est pour toi, mon bon Marouf, dit le roi. Mais, dis-moi, pourquoi ne paies-tu pas tes dettes ?
     – Votre Majesté, ma caravane, qui achemine vers Ikhtiyar des biens inestimables, n’est pas encore arrivée. Quant à ce joyau, je crois qu’il est préférable que Votre Majesté le garde, car il est sans valeur comparé aux pierres vraiment précieuses dont mes chameaux sont chargés. »
     Dévoré de convoitise, le roi fit signe à Marouf qu’il pouvait disposer, et envoya au représentant des marchands un message leur enjoignant de se taire. Il décida de marier sa fille à Marouf malgré l’opposition du grand vizir qui ne se gêna pas pour dire que ce soi-disant marchand était un fieffé menteur. Cela faisait des années qu’il demandait la main de la princesse, aussi le roi mit-il cette remarque sur le compte du parti pris.
     Quand Marouf apprit que le roi voulait lui accorder la main de sa fille, il déclara au vizir :
     « Dis à Sa Majesté que je ne peux pourvoir aux besoins d’une épouse ayant rang de princesse tant que ma caravane chargée d’inestimables joyaux et d’autres merveilles n’est pas parvenue à destination. Je propose donc que le mariage soit remis à plus tard. »
     Quand le roi apprit quelle était l’attitude de Marouf, il lui ouvrit aussitôt le Trésor : le marchand pourrait y puiser ce dont il aurait besoin pour adopter le mode de vie approprié et répandre des bienfaits dignes de son rang de gendre du roi.
     Jamais on ne vit noces pareilles. Des joyaux furent distribués aux pauvres par poignées. À tous ceux qui avaient ne serait-ce qu’entendu parler du mariage fut offert un somptueux cadeau. Les cérémonies, d’un faste sans précédent, durèrent quarante jours.
     Quand les époux furent enfin seuls, Marouf dit à la princesse : « J’ai déjà tant puisé dans le Trésor royal ! Cela me cause de l’inquiétude. » Car il fallait bien qu’il donne une explication à son visible désarroi.
     « Ne te fais pas de soucis, dit la princesse : ta caravane finira bien par arriver. »
     Le vizir, lui, ne se tenait pas pour battu. Il revint à la charge pour obtenir du roi que la situation réelle de Marouf soit examinée de près. Finalement, les deux hommes décidèrent de demander l’aide de la princesse. Celle-ci accepta de tirer l’affaire au clair dès que l’occasion se présenterait.
     Une nuit, alors qu’ils étaient dans les bras l’un de l’autre, elle demanda à son mari d’éclaircir le mystère de la caravane disparue. Marouf se résolut à dire la vérité. « Il n’y a pas de caravane, avoua-t-il. Le vizir a raison. Mais il agit par convoitise. C’est aussi par convoitise que ton père m’a accordé ta main. Et toi, pourquoi as-tu consenti à m’épouser ?
     – Tu es mon mari, répliqua la princesse, jamais je ne te déshonorerai. Prends ces cinquante mille pièces d’or, enfuis-toi loin d’ici, envoie-moi un message dès que tu seras en lieu sûr : je t’y rejoindrai le moment venu. Pour ce qui est de la situation à la cour, compte sur moi, j’en fais mon affaire. »
     Habillé comme le sont les esclaves, Marouf enfourcha son cheval et se fondit dans la nuit.
     Quand le roi et le vizir firent venir la princesse pour qu’elle fasse son rapport, elle leur dit :
     « Père respecté, cher et honoré vizir, j’allais aborder la question avec mon époux la nuit dernière, quand est survenu un événement inattendu.
     – Que s’est-il passé ? firent-ils d’une même voix.
     – Nous avons entendu du bruit sous nos fenêtres. Dix mamelouks, superbement vêtus, arrivaient, porteurs d’un message du chef de la caravane de Marouf, qui expliquait la raison de son retard : une bande de Bédouins a attaqué la caravane, tué cinquante des cinq cents gardes qui l’accompagnent, et emporté deux cents charges de chameaux.
     – Et qu’a dit Marouf ?
     – Il n’a pas dit grand-chose, deux cents charges de chameaux, cinquante vies humaines, ce n’est rien pour lui, il a sauté sur son cheval en me criant qu’il partait au-devant de sa caravane et qu’il la conduirait lui-même jusqu’à nous. »
     Ainsi la princesse gagnait-elle du temps.
     Quant à Marouf, il filait comme une flèche, sans savoir où. Il s’arrêta enfin, près d’un lopin de terre qu’un paysan était en train de labourer. Il le salua. Le paysan lui dit, avec gentillesse : « Grand Esclave de Sa Majesté, accepte d’être mon invité, je vais chercher de quoi manger, tu partageras mon repas. » Et il partit en hâte.
     Marouf, touché par son bon coeur, descendit de son cheval, prit la charrue en mains et poursuivit le labour. Il avait à peine creusé quelques sillons que le soc buta contre une pierre. Il réussit à la retirer, et mit au jour un escalier qui s’enfonçait dans le sol. Il descendit les marches et se retrouva dans une salle immense, remplie d’innombrables merveilles.
     D’un coffret de cristal Marouf sortit un anneau. Il le frotta contre son vêtement. Apparut aussitôt une créature étrange qui lui dit : « Me voici ! Je suis ton serviteur, mon Seigneur ! »
     Ce djinn, connu sous le nom de Père du Bonheur, était un des plus puissants chefs des djinns. Le trésor entreposé dans la salle souterraine avait appartenu à Shaddad, fils d’Aad. Voilà ce que le djinn, désormais son esclave, apprit à Marouf.
     Le cordonnier lui ordonna de remonter le trésor à la surface de la terre : il fut aussitôt chargé sur des chameaux, des mulets et des chevaux matérialisés par le Père du Bonheur. Les djinns qui le servaient produisirent toutes sortes d’objets précieux et se métamorphosèrent en gardes et en caravaniers. Quand la caravane fut prête à partir, Marouf leur ordonna de la conduire jusqu’à la cité marchande.
     Sur ces entrefaites, le paysan revint avec de l’orge et des lentilles. Voyant la caravane, il imagina avoir affaire au roi en personne. Marouf lui donna un peu d’or et lui dit qu’il recevrait plus tard une autre récompense. Puis les deux hommes s’assirent et mangèrent l’orge et les lentilles.
     La caravane de Marouf entra dans Ikhtiyar. Le roi vilipenda le vizir pour avoir insinué que son gendre était un imposteur. Quand la princesse apprit qu’une caravane resplendissante était entrée en ville, et qu’elle appartenait à son mari, elle pensa qu’il avait prétendu avoir tout inventé pour mettre sa loyauté à l’épreuve.
     Ali pensa pour sa part que la caravane était l’oeuvre de la princesse. Il supposa qu’elle avait d’une manière ou d’une autre trouvé le moyen de sauver la réputation et la vie de Marouf.
     Les marchands qui lui avaient prêté de l’argent, et s’étaient étonnés qu’il l’ait généreusement distribué, furent cette fois stupéfaits de le voir prodiguer aux pauvres et aux nécessiteux une telle quantité d’or, de joyaux, de présents.
     Le vizir, quant à lui, continuait de soupçonner la bonne foi de Marouf. « On n’a jamais vu un marchand se conduire de la sorte », dit-il au roi, auquel il proposa d’attirer son gendre dans un piège. Il persuada ce dernier de venir dîner chez lui, le reçut dans son jardin, le grisa de musique et de vin. L’ivresse délia la langue du cordonnier, qui dit toute la vérité. Le vizir s’empara de l’anneau magique, fit apparaître le djinn, lui ordonna de faire disparaître Marouf dans un désert lointain. Le djinn proféra des injures contre son maître, lui reprochant d’avoir révélé le secret, puis le saisit et le jeta dans les sables de l’Hadramout. Le vizir commanda alors au djinn de capturer le roi et de le précipiter dans le désert où il avait jeté son gendre. Après quoi, il prit le pouvoir et résolut de séduire la princesse. Mais quand il vint vers elle, celle-ci s’empara de l’anneau qu’il portait au doigt, le frotta contre sa robe, ordonna au djinn d’enchaîner le vizir et d’aller chercher son père et son mari. Une heure plus tard, le roi et son gendre étaient de retour au palais. Le vizir fut mis à mort pour haute trahison. Marouf fut nommé grand vizir. La princesse lui donna un fils, et garda l’anneau en sa possession. Et ils vécurent tous heureux.
     À la mort du roi, Marouf monta sur le trône. Peu après, la princesse tomba gravement malade. Elle lui confia l’enfant et l’anneau, insista pour qu’il en prenne également soin, et s’en alla.
     Quelques mois plus tard, le roi Marouf était au lit, quand il se réveilla en sursaut. Une femme était allongée auprès de lui. Cette femme n’était autre que sa première épouse, l’affreuse Fatima, transportée là par magie. Elle expliqua au roi ce qu’il était advenu d’elle.
     Après la disparition de Marouf, elle s’était repentie. Réduite à la mendicité, elle avait connu des moments très difficiles, et sombré dans la misère. Une nuit, alors qu’elle s’était allongée sur le sol pour trouver le sommeil, elle avait poussé un cri de détresse. Un djinn lui était apparu, qui lui avait raconté tout ce qui était arrivé à Marouf depuis qu’il l’avait quittée. Elle lui avait demandé de la conduire à Ikhtiyar. Elle y fut transportée à la vitesse de la lumière.
     Elle avait l’air toute contrite. Aussi Marouf accepta-t-il de la reprendre pour épouse, non sans l’avoir avertie qu’il était le roi désormais et possédait de surcroît un anneau magique qui lui assurait les services du grand djinn, le Père du Bonheur. Elle le remercia humblement, et joua son rôle de reine.
     Mais elle haïssait le petit prince.
     Chaque soir, le roi enlevait l’anneau de son doigt. Fatima le savait. Une nuit, elle entra sans un bruit dans la chambre royale et vola l’anneau magique. Mais le petit prince l’avait suivie, et quand il la vit Prendre l’anneau, effrayé à l’idée qu’elle puisse l’utiliser à ses fins, il tira sa petite épée de son fourreau et tua la mégère.
     C’est ainsi que Fatima la fourbe trouva la mort là où elle avait trouvé les honneurs.
     Marouf fit venir à la cour l’honnête paysan qui avait été l’instrument de son salut et le nomma vizir. Et il épousa sa fille. À compter de ce jour, ils connurent tous bonheur et succès.

 

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Une réponse à “Marouf le cordonnier (Conte soufi)”

  1. unpeudetao dit :

    Comme d’autres contes derviches, celui-ci figure dans les Mille et une nuits. À la différence de la plupart des allégories soufies, on ne le trouve pas sous forme poétique.
    Contrairement aussi à la plupart d’entre elles (à l’exception des histoires du cycle de Mulla Nasrudin), le « Conte de Marouf le cordonnier » est joué parfois dans les chaikhana, les maisons de thé.
    Il ne comporte aucune morale, mais, trait marquant d’une part de la littérature soufie, il met en lumière certaines relations de cause à effet.

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