15 mars, 2017

Jules LEMAIRE : Jésus apaisant les flots de la mer

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:39

Le vent mugit, la mer ne connaît plus de frein ;

Les disciples voudraient encor braver l’orage,

Mais l’horrible tempête a glacé leur courage,

Et Jésus dort en paix, le front calme et serein.

Ô Maître, éveillez-vous ! nous luttons, mais en vain !

La barque va sombrer, gardez-nous d’un naufrage !

Le Christ étend la main sur les flots qui font rage

Et dit : « Mer, calme-toi ! Vents, taisez-vous soudain ! »

Et l’aquilon se tait, et l’onde recueillie

Berce le frêle esquif sur sa lame assouplie,

Et la foudre aussitôt apaise son courroux.

Sur l’océan du monde, où le devoir s’oublie,

Puisse Dieu, s’éveillant, lorsque la barque plie,

Aux vents des passions dire aussi : « Taisez-vous ! »

Jules LEMAIRE (XIXe siècle).

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14 mars, 2017

Comte de LESTANG : L’amour

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:59

L’amour, c’est le parfum dont vit ou meurt notre âme,

Le parfum que l’on aime aux beaux jours de printemps,

Que, douce fleur, répand en souriant la femme,

Dont se remplit le cœur à ses joyeux vingt ans.

L’amour, c’est le rayon tombant dans la chaumière

Ou bien dans le palais aux beaux jours de printemps ;

L’amour, c’est le rayon dont la pure lumière

Vient réchauffer le cœur à ses joyeux vingt ans.

L’amour, c’est la chanson plus douce que la brise

Et qui vibre dans l’air aux beaux jours de printemps ;

L’amour, c’est la chanson qu’on n’a jamais apprise,

Et que chante le cœur à ses joyeux vingt ans.

L’amour, verbe divin qui laisse son empreinte,

Que toute lèvre humaine a redit au printemps,

L’amour, verbe sublime, est la prière sainte

Que murmure le cœur à ses joyeux vingt ans.

Comte de LESTANG (XIXe siècle).

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13 mars, 2017

Louis BELEY : Espoir !

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:17

Par la mort sans merci cette chair est atteinte :

Toi qui ne crois à rien, toi sceptique, tu dis :

« Organisme détruit, intelligence éteinte !

Où donc est ton enfer ? Où donc ton paradis ? »

De ton doute ma foi subirait la contrainte !

Voyant l’ordre immuable, à présent et jadis,

Vers le ciel mon regard peut s’élever sans crainte,

Et, pour me reposer, j’entrevois l’oasis.

Les générations sur notre terre passent,

Taupinière d’un jour où le temps détruit tout ;

Éternel Tout-Puissant, toi seul restes debout !

Oui, débris sur débris incessamment s’entassent,

Mais pour se reformer, j’en ai le ferme espoir,

Et quand tu dis : « Adieu ! » moi je dis : « Au revoir ! »

Louis BELEY (XIXe siècle).

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12 mars, 2017

Paul COPIN-ALBANCELLI : Les deux amis

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:43

– Oui, vous avez raison : c’est par nos divisions qu’est causée l’impuissance de l’opposition. Vous avez cent fois, mille fois, un million de fois raison. Mais il n’y a pas de remède à une pareille situation. Elle nous tue. C’est incontestable. Mais elle existe et rien ne peut faire qu’elle n’existe pas, et par conséquent qu’elle ne nous tue pas. – Alors, vous en prenez votre parti, et tout à l’heure, lorsque nous nous serons séparés, vous continuerez, en vous battant contre ceux qui sont de ce côté de la barricade, à entretenir la joie de l’adversaire et à contribuer à l’assassinat de la Patrie ?

– Vous savez bien que je ne veux pas la tuer, cette pauvre Patrie !

– Je le sais. Mais hélas ! je sais aussi que vous agissez comme si vous vouliez la détruire.

– Que faire, je vous prie ? Nous nous heurtons là à l’impossible. C’est la force des choses qui m’entraîne comme elle entraîne tous les autres. Les partis existent. Chacun appartient à son parti et chacun le défend. C’est logique.

– La France existe aussi. Elle existait même avant les partis, Et, de plus, chacun de ceux-ci se fait honneur, dans l’opposition, de mettre « la patrie avant le parti ». Voulez-vous me dire s’il existe un parti, un seul, qui applique cette formule et qui s’en fasse une règle de conduite ?

– Ils croient l’appliquer tous, soyez-en certain. Pourquoi, en effet, est-on de son parti ? Dans bien des cas, à l’époque où nous sommes, c’est parce qu’on croit mieux servir par là son pays. Prenez les royalistes, par exemple ; pourquoi sont-ils royalistes ? Parce qu’ils estiment que le principe d’autorité est indispensable à la vie d’un peuple et que ce principe d’autorité ne peut vivre qu’à condition d’enfoncer ses racines dans le terrain de la tradition. Leur raison les avertit qu’en dehors de cela le pays ne peut pas vivre. C’est pour, quoi ils croient faire œuvre patriotique en combattant avec acharnement pour leur parti. Vous ne pouvez pourtant pas nier cela ?

– J’en tombe d’accord.

– Prenez maintenant les catholiques qui se sont ralliés à la République. Pourquoi l’ont-ils fait ? Parce qu’ils ont cru que c’était la meilleure manière de servir la France. « On ne peut pas, se sont-ils dit, faire de politique contre la majorité du pays sous un régime de suffrage universel. Or, il est de toute nécessité, dans un pays de tradition catholique, c’est-à-dire dont le catholicisme est l’âme, que les catholiques ne soient pas exclus du gouvernement, c’est-à-dire que l’âme ne soit pas arrachée du corps. Sans cela, c’est la mort. Nous devons donc, par dévouement à notre foi religieuse en même temps que par dévouement au pays, accepter le fait républicain, même s’il ne nous plaît pas, puisque si nous faisons autrement, le suffrage universel ne voudra pas de nous. » Ne savez-vous pas que telle est la raison du républicanisme de l’immense majorité des catholiques ralliés ?

– J’en suis profondément convaincu.

– Enfin, entre ces deux extrêmes, il y a les bonapartistes. Est-ce par fanatisme du Petit Chapeau qu’ils rêvent la restauration d’un empire ? Quelques-uns, oui ; mais pas tous, croyez-le bien. Ils sont persuadés que les royalistes ont raison de professer que le principe d’autorité est indispensable dans un pays comme la France. Mais ils considèrent en même temps que les catholiques ralliés n’ont pas tort de croire que le pays ne veut plus entendre parler de royauté. En conséquence, ils croient présenter la solution de salut avec l’empire plébiscité, parce qu’ils constatent que le prestige du Petit Chapeau n’est pas complètement détruit au fond de l’âme française. C’est donc, eux aussi, à la préoccupation du salut public qu’ils obéissent.

– Je me garderai bien de le contester.

– Alors, vous voyez bien que tous, royalistes, bonapartistes et républicains, ne mettent pas tant qu’il semble leur parti avant la patrie. Il faut savoir comprendre les choses !

– Je vous entends : c’est dans leur désir de mettre la patrie avant leur parti qu’ils mettent leur parti avant la patrie.

– La formule est paradoxale, mais elle exprime une réalité.

– C’est ainsi que les francs-maçons pratiquent l’intolérance par pur amour de la tolérance…

– Vous avez tort de plaisanter. Vous savez fort bien que les francs-maçons sont des trompeurs, tandis que nos amis sont sincères.

– Le fait est assez triste pour que je n’aie nulle envie d’en rire.

– Vous voyez bien qu’il n’y a pas de remède.

– C’est à cette conclusion que je ne puis me résoudre. Mon instinct me crie qu’il est impossible que tout soit fini pour la France.

– Alors, dites ce qu’il faut faire…

– Je reconnais que ce n’est pas facile.

– Vous reconnaissez que vous ne savez pas. Alors pourquoi blâmez-vous les autres ?

– Oh ! Entendons-nous : je ne les blâme pas. Je les plains en plaignant la France et en me plaignant moi-même. Ils sont serviteurs de la France ou ils veulent l’être. Moi aussi. C’est pourquoi je ne les déteste pas ; je les aime. Et c’est parce que je les aime que je m’explique plus facilement leurs actes. J’en saisis la raison. Et si nuisibles à la France que je croie ces actes, je me rends compte qu’ils ne sont pas causés par la méchanceté, mais par des circonstances résultant d’un détraquement général causé antérieurement et dont nous sommes tous les victimes. Nous en sommes tous les victimes, puisque tous, bonapartistes, royalistes et catholiques républicains, avec les meilleures intentions, nous n’arrivons qu’à ce résultat : nous taper dessus les uns les autres, nous démolir, nous détruire, c’est-à-dire démolir et détruire les corps d’armée restés fidèles à la France et qui tous, remarquez-le bien, tous, voudraient la servir.

– Vous ne vous apercevez pas que ce que vous dites là est plus désespérant, c’est-à-dire plus destructeur que tout…

– C’est ce que j’ai conclu le jour où je me suis fait pour la première fois les réflexions que je viens d’exprimer. Et ce jour-là, j’ai failli céder à la tentation de me retirer. Puis je me suis interrogé. Voyons, me suis-je dit, telle est la situation. C’est entendu. Mais cette constatation une fois faite et acceptée, y a-t-il possibilité pour moi de mettre un pied devant l’autre, ou bien suis-je condamné à rester immobile sous peine d’aggraver la situation ?

– Et alors ?

– Alors, voici ce que j’ai adopté comme règle de conduite. Puisqu’il est avéré que chacun des partis invoque des raisons qui ont leur valeur ; puisqu’une incertitude résulte, de ce seul fait, sur le choix à faire d’un parti ; puisqu’au contraire il existe, sur un certain point, une certitude absolue : c’est qu’en nous déchirant les uns les autres, nous affaiblissons l’armée de la France, je m’attacherai, d’abord, avant tout, à cette certitude-là.

– Je ne demanderais pas mieux que de faire comme vous et je voudrais bien, je vous assure, ne pas frapper sur les bons Français qui ne sont pas du même parti que moi. Mais qu’ils commencent…

– Pourquoi eux plutôt que vous ?

– Pourquoi moi plutôt qu’eux ?

– Hélas, tandis que nous nous attendons les uns les autres, la France, tenaillée, attend aussi…

Paul COPIN-ALBANCELLI (1851-1939).

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11 mars, 2017

Louis LÉVESQUE : Le chant de la nature et du chrétien

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:31

Le soleil brillait dans la nue ;

Pas une tache sur l’azur

Ne venait attrister ma vue :

Tout était beau, tout était pur.

Errant pensif et solitaire

En un chemin semé de fleurs,

Je bénissais Dieu, notre Père,

Dans ses bienfaits, dans ses grandeurs.

Les refrains que faisait entendre

Pour le louer ma faible voix,

Rencontraient un écho bien tendre

Parmi tous les hôtes des bois.

Joyeux, sautant dans leurs bocages,

Mille oiseaux aux accents divers

Faisaient, par leurs bruyants ramages,

Résonner le ciel et les airs.

Là, serpentant dans la prairie,

Du ruisseau les limpides eaux

Coulaient, image de la vie,

À travers les joncs, les roseaux.

Ainsi que toute la nature

Qui loue et bénit son Auteur,

Il semblait, par son doux murmure,

Chanter la gloire du Seigneur.

Du Zéphyr la brise chérie,

Sifflant à travers les rameaux,

Était comme une hymne bénie

Dont retentissaient les coteaux.

À ces accents de la nature

J’essayai de mêler ma voix ;

Et, comme toute créature,

Je répétai ce chant trois fois :

« Célébrons la toute-puissance

Du Dieu qui décore nos champs,

Du Dieu qui, par sa bienfaisance,

Pour nous fait naître le printemps. –

« Bénissons-le dans nos montagnes,

Bénissons-le la nuit, le jour,

Et que non loin de nos campagnes

S’échappe un saint élan d’amour. »

Louis LÉVESQUE (XIXe siècle).

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10 mars, 2017

Édouard MICHAUD : Fiancée

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:12

Vous êtes la madone exquise que l’on aime

Parce qu’elle a les yeux très bleus, le front très doux,

Et que, dans le réel où nous descendons tous

Son sourire indécis nous accueille, quand même ;

Vous êtes la madone exquise au manteau bleu ;

Entre vos doigts éclot la liliale palme,

Et vous avez le cœur si pur, l’âme si calme

Qu’on ne peut vous aimer sans aimer le bon Dieu.

Vous êtes le chemin qui mène aux splendeurs hautes.

Le soleil de midi faisait vibrer les côtes

Dans le ciel, vous étiez la chanson qui riait…

Et, le jour où le doute affreux m’étreignit l’âme,

Me donnant ta main blanche et ton amour de femme,

Tu me souris : – c’était ton âme qui priait.

Édouard MICHAUD (XIXe siècle).

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Léon MIGNE : À un berceau

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:10

Nid fragile où repose en respirant à peine

Le nouveau-né, joyau serti de chants d’amour,

Sous le chaume indigent, dans le riche domaine,

Les parents, les amis, t’admirent tour à tour.

Oui, plus que les baisers, tu resserres la chaîne

Que l’anneau nuptial a rivée en un jour

Où deux êtres, remplis d’allégresse sereine,

Ont juré devant Dieu des serments sans retour.

La lutte pour la vie est aujourd’hui cruelle ;

À combien de labeurs le succès est rebelle !

Et souvent l’injustice, ou le déboire, abat.

Seul, tu sais, ô berceau, raviver l’espérance,

Chasser les noirs pensers, fils de la défaillance,

Car sous tes rideaux blancs c’est notre cœur qui bat.

Léon MIGNE (XIXe siècle).

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9 mars, 2017

Adolphe MILLET : Soleil couchant sur l’Adour

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:19

Quand le soleil couchant, au fond du large Adour,

Illumine les pins d’un sourire suprême,

Comme un roi magnifique au milieu de sa cour

Près d’expirer, il met son plus beau diadème.

Et des rayons que n’a jamais connus le jour

Ruissellent sur le fleuve, et l’astre-roi lui-même

Semble vouloir, dans un dernier élan d’amour,

Se donner tout entier à ces ondes qu’il aime.

Quels longs embrassements dans la pourpre et dans l’or !

Sur les flots embrasés, un reflet du Thabor

Transfigure le fleuve éblouissant de flammes.

Ô beauté du soleil sur l’Adour calme en feu !

Murmure-t-on alors. Mais eux disent aux âmes :

Pour nous comme pour vous, tout éclat vient de Dieu.

Adolphe MILLET (XIXe siècle).

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8 mars, 2017

Abbé MARICHAL : Pensée d’un saint

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:17

La terre, dans l’espace, est comme un encensoir

D’où monte à chaque instant, du matin et du soir.

Une double fumée ;

L’une, c’est le blasphème, horrible, noir, impur ;

L’autre, c’est la prière, à la couleur d’azur,

À l’odeur embaumée.

Leurs flots entremêlés ne sont point confondus.

Sur nos têtes, là-haut, Dieu les tient suspendus,

Sans que personne y pense,

Jusqu’à l’heure où, sur nous renvoyés par sa main,

L’un fait germer la peine au bord de son chemin,

L’autre la récompense.

Abbé MARICHAL (XIXe siècle).

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7 mars, 2017

Gonzague de REYNOLD : Le combat du Taureau suisse contre le Lion d’Autriche

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:38

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Il y avait longtemps que le Taureau cherchait le Lion, car sa patience était à bout.

Sa patience était à bout : le Lion d’Autriche avait recommencé à lui fouler son herbe, à lui ravir ses vaches et ses veaux.

Entre le Lion et le Taureau, point de trêve durable. Ils s’étaient déjà battus plusieurs fois, et toujours le Lion avait été vaincu, malgré ses griffes et ses crocs, et sa crinière, et sa queue en panache, et ses terribles rugissements. Le Lion portait au corps maintes blessures qui n’étaient pas cicatrisées.

Il portait au corps maintes blessures qui le brûlaient et qui se rouvraient ; il portait au corps maintes blessures dont il avait honte, car c’était un taureau qui l’avait blessé, car c’était une vache qui l’avait frappé. Il avait juré de se venger ou de périr : il y allait de son honneur.

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Le Taureau n’était pas très grand ; gris et noir, il ressemblait à un rocher couvert de mousse. Quand il avait posé dans l’herbe ou dans le sable, sur les pierres ou sur la terre, ses quatre sabots fendus, on sentait bien, on voyait bien que nulle force ne le ploierait, qu’il arrêterait une avalanche.

Le Taureau était pacifique : si l’on n’entrait pas dans son domaine, on n’avait de lui rien à craindre. On pouvait l’approcher avec de bonnes paroles ; il se laissait flatter le col et l’échine.

On pouvait encore l’injurier longtemps avant qu’il bouge, l’injurier et lui jeter des cailloux et des mottes : d’abord, il ne répondait pas, il ne daignait pas répondre, il continuait à brouter en chassant les mouches ; et puis il vous regardait de travers et ses oreilles remuaient ; et, tout à coup, il baissait les cornes. Alors, il fallait se hâter, grimper à l’arbre, sauter par-dessus la haie.

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Le Taureau dit au Lion : « Seigneur Lion, bonjour, bonsoir ! Comment vas-tu ? Comment vont tes blessures ? Ta belle lionne est-elle toujours aussi exigeante ? Tes lionceaux ont-ils toujours autant d’appétit ? Je le suppose, puisque tu es ici. »

Le Lion dit au Taureau : « Fils de vache, qui couches sur ta bouse, nous avons de vieux comptes à régler ensemble et la quittance n’est pas signée. »

Le Taureau répondit au Lion : « Cela va bien, je la signerai sur ta peau, une fois de plus, avec mes cornes, et ton sang me servira d’encre. Veux-tu combattre ici ? C’est un honneur que je ne puis refuser à un duc. »

Le Lion répondit au Taureau : « Je me souviens de bien des choses, elles sont toutes portées sur le compte. »

» Je me rappelle que, devant Laupen, tu m’as navré outre mesure ; tu avais l’Ours de Berne avec toi… »

« Oui, répliqua le Taureau, mais tu avais pour te défendre ton compère, le Lion de Kibourg, ton compagnon, l’Oiseau de Gruyère, ton serviteur, le Cheval pie de Fribourg, et vingt autres bêtes encore : tu as pourtant reçu des coups. »

.. « Je me rappelle qu’au Morgarten, toi et ta vache, vous m’avez surpris lâchement : vous m’avez lancé des troncs de sapin. Je me souviens de tout cela, et de toutes les autres injures. C’est pourquoi je me suis dit : Le Taureau suisse a des remords, je vais aller le confesser ; je lui donnerai l’absolution avec mes griffes, avec mes dents je lui infligerai une pénitence. »

À Sempach, devant la forêt, à Sempach, sur une prairie, le Taureau suisse a rencontré le Lion d’Autriche.

Le Lion se mit à rugir, le Taureau se mit à mugir ; ils s’observèrent, ils s’attaquèrent : ce fut le Lion qui commença.

Il sautait de droite et de gauche, autour de son ennemi qui se tournait pour lui présenter les pointes de ses cornes.

Le Lion bondit sur le Taureau, mais le Taureau baissa la tête : il lui enfonça les deux cornes dans le ventre, il le secoua, il le rejeta en l’air derrière lui.

Le Lion tomba, le Lion voulut se relever ; mais il avait le ventre ouvert. La prairie, devant la forêt, devint rouge de sang.

Alors, le Taureau dit au Lion : « Tu ne me fais guère pitié ; tu n’as que ce que tu mérites. Si tu m’avais laissé tranquille, tu ne serais pas si malade. »

« Mais voilà ! Tu es incorrigible. J’en suis sûr, sitôt guéri, tu recommenceras. »

« Maintenant, je te donne un conseil : retourne auprès de ta belle femme ; tu lui raconteras que tu es tombé en chemin, que tu t’es fait mal au pied dans la montagne, que tu ne lui rapportes rien encore. »

« Ou bien tu lui diras que tu avais soif, que tu t’es arrêté à l’auberge et que tu as trouvé le voyage trop difficile. »

Et le Lion ne répondit mot : il se remit comme il put sur ses pattes, il s’enfuit en boitant, la queue entre les jambes.

« Où t’enfuis-tu, riche Lion ? Ta gloire, elle est vraiment petite ! »

Gonzague de REYNOLD (1880-1970), suisse.

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