12 novembre, 2017

Amédée AMORIC : Stances de mer

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:03

Après les baisers,

Haubans pavoisés,

S’enfuit la Mireille.

À quand le retour ?

Sait-on bien le jour ?

Té ! adieu, Marseille.

Rentrez le mouchoir !

Mes amis, bonsoir !

Au loin tout s’efface.

Poignantes douleurs,

Les mères, en pleurs.

Se voilent la face.

« Allons, mes enfants,

Nous aurons beau temps,

Les vents sont honnêtes.

Grand largue partout !

Lâchez jusqu’au bout !

Largue les bonnettes ! »

Au bruit sourd des flots.

Tous les matelots

Mêlent, en cadence,

Leurs rudes accents,

Perçants ou puissants :

C’est la contredanse.

« Ohé ! moussaillon,

Jeune rimaillon,

Pousse-nous-en une !

Vas-y sans retard ;

Nous ferons ton quart

Ce soir, dans la hune, »

Trimant, flic et fioc,

En filant le loch.

Je vois les étoiles,

Trimant, flic et floc,

En filant le loch,

Qui brillent sans voiles.

Leurs regards joyeux,

Descendant des cieux,

Caressent nos âmes.

Ne dirait-on pas,

Cachant leurs appas,

Que ce sont des femmes ?

Trimant, flic et floc,

En suivant le loch,

J’entends la sirène.

Trimant, flic et floc.

En filant le loch,

Serait-ce ma reine ?

« Laisse ton corps las

Dormir dans mes bras.

Donne-moi ta bouche,

Et nous rêverons,

La joie à nos fronts,

La nuit, sur ma couche ! »

Trimant, flic et floc,

En suivant le loch,

Ce sont des mirages.

Trimant, flic et floc,

En filant le loch,

Craignons les orages !

« Les vents ont changé ;

L’avant a plongé ;

Mais la toile est sûre,

– Fermez les hublots !

Et que tout soit clos. –

À bâbord, amure !

» Bah ! ce n’est qu’un grain,

Mais il va bon train ;

La houle commence.

Pare aux violons !

Ne soyez pas longs !

– En place ! la danse !

» Ohé ! tribordais,

Et vous, bâbordais,

La voilure, cargue !

Serrez les agrès !…

Nous sommes parés.

La tempête, nargue ! »

Sur le flot trompeur

Ils n’ont jamais peur,

Car, pour sauvegarde,

Ils ont… La voilà

Dans le ciel. C’est la

Dame de la Garde.

Mon cœur est ainsi ;

Il n’a nul souci :

N’a-t-il pas sa dame !

Cet ange gardien,

Tu le connais bien,

N’est-ce pas, mon Âme ?

Amédée AMORIC (XIXe siècle).

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11 novembre, 2017

Mlle LAFAIX : L’automne

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:42

Un vent qui vient du Nord soudain s’est fait entendre ;

Sous ce souffle de mort la terre a palpité,

Les oiseaux ont redit un chant plaintif et tendre,

Un hymne lent et doux, un regret à l’été,

Un adieu plein de pleurs aux beaux jours de la France,

Et puis, vers d’autres cieux, tous, ils ont pris leur vol.

Les bois, les champs alors ont souffert en silence,

Les feuilles ont jauni, puis ont jonché le sol.

Chaque an, la terre semble effeuiller sa parure,

Comme fait une femme après la fin du bal ;

Et ces débris charmants, larmes de la nature,

Ornent encor les prés, la montagne et le val.

Le soleil, à nos yeux, comme un triste sourire,

Lance encor par moments ses doux rayons dans l’air :

C’est un mot d’espérance à l’âme qui soupire.

Voici l’automne, amie, et puis bientôt l’hiver !

Quelques filets d’argent, sorte de feuilles mortes,

Sur nos têtes déjà, se mêlent aux fils noirs ;

Un vent lugubre et froid parfois siffle à nos portes,

Du printemps, de l’été nous avons vu les soirs :

Le soleil de l’amour nous les a faits splendides !

Voici l’automne, amie, et puis bientôt l’hiver !…

Passereaux, nous aussi, de doux printemps avides,

Bientôt nous songerons à notre vol dans l’air.

Les oiseaux ici-bas pour faire le voyage

Se rassemblent en groupe, et seul, l’homme s’en va.

De grâce, nous du moins, pour le triste passage,

Amie, attendons-nous ! Que Dieu qui nous sauva,

Au nom de notre amour pur, intense et fidèle,

Nous permette de fuir en nous donnant la main !

Avec quel saint bonheur nous irions sous son aile,

Jouir auprès de Lui, de son printemps sans fin !

Mlle LAFAIX (XIXe siècle).

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10 novembre, 2017

Augustin ANGLÈS : Adieux au drapeau des chasseurs alpins

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:56

(À M. le général Verrier).

Nous l’avons vu passer, ce Drapeau glorieux

Qui montrait dans ses plis ses honneurs et sa gloire

Nous l’avons salué : tous fiers, et tous joyeux !

Et des pleurs ont voilé, quelques instants, nos yeux :

Il nous a fait penser à la grande Victoire !

Nous montrant, à la fois, le passé, l’avenir :

Auprès des noms fameux, endormis dans sa frange,

Nous avons vu les noms qui viendront s’endormir,

À leur tour, dans ses flancs, où plus d’un souvenir

Brille, comme l’amour sur les ailes d’un Ange !

Nous l’avons vu passer, le Drapeau du Chasseur !

Le clairon le chantait dans sa note vibrante ;

Le sabre s’inclinait – le sabre défenseur !

Chacun aurait voulu pouvoir pendre son cœur

À sa Cravate Rouge, à sa Croix Triomphante !

Salut ! Noble Étendard, qui verras, quelque jour,

Répandre notre sang… – au jour de l’espérance !…

Salut ! Ange Gardien ; emporte notre amour !…

Nous nous retrouverons dans les champs de Strasbourg,

Quand, au ciel, sonnera le réveil de la France !

Augustin ANGLÈS (18..-19..).

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9 novembre, 2017

Abbé E. ARISON : Le sommeil de bébé

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:27

Depuis l’aube du jour, comme un petit lutin,

Il a couru là-bas sur la pelouse verte,

Fier de vivre, et joyeux lorsque son doigt mutin

Trouvait pour l’effeuiller quelque rose entr’ouverte.

Maintenant il repose en son nid parfumé

Qu’entoure un long rideau de mousseline blanche,

Et sa mère qui veille auprès du bien-aimé

Pour le revoir encor discrètement se penche.

Dort-il ?… On le dirait… Non certe, il ne dort pas.

S’il demeure immobile et les paupières closes,

C’est pour mieux écouter son ange qui tout bas

Lui conte en souriant de merveilleuses choses.

Les choses que l’on voit là-haut dans le ciel bleu :

La lune au doux croissant, les nocturnes planètes,

Les chemins sablés d’or où, sur des chars de feu,

Volent les grands soleils et les pâles comètes !

Puis, aux lieux inconnus où l’espace prend fin,

Par-dessus le soleil, par-dessus les étoiles,

Ce divin paradis où l’ardent séraphin

Contemple Jéhovah sans ombres et sans voiles !

Voyez comme il sourit !… Il est heureux, Bébé,

Il est fier de parler avec l’ange son frère.

Du colloque divin qui le tient absorbé

Aucun bruit d’ici-bas ne pourrait le distraire.

Écoute bien ton ange, enfant ! et comme lui

Conserve ta candeur jusqu’à ta dernière heure !

Suis toujours le chemin qu’il te montre aujourd’hui

Si tu veux que le ciel soit aussi ta demeure !…

Il se fait tard !…. La nuit a remplacé le jour,

Sous son voile de deuil la nature sommeille,

Dix fois la vieille horloge a tinté dans sa tour :

Mère, il faut terminer votre amoureuse veille !

Vite, un dernier baiser, et puis endormez-vous

Sous l’œil de Dieu !… Qui sait ? peut-être qu’en échange

Quand il viendra s’asseoir demain sur vos genoux

Bébé vous contera ce qu’a dit son bon ange !

Abbé E. ARISON (XIXe siècle).

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8 novembre, 2017

F.-E. ADAM : Deux femmes

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:47

(À M. E. LA RIVIÈRE).

I

C’était un mardi-gras ; la neige sur la terre

Tombait à gros flocons, et le vent soufflait fort ;

Les tout petits enfants dormaient près de leur mère,

Sur la ville planait un silence de mort.

C’est que l’hiver est triste au dehors des demeures !

On y sent le matin des frissons inconnus

En voyant sur nos seuils, pendant de longues heures,

Tant de pauvres petits qui pleurent demi-nus !

Ce matin-là, surtout ; – j’étais à ma fenêtre,

Je voyais devant moi, debout et grelottant,

Aux portes d’un hôtel, où l’on dansait peut-être,

La misère en haillons sous les traits d’un enfant !

L’orchestre aux mille voix venait à son oreille,

Vague et mystérieux, comme un concert lointain.

Hélas ! il était là, glacé, depuis la veille,

Vers les heureux du jour tendant sa faible main !

Car pour l’aider à vivre, il n’avait plus personne,

Il était trop petit pour travailler encor ;

Il n’avait de secours que dans la main qui donne

À celui qui n’a rien quelques parcelles d’or.

Il était seul au monde, il n’avait plus de mère !

Oh ! sa misère est grande et son ennui profond !

Il n’avait pas dix ans… et plus rien sur la terre :

Pas un endroit, la nuit, où reposer son front !

Pas un endroit, hélas !… qu’une grange déserte,

Faite au milieu des champs pour servir au besoin,

Par des chiens disputée, à tous les vents ouverte…

C’était là qu’il dormait sur la paille et le loin !

Heureux enfants ! ô vous dont les bouches soyeuses

Encadrent mollement les visages rosés,

En vous voyant ainsi, que vos mères joyeuses

Laissent sur vos cous blancs tomber de doux baisers ! –

II

Le bal allait finir ; et je vis une dame

Et belle et nonchalante aux bras de son époux,

Rouge encor du plaisir que sent un cœur de femme

Quand la valse frémit et tourne autour de vous ;

Elle avait en sortant jeté sur son épaule,

Sur sa robe de bal, un manteau ravissant

Qui la rendait, ma foi ! la plus charmante idole

À présenter aux vœux d’un blond adolescent.

Enveloppant son cou d’une riche fourrure,

Et se plaignant du froid, je la vis s’enfoncer

Sur les coussins moelleux d’une chaude voiture

Et dire en grelottant au laquais d’avancer.

Mais voici que l’enfant à ses yeux se présente :

« Un petit sou ! dit-il ; je prierai Dieu pour vous ! » –

Sa voix est bien plaintive, et sa main est tremblante :

Ne laisserez-vous pas y tomber quelques sous ?

« N’approche pas, petit ! tu salirais ma robe ! » –

Voilà ce que la dame au pauvre enfant donna ;

Puis, rapide, à nos yeux le beau char se dérobe ;

Il disparaît au loin… et l’enfant reste là !

III

Il reste là, pleurant et respirant à peine :

Les enfants sont si beaux alors qu’ils sont joyeux !

Leurs sanglots me font mal, et je ressens leur peine :

Dieu les fit pour avoir le sourire en leurs yeux ! –

Une femme sortit d’une maison voisine :

Elle est bien belle encore ! un cercle bleu pourtant

Entoure sa paupière, et le passant devine

Pourquoi ce long regard autour d’elle en sortant.

Relevant les longs plis de sa robe traînante

Pour éviter la neige, – ou pour mieux dévoiler

Un pied leste et mignon, une jambe charmante, –

Légère, dans la rue elle semble voler.

Sa robe, – cette nuit, sans doute, – s’est fanée,

Son chapeau couvre mal des cheveux d’un beau noir ;

Pourquoi ne pas dormir toute la matinée ?

Les lits sont bien plus doux le matin que le soir ! –

On ne saurait vraiment, en voyant sa parure,

Si le bal ou l’amour ont dépensé sa nuit ;

C’est peut-être la sœur de la dame en voiture ?

Pourtant elle est à pied et se glisse sans bruit !…

En la voyant passer personne ne salue ;

Seuls quelques jeunes gens peut-être souriront

Si le hasard la montre au détour d’une rue,

Marchant les yeux baissés et la rougeur au front !

Le pauvre enfant la voit et s’avance vers elle :

« Un petit sou ! dit-il ; je prierai Dieu pour vous ! » –

Et la dame s’arrête, elle était vraiment belle,

Et ses regards alors étaient tristes et doux !

« Ne pleure pas ! fit-elle avec un frais sourire ;

« Je n’ai que ces dix francs ; tiens, partage avec moi ! »

Puis elle disparaît ; et l’enfant se retire

En comptant son trésor et plus heureux qu’un roi !

IV

La première est du monde, elle est belle et coquette,

Ses amours sont cachés, on l’adore à genoux !

Et l’autre est courtisane, on la nomme Fauvette,

Et, sans avoir d’amour, elle se vend à tous !

Mais quand Dieu devant lui rappellera ces femmes,

Oh ! sur laquelle alors baissera-t-il les yeux ?…

L’aumône est le grand fleuve où se lavent nos âmes,

Et c’est la charité qui nous conduit aux cieux !

F.-E. ADAM (XIXe siècle).

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7 novembre, 2017

Auguste DESPORTES : Sennachérib

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:23

(IMITATION DE LA XXIIe MÉLODIE, HÉBRAÏQUE DE LORD BYRON).

Le farouche roi d’Assyrie,

Sennachérib, fondit sur nous

Comme dans une bergerie

L’œil en feu s’élancent les loups.

Ses dards, ses bannières flottantes,

De pourpre et d’or étincelantes,

Brillaient à l’horizon d’azur,

Ainsi que la voûte étoilée

Dans l’onde qui vers Galilée

Roule son flot tranquille et pur.

L’horrible, l’innombrable armée,

Pour combattre attend le soleil ;

Un moment sa fureur calmée

Se repose dans le sommeil.

Ils vinrent avec la nuit sombre ;

Et quand le jour, dissipant l’ombre,

Se leva sur leurs bataillons,

Il vit cette race ennemie

Du dernier sommeil endormie

Dans la poudre de nos sillons.

Celle nuit même ils osaient croire

Aux prestiges d’un songe vain

Qui leur promettait la victoire

Dans les combats du lendemain.

Tout-à-coup, au sein des ténèbres,

Agitant ses ailes funèbres

Et portant d’invisibles coups,

Un ange confondit leur haine :

II les toucha de son baleine,

Et soudain ils moururent tous.

Le coursier bouillant et superbe

Qui sollicitait les combats,

Immobile, est couché sur l’herbe,

Couvert des ombres du trépas.

De ses fiers naseaux qui naguère

Aspiraient les bruits de la guerre

Sont éteints le souffle et l’orgueil,

Une froide écume y repose,

Pareille à celle que dépose

Le flot mourant sur un écueil.

Quel dévouement il fit paraître !

Vingt fois, prodigue de son sang,

Au coup qui menaçait son maître

Il présenta son noble flanc.

Au premier signal de bataille

Sur ses pieds nerveux il tressaille ;

Il hennit, part comme l’éclair,

Perce la phalange ébranlée,

Et s’enivre dans la mêlée

Aux cris de mort, au bruit du fer.

Voilà son maître sans baleine ;

Il gît à ses pieds renversé ;

Déjà le reptile se traîne

Sur son front livide et glacé.

Quel silence ! Dans l’étendue

Nulle plainte n’est entendue,

Nul soupir ne s’est échappé ;

Depuis l’heure ou la nuit commence

Rien n’a troublé ce long silence,

Car la mort sans bruit a frappé.

Cependant les feux de l’aurore

Éclairent ces casques, ces fers,

Que déjà la rouille dévore

Et que la rosée a couverts.

Le rauque instrument des fanfares,

Muet, aux lèvres des barbares

Demande le souffle ravi,

Et les bannières immobiles,

Muettes, dans les airs tranquilles

Appellent le vent endormi.

Sur la terre, soudain troublée,

Une comète, astre de deuil,

Vient menaçante, échevelée,

Comme un spectre sur un cercueil ;

Mais Dieu, retirant sa colère,

Content d’épouvanter la terre

Qu’il a différé de punir,

La replonge dans ses abîmes

Jusqu’au temps où pour d’autres crimes

Il lui dira de revenir.

Ainsi le grand Dieu des armées,

Un moment, Asshur, te fit roi,

Pour que nos tribus alarmées

Tressaillissent d’un saint effroi.

Mais les prêtres de tes idoles

T’ont bercé de vaines paroles :

Leurs oracles sont démentis.

Aux soldats que guidait ta rage

Ils promettaient notre héritage :

Tes soldats, Asshur, où sont-ils ?

Leurs femmes errant dans tes villes

Et poussant de vaines clameurs,

Vengent sur tes dieux inutiles

Et leur veuvage et leurs malheurs.

De Baal l’impure statue

Tombe, par leurs mains abattue ;

Le feu dévore son autel,

Et ta puissance sacrilège

S’évanouit comme la neige

Sous l’œil brûlant de l’Éternel.

Auguste DESPORTES (1797-1866).

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6 novembre, 2017

Octave-Louis AUBERT : Autour du château de Brest

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 4:34

ON peut admettre que Brest est la Gésocribate de la Table Théodosienne, car il serait contraire aux données historiques que les lieutenants de César eussent négligé, pour s’y établir, une position aussi avantageuse. Il est d’ailleurs acquis que le château actuel, construit au XIIIe siècle, a remplacé un castellum vraisemblablement dû aux Romains, à en juger par sa base, mise à nu, au cours d’importants travaux de réfection.

Une tradition fort ancienne rapporte qu’au milieu du Vesiècle, Brest n’avait qu’une importance toute militaire. La cité principale, où résidaient les seigneurs du Pays, était Daoulas, tout au fond de l’estuaire de la rivière de ce nom. Sa première célébrité lui venait d’un tragique événement.

Le seigneur du Faou était païen et ennemi des moines. Ayant appris que tous les supérieurs des monastères de Cornouaille se réunissaient proche de chez lui, pour conférer de leurs affaires et que devaient notamment se trouver là les abbés Tadec, Joua et Judulus, de Landévennec, il se rendit au monastère où se tenait cette assemblée. Il força les portes, occit à l’autel Tadec qui célébrait la messe, puis « avala » d’un coup d’épée la « teste » de Judulus.

Mais il ne tarda pas à se repentir de son acte et s’en vint demander à Paul Aurélien, évêque de Léon, de le délivrer du « malin esprit » qui le possédait depuis le meurtre des deux abbés. Pour réparer son crime, il fonda un monastère au lieu même où les meurtres avaient été commis et, en « éternelle mémoire » de cette action, ce lieu fut nommé Mouster-Daou-laz (monastère des deux meurtres).

Des habitations nombreuses s’établirent autour du monastère et la ville nouvelle connut la prospérité. Celle-ci fut relativement de courte durée.

Une pauvre mère de famille, déjà pourvue d’une lignée fort nombreuse, mit au monde sept enfants à la fois. Les habitants de Daoulas, effrayés d’une telle fécondité, la chassèrent avec ses enfants. Prenant une poignée de terre, la proscrite la lança contre la ville en disant :

Brest var cresq, Daoulas var discar ;

Pa saofat eun ti, é cou ézo tri.

Puis ses sept enfants et elle s’embarquèrent dans une maie en chêne qui servait à pétrir le pain. Le courant des eaux les emporta tout d’abord dans l’estuaire de l’Aulne, puis dans celui de l’Elorn. À demi morts, ils vinrent atterrir près du castellum de Gésocribate. Des habitants du village les recueillirent dans une humble demeure et leur prodiguèrent les meilleurs soins. Hélas ! ce fut en vain : les malheureux avaient eu si faim et si froid au cours de leur périlleuse traversée, ils avaient tant souffert qu’ils succombèrent tous à la même minute. Comme ils venaient de rendre le dernier soupir, des anges apparurent à leurs côtés et se mirent en devoir de les pieusement ensevelir. Tout en accomplissant leur funèbre besogne, les célestes messagers confirmèrent la prophétie de la mère. Et c’est sur l’emplacement de la maison hospitalière qui les reçut que s’éleva, plus tard, la Chapelle des Sept-Saints.

Celle-ci voisinait avec le château dont la masse imposante est un type remarquable de l’architecture militaire du moyen âge, malgré les grands changements qu’il a subis, surtout lors des transformations exécutées par Vauban. De nombreux ouvrages secondaires ont en effet disparu. Seules cinq tours principales sont demeurées debout. Elles ont nom : de Brest, d’Anne de Bretagne, de César, de la Madeleine et d’Azénor. Ce dernier nom est celui d’une touchante et jeune princesse qui fut, au VIe siècle, dans des conditions cruelles, enfermée dans ce même château de Brest et dont voici la lamentable histoire.

Vers l’an 537, Éven, prince de Léon, était seigneur de Brest. Il n’avait qu’une fille, Azénor. Celle-ci, dit Albert Le Grand, dans la Vie de saint Budoc, « était de riche taille, droite comme une palme, belle comme un astre et cette beauté extérieure n’était rien en comparaison de celle de son âme ».

Azénor épousa un comte de Golo, descendant du célèbre Audren, dont le castel (Châtelaudren) dominait la gracieuse vallée du Leff, aux confins mêmes du Goëlo, du Penthièvre et du Trégor. Les jeunes époux connurent tout d’abord un bonheur sans mélange. Mais le père d’Azénor devint veuf. Comme la solitude lui pesait, il se remaria bientôt à une « dame de grande maison qui avait l’esprit malicieux, noir, sombre et malin ». La marâtre eut immédiatement l’atroce pensée de se débarrasser d’Azénor dont elle convoitait le douaire. Elle rassembla des faux témoins qui accusèrent la princesse d’adultère et de jalousie. Ils furent tellement affirmatifs que le comte de Goëlo et le roi Éven les crurent sur parole. Azénor fut, par son père, enfermée dans la plus sombre tour du château, en attendant de comparaître devant ses juges. Ceux-ci, sans vouloir écouter ses protestations d’innocence, sans contrôler les dires de ses accusateurs, sans la moindre preuve en un mot, condamnèrent impitoyablement la jeune femme à être brûlée vive.

Au moment où ils la conduisaient au bûcher, ses bourreaux apprirent qu’elle serait mère dans quelques mois. Or les lois leur défendaient, jusqu’à sa délivrance, de la livrer aux flammes. Sur quoi, ils décidèrent de l’enfermer dans un tonneau et de la jeter à la mer. La sentence fut impitoyablement exécutée. Le tonneau vogua pendant cinq mois comme une barque, protégé, guidé par le bon ange d’Azénor qui, chaque jour, lui apportait sa nourriture directement du ciel.

Finalement, Azénor accosta en Irlande, au lieu dit Beauport, où elle donna le jour à un fils, qui fut baptisé Budoc (sauvé des eaux), soit parce qu’il avait eu la même chance que Moïse, soit pour rappeler saint Budoc qui fonda, dans l’île Lavret, près de Bréhat, en 400, un monastère, le premier du genre, dont il reste encore des substructures.

Pendant que la pauvre Azénor accomplissait son exode, sa marâtre était morte. Elle avait reconnu à ses derniers moments la fausseté de ses accusations. Le comte Éven et le comte de Goëlo se mirent alors à la recherche d’Azénor, pour se faire pardonner d’elle leur manque de confiance et lui rendre la place à laquelle ses vertus et ses souffrances lui donnaient plus que jamais droit. Ils visitèrent dans ce but de nombreuses régions. Ils parcoururent les côtes de la Cornouaille, du Léon et du Trécor. Ils comprirent en étudiant le mouvement des flots que les courants avaient dû porter Azénor vers la Grande-Bretagne. Ils traversèrent la mer, se rendirent au pays de Galles, en Écosse, et, enfin, après de longues recherches au cours desquelles ils désespérèrent souvent de retrouver Azénor, ils gagnèrent l’Irlande et prirent terre à Beauport.

Le comte de Goëlo ramena sa femme et son fils en Armorique. Il mourut au cours de la traversée. Azénor, dont la santé était fort ébranlée, ne tarda pas à le suivre dans la tombe.

Le petit Budoc fut élevé par son grand-père le comte Éven qui, plus tard, le confia à saint Samson, évêque de Dol, pour qu’il l’instruisît. Budoc, sous la direction d’un tel maître, fit des progrès remarquables tant en matière religieuse que dans les sciences. Il devint abbé de Dol, puis, lorsque Magloire décida de quitter les charges de l’épiscopat, c’est à Budoc qu’il les confia.

Octave-Louis AUBERT (1870-1950).

(Légendes traditionnelles de la Bretagne).

(Brest croîtra, Daoulas décherra ; quand vous bâtirez une maison, il en tombera trois).

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5 novembre, 2017

Julie FERTIAULT : À mon cœur

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:57

Ô mon cœur, calme-toi ! Pourquoi, pourquoi bondir

Comme un flot irrité qu’un âpre vent soulève ?

Si l’épine acérée aux doux songes t’enlève,

Le Dieu qui te créa te défend de haïr.

« L’amitié, me dis-tu, vain mot, hypocrisie,

« Masque de l’intérêt, sourire adulateur.

« Le simple qui se fie à son appas menteur

« N’y trouve que le fiel d’une fausse ambroisie. »

Tais-toi, tais-toi, mon cœur ! Je veux aimer encor.

Laisse l’illusion, berceuse complaisante,

Endormir ton courroux. Que sa voix caressante

Chasse le doute sombre où tu puises la mort !

Quoi ! pour une âme ingrate, égoïste, orgueilleuse,

Faut-il que je renie un sentiment pieux

Qui fait les âmes sœurs sur terre et dans les cieux ?

De tout noble lien faut-il être oublieuse ?

Cœur blessé, reste ouvert aux généreux élans !

Ne deviens pas méchant lorsqu’un méchant t’offense :

Aux lâches amitiés offre l’indifférence,

Et le calme dédain à leurs propos sanglants.

Garde comme un trésor, une sainte relique,

La foi naïve et pure en l’amour fraternel,

Ce feu qu’épand sur nous la main de l’Éternel,

Et dusses-tu souffrir, sois bon et sympathique.

Apaise-toi, mon cœur ! tu ne dois plus bondir.

Si l’épine acérée aux doux songes t’enlève,

Vers le front déchiré du Christ mon œil se lève.

Ô toi qui sais aimer, non, tu ne peux haïr !

Julie FERTIAULT (1820-1900).

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4 novembre, 2017

Saint Bernard : Votre bon Ange

Classé dans : Non classé — unpeudetao @ 4:46

» Dans quelque maison, dans quelque réduit que vous soyez, respectez votre bon Ange, car il est présent; il est tout près de vous; non seulement il est avec vous, mais il est là pour vous, il cherche à vous protéger et à vous être utile.

Avec un Ange auprès de vous, que pourriez-vous craindre ? Votre Ange ne peut se laisser vaincre ni tromper; il est fidèle, il est prudent, il est puissant : pourquoi donc avoir peur ?

Si quelqu’un avait le bonheur de voir tomber le voile qui couvre ses yeux, il verrait avec quelle attention, avec quelle sollicitude les Anges se tiennent au milieu de ceux qui prient, au dedans de ceux qui méditent, sur le lit de ceux qui reposent, sur la tête de ceux qui gouvernent et qui commandent. «

Saint Bernard (1090-1153).

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2 novembre, 2017

Victor HUGO : Le hibou

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:11

Et je vis au-dessus de ma tête un point noir.

Et ce point noir semblait une mouche dans l’ombre.

Et rien n’avait de borne et rien n’avait de nombre ;

Et tout se confondait avec tout ; l’aquilon

Et la nuit ne faisaient qu’un même tourbillon.

Quelques formes sans nom, larves exténuées

Ou souffles noirs, passaient dans les sourdes nuées ;

Et tout le reste était immobile et voilé.

Alors, montant, montant, montant, je m’envolai

Vers ce point qui semblait reculer dans la brume,

Car c’est la loi de l’être en qui l’esprit s’allume

D’aller vers ce qui fuit et vers ce qui se tait.

Or ce que j’avais pris pour une mouche était

Un hibou, triste, froid, morne, et de sa prunelle

Il tombait moins de jour que de nuit de son aile. [ . . . ]

Victor HUGO (1802-1885).

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