5 avril, 2018

Clara FRANCIA-MOLLARD : Toujours aimer

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 3:57

Quand nous sentons en nous une peine secrète

Qui nous brûle le coeur et nous ôte la voix ;

Quand nous sentons pencher notre front de poète,

Et que nul ne nous dit : Courage, je te vois ;

Je suis là pour veiller, la nuit, si tu reposes

Et pour te faire un lac où tu puisses ramer ;

Je suis là pour sécher tes larmes sous des roses

Je suis toujours là pour t’aimer !

Alors on se refait une vie, un espace ;

On se pose debout devant l’homme et le temps,

Et l’on rit de l’amour et du soleil qui passe,

Et l’on brave la mort, comme à ses premiers ans,

Et l’on se fait impie, et l’on rêve un supplice ;

On insulte la croix où Christ a trépassé ;

Ou ne croit plus au miel du divin sacrifice,

Quand le calice est renversé !

Alors nous n’avons plus rien de saint, rien de chaste ;

Plus de frais avenir qui nous fasse penser ;

Plus de perle à trouver dans la mer bleue et vaste ;

Plus de fleurs à cueillir quand le jour va passer ;

Plus de nid à garder quand la mère le laisse

Pour chercher le brin d’herbe ou l’épi dans les champs ;

Plus d’étoiles à suivre au ciel qui nous délaisse ;

Plus de larmes dans de doux chants !

Alors nous n’avons plus de ces choses divines

D’où s’échappe un parfum qui vous fait tout amour.

Alors nos pieds errants saignent dans les épines,

Et le mal loin du bien nous pousse sans retour.

On marche sans croyance, hélas ! et l’on dévie ;

Notre âme est sans prière à l’heure de la mort ;

Pour nous ouvrir les cieux quand nous quittons la vie,

Nous n’avons pas même un remord !

Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi me laissez-vous sans cesse

Me nourrir d’un amour qu’il ne comprendra pas ?

Le coeur se fait méchant, ici, dans sa faiblesse ;

Éloignez la douleur qui s’attache à mes pas ;

Purifiez mes jours au feu de vos lumières,

Je ne veux plus aimer que vous seul aujourd’hui ;

Je vous rendrai, mon Dieu ! dans mes humbles prières

Tout l’amour que j’avais pour lui.

Clara FRANCIA-MOLLARD (1804-1843).

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4 avril, 2018

Victor HUGO : Tous les hommes sont l’Homme..

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 3:53

Tous les hommes sont l’Homme ; et pas plus que les cieux

Le droit n’a de rivages ;

Ma sombre liberté sent le poids monstrueux

De tous les esclavages.

Avec tout prisonnier je me sens enfermé ;

Ses chaînes sont les nôtres ;

Guerre aux rois!  Délivrance!  Un seul peuple opprimé

Opprime tous les autres.

Victor HUGO (1802-1885) Recueil : Dernière gerbe.

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3 avril, 2018

Hermann HESSE : Du frère sans malice qui consomma de la viande

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 7:18

Lorsque le seigneur Wido, abbé cistercien, fut envoyé à Cologne pour confirmer l’élection du roi Othon contre son adversaire Philippe, il y narra une savoureuse histoire de sainte simplicité.

« Une des maisons de notre ordre, raconta-t-il, était sous la coupe d’un homme bien né et puissant. Le tyran, qui ne craignait ni Dieu ni diable, tourmentait fréquemment le couvent de toutes les manières possibles. Il emportait tout ce qui lui agréait, blé, vin et bétail, et il ne laissait aux frères que ce qui bon lui semblait. Il en avait pris l’habitude comme si c’était son droit, et le couvent, après bien des plaintes vaines, l’endurait en silence avec force soupirs. C’est ainsi qu’un beau jour il déroba la plus grande partie du troupeau et donna l’ordre de l’emmener à son château. Grande émotion, à la nouvelle, chez l’abbé et ses moines, et l’on délibéra pour savoir qu’entreprendre. On décida finalement qu’un émissaire, si possible l’abbé, devrait se rendre au château et annoncer au malandrin quel salaire son forfait recevrait à coup sûr dans l’au-delà. Mais l’abbé dit : « Je n’y vais pas, car l’exhorter est sans espoir. » Le prieur et l’économe n’en avaient guère plus envie ; alors l’abbé demanda : « Y a-t-il quelqu’un qui veuille y aller ? » Personne ne pipait mot, quand l’un des moines, saisi d’une inspiration divine, répondit tout à trac : « C’est ce moine-là qui devrait y aller ! » Et il nomma un frère de très grand âge et de très petit esprit. On le fait quérir et on lui demande s’il veut bien aller au château ; il y consent, on l’y envoie. Mais au moment de prendre congé de l’abbé, il s’enquit dans la grande simplicité de son cœur : « Mon Père, au cas où l’on me restituerait une partie du larcin, dois-je accepter ou non ? » L’abbé répondit : « Accepte au nom de Dieu tout ce que tu pourras grappiller ! Ce sera toujours mieux que rien. » Le moine se mit en route. Il arriva au château et adressa au tyran le message et la supplique de l’abbé et des frères. Mais comme la simplicité du juste est, selon la parole de Job, une lampe méprisable aux yeux des méchants, le tyran fit peu de cas de sa requête et lui dit en raillant : « Attendez, Messire, d’avoir pris votre petit déjeuner, et vous recevrez ma réponse. » C’était l’heure du repas matinal, on l’installa à la table commune et on lui présenta les mets dont tous se régalaient, à savoir une solide platée de viande. Le saint homme se souvint des paroles de son abbé, il prit autant de viande qu’il le put et mangea comme les autres afin de ne point désobéir ; car il ne doutait pas que la viande ainsi offerte en abondance ne provînt du troupeau de son couvent. Le seigneur du lieu était assis en face de lui avec sa femme et il remarqua fort bien que le frère mangeait de la viande ; c’est pourquoi, après le repas, il le manda auprès de lui et l’interrogea : « Dis-moi, brave homme, est-il d’usage chez vous autres frères de manger ainsi de la viande ? – Jamais ! » répondit le moine – et l’autre de questionner de plus belle : « Même pas en voyage ? » Le moine lui fit réponse : « Non, les frères ne mangent point de viande, ni chez eux, ni au dehors. » Alors le tyran demanda : « Et pourquoi donc avez-vous mangé de la viande aujourd’hui ? » Le frère dit : « Lorsque mon abbé m’a envoyé ici, il m’a enjoint de ne rien refuser de ce que je pourrais récupérer de notre bétail. Comme je pouvais penser que ces beaux services de viande en provenaient, et comme je redoutais qu’on ne m’en rendît pas plus que ce que mes dents pouvaient en saisir, j’ai mangé par obéissance, pour ne pas rentrer chez moi les mains tout à fait vides. » Et comme Dieu ne rejette pas le simple d’esprit et étend même sa dextre sur les impies, le noble sire, ému par tant de simplicité ou plutôt admonesté par le Saint-Esprit qui parlait par la bouche du vieillard, lui dit alors : « Attendez-moi ici, je vais discuter avec ma femme de ce que je dois faire dans votre cas. » Il alla trouver sa femme et lui raconta ce que le vieux avait dit, puis il ajouta : « Je crains la prompte vengeance de Dieu sur moi, si je déboute de sa requête un homme si simple et si droit. » Sa femme fut du même sentiment et donna son accord. Il revint au vieillard et lui dit : « Mon bon père, pour l’amour de votre sainte simplicité qui m’a ému de compassion, je vais rendre à ce couvent ce qui reste de votre bétail, je veux aussi réparer mes torts envers vous autant qu’il est en mon pouvoir, et de ce jour, je ne vous tourmenterai plus. » À ces mots, le vieillard exprima sa gratitude, rentra joyeusement au couvent avec le butin et rapporta aux frères étonnés la réponse du puissant. Depuis ce temps, ils vécurent en paix et ils apprirent par cet exemple à quel point la simplicité est une grande vertu. »

Vous avez là un exemple qui montre que, parfois, une action d’habitude défendue, mais commise dans une bonne intention et dans la pureté du cœur, peut devenir lumineuse et bonne. Normalement le moine aurait commis un péché en mangeant de la viande si sa simplicité ne l’en avait excusé. Et la conclusion de l’histoire prouve que non seulement il ne commit pas de péché mais qu’il s’acquit même un mérite.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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2 avril, 2018

Hermann HESSE : De la vertu de l’exemple

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 7:56

Un abbé d’un ordre noir (les bénédictins), excellent homme d’une moralité à toute épreuve, avait des moines bien étranges et relâchés dans leurs mœurs. Certains d’entre eux, un beau jour, s’étaient procuré force victuailles et vins fins. Craignant leur abbé, ils n’osèrent faire ripaille dans une des salles du couvent et se retrouvèrent tous dans une énorme tonne à vin vide où ils apportèrent leur provende. Or l’abbé en eut vent et, tout affligé, il accourut aussitôt, jeta un regard dans le tonneau, et son arrivée transforma la gaieté des buveurs en tristesse. Il vit bien leur effroi, joua le bon compagnon, entra auprès d’eux et leur dit : « Oh ! Oh ! mes frères, on voudrait donc goinfrer et biberonner sans moi ! C’est fort mal à vous. En vérité, je veux être de la fête ! » Et il se lava les mains, mangea et but avec eux et donna si bien l’exemple qu’ils retrouvèrent leur bonne humeur. Le jour suivant – non sans avoir auparavant prévenu et instruit le prieur – l’abbé se rendit au chapitre devant le prieur, en présence de ces moines, et il implora humblement son pardon, jouant la crainte et le tremblement, et il s’écria : « Seigneur prieur, je vous confesse à vous et à tous mes frères ici assemblés que j’ai, pauvre pécheur, succombé au vice de gloutonnerie et qu’hier, en secret, caché dans un tonneau, j’ai mangé de la viande contre les ordres et la règle de mon saint père Benoît. » Ce disant, il se jeta à terre et se prépara à recevoir sa pénitence. Comme le prieur voulait l’en empêcher, il lui fit cette réponse : « Faites-moi donc donner les verges ; mieux vaut expier ici-bas que dans la vie future. » La punition reçue et la pénitence faite, il revint à sa place. Mais les moines coupables craignirent alors qu’il ne les dénonçât s’ils cachaient leur méfait ; ils se levèrent donc aussi et confessèrent la même faute. L’abbé leur fit administrer une sévère correction par un moine qu’on en avait chargé à l’avance, il les traita sans douceur et les menaça des pires punitions afin qu’ils n’y revinssent plus. C’est ainsi, comme un médecin habile, qu’il guérit le mal qu’il ne pouvait soigner par des paroles, en donnant lui-même l’exemple.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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1 avril, 2018

Anna de NOAILLES : Vivre, permanente surprise !

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:17

Vivre, permanente surprise !

L’amour de soi, quoi que l’on dise !

L’effort d’être, toujours plus haut,

Le premier parmi les égaux.

La vanité pour le visage,

Pour la main, le sein, le genou,

Tout le tendre humain paysage !

L’orgueil que nous avons de nous,

Secrètement. L’honneur physique,

Cette intérieure musique

Par quoi nous nous guidons, et puis

Le sol creux, les cordes, le puits

où lourdement va disparaître

Le corps ivre d’éternité.

- Et l’injure de cesser d’être,

Pire que n’avoir pas été !

Anna de NOAILLES (1876-1933).

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31 mars, 2018

Charles MARILLIER : Une larme sur un rêve

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:24

Vingt ans, m’étais-je dit en rêve,

C’est le bonheur pour un cœur pur,

C’est une étoile qui se lève

Sur un bel horizon d’azur.

Vingt ans, c’est l’âge de l’ivresse,

C’est l’amour qui s’érige en loi….

J’ai vingt ans…. pourquoi la jeunesse

Est-elle si sombre pour moi ?….

Je vois mes compagnons d’enfance,

Amis favorisés du sort,

Dans un rang que le monde encense

Plier chacun leur gerbe d’or.

Et moi, demeuré solitaire

Au chemin qu’ils ont achevé,

Je me demande si la terre

Possède ce que j’ai rêvé.

Je sais qu’il est des vierges pures,

Dont je voudrais l’une pour sœur,

Qui laissent de chastes murmures

Sortir doucement de leur cœur.

Mais nulle d’elles sur ma voie,

Comme un rayon venu des cieux,

Ne fait luire une douce joie,

Ne dit un mot mystérieux.

Et pourtant j’adore la femme

Comme un esprit sorti de Dieu

Pour elle j’élève en mon âme

Un autel au céleste feu.

C’est elle qui fait ma chimère,

Qui me pousse à vivre demain,

Qui rend plus triste ou moins amère

La pensée éclose en mon sein.

Oh ! de ces voluptés sans nombre

Qu’elle répand autour de soi,

Pourquoi, pour éclairer mon ombre,

N’en est-il pas une pour moi ?

Pourquoi sont-elles le partage

Des hommes au cœur dépravé

Qui souillent cette pure image

Où Dieu lui-même s’est gravé ?

Profanateurs des sanctuaires

Les plus saints qui soient sous le ciel,

Laissez-nous dire les prières

Que veut la femme à son autel ;

Nous seuls avons compris son âme

Et deviné son grand tourment,

Nous seuls savons l’épithalame

Que doit lui dire un chaste amant.

Cette vierge, ange qui soupire,

Qui sent au souffle des seize ans

Des pleurs mêlés à son sourire

Des notes tristes à ses chants,

C’est pour vous un objet profane,

Vous oseriez, sombres vautours,

En faire votre courtisane

Pour de sacrilèges amours !

Que jamais à votre repaire,

Fatal écueil de la vertu,

Elle ne fasse d’un vieux père

Rougir le visage abattu.

Car c’est vous, grands fauteurs du crime,

Ravisseurs qui rôdez le soir,

C’est vous qui dans son noir abîme

Poussez l’enfant du désespoir !…..

Et c’est en voyant dans la vie

Naître de là tant de douleurs

Que pour l’innocence ravie

J’eus toujours mes plus tristes pleurs.

C’est pour cela que sur la terre

Deux serments ne m’ont pas lié,

Que las de sonder le mystère

En moi je me suis replié.

Oh ! si l’on savait quelle ivresse

Une femme porte en son cœur,

De quelle force est sa faiblesse

Même sous les yeux d’un vainqueur ;

Si l’on savait combien elle aime,

Combien sans les hommes jaloux

Elle serait pure elle-même

Et sans tache au bras d’un époux !

Si du culte dont elle est digne

L’homme lui payait le tribut,

S’il lui donnait l’amour pour signe,

Et la pudeur pour attribut ;

Alors quelle auréole pure

Ceindrait au front l’humanité

Quel pas glorieux la nature

Ferait vers la divinité !

Ô Dieu, si ta main que j’adore

Ôte ce prix à nos forfaits,

Si l’homme doit longtemps encore

Tirer abus de tes bienfaits ;

Oh ! que du moins les belles âmes

Puissent s’offrir leurs chastes vœux !

Qu’il naisse de leurs nobles flammes

Un amour comme tu le veux !

Que la femme, esprit de mystère,

Ne se révèle qu’aux grands cœurs ;

Qu’elle sourie au solitaire,

Au poète, enfant de douleurs !

Qu’à sa noblesse d’origine

Parmi nous revenue enfin

Elle soit l’étoile divine

Qui guide l’homme vers sa fin !

Charles MARILLIER (XIXe siècle).

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30 mars, 2018

Jules VERNE : La fille de l’air

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:34

(A Herminie).

Je suis blonde et charmante,

Ailée et transparente,

Sylphe, follet léger, je suis fille de l’air,

Que puis-je avoir à craindre ?

Une nuit de m’éteindre ?

Qu’importe de mourir comme meurt un éclair !

Je vole sur la nue ;

Aux mortels inconnue,

Je dispute en riant la vitesse aux zéphirs !

Il n’est point de tempête

Qui pende sur ma tête ;

Je plane, et n’entends plus des trop lointains soupirs.

Je vais où va l’aurore ;

On me retrouve encore

Aux mers où tout en feu se plonge le soleil !

Quand son tour le ramène,

Prompte, sans perdre haleine,

je le joins, et c’est moi qu’on salue au réveil.

Qui suis-je ? où suis-je ? où vais-je ?

N’ayant pour tout cortège

Que les oiseaux de l’air, les étoiles aux cieux ?

Je ne sais ; mais tranquille,

Aux pensers indocile,

Je m’envole au zénith, au fronton radieux !

Parfois je suis contrainte ;

Mais c’est la molle étreinte

De l’amour qui me berce en ses vives ardeurs !

J’en connais tous les charmes ;

J’en ignore les larmes,

Et toujours en riant, je vais de fleurs en fleurs

Vive, alerte et folâtre

De l’air pur idolâtre

Je vole avec Iris aux couleurs sans pareil ;

Souvent je me dérobe

Dans les plis de sa robe

Faite d’un clair tissu des rayons du soleil.

Souvent dans mon courage,

Je rencontre au passage

Une âme qui s’envole au céleste séjour ;

Je ne puis, bonne et tendre,

Lorsqu’elle peut m’entendre,

Ne pas lui souhaiter vers moi le gai retour !

Des échos la tristesse

M’apprend que l’allégresse

Ne règne pas toujours aux choses d’ici-bas,

Et que parfois la guerre

Va remuer la terre.

La faim, le froid, la soif ! qu’on ne m’en parle pas !

Si jadis quelque chose

Me venait ; de la rose

C’était le doux parfum que le vent m’apportait !

Je croyais, pauvre folle,

La rose, le symbole

Du bonheur que la terre à mes yeux présentait !

La terre par l’espace

Dans l’ordre qu’elle trace

Traîne trop de malheurs et de peine en son vol ;

Le bruit souvent l’atteste,

Son spectacle est funeste,

Et certes ne vaut pas un détour de mon col !

Pourquoi m’occuper d’elle,

Je suis jeune, et suis belle ;

Mes lèvres sont de rose, et mes yeux sont d’azur :

A mes traits si limpides

L’honneur mettrait des rides ;

La terre ternirait l’éclat de mon ciel pur !

Parfois vive et folette,

Poursuivant la comète,

Dans l’espace inconnu nous prenons notre essor !

A mon front je mesure

Sa blonde chevelure

Qui traîne dans les airs un ardent sillon d’or !

Lorsque je me promène,

Pour qu’elle m’entretienne,

Pourquoi pas de compagne aux mots doux et vermeils ?

Quoi ! n’en aurais-je aucune ?

Ah ! pardon, j’ai la lune,

L’étoile, la planète, et mes mille soleils !

J’ai quelquefois des anges,

Car leurs saintes phalanges,

Je les suis en priant ; plus prompte que l’éclair ;

Sans leur porter envie,

Je préfère ma vie :

Rien n’est si doux aux sens que de nager dans l’air.

Si le sommeil me gagne,

Ma couche m’accompagne,

Couverte d’un manteau brodé de bleus saphirs ;

Dans les flots de lumière,

Je ferme ma paupière,

Laissant flotter ma robe entrouverte aux zéphirs.

Jules VERNE (1828-1905).

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29 mars, 2018

Jules VERNE : La cloche du soir

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:29

La barque s’enfuyait sur l’onde fugitive ;

La nuit se prolongeant comme un paisible soir

A la lune du ciel pâle, méditative,

Prêtait un doux abri dans son vêtement noir ;

Dans le lointain brumeux une cloche plaintive

Soupire un son pieux au clocher du manoir ;

Le saint bruit vient passer à l’oreille attentive,

Comme une ombre que l’oeil croit parfois entrevoir ;

A la pieuse voix la nacelle docile

Sur l’onde qui frémit s’arrête, puis vacille,

Et sur le flot dormant, sans l’éveiller, s’endort ;

Le nautonnier ému d’une main rude et digne

Courbe son front ridé, dévotement se signe..

Et la barque reprend sa marche vers le port.

Jules VERNE (1828-1905).

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28 mars, 2018

Nicolas VAUQUELIN Des YVETEAUX : Avecques mon amour naît l’amour de changer

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:26

Avecques mon amour naît l’amour de changer.

J’en aime une au matin ; l’autre au soir me possède.

Premier qu’avoir le mal, je cherche le remède,

N’attendant être pris pour me désengager.

Sous un espoir trop long je ne puis m’affliger ;

Quand une fait la brave, une autre lui succède ;

Et n’aime plus longtemps la belle que la laide :

Car dessous telles lois je ne veux me ranger.

Si j’ai moins de faveur, j’ai moins de frénésie ;

Chassant la passion hors de ma fantaisie,

À deux, en même jour, je m’offre et dis adieu.

Mettant en divers lieux l’heur de mes espérances,

Je fais peu d’amitiés et bien des connaissances ;

Et me trouvant partout je ne suis en nul lieu.

Nicolas VAUQUELIN Des YVETEAUX (1567-1649).

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27 mars, 2018

Michel KLIMO : Le gouffre (Légende de Hongrie)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:40

Près de Szatmar (Hongrie du Nord-Est), à quelques pas du rivage de la Szamos, il y a dans le sol une enfonçure profonde qu’on appelle « gouffre » tout court. Personne n’ignore la légende qui s’y rattache.

Il y a longtemps, bien longtemps, deux hommes vivaient dans le village voisin. L’un était riche, orgueilleux et avide du bien d’autrui. Jamais on ne lui a vu donner l’aumône à personne. L’autre au contraire était pauvre, mais il vivait selon Dieu, et était aimé de tout le monde. Ils étaient voisins, et avaient chacun de grands enfants.

Or, un jour le riche apprit que la fortune avait souri à son voisin dont le fils avait réussi à obtenir pour fiancée la plus vertueuse et la plus belle fille du village.

Le méchant voisin crevait de dépit, et n’eut, à partir de ce moment, qu’une seule préoccupation : celle d’éblouir par son or la mère de la jeune fille, de faire échouer le mariage, et de fiancer la jeune fille avec son fils à lui. Il y réussit. Et tandis que, dans sa joie maligne, il jubilait de son triomphe, deux cœurs aimants mouraient secrètement de chagrin.

Mais sa méchanceté ne s’arrêta point là. On était au mois de juillet. La moisson terminée, tout le monde engrangeait son blé. Le riche s’était dépêché d’être le premier à engranger le sien. Le lendemain, le pauvre se rendit dans son petit champ avoisinant celui du riche pour engranger, lui aussi, le fruit de ses sueurs. Mais quel ne fut pas son effroi lorsque, au lieu de ses gerbes soigneusement entassées, il ne trouva que quelques poignées de blé éparses dans le champ !

« C’est mon voisin qui a fait le coup, se dit-il, et j’aurais beau porter plainte, sa raison serait la meilleure. Mais le Bon Dieu ne m’abandonnera pas », conclut-il en soupirant.

Le temps du labourage arriva. Le pauvre homme mit ses deux bœufs devant la charrue, et s’en alla labourer son petit champ.

Au moment qu’il y arriva, le riche venait de finir de labourer.

Pour le coup, le pauvre ne put plus se contenir :

– Misérable ! s’écria-t-il ; non content d’avoir rendu malheureux à jamais mon fils chéri, et de m’avoir insolemment enlevé le pain de cette année, tu viens me voler le petit champ qui me nourrit.

– Tu déraisonnes, mon ami, répliqua l’autre. Je veux à jamais être disgracié du ciel, si je tai enlevé une seule gerbe. Et quant à cette terre, il y a folie à prétendre qu’elle est à toi, et je veux être englouti par la terre, si ce champ ne m’appartient pas.

À peine eut-il proféré ces paroles, que le sol s’ouvrit et les engloutit, lui, son fils, ses bœufs et sa charrue.

Cette légende se raconte de père en fils comme un avertissement salutaire.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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