6 mars, 2017

Octave-Louis AUBERT : Le temple de Lanleff (Légendes de la Bretagne)

Classé dans : lecture, ecriture — unpeudetao @ 5:21

Au sommet d’un plateau schisteux qui domine la vallée du Leff (le ruisseau des Pleurs), le petit bourg de Lanleff groupe autour de son clocher massif les pignons de ses anciens convenants. Le pays est à l’écart des routes fréquentées. Il faut quitter le chemin de grande communication qui va de Plouha à Paimpol pour le trouver. Le promeneur non prévenu suivrait ce chemin sans s’arrêter dans ce village qui lui paraîtrait le plus banal de toute la Bretagne. Il aurait cependant passé tout auprès du plus extraordinaire édifice qui soit sur le sol d’Armor : une église circulaire, malheureusement ruinée, dont la construction semble remonter à la fin du XIe siècle et que l’on appelle le Temple de Lanleff.

Ses pierres se nuancent de teintes délicates où s’harmonisent le rose et le vert de gris ; son architecture est un mélange de toscan et de roman ; ses arcades avec leurs pierres bigarrées font, d’autre part, songer aux mosquées arabes ou aux alcazars d’Espagne.

Sur le sol gît le chevet d’une croix de schiste dont le pied a dû servir à la construction de la maison voisine, à moins qu’il ne soit devenu la margelle de la fontaine qui se trouve en avant de la porte du Temple.

Cette fontaine a été le témoin d’un odieux marché : une mère, que la misère avait sans doute rendue folle, décida, certain jour, de vendre, pour une pièce d’or, son enfant au diable. Elle donna rendez-vous à ce dernier entre le Temple et la Fontaine. Défiante, elle exigea que l’argent lui fût versé d’abord. Le diable n’avait pas plus de raison de se montrer confiant. Il plaça donc la pièce d’or sur la margelle et exigea que l’enfant fût mis à côté. L’échange transactionnel se fit dans ces conditions, mais, quand la mère indigne voulut prendre la pièce d’or, elle s’aperçut que celle-ci avait marqué la pierre de la fontaine d’une profonde empreinte.

Et l’on vous montre encore aujourd’hui la preuve du sacrilège.

Octave-Louis AUBERT (1870-1950), Légendes de la Bretagne.

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5 mars, 2017

Emmanuel JACKSON : Au Dieu de mon salut

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:51

Devant ta majesté mon pauvre front s’incline.

J’ai peur que l’au-delà m’apparaisse bien noir.

Mon existence est là, devant toi, qui décline :

Oui, bientôt de ma vie apparaîtra le soir !

Je m’adresse à toi, Père : écoute-moi. Mon âme

À besoin de ta paix, et mon cœur en émoi

Voudrait être à tes pieds, embrasé de ta flamme,

De cette flamme, ô Dieu, qui toujours brûle en toi !

Me souris-tu ? Dis-le !… mais oui, je vois ta face.

Tu veux de ma misère amoindrir la grandeur.

Je t’aime !… et mon péché, par ton amour, s’efface !

Mon cœur et mon esprit t’appartiennent, Seigneur.

Emmanuel JACKSON (XIXe siècle).

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4 mars, 2017

Lucien JENY : Tristitia dulcis

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:45

Qu’il est simple, ce site ! Un vieux bois, une route

Qui le traverse et grimpe au loin vers le couchant,

Le bruit d’une eau qui coule aux alentours sans doute,

Un inconnu qui passe et salue en passant…

Qu’il est simple ! et pourtant je sens un souffle d’âme

Frissonner dans l’azur, courir au flanc des monts ;

La nature est pour moi comme une grande femme

Rayonnante sous l’or des soleils, des moissons,

Rajeunie en avril, blanchissante en automne,

Mélancolique au soir et rieuse au matin,

Mais divine surtout la nuit, sous sa couronne

D’étoiles, que surmonte un croissant argentin.

Oui, mon Dieu ! tu m’as mis au cœur une tendresse

Presque infinie envers tout ce que tu créas ;

Le charme de tes cieux descend sur ma tristesse

Comme un baume, et la terre est moins dure à mes pas.

La mort même a pour moi je ne sais quel sourire,

J’aspire au grand repos sous les saules pleureurs

Et, dans mes derniers vœux, j’aurai soin de redire

Qu’à ma tombe il faudra des fleurs… beaucoup de fleurs.

Lucien JENY (1854-1927).

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3 mars, 2017

Arthur de LA BORDERIE : L’église du Folgoët

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:56

Là, jadis se dressait, sombre, un vieux bois celtique,

Dans les arbres le fol Salaün se berçait,

Priant Jésus, Marie, et les saints d’Armorique ;

Et comme un chant d’oiseau plaintif, son doux cantique

Des grands chênes moussus, nuit et jour, s’envolait.

Il mourut là, chantant toujours, et, sur sa tombe,

De son cœur même on vit tout à coup émergeant

Un lis, plus pur, plus blanc que la blanche colombe,

Hautainement dresser sa fleur d’or et d’argent.

Le vieux bois est rasé, la pauvre tombe est vide,

Depuis longtemps, hélas ! le lis est effeuillé.

Ô miracle ! cent fois plus haut et plus splendide,

Un autre lis fleurit le sol émerveillé.

Non un lis, mais plutôt, fière sous sa couronne,

Une rose enlacée à maint tendre bouton,

Éclose aux doux rayons de la piété bretonne,

Épanouie aux purs sommets de l’art breton.

Ô rose du Folgoët aux mystiques corolles,

Enchantement des yeux, de l’esprit et du cœur,

Merveille du Léon, où prendre des paroles

Pour dire ton parfum, ton charme, ta splendeur ?

Il faut te voir !… il faut voir tes fines dentelles

De pierre ouvrée à jour, tes fleurons, tes festons,

Broderie à l’aiguille, et ces guirlandes frêles

Où la vigne s’enroule aux feuilles des chardons.

Il faut voir le jubé gardien du sanctuaire ;

Le guide vous dira que c’est du Kersanton.

N’en croyez rien, il ment… C’est du point d’Angleterre !

Jamais reine n’en eut de tel à son jupon.

Et le porche, où, songeurs, yeux baissés, front austère,

Leur barbe descendant en ondes sur leur sein,

Les apôtres, ligués pour conquérir la terre

En semant Jésus-Christ au cœur du genre humain,

Sont là, prêts à partir, le bâton à la main !

Il faut voir les autels aux sveltes arcatures,

Aux anges chevelus, aux blasons curieux.

Il faut voir les méneaux, les tympans en guipures,

Aux fenêtres, dardant leurs trèfles radieux.

Il faut tout voir ici, car tout est admirable ;

Tout est fin, ciselé, gravé, comme un bijou.

La pierre ici vaut l’or. Chef-d’œuvre incomparable,

Né du lis qu’engendra le cœur du pauvre fou !

Arthur de LA BORDERIE (1827-1901).

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2 mars, 2017

Abbé LABAIG-LANGLADE : L’aumône sur le chemin de Jéricho

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:03

Dans le jardin du ciel, la fleur du plus grand prix

Est l’humble charité, qui, pleine de tendresse,

Des maux du délaissé veut partager l’ivresse,

D’un coup d’œil elle a vu, d’un mot elle a compris

Du blessé du chemin quelle était la détresse ;

Elle a soigné sa plaie et dans ses bras l’a pris.

Choyons en notre cœur la royale vertu

Que le Christ dans sa vie a toujours caressée,

Qu’il tint si fortement sur la croix embrassée !

Par elle relevons le courage abattu :

À nos derniers moments, la plus douce pensée

Sera pour nous d’avoir en elle combattu !

Nous donnons à la fleur ornant notre demeure,

Pour résister au froid de l’hiver, un abri :

De l’oiseau poursuivi nous entendons le cri,

Et sa plainte affolée en notre âme demeure.

Oh ! que celui qui pleure, un jour chez nous ait ri !

Sans se savoir aimé que nul jamais ne meure !

Ne nous détournons pas de qui nous tend la main :

Le pauvre a bien assez de son lot de souffrance

Pour que nous n’allions point, par notre indifférence,

Lui rendre encore plus dur son pénible chemin !

Que notre bon accueil lui soit une assurance

Qu’il ne pèse pas trop aux bras du genre humain !

Dieu nous donna : donnons. Sans peine ouvrons la porte

Au souffreteux qui vient. Traitons avec bonté

Ce frère de Jésus. Couvrons sa nudité :

Calmons sa faim, sa soif, fût-il méchant, n’importe,

C’est un passant allant vers son éternité :

Et l’obole qu’on donne, un ange au ciel la porte !

Abbé LABAIG-LANGLADE (XIXe siècle).

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1 mars, 2017

Jules de LAHONDÈS : L’art ogival

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:49

L’église est vaste et haute et ses voûtes antiques

Abritent tendrement les peuples empressés ;

Elles vibrent aux chants d’ensemble des cantiques

Comme le cœur qui bat aux flots de sang pressés.

L’âme s’épanouit dès le seuil des portiques ;

Venez tous, les petits, les doux, les harassés ;

Venez, espoirs déçus, plaintes mélancoliques,

Esprits par le remords lourdement oppressés.

Une immense pitié remplit l’église austère ;

La divine beauté dévoile le mystère

Et sur les cœurs meurtris aime à verser son miel.

De la nef pleine d’ombre aux vitraux pleins de flamme

De la crypte à la flèche arrière, tout proclame

Les sanglots de la terre et l’élan vers le ciel.

Jules de LAHONDÈS (1830-1914).

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28 février, 2017

Bertile SÉGALAS : À ma mère

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 5:31

(Mme Anaïs Ségalas).

Ma mère avait encor presque de la jeunesse,

Son inspiration avait toujours vingt ans,

Sa taille ni sa voix n’avaient pas la vieillesse,

Et pour elle semblait s’être arrêté le temps.

Et je m’imaginais, dans ma sainte folie,

Que cet être adoré me resterait toujours !

Que Dieu, qui tient le fil qui sur terre nous lie,

Ne le couperait pas, qu’il oublierait ses jours.

La mort me l’enleva : c’est la grande voleuse

Qui prend tous nos trésors jusque dans notre cœur

Et les donne à la terre, une âpre receleuse

Qui les garde enfouis, avec notre bonheur.

Que ce salon joyeux nous semble triste et vide !

Il ne résonne plus de l’écho des chanteurs.

Amis, cherchez en vain celle qui vous préside.

Un jour, on l’emporta couverte de vos fleurs.

Ils ne serviront plus, ce vaillant écritoire,

Cette plume de fer que l’on voit se rouiller

Dès que les doigts, tenant son blanc manche d’ivoire,

Par la mort seulement cessent de travailler.

Quand mon père était là, nous étions quatre à table,

Car le bonheur avait près de nous son couvert.

S’approchant de chacun, cet être insaisissable

Savait pourtant porter nos santés au dessert.

Mais un jour, il partit le troisième convive,

Et, prenant nos deux mains, l’invisible bonheur

Les mit l’une dans l’autre et dit : « La plaie est vive ;

« Pour ne pas m’exiler, ne faites plus qu’un cœur. »

Mais aujourd’hui la table est triste et solitaire

Car il m’a bien quittée à présent, le bonheur,

Emportant avec lui le couvert de ma mère.

Il ne reste sur trois maintenant qu’un seul cœur.

Mais elle est encor là pourtant, je le proclame.

Son portrait m’a rendu, – miracle ! – ses grands yeux

Et comme dans ses vers je sens encor son âme

Me dire : « Je t’attends à la porte des cieux. »

Bertile SÉGALAS (18..-1916).

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27 février, 2017

Jean SUTER : Sur l’Alpe

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 8:51

Le soir, lorsque sur l’Alpe on entend des bergers

« Jodler » en leur patois des chants mélancoliques,

Quand on sent les parfums dont les vents sont chargés

Apporter de bien loin leurs senteurs bucoliques,

Alors que les taureaux se prennent à meugler,

Lorsque le ciel se teinte et de pourpre et de rose,

L’on se sent bien souvent le cœur un peu morose

Et l’on retient un pleur déjà prêt à couler.

Le crépuscule a fui. La lune s’est levée

Sur le vert pâturage où tout est endormi ;

C’est l’heure de la nuit, l’heure où notre pensée

Ne songe plus au monde et s’échappe à demi.

C’est l’heure où l’on se sent une âme de poète,

Où l’on ne contient plus les élans de son cœur

Pour chanter la Nature et Celui qui l’a faite,

Le soir, lorsque, sur l’Alpe, on songe au Créateur.

Jean SUTER (XIXe siècle).

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25 février, 2017

Marie de VALANDRÉ : Le saint de pierre

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 4:58

Au fond du grand jardin plein d’ombre et de silence

Où des arbres touffus, aux feuillages divers,

Croissent en liberté sous le vent qui balance

Comme un large éventail leurs souples rameaux verts,

Immobile et muette en sa robe de pierre,

Par le temps mutilée et de gauche dessin,

Chaque jour un peu plus s’effritant en poussière,

Se dresse, droite et grise, une image de saint…

J’aime ce saint pensif, penché sur l’Évangile ;

Je trouve qu’on l’a mis bien à sa place ici,

Au-dessus de ce banc, fait de mousse et d’argile,

Placé pour le repos et pour le rêve aussi ;

Il prête à cette allée une grâce mystique

Et je crois que parfois son doigt mystérieux,

S’animant tout à coup, dans la nuit fantastique,

À quelque âme inquiète a dû montrer les cieux !…

Marie de VALANDRÉ (1861-19..).

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24 février, 2017

Auguste GAILLARD : Chante

Classé dans : Poême — unpeudetao @ 6:13

Frère, la vie est brève :

Le soir est si près du matin

Qu’ici-bas chaque jour apporte un nouveau rêve,

Sans nous laisser le temps d’en savourer la sève,

D’en fixer le but incertain.

Frère, rien ne demeure

Inaltérable dans le cœur :

L’amour, la foi, l’espoir, tout change d’heure en heure

Au souffle empoisonné qui passe et nous effleure,

Léger d’abord, enfin vainqueur.

Eh bien ! n’importe, chante

Comme l’hirondelle au printemps ;

Que ta voix soit toujours et sonore et touchante,

Qu’elle soit jeune et fraîche et qu’elle nous enchante

Comme l’écho de nos vingt ans !

Chante pour la jeunesse,

Les petits, les adolescents ;

Chante pour les grands cœurs qui n’ont pas de faiblesse.

Pour ceux qu’un fier amour étreint, subjugue et blesse,

Pour les faibles, pour les puissants.

Chante pour la famille,

Pour les vieillards aux cheveux blancs,

Pour la mère adorée et pour la jeune fille

Dont la bouche sourit, dont le pur regard brille

Au souvenir de mots troublants.

Chante pour tous les âges,

Pour le présent, pour l’avenir ;

Aie un chant calme et sûr au milieu des orages,

De paix pour les méchants, de bonheur pour les sages,

D’adieu, d’espoir, de souvenir.

Aie un chant dans la joie,

La paix et la sérénité ;

Un chant dans la douleur que l’Éternel t’envoie,

Un chant grave et fervent en gravissant la voie

Qui conduit à l’éternité.

Le jour viendra bien vite,

– Le grand jour du suprême adieu. –

Où tu devras quitter cette terre maudite.

Ici, tu te tairas ; mais le ciel qui t’invite

Te dira : Chante devant Dieu !

Auguste GAILLARD (XIXe siècle).

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