5 décembre, 2011

Paria, Tristan CORBIERE

Classé dans : — unpeudetao @ 11:17

Qu’ils se payent des républiques,
Hommes libres ! – carcan au cou -
Qu’ils peuplent leurs nids domestiques !..
- Moi je suis le maigre coucou.

 

- Moi, – coeur eunuque, dératé
De ce qui mouille et ce qui vibre..
Que me chante leur Liberté,
A moi ? toujours seul. Toujours libre.

 

Ma Patrie.. elle est par le monde ;
Et, puisque la planète est ronde,
Je ne crains pas d’en voir le bout..
Ma patrie est où je la plante :
Terre ou mer, elle est sous la plante
De mes pieds – quand je suis debout.

 

- Quand je suis couché : ma patrie
C’est la couche seule et meurtrie
Où je vais forcer dans mes bras
Ma moitié, comme moi sans âme ;
Et ma moitié : c’est une femme..
Une femme que je n’ai pas.

 

- L’idéal à moi : c’est un songe
Creux ; mon horizon – l’imprévu -
Et le mal du pays me ronge..
Du pays que je n’ai pas vu.

 

Que les moutons suivent leur route,
De Carcassonne à Tombouctou..
- Moi, ma route me suit. Sans doute
Elle me suivra n’importe où.

 

Mon pavillon sur moi frissonne,
Il a le ciel pour couronne :
C’est la brise dans mes cheveux..
Et, dans n’importe quelle langue ;
Je puis subir une harangue ;
Je puis me taire si je veux.

 

Ma pensée est un souffle aride :
C’est l’air. L’air est à moi partout.
Et ma parole est l’écho vide
Qui ne dit rien – et c’est tout.

 

Mon passé : c’est ce que j’oublie.
La seule chose qui me lie
C’est ma main dans mon autre main.
Mon souvenir – Rien – C’est ma trace.
Mon présent, c’est tout ce qui passe
Mon avenir – Demain.. demain

 

Je ne connais pas mon semblable ;
Moi, je suis ce que je me fais.
- Le Moi humain est haïssable..
- Je ne m’aime ni ne me hais.

 

- Allons ! la vie est une fille
Qui m’a pris à son bon plaisir..
Le miens, c’est : la mettre en guenille,
La prostituer sans désir.

 

- Des dieux ?.. – Par hasard j’ai pu naître ;
Peut-être en est-il – par hasard..
Ceux-là, s’ils veulent me connaître,
Me trouveront bien quelque part.

 

- Où que je meure : ma patrie
S’ouvrira bien, sans qu’on l’en prie,
Assez grande pour mon linceul..
Un linceul encor : pour que faire ?..
Puisque ma patrie est en terre
Mon os ira bien là tout seul..

 

Tristan CORBIERE (1845-1875), recueil : Les Amours jaunes.

 

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