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30 avril, 2013

Préface de « La Dame plus belle que tout », Princesse BIBESCO

Classé dans : — unpeudetao @ 18:12

Une enfant a vu toute la beauté du ciel descendue sur la terre. Rien de simple comme un miracle. Le visage levé d’une petite fille, à genoux dans l’herbe sèche de l’hiver, a reflété le ciel. Un témoin a vu cette enfant pendant qu’elle voyait.

 

Voilà son récit, sa déposition, son témoignage, la gorgée d’eau divine prise à la source encore boueuse qui toucha les yeux et les lèvres de Bernadette la bergère, la fille à Soubirous le Pauvre et à la Louise Casterot sa femme, lorsqu’elle s’est sauvée de la maison pour aller dire sa prière dans la prairie.

 

Meuniers de père en fils et de père en fille, ruinés parce qu’un ruisseau, le Lapuca aux eaux parcimonieuses, avait tari subitement, telle était la famille Soubirous ; M. Jean Barbet les connaissait bien.

 

Suivons ce témoin et ce guide, pas à pas. Son rigoureux itinéraire nous conduira du moulin de Boly qu’il fallut vendre, jusqu’au moulin de Baudéant d’où les quatre enfants Soubirous seront chassés avec leurs parents parce qu’ils n’ont pas réussi à payer le fermage. Chassés d’ici, chassés de là, jusqu’à ce que la petite Bernadette s’en vienne habiter l’ancienne prison de Lourdes ; et dans cette prison affermée par l’État au cousin de son père, le tailleur de pierres, André Sajous, l’ancienne écurie d’un âne, qui devait être tout petit pour être entré là, appelée communément le Cachot, tiendra lieu de crèche à l’enfant. Et c’est là, dans ce réduit sans lumière et sans joie, qu’un futur Pape, le cardinal Pacelli, viendra s’enfermer pendant deux heures, pour demeurer seul en prière, parce que l’enfant qui vivait là, dans la détresse d’une profonde misère, fut choisie par l’Esprit pour soulever un coin du voile, de ce Voile du Temple qui ne fut déchiré du haut en bas qu’une seule fois, à l’instant où Jésus, fils de Marie, expira sur la Croix.

 

J’ai visité le cachot. C’est ici, maintenant, cent ans plus tard, qu’il nous est donné de lire ce témoignage, la nouvelle édition du livre de Jean Barbet, qui nous permet de nous transporter par la pensée dans la prairie couverte de rosée blanche, ce matin de février, et d’assister, avec les premiers convertis de Lourdes, à cette conquête irrésistible de la lumière qui nous est renvoyée par ce visage d’enfant, à la naissance de cette source génératrice d’une eau intarissable, jaillie de ce rocher.

 

Suivons notre guide humblement ; accompagnons-le dans sa grande familiarité avec la jeune sainte ; il n’oublie rien, il n’omet rien, pas le plus petit détail, ni une motte de terre, ni un caillou jeté pour troubler la visionnaire qui ne se trouble pas, tout occupée qu’elle est de voir pour les aveugles, d’entendre pour les sourds, d’avancer à genoux vers cet églantier qui ne peut pas déchirer ses mains, pas plus que la flamme de son cierge ne pourra les brûler.

 

« Cataleptique !.. Hystérique !.. Folle !.. »

 

Rien n’y manque. J’attendais le mot : Relapse ! car la grotte de Massabieille communique avec cette place du Marché de Rouen où s’éleva le bûcher de Jeanne, l’autre bergère.

 

Profondeur catholique de la France, insondable, inépuisable depuis Clovis et sainte Radegonde, jusqu’à ce Napoléon III qui se hâta d’abroger, à la prière de sa femme, l’Impératrice Eugénie, le rescrit du Procureur impérial Dutour, destiné à mettre un terme à ces « manifestations scandaleuses ».

 

Rien ne nous est caché de ce qui s’est passé autour de l’enfant en extase devant sa Vision ; ni « l’embarras administratif », ni la mauvaise humeur de la gendarmerie locale, obligée de verbaliser contre l’intrusion du monde surnaturel dans le domaine de l’ordre réel.

 

Ce simple récit d’un témoin vaut, précisément, par l’absence de recherche artistique, par la répétition, chère à Péguy, car les mêmes mots reviennent, une page après l’autre, lorsqu’il s’agit pour le témoin de témoigner ce que fut cette extase reflétée dans les yeux, sur les lèvres de l’Orante au cours de sa prière, en présence de Celle qu’elle ne cessait de saluer et qui ne cessait de lui sourire et de répondre à ses saluts comme fit l’ange dans le jardin en fleurs de Nazareth.

 

« Je vous salue, Marie pleine de Grâce.. »

 

À chaque ligne reviennent les mêmes mots, les saintes redites :

 

- Oh ! Qu’elle est belle.. Plus belle que tout ! Elle sourit.. Elle lève les yeux.. Elle salue.. Elle fait signe..

 

- Quel signe, Bernadette ?

 

- Eh ! le signe de la Croix ! Je la vois encore ! Elle me suit..

 

Et la merveilleuse histoire, la lamentable histoire, aussi, nous est dite mot à mot comme on apprend l’alphabet aux enfants, sans craindre de ressasser, parce qu’il faut justement marteler la vérité dans la mémoire pour qu’elle y reste, à jamais.

 

Toute leur vie, le meunier et sa famille, et les autres assistants qui sont devenus légion, se souviendront de la beauté de l’enfant à cet instant, de sa blancheur, de la lumière de son regard, de ce doux visage.. du sourire de Bernadette au travers des larmes brillantes qui roulaient sur ses joues.

 

Alors un jeune homme, dans la foule qui l’entoure et la presse de tous côtés, s’écrie :

 

- Cette enfant devient folle !..

 

Il répète par deux fois : « Cette enfant devient folle ! »

 

Alors la petite sœur de Bernadette, la Marie, prend peur.

 

- Cours ! dit-elle à l’une de ses compagnes, va chercher notre mère, dis-lui que Bernadette devient folle et qu’elle vienne bien vite !

 

La mère terrestre accourut, la Mère Céleste est partie.

 

Bernadette redevient elle-même. Elle subit sans proférer une parole, les gronderies et la colère de sa mère ; le témoin avoue que des personnes présentes ont dû s’interposer pour empêcher la mère de battre la petite Bernadette :

 

- Malheureuse ! lui criait-elle, qu’arrivera-t-il de tout ceci ? Tu nous mettras en prison !..

 

La pauvre femme y était déjà, dans la prison, avec tous ses enfants. Et sa fille venue pour délivrer les prisonniers, tous les prisonniers du monde, lui apparaissait comme une fille désobéissante, capable d’attirer sur le « Cachot » la vengeance des gendarmes, représentants de l’ordre.

 

Le miracle est un désordre. Qu’y faire ?

 

Pendant dix-sept jours, dix-sept fois de suite, l’enfant courut à la rencontre de la Visiteuse Céleste, au rendez-vous par Elle donné, comme l’eau court à la rivière et le fer à l’aimant.

 

Et les foules la suivaient, et le nombre augmentait de ceux qui venaient pour voir ce qu’elle seule voyait.

 

Mais qui ne sait qu’un miroir, si petit qu’il soit, peut renvoyer les rayons du soleil ? Le visage resplendissant de Bernadette, c’était cela : un miroir ; le Miroir de Vérité dont parle la légende, ce miroir que Mélusine tient levé à la vue du ciel, après l’avoir tiré des abîmes de la mer.

 

La familiarité du récit en augmente la force. Nous avons vu se faire le miracle, petit à petit, rien qu’en suivant l’enfant avec son troupeau, depuis le commencement de son éveil à la vie.

 

La Pastorale pyrénéenne a renouvelé les Paraboles. Il fallait que Bernadette fît paître ses agneaux et que l’orage survînt, et que la pluie de l’orage qui a crevé sur sa tête soit impuissante à mouiller ses vêtements, et que l’eau du Gave en furie se sépare, pour que le petit troupeau traversât le gué à pied sec.

 

Toutes ces choses nous sont dites avec bonhomie, avec simplicité, et l’aventure se déroule, non pas du côté de la mer Rouge, non pas dans le recul de l’Histoire, mais en plein XIXe siècle, dans une province française.

 

La France, couverte d’églises consacrées à la Vierge est encore une fois la terre que le Ciel a visitée. Il faut à la Voyageuse Divine un nouveau sanctuaire, une nouvelle source de grâce « où la soif se perdra dans l’eau de la fontaine ».

 

Quittée par le Rayon d’En-Haut, quand sa tâche fut accomplie, Bernadette n’est plus que Sœur Marie-Bernard, une pauvre fille asthmatique mourant dans l’infirmerie d’un couvent, en s’y reprenant à trois fois avant d’expirer.

 

Inguérissable, elle continuera de guérir ; pauvre miroir brisé, elle ne cessera plus de propager la Lumière.

 

Cent ans viennent de passer comme un jour. Stella Maris ! Étoile de la Mer ! Notre-Dame du Rocher ! Notre-Dame de l’Églantine ! Notre-Dame de Lourdes !

 

Aujourd’hui, une étoile artificielle a dépassé l’espace où se meut la terre sans rien changer à la misère humaine, sans apporter la moindre guérison, la plus petite lueur d’une espérance, l’ombre d’un soulagement à personne..

 

À Bernadette, il a suffi d’un regard pour tout changer ; le dialogue extra-terrestre se poursuit entre la Mère Surnaturelle et l’enfant bienheureuse qu’Elle a regardée et qui La regarde.

 

L’échange continue entre l’enfant misérable qui ne savait pas lire et dont le patois n’était compréhensible qu’à ceux de son village. Pourtant la voilà qui parle au monde entier le langage que tous entendent. L’universalité de la douleur lui donne l’audience des nations. Ces quinze jours, dépassés par deux, où elle a connu son grand bonheur, les voilà qui se prolongent à l’infini.

 

L’extase indicible a continué et cette conversation entre une simplette et Celle que le psalmiste a nommée « la Mère du Bel Amour, de la Crainte, de la Science et de la Divine Espérance ».

 

Le tête-à-tête passionné continue ; l’eau cachée ruisselle, le nombre des pèlerinages n’a pas cessé d’augmenter avec le temps ; les miracles naissent les uns des autres, les guérisons, les prodiges.

 

Et l’ordre naturel, cet ordre invariable qui ne se laissera pas déranger par un caillou lancé de main d’homme dans l’orbite de la terre, s’est dérangé et se dérangera encore pour laisser passer le soleil de la Grâce capté par ce visage d’enfant.

 

Princesse BIBESCO (1888-1973), princesse et femme de lettres roumaine d’expression française.

 

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