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6 avril, 2012

Prière au Christ II, Giovanni PAPINI

Classé dans : — unpeudetao @ 9:59

 

Dans un élan désespéré d’amour, un jour lointain, j’eus la témérité d’appeler ton retour sur la Terre.

 

As-tu pardonné ma confiante, mon impétueuse jactance ? Ce fut l’explosion soudaine d’une intolérable pitié pour la douleur des hommes. À tant d’aveuglement, à tant de froideur, à tant de malheur, je ne voyais nul remède, hormis Ton retour parmi nous, au sein de ceux-là mêmes qui T’aimèrent, qui Te trahirent, qui Te tuèrent.

 

Pardonne, ô Christ, de Ton divin silence, à la violence de mon cri humain. Ma supplication sanglotante, tyrannique, jaillissait du feu même qu’avaient allumé en moi, dans ces années d’angoisse, toutes ces rougeurs d’incendie et de sang.

 

Maintenant que la mort s’est approchée de moi d’une distance de plus de vingt ans et que l’heure se fait voisine où je devrai paraître en Ta présence, je ne veux, ni ne puis, ni je n’ose répéter mon imploration convulsive. Davantage j’ai vu et souffert, davantage j’ai appris, médité et pu comprendre le mystère fulgurant de Ton Amour.

 

Non, les hommes n’ont pas le droit d’attendre et de réclamer. N’es-Tu pas, au contraire, celui qui de mille façons, appelle et, tendrement, réclame ? N’es-tu pas, Amour qui n’est jamais assez aimé, l’insupprimable Mendiant qui, depuis les siècles, tend Sa main transpercée et rayonnante à la porte close des hommes, et qui la tend en vain ?

 

Toute la part divine, – ah ! incommensurablement la plus grande, – de l’oeuvre commune, c’est Toi seul qui l’as accomplie. Maintenant, c’est à nous !

 

***
N’as-Tu pas masqué Ta lumière sous l’opacité de la chair humaine ? N’es-Tu pas né dans la misère et l’obscurité au sein d’un peuple minuscule, en servitude et désobéissant ? Ne t’es-Tu pas humilié jusqu’au point de discuter avec Satan, avec les Pharisiens ?

 

N’as-Tu pas accepté la fuite, l’exil, la faim, le mépris, la trahison, et finalement la honte des contraintes et des flagellations, la piqûre des épées et des épines, la déchirure des clous, l’abandon des amis, la lâcheté des juges, les blasphèmes des déicides, l’offense de la lance, et le poids et l’opprobre de la Croix ?

 

Et cependant ! Toi l’Absolu emprisonné, Toi l’Amour châtié, Toi l’errant persécuté, Toi le fugitif poursuivi, Toi l’ami trahi, Toi l’innocent plus accablé, déchiré, insulté, châtié et plus torturé qu’un criminel, Tu as porté une nouvelle lumière aux yeux et aux coeurs, Tu as secoué les immobiles, Tu as donné aux affamés le pain du Ciel et de la terre, la pureté aux immondes, la joie aux désolés, la santé aux moribonds, la vie aux morts, et, à nous tous, le message qui nous divinise, ce message que les anges eux-mêmes n’ont jamais entendu.

 

Mais Ta générosité inouïe n’était pas encore rassasiée, et, à ces multitudes qui t’avaient suivi aux déserts brûlés de la terre, Tu as donné Ton corps lui-même pour nourriture, Ton sang lui-même pour breuvage.

 

Le péché avait obscurci en nous l’image divine, et Tu nous l’as rendue, tout autant qu’elle était en Toi, la ressemblance primitive avec le Père. Les steppes inhumaines, les broussailles hérissées et vénéneuses, nous avaient séparés du jardin du Septième Jour, et Tu nous as ouvert un sentier neuf, parmi les rondes et les épines, afin que chacun de nous puisse derechef se mettre en route vers l’innocence et la félicité des aubes originelles.

 

Tu as tout souffert, Tu as tout dit, Tu as tout donné, Tu as tout payé : à l’oeuvre du Rachat nul coeur humain ne pourra jamais imaginer qu’un iota manque encore, dans cette part que Tu as assumée.

 

***
Après Ta résurrection, devait commencer la résurrection quotidienne de notre âme, ici-bas, sur la terre.

 

Alors commençait notre attribution, notre réponse, notre mandat. Mais nous sommes demeurés inertes, – ah ! davantage muets et froids, semblables à des cadavres, nous sommes restés des morts.

 

Le feu de Ton baptême à peine aura brûlé nos têtes jeunes ou vieilles ; l’inondation de Ta grâce à peine aura mouillé nos paupières endormies ; la douce violence de Ton amour à peine aura tiédi quelque âme gelée.

 

Des milliers de martyrs auront versé leur sang pour Toi, mais des milliards de bourreaux, en même temps, auront rivé Tes mains aux bras de l’arbre, de peur que Tu ne te décloues et ne les étreignes.

 

Des milliers de Saints auront souffert pour Toi, dans le bonheur, et, en même temps, des milliards et milliards de renégats et de déments auront continué à souffleter Ta face ensanglantée.

 

Des millions de créatures humaines T’auront cherché et prié, mais des foules incommensurables de criminels et de suicidés en esprit auront refusé et trahi Ta parole, vomi sur Ton pain de vie, ajouté blessures et outrages à Ton martyre, préféré la soif inextinguible des damnés à Ton eau vive, à la veine intarissable de Ton Sang.

 

***
Chez bien des peuples, Ton nom est ignoré ; chez bien des peuples Ta parole est oubliée et contredite ; chez bien des peuples Ta vérité elle-même est trahie, déchiquetée ; chez bien des peuples Ton Église est persécutée ; chez bien des peuples Tes brebis ont de mauvais pasteurs ; chez bien des peuples Tes prêtres sont honnis, asservis, humiliés.

 

La lettre de Ta loi est désormais transmise à la plus grande partie du genre humain, – mais seulement la lettre. L’esprit est en bien peu : l’exemple vient de peu ; la substance et l’essence sont plus que rares. Ceux-là mêmes qui devraient jeter à pleines mains les étincelles de Ton feu, ceux-là mêmes qui portent Ton épée, sont bien plutôt les diligents administrateurs des Sacrements que les semeurs infatigables du bon grain et les vanneurs qui jamais ne dorment. Ils devraient être phares et non chandelles ; ils devraient être comme des tours dressées face aux archanges, et c’est à peine si on les voit un peu plus haut que l’humaine médiocrité.

 

Les désertions renforcent encore les vieilles hordes de Tes ennemis ; l’indifférence, pire que la haine, infecte et pourrit les armées de ceux que Tu libéras ; et les calamités alternées de l’Histoire suffisent à ébranler, à ruiner la foi même de Tes plus fidèles.

 

***
Et il s’en trouve alors – ah ! délires ! – pour oser proclamer « la faillite de la Rédemption » et « l’absence de Dieu ». Comme si vingt siècles de refus, de rébellion, de défection, n’avaient pas suffi à suspendre les effets de Ta présence.

 

Le salut ne peut pas être Ton oeuvre, à toi seul : non pas enchaînement mécanique, mais libre conquête. Paresseuses marionnettes qui attendent tout de Ton sang ! Mais mauvais écoliers des écoles lucifériennes ceux qui prétendent tout obtenir par eux seuls !

 

Ainsi que tout ce qui exalte la nature humaine, le salut est le fruit d’un travail en commun. Collaboration inégale, où Tu as prodigué presque tout et ne nous demandes presque rien. Et pourtant, sans cet atome d’adhésion qu’il faut de l’homme, Ta toute-puissance elle-même est impuissante à le sauver.

 

La Rédemption est un contrat unique entre les serfs qui sont sur terre et le Maître qui est aux cieux ; nos défaillances n’abrogent point le pacte, mais suspendent ses effets – par notre faute.

 

Ta main se tend du Ciel vers ici-bas, immense et patiente, presque jusqu’à effleurer nos fronts. Mais si la main de l’homme ne s’élève, si peu, si peu que ce soit, pour chercher la tienne et l’étreindre, la Rédemption ne peut être accomplie.

 

***
Depuis mille neuf cents ans et davantage, Tu attends que nos vies soient dignes de Ta mort, Tu attends que la terre devienne le vestibule du ciel, que Ton royaume ait pour provinces tous les empires des hommes. Et Tu ne reviendras pas tant que ne sera pas atteinte la, plénitude des temps.

 

Je ne te demande pas un signe pour cette génération. Non, je Te demande de la cingler, de la sangler, avec la lanière de Tes paroles. Combien de signes n’ont-ils pas eus, qu’ils ne virent pas ! Combien de paroles entendues, mais non comprises ! À Toi je ne demande rien de plus, pour cette génération blessée, que l’apaisant déluge de Ta pitié. Plus nous sommes loin de Ta joie ; plus nous avons un besoin croissant de Ta miséricorde. Et c’est précisément parce que nous ne T’aimons pas assez que nous sentons la nécessité de tout Ton amour.

 

Aveugles, sourds, tièdes, fraudeurs, indociles, et sales et vils : c’est vrai, nous sommes tout cela. Mais Tu le sais bien, pourtant, que nous sommes indiciblement malheureux, désespérément arides, inguérissablement malades, irrémissiblement dolents.

 

Hostiles, rebelles, révoltés, oui, mais Tu le sais bien que nos fautes sont aussi nos peines, et que nos péchés ne nous arrachent pas à cette angoisse qui nous suffoque.

 

Grande, ah ! très grande notre faute, – refus et fuite, – mais plus grande infiniment notre infortune. Si nous ne pouvons nous aimer par nos espérances, qu’au moins notre désespoir nous console ! Toi seul, par la surabondance de Ton amour, peux atténuer en nous la détresse, le deuil de ne pas T’aimer !

 

***
Aime-nous tous, même indignes, parce que tous nous étouffons nos larmes.

 

Aime-nous tous, même rebelles, parce que nous sommes tous dans la terreur et le tremblement.

 

Aime-nous tous, même condamnables, parce que tous nous habitons une prison.

 

Aime-nous tous, même cruels, parce qu’il n’en est aucun parmi nous qui ne soit son pire bourreau.

 

Aime-nous tous, même homicides, parce qu’il n’est personne, parmi les hommes, qui ne tue quelque part de soi-même.

 

Aime-nous tous, même ceux qui semblent heureux, parce que chaque jour a sa souffrance et chaque nuit son remords.

 

Aime-nous tous, ô Christ, même ceux qui ne savent pas aimer, même ceux qui se refusent à aimer et à être aimés !
***
Aime les mères qu’on a séparées de leurs fils. Aime les jeunes hommes qu’on a séparés de leur amour, séparés de la maison où ils avaient découvert le paradis, séparés des chères voies où ils avaient entendu pour la première fois le pas et le rire de l’enfance immortelle.

 

Aime ceux qui combattent et ceux qui tombent, ceux qui attendent le retour de la vie à leurs foyers, ceux qui attendent la liberté dans des baraques étrangères.

 

Aime-les, ceux qui arrosent de sueur et parfois de larmes la terre qui donne les grains et les fruits à toutes les bouches des vivants.

 

Aime ceux qui frémissent aux gardes volantes du ciel, au ventre grondant des navires menacés, et ceux qui veillent sur la vie de leurs frères dans les déserts blancs et roux.

 

Aime ceux qui s’épuisent devant l’incandescence des métaux, dans les forêts nocturnes, dans la poussière et le fracas des usines, sous les vents coupants du Nord ou les flèches du soleil.

 

Aime les humbles femmes qui, jour après jour, ont à calmer la faim de leurs époux et de leurs fils, à peu de frais et payés de quelle sueur, au prix de quelles fatigues, de quelles patiences.

 

Aime les vieux et les vieilles, que si rarement console un mot d’étranger, un geste affectueux des proches, et qui vivent désormais dans le seul souvenir des morts et dans l’attente de la mort.

 

Aime Tes prêtres, ô Christ, aime-les tous et non seulement les purs et les ardents, mais ceux mêmes qui Te suivent en serviteurs résignés, même ceux que doutes et tentations consument, même ceux qui répètent Tes paroles de feu comme l’écolier fatigué fait d’une leçon maintes fois mal apprise.

 

Aime les poètes qui versent un peu de douceur consolante et rédemptrice aux coeurs meurtris et blessés des hommes.

 

Aime ceux qui créent, ceux qui pensent, même si seulement les pousse l’avidité des pauvres gains ou des gloires temporelles.

 

Aime ceux qui souffrent et prient pour tous, aime les solitaires et les abandonnés ; aime aussi ceux qui remâchent le mal et s’empoisonnent de leur propre pensée ; aime ceux qui meurent pour sauver la vie aux autres, pour la leur donner.

 

Aime-les tous, ô Christ, aime ceux qui attaquent et ceux qui se défendent ; aime ceux qui se taisent et ceux qui dissocient l’angoisse avec leurs mots, ceux qui soignent les corps, ceux qui régentent les coeurs, ceux qui guident l’esprit.

 

Aime ceux qui se dégradent dans la misère et ceux qui se ruinent et se perdent dans la richesse ; aime ceux qui s’endorment dans la terreur des lendemains et ceux qui s’éveillent le fiel aux lèvres.

 

Aime ceux qui ne savent rien et qui délirent du désir de savoir ; aime ceux qui s’agitent et frappent à la porte de la jeunesse et ceux qui tremblent d’effroi au seuil de la mort.

 

Aime ceux qui, pour Ton amour, se sont séparés de Toi, et, plus encore, ceux que le monde, par tous ses sortilèges, a pu séparer de Toi.

 

Aime ceux qui souffrent parce qu’ils T’ont trahi, et masquent leurs atroces regrets sous le délire de la haine.

 

Aime aussi les conducteurs des peuples, les princes des nations, parce qu’ils portent le poids d’une des plus lourdes servitudes humaines, et que chaque jour ils acquittent la dette de leurs pouvoirs si enviés d’une façon telle que ne peut l’imaginer le vulgaire, si prompt à mesurer les comètes à sa mesure d’humble satellite.

 

Aime-les tous, ô Christ, aime ces créatures exilées, emplies de tristesse, à qui un jour Tu voulus ressembler, et même s’ils ne réussissent guère à Te ressembler.
Aime-les dans le souvenir des femmes qui Te pansèrent, des ensevelis que Tu ressuscitas, des enfants que Tu as caressés.

 

Aime-les tous, ô Christ Jésus, même ceux qui T’ignorent, qui Te tournent en dérision, qui Te rejettent, et même, encore une fois, ceux qui Te persécutent et voudraient effacer Ta trace dans le coeur des mortels.

 

Aime, enfin, à la fin de tout, celui qui Te supplie, qui ose T’inviter à cet universel, à cet irrésistible amour, par cet amour qui T’a fait naître dans la fange et mourir dans le sang.
***
Christ, pardonne à celui qui te prie au nom de ses frères et qui, au terme de son balbutiement, ne sait rien faire d’autre que de déposer ce qui lui reste de vie devant le signe de Ta mort.

 

Giovanni PAPINI (1881-1956), écrivain italien.

 

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