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13 mai, 2012

Mat (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:26

 

      Un pauvre était tombé dans un dénuement extrême. Les tourments de la misère empoisonnaient son coeur. Il adressa un jour cette prière à Dieu :
      « Ô Toi qui entends toute prière ! Tu m’as créé sans effort. Alors, offre-moi ma subsistance sans que j’aie besoin de m’en préoccuper. Tu as posé cinq perles sur ma tête et cinq sens cachés. Il m’est impossible de dénombrer les faveurs que tu as eues pour moi. Offre-moi aussi ma subsistance ! »
      Il priait ainsi, sans cesse, espérant que Dieu l’exaucerait. Mais, voyant le temps s’écouler, il se prenait à douter. Comme il se fatiguait de prier et sombrait dans le désespoir, Dieu lui suggéra :
      « Dieu est Celui qui abaisse et qui élève. Tout ce qu’il entreprend procède de cela. Vois la bassesse de la terre et la hauteur du ciel. Vois les années, une moitié dans la sécheresse et l’autre dans la verdure. Vois le temps qui s’accroît le jour et diminue la nuit. Le monde s’envole avec ses deux ailes. Les hommes sont de toutes couleurs mais dans le tombeau, ils deviennent tous de même couleur. »
      Notre subsistance est un vin versé dans une coupe d’or. La subsistance du chien, c’est sa pâtée dans son écuelle. Nous avons rendu la foule des nommes amoureuse du pain. Mais il existe des hommes qui sont ivres du Bien-Aimé. Puisque tu es satisfait de la nature, pourquoi tentes-tu de te soustraire à elle ?
      Un jour, notre pauvre fit un rêve, alors qu’il dormait. Mais les soufis peuvent rêver sans dormir. Dans son rêve, il entendit une voix dé l’inconnu qui lui disait :
      « O homme en détresse ! Va chez le papetier et cherches-y un papier dissimulé parmi d’autres, de telle forme et de telle couleur. Va le lire dans un lieu écarté et évite soigneusement que quiconque soit là au moment de cette lecture. Mais, si jamais ce secret était dévoilé, ne crains rien car nul autre que toi ne saurait en profiter. Et si un retard survient, prends patience et répète le verset : « Ne perdez pas l’espoir de la miséricorde ! »"
      Le pauvre fut si content de ce message que le monde lui en sembla comme rétréci. Et si Dieu n’y avait veillé, nul doute qu’il n’eût péri sous le coup de l’émotion.
      Il se rendit en hâte chez le papetier et se mit à trier les papiers. Il finit effectivement par mettre la main sur le papier qui lui avait été décrit dans son rêve. Et il se retira dans un endroit calme pour le lire. Et cette lecture le plongea dans l’étonnement : comment le plan d’un tel trésor pouvait-il se trouver parmi les articles du papetier ? Le pauvre se dit alors :
      « Dieu est le protecteur de toute chose. »
      Même s’il comblait les vallées d’or et d’argent, nul ne pourrait en profiter sans permission. Même si tu lisais des milliers de pages, il ne t’en resterait rien sans Sa volonté. Sache que l’univers céleste est à l’opposé de la compréhension humaine. Car la mouche ne peut être l’intime de la huppe.
      Sur le papier, il était écrit :
      « En dehors de la ville, il existe un bâtiment surmonté d’une coupole. Il tourne le dos à la ville et regarde en direction de l’étoile du berger. Va là-bas, tourne le dos à la ville et porte ton regard vers La Mecque. De là, tire une flèche et creuse à l’endroit où celle-ci tombera. »
      Plein d’ardeur et de joie, notre homme se hâta d’exécuter tout ceci ponctuellement. Mais, il usa sa pelle et sa pioche sans qu’aucun trésor apparaisse. Chaque jour, il lançait une nouvelle flèche et creusait un nouveau trou. C’était devenu là son travail quotidien et les gens de la ville se mirent à parler de ces curieuses activités. Des jaloux allèrent avertir le sultan.
      Quand le pauvre sut que le sultan avait été informé de son état, il décida d’accepter son destin et de se rendre au sultan. Il alla au palais et, avant qu’on ne le torture, remit le papier en disant :
      « Tenez ! Il n’y a aucune trace de trésor. Il vaut bien mieux que ce soit un chômeur comme le sultan qui s’occupe de cette affaire. S’il trouve un trésor, qu’il le garde ! Le chemin du désespoir est dangereux pour la raison et il faut de l’amour pour prendre ce chemin. »
      Et ainsi libéré de ses ennemis jaloux, il se concentra davantage sur son unique passion.
      Le chien guérit sa blessure en la léchant lui-même. Pour qui connaît les tourments de l’amour, il n’existe aucun autre ami. Personne n’est plus fou qu’un amoureux car la raison est aveugle et sourde devant l’amour. C’est un type de folie bien particulier et le médecin n’y peut rien. Si un médecin tombait un jour dans pareille folie, il laverait ses livres de médecine de son propre sang.
      Lorsqu’il priait, le pauvre se tournait vers son coeur et disait :
      « L’homme récolte l’équivalent de son effort. »
      Bien qu’il eût longtemps prié sans recevoir, il restait constant dans ses prières car, bien qu’il ne fût pas exaucé, il percevait une réponse. Comme il avait confiance en la générosité divine, son oreille entendait : « Oui ! »
      N’appelle pas cet oiseau car il s’envole vers toi. Sa subsistance est auprès de toi. Même s’il monte très haut dans le ciel, sa pensée est toujours tournée vers ton piège. Moi je suis malade et Toi, tu es le fils de Marie qui me rendra la santé. Ceci est le cri que Lui a mis en évidence. Ô mon Dieu ! ne rends pas apparent ce qui est caché ! Comme le ney, nous avons deux bouches. L’une d’elles est placée entre les lèvres et l’autre se lamente. Mais, si le ney ne connaissait pas la faveur des lèvres, cet univers ne connaîtrait pas le sucre. Il est préférable que Joseph reste au fond du puits car ses frères sont jaloux. Je suis ivre et voudrais me jeter au milieu des querelles. Qu’est-ce qu’un puits ? Moi, je viens de planter ma tente au milieu du Sahara. Offre-moi une coupe de vin et vois la grandeur de mon ivresse. Laisse là ce pauvre qui attend son trésor car nous, nous sommes noyés dans l’océan de plaisir. Ô pauvre ! Réfugie-toi auprès de Dieu mais n’espère rien d’un noyé.
      Ô échanson ! Verse une grande coupe à cet homme qui me regarde avec réprobation. Je connais tout son jeu : il est mat !

 

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11 mai, 2012

Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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8 mai, 2012

L’instant secret (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:40

 

      Un commerçant très riche avait une fille aux joues brillantes comme Vénus. Son visage était beau comme la lune et elle portait bonheur. Quand elle atteignit l’âge de la maturité, son père la confia à un mari. Mais ce mari n’était guère digne d’elle. Cependant, si les pastèques mûres ne sont pas cueillies, elles pourrissent. Aussi, par crainte des suborneurs, le père se vit-il contraint de commettre cette erreur. Il dit pourtant à sa fille :
      « Fais bien attention de ne pas devenir enceinte. C’est par nécessité que je te marie à ce pauvre homme. C’est un solitaire et il ne faut guère espérer de constance de sa part. S’il t’abandonne du jour au lendemain, la charge d’un enfant serait trop lourde pour toi.
      – O père ! dit la belle, ton conseil est bien intentionné et plein de raison et je ferai suivant ton avis ! »
      Tous les trois jours, le commerçant réitérait ses conseils à sa fille afin de la protéger du péril de la procréation. Mais elle était jeune et son mari aussi, si bien qu’elle ne tarda guère à tomber enceinte. Elle cacha pendant cinq mois la nouvelle à son père, jusqu’au moment où la chose devint par trop apparente.
      « Ne t’avais-je pas dit de faire attention ? s’écria le commerçant. Mes conseils se sont évanouis comme la fumée ! Ont-ils jamais eu aucune portée ?
      – O père ! répondit la fille, comment aurais-je pu me protéger ? La femme et l’homme sont comme le feu et le coton. Comment le coton pourrait-il se protéger du feu et éviter d’être enflammé ? »
      Le commerçant répliqua :
      « Je ne t’ai pas conseillé de ne pas t’approcher de ton mari, mais seulement de te protéger de sa semence. Tu n’avais qu’à t’éloigner de lui au moment fatal !
      – Mais comment aurais-je pu reconnaître un instant si secret ?
      – C’est pourtant évident. C’est au moment précis où les yeux de l’homme se révulsent !
      – Cher père ! s’écria la fille, quand les yeux de mon mari se révulsent, les miens deviennent aveugles ! »

 

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Leila (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:56

 

      Des ignorants dirent un jour à Medjoun :
      « Leila n’est pas si belle que ça ! Dans notre ville, il en est des milliers qui la surpassent en beauté et en raffinement. » Medjoun répondit :
      « L’apparence est une cruche. La beauté est le vin. Dieu m’offre du vin sous cette apparence. À vous, il offre du vinaigre dans la même cruche afin que vous abandonniez l’amour des apparences. La main de Dieu dispense le poison et le miel dans la même cruche. La cruche est bien visible mais, pour les aveugles, le vin n’existe pas. »

 

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7 mai, 2012

Désir (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:31

 

      Une esclave, sous l’empire du désir, avait appris à un âne à faire l’amour avec elle et l’animal y avait pris goût. L’esclave utilisait une courge afin de contrôler les assauts de l’âne. C’est-à-dire qu’au moment de l’union, cette chienne enfilait la courge sur le membre de la bête afin de n’en recevoir que la moitié car, sans cette précaution, son vagin et ses intestins eussent été déchirés.
      La maîtresse de l’esclave s’étonnait de voir son âne dépérir de jour en jour. Nul vétérinaire ne découvrait le secret de cette maladie. Or, un jour, par la fente de la porte, elle aperçut son esclave sous l’âne. À cette vue, elle tomba dans l’admiration et aussi dans la jalousie.
      « Comment cela est-il possible ? Je mérite cela bien plus qu’elle ! N’est-ce pas mon âne après tout ? »
      L’âne était passé maître dans sa besogne. La table était mise et les bougies allumées. La maîtresse joua les innocentes et frappa à la porte.
      « Vas-tu continuer longtemps à balayer cette écurie ? Allons ! Ouvre ! »
      L’esclave cacha en hâte son attirail et ouvrit, un balai à la main. La maîtresse lui ordonna alors d’aller en ville faire une course. En réalité, la conversation fut plus longue mais nous préférons abréger ces bavardages !
      Une chienne avait donc remplacé l’autre. Ivre de désir, elle referma la porte. Enfin seule ! Sa joie fut à son comble lorsqu’elle mesura d’un regard le désir de l’âne.
      Le désir rend le coeur aveugle et sourd. Même un âne séduit une beauté. Le désir masque la laideur et c’est de cette manière qu’il prend au piège même les hommes sensés. Si le désir a pu transformer un âne en bel homme, que se serait-il passé si on avait un bel homme à sa place ! C’est l’excès de nourriture qui alimente le désir. Sois sobre ou marie-toi si tu veux être raisonnable !
      En pleine extase, la femme attira l’âne à elle. Mais sa punition ne tarda guère. Pour satisfaire son désir, elle était montée sur la tablette dont se servait l’esclave. Quand l’âne s’approcha, elle souleva ses jambes. Le membre de l’âne était comme un fer chauffé à blanc. Bien dressé, l’animal pénétra la femme et la déchira d’un coup. L’écurie fut remplie de sang. La tablette tomba d’un côté et la femme de l’autre.
      Une mort honteuse engendre la honte. As-tu jamais vu la victime d’un âne ? Écoute : Ton ego animal est comme l’âne mais il est encore pire de se trouver dessous. Si toi, tu meurs un jour à cause de ton désir, sache que tu es plus bas que cette femme. Son désir lui a fait surestimer son appétit et c’est pour cela que la mort l’a prise à la gorge. Ne laisse pas tes désirs t’entraîner hors du juste milieu. Le désir veut tout posséder mais il t’empêche de rien avoir. Garde-toi du désir, ô avide et fils d’avide !
      L’esclave, elle, pleurait dans les rues.
      « Ô ma maîtresse ! Tu as voulu éloigner la vraie maîtresse ! Tu n’as pas voulu que je t’initie. Et tu es morte par ignorance. Tu m’as emprunté mes pratiques mais tu n’as pas osé te renseigner plus avant. O femme idiote ! Tu n’as vu que l’apparence et n’as pas songé au contenant ! Tu as bien vu le membre luisant de l’âne mais que n’as-tu vu aussi la courge ! L’amour de l’âne t’a tellement excitée que tu en es devenue aveugle ! »
      Bien des hommes, une canne à la main, se prennent pour Moïse ou Jésus.

 

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6 mai, 2012

L’âne et le renard (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

 

      Un paysan possédait un âne, étique et décharné, qui errait, du couchant au lever du soleil, dans les déserts de rocailles sans rien manger, lamentable. Or, dans cette contrée, il y avait une forêt entourée de marais sur laquelle régnait un lion, grand chasseur. Ce lion se trouvait alors épuisé et meurtri à la suite d’un combat avec un éléphant. Il était si faible qu’il ne trouvait plus la force de chasser. Si bien que lui et les autres animaux se trouvaient privés de nourriture. En effet, ces derniers avaient l’habitude de se nourrir des restes du lion. Un jour, le lion ordonna au renard :
      « Va me chasser un âne. Trouves-en un dans la prairie et débrouille-toi pour me l’amener ici par ruse. En mangeant sa chair, je reprendrai force et me remettrai à chasser. Il m’en faudra fort peu et je vous laisserai le reste. Pratique tes sortilèges et ramène-moi un âne ou un boeuf. Emploie tout moyen à ta convenance, mais arrange-toi pour qu’il s’approche de moi.
      – Je suis ton serviteur, dit le renard. Je suis à mon affaire dès qu’il s’agit de ruser. Ma voie ici-bas consiste à guider ceux qui quittent le bon chemin. »
      Il partit donc vers la prairie. Or, en chemin, au beau milieu d’un désert, il tomba sur l’âne qui errait, maigre et décharné. Il s’approcha et entama la conversation avec cet innocent.
      « Mais que fais-tu donc dans ce désert de pierrailles ?
      – Que je mange des épines ou que je sois dans le jardin de l’Irem, Dieu l’a voulu ainsi et je lui en rends grâce. On doit remercier pour les bienfaits comme pour les déboires. Car dans le destin existe le pire du pire. Comme c’est Dieu qui fait la répartition, la patience est la clef de toute faveur. S’il m’offre du lait, pourquoi lui demanderais-je du miel. De toute façon, chaque jour apporte sa part de tourments.
      – Mais, répliqua le renard, la volonté de Dieu, c’est que tu cherches la part qui t’est destinée. Ce monde est un monde où règne le prétexte. S’il n’y a ni prétexte ni raison apparente, ta part t’échappe. C’est pour cela qu’il est important de réclamer.
      – Ce que tu dis, fit l’âne, prouve ton manque de confiance en Dieu. Car Celui qui donne la vie donnera aussi le pain. Celui qui est patient finit par trouver sa part, tôt ou tard, et à coup sûr plus rapidement que celui qui ne sait pas attendre.
      – La confiance en Dieu ? répondit le renard. C’est là une chose bien rare. Et ne crois pas que moi ou toi nous l’ayons. Il faut être bien ignorant pour chercher à obtenir ce qui est rare car il n’est pas donné à chacun de devenir sultan.
      – Ton discours n’est fait que de contradictions, répliqua l’âne. Ici-bas, tous les malheurs proviennent de l’avidité. Jusqu’à ce jour, nul n’a jamais entendu parler d’une mort causée par la modération et personne n’est devenu sultan par la seule force de l’ambition. Les chiens ne mangent pas de pain et les cochons non plus. La pluie et les nuages ne sont pas le fruit d’une action humaine. Le désir que tu as de prendre ta part n’a d’égal que le désir qu’a ta part de te rejoindre. Si tu ne vas pas vers elle, elle viendra à toi. Dans cette quête, la précipitation ne peut qu’apporter des déboires.
      – Ceci n’est qu’une légende ! railla le renard. Il faut se donner du mal, ne serait-ce que pour obtenir une graine. Puisque Dieu t’a donné des mains, tu te dois de t’en servir. Tu dois travailler, ne serait-ce que pour aider tes amis. Puisque personne ne peut être à la fois tailleur, marchand d’eau et menuisier, l’univers trouve un équilibre dans le partage du labeur et des gains. C’est une erreur de croire être libre parce qu’on consomme gratuitement.
      – Je ne connais pas de gain meilleur que la confiance en Dieu, fit l’âne ; car chaque fois que l’on remercie Dieu, notre gain augmente. »
      Ils conversèrent ainsi longtemps et finirent par épuiser les questions et les réponses. À la fin, le renard dit à l’âne :
      « C’est une idiotie que de patienter dans ce désert de pierrailles. La terre de Dieu est vaste. Va plutôt vers la prairie. Là-bas, tout est vert comme au paradis. Les herbes croissent abondamment. Tous les animaux y vivent dans la joie et le bonheur. Les herbes sont si hautes que même un chameau pourrait s’y dissimuler. De-ci, de-là, des ruisseaux d’eau pure agrémentent cet Éden. »
      L’âne ne songe même pas à répondre :
      « Ô traître ! Puisque tu viens d’un tel paradis, pourquoi es-tu toi-même si maigre ? Où est donc ta joie ? La faiblesse de ton corps est pire que la mienne. Si tu es un émissaire des ruisseaux dont tu me parles, alors quel messager enverra la sécheresse ? Tu racontes beaucoup de choses mais tu n’apportes guère de preuves. »
      À force d’insistance, le renard parvint à entraîner l’âne vers la forêt. Il le conduisit vers le repaire du lion. Alors qu’ils étaient encore assez éloignés, le lion chargea, plein d’impatience. Avec un terrible rugissement, il se rua vers l’âne mais ses forces le trahirent et l’âne, à moitié mort de peur, parvint à se réfugier dans la montagne. Le renard dit alors au lion :
      « Ô sultan des animaux ! Pourquoi avoir agi ainsi, contre toute raison ? Pourquoi t’es-tu précipité ? Si tu avais su attendre, c’était une affaire entendue. À ta vue, l’âne s’est enfui et ta faiblesse, révélée au grand jour, te couvre de honte.
      – Je croyais posséder ma force d’antan, dit le lion. J’ignorais que j’étais affaibli à ce point. La faim m’a fait tout oublier. Ma raison et ma patience se sont évanouies. Je t’en prie, utilise encore une fois ton intelligence et ramène-le-moi. Si tu y parviens, je te serai reconnaissant pour toujours.
      – Si Dieu le veut, fit le renard, l’aveuglement de son coeur lui fera de nouveau commettre la même erreur. Peut-être oubliera-t-il la peur qu’il vient d’éprouver. Ce ne serait guère étonnant de la part d’un âne ! Mais si jamais j’y parviens, ne pèche pas par excès de précipitation pour ne pas ruiner mes efforts.
      – J’ai l’expérience désormais, dit le lion. Je sais que je suis faible et invalide. Je te promets de ne l’attaquer que lorsqu’il sera à ma portée. »
      Ainsi, le renard se remit en chemin en priant : « Ô mon Dieu ! Aide-moi ! Fais que l’ignorance obscurcisse l’intelligence de cet âne ! Il doit être présentement en train de se repentir et de se jurer de ne plus se laisser abuser par les promesses d’autrui. Aide-moi afin que je puisse le tromper encore une fois. Car je suis ennemi de toute intelligence et traître à tout serment. » Quand il parvint auprès de l’âne, celui-ci lui dit : « Laisse-moi en paix, ô inhumain ! Que t’ai-je fait pour que tu me traînes ainsi devant un dragon ? Pourquoi as-tu attenté à ma vie ? Qu’est-ce qui me vaut cette animosité ? Certainement, ta nature perverse est la cause de tout cela. Tu es comme le scorpion qui pique ceux qui ne lui ont rien fait. Ou comme le diable qui nous nuit sans raison aucune.
      – Ce que tu as vu, fit le renard, n’était qu’une apparence, une apparition créée par les artifices de la magie. Tu penses bien que si de tels sortilèges n’existaient pas, tous les affamés se seraient donné rendez-vous en ce lieu. Si cette illusion n’existait pas, la contrée deviendrait le refuge des éléphants et rien ne resterait debout. Je voulais t’en avertir afin de t’éviter cette frayeur mais ma pitié pour toi et l’envie que j’avais de te porter secours, tout cela m’a ôté cette préoccupation de la tête. Sinon, sois sûr que je t’en aurais averti.
      – Ô ennemi ! dit l’âne. Disparais de ma vue ! Je ne veux plus te voir ! Je le comprends maintenant : dès le début, tu n’en voulais qu’à ma vie ! Après que j’ai vu le visage d’Azraël, tu as encore le front d’essayer de m’abuser ! Je suis la honte de l’espèce des ânes, je te l’accorde. Je suis même, si tu veux, le plus vil des animaux, mais je vis cependant. Un enfant qui aurait vécu ce que je viens de vivre serait devenu un vieillard. Je promets devant Dieu que jamais plus je ne croirai aux mensonges des imposteurs. »
      Le renard répliqua :
      « La lie n’existe pas dans ce qui est pur. Mais le doute existe dans l’imagination. Tes soupçons sont injustifiés. Crois-moi. Il n’y a aucun mensonge dans mes paroles, aucune traîtrise dans mes intentions. Pourquoi affliger ton ami par de tels soupçons ? Même si les apparences sont contre eux, ne désespère pas tes frères ! La suspicion éloigne les amis les uns des autres. Je te le répète : ce lion n’était qu’une illusion. Le doute et la peur ne sont que des obstacles sur ton chemin. »
      L’âne tenta de résister aux mensonges du renard mais le manque de nourriture avait épuisé sa patience et obscurci son entendement. Certes, l’appât du pain a coûté bien des vies et transpercé beaucoup de gorges. Et l’âne était prisonnier de sa faim. Il se disait :
      « Si la mort est au bout du chemin, cela reste malgré tout un chemin. Et je serai au moins sauvé de cette faim qui me tenaille. Si la vie consiste en cette souffrance, peut-être vaut-il mieux mourir ! »
      Il avait bien eu un sursaut d’intelligence mais, en fin de compte, son ânerie reprit le dessus. Le renard l’amena donc auprès du lion et celui-ci le dévora. Après ce combat, le lion eut soif et partit à la rivière pour se désaltérer. Tandis qu’il était absent, le renard mangea le foie et le coeur de l’âne. A son retour, voyant que l’âne n’avait plus ni coeur ni foie, le lion demanda au renard :
      « Où sont passés son coeur et son foie ? Je ne connais pas de créature qui soit dépourvue de ces deux organes. »
      Le renard répliqua :
      « Ô lion ! S’il avait eu un foie et un coeur, serait-il revenu ici la deuxième fois ? »

 

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5 mai, 2012

Rêve (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:09

 

      Une nuit, un derviche, retiré dans sa cellule, fit un rêve. Il vit une chienne qui était pleine et entendit les aboiements des chiots. Cela lui parut très étrange.
      « Comment ces chiots peuvent-ils aboyer avant même d’être nés ? se demanda-t-il. Personne en ce bas monde n’a jamais entendu parler de semblable chose ! »
      À son réveil, sa stupéfaction ne fit qu’augmenter. Et comme il était seul dans sa cellule et que personne ne pouvait l’aider à percer ce mystère, il s’adressa à Dieu :
      « Ô Seigneur ! Je suis frappé de stupeur devant cette énigme ! »
      Du monde de l’inconnu, parvint cette réponse :
      « Ce rêve est la représentation du discours des ignorants. Car ils parlent alors qu’ils ne sont pas encore sortis des voiles qui les entourent. Leurs yeux sont fermés et ils bavardent inutilement. C’est aussi vain que l’aboiement d’un chiot dans le ventre de sa mère. Il aboie mais il ne sait même pas ce que c’est que le gibier ni ce que c’est que monter la garde. Il n’a encore vu ni loup ni voleur. »
      Le désir de se mettre au premier plan aveugle les ignorants et leurs paroles sont téméraires. Ils décrivent la lune sans l’avoir vue et vendent de l’air à leurs clients.
      Cherche des clients qui te cherchent vraiment. Ne te préoccupe pas de n’importe lequel d’entre eux. Car il est mauvais d’être amoureux de deux bien-aimés !

 

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2 mai, 2012

La jument et son poulain (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:24

 

      Une jument et son poulain buvaient ensemble dans l’abreuvoir. Soudain, le palefrenier se mit à siffler pour les en empêcher. Le poulain, effrayé par ce bruit, s’arrêta instantanément de boire. Mais sa mère lui dit :
      « O mon poulain ! Pourquoi t’arrêtes-tu de boire ? »
      Le poulain répondit :
      « Je suis effrayé par le bruit de ces gens qui sifflent. Mon coeur tremble de peur à l’idée qu’ils se mettent à crier tous ensemble. »
      La jument lui dit :
      « Le monde est ainsi fait. Chacun fait quelque chose. O mon enfant, fais ce que tu as à faire ! Tresse ta barbe avant que l’on ne te la coupe ! Le temps est limité et l’eau coule. Nourris ton âme avant d’en être séparé ! »
      Les paroles des hommes de Dieu sont une source de vie. O assoiffé ignorant ! Viens ! Même si tu ne vois pas le ruisseau, fais au moins comme ces aveugles qui jettent leur cruche à la rivière.

 

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1 mai, 2012

Le magicien (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:44

 

      Il était une fois un homme qui avait parcouru la terre et étudié en tous lieux où se transmet le vrai savoir.
      Du fait de sa discrétion, les avis furent longtemps partagés à son égard : les uns le tenaient pour un homme pieux et estimable, les autres pour une sorte de magicien, d’alchimiste, voire d’astrologue, praticien des sciences occultes.
      Sa maison était à cause de cela assiégée par deux sortes d’individus : ceux qui voulaient être dans ses bonnes grâces, s’il s’avérait être un saint homme, et ceux qui souhaitaient s’assurer son concours pour parvenir à leurs fins, au cas où il se révélerait être expert en pratiques secrètes.
      Cet homme, connu sous le nom d’Abdulwahid, fils d’Aswad, finit par acquérir une réputation de sorcier et de nécromancien. Ceux qui se croyaient sincères et exemplaires fuyaient désormais sa présence. Ceux qui recherchaient l’aide d’un sorcier le harcelaient.
      Quand, toutefois, les magiciens en puissance et les acheteurs d’amulettes et de talismans parvenaient à l’aborder, il avait vite fait de ruiner leurs espoirs : il leur avouait tout bonnement qu’il n’y entendait rien, mais aimait se faire passer pour magicien. Ainsi pouvait-il s’en débarrasser rapidement et définitivement.
      On l’avait soupçonné de se livrer à la magie. On l’accusa maintenant de charlatanisme, même dans l’exercice de cette profession douteuse.
      Cet homme était en réalité un soufi. Il décourageait ceux qui croyaient passionnément à leur propre sincérité. Ceux-là ne sont, presque toujours, que superficiellement sincères. Ils vivent dans l’illusion. Parce qu’ils s’aveuglent, nourrissent des préjugés en leur faveur, il est difficile de les aider. Leur conviction est plus forte que leur sincérité.
      L’influence bienfaisante d’Abdulwahid Ibn Aswad continue de se faire sentir, son travail continue de porter des fruits. Mais à cause des méthodes auxquelles il eut recours pour se cacher et se protéger, rares sont les soufis qui peuvent aujourd’hui mentionner la dette dont tout homme sur terre lui est redevable.

 

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La mosquée cachée (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:59

 

      Il y avait, dans la ville de Rey, une petite mosquée. Personne n’y pouvait rester pendant la nuit et ceux qui le tentaient laissaient derrière eux des orphelins. Bien des solitaires prirent ainsi le chemin du cimetière, au matin d’une nuit passée dans cette mosquée. C’est que des djinns s’étaient emparés de l’endroit et en exterminaient tous les hôtes. Tant et si bien qu’on avait placardé un écriteau sur la porte, qui disait : « Que personne ne reste ici la nuit ! » Certains auraient même voulu que l’on cadenasse la porte afin d’éviter qu’un innocent ne périsse par inadvertance.
      Une nuit vint un étranger. Il avait entendu des rumeurs concernant cette mosquée et voulait en faire l’expérience. Il était courageux et las de vivre. Il se disait :
      « Dieu lui-même nous a dit que les fidèles guettaient la mort. Et moi, je suis fidèle ! »
      Les gens lui dirent :
      « Tu veux dormir ici ? C’est la mort assurée ! Toute personne qui a tenté de passer la nuit ici est morte. Et ce n’est pas une coïncidence, nous en avons eu cent fois la confirmation. Le prophète a dit que la foi porte conseil. Sache bien que nous n’avons nul désir de te cacher la vérité. Allons, sois raisonnable ! »
      Mais l’amoureux répondit :
      « O amis qui me donnez des conseils ! Je ne regrette rien de ce que je fais car, de toute façon, j’en ai assez de la vie. Je suis las et affaibli. Mais je ne suis guère attiré par la santé. Certes, je suis un oisif, mais pas de ces oisifs qui recherchent la mort. Je ne suis pas de ceux qui s’entassent ou mendient dans les bazars. Non ! Non ! Je suis un paresseux qui offre tout ce qu’il possède. Pour moi, mourir et quitter ces lieux sera aussi agréable qu’il est doux à un oiseau de sortir de sa cage. Quand on transporte sa cage dans le jardin, l’oiseau voit les roses et les arbres. Il voit aussi d’autres oiseaux qui volent autour de sa cage. Il est entouré de verdure mais il est prisonnier. C’est pour cette raison qu’il a perdu l’appétit et est devenu paresseux. Celui qui ouvrirait sa cage serait son sauveur ! Mais si la cage est à l’intérieur, dans une pièce pleine de chats, il est bien certain que l’oiseau ne souhaitera pas en sortir. Il préférerait même être emprisonné dans des milliers de cages. »
      Les gens répliquèrent :
      « O toi qui passes par là, viens ! Ne perds pas ta vie. Ce que tu dis est facile en paroles mais deviendra plus dur lorsqu’il s’agira de passer aux actes. Bien des téméraires ont perdu toute fierté à l’instant fatidique. Tu finiras par regretter tout ceci. Les hommes se donnent tous des allures de héros, mais au moment du combat, ils deviennent des femmes d’intérieur. Le prophète a dit : « O héros ! Il n’y a pas de place pour l’héroïsme avant le combat.  » Ne fais pas semblant d’être un héros. Combien en avons-nous vu qui disaient comme toi. Renonce à ton idée et n’attire pas sur toi un malheur dont nous serions responsables ! »
      L’amoureux dit :
      « Ce soir, je dormirai dans cette mosquée, quand bien même vos conseils seraient aussi profitables que ceux de l’ange Gabriel. Abraham n’attendait aucun secours du feu. »
      Il resta donc dans la mosquée mais il ne put s’endormir car le sommeil des amoureux est comme celui des oiseaux et des poissons. Au beau milieu de la nuit, une voix épouvantable se fit entendre, qui disait :
      « Me voici ! J’arrive ! »
      Ceci fut répété cinq fois et la force de cette voix aurait fait frémir n’importe qui. Mais l’amoureux n’en fut guère dérangé. Il se disait :
      « C’est le bruit des tambours que l’on bat pour annoncer la fête. Mais, puisque ce sont les tambours que l’on bat, c’est à eux d’avoir peur. »
      Il se leva comme un guerrier et s’écria :
      « Je suis prêt ! Tu peux venir ! »
      À cet instant même, la magie de cette voix cessa et l’or se mit à tomber de tous côtés. À tel point que l’amoureux dut transporter d’énormes charges d’or pour pouvoir, à l’aube, atteindre la porte de la mosquée. Il en enterra une partie et mit le reste dans des sacs.
      En jouant avec sa vie, cet homme a obtenu un trésor. Si toi, tu es aveugle et peureux, abandonne cette fière apparence.

 

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