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1 novembre, 2013

L’homme qui se mettait facilement en colère (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:03

Un homme qui s’emportait facilement se rendit compte, après bien des années, que cette tendance n’avait cessé de lui créer des difficultés.

 

Ayant entendu parler d’un derviche de grand savoir, il lui rendit visite et demanda conseil.

 

« Rends-toi au carrefour, à l’extérieur de la ville, dit le derviche. Tu y trouveras un arbre desséché. Installe-toi sous cet arbre et offre de l’eau aux voyageurs qui passeront par là. »

 

L’homme irascible fit ce que le derviche lui avait dit.
Les jours succédèrent aux jours.
On parlait de lui désormais comme d’un ascète qui pratiquait la charité et la maîtrise de soi sous la conduite d’un homme de connaissance.

 

Un jour, un voyageur pressé détourna la tête quand il s’entendit offrir de l’eau, et poursuivit son chemin.
L’homme qui se mettait facilement en colère le héla à plusieurs reprises :
« Viens, réponds à mon salut !
Prends de cette eau que j’offre à tout voyageur qui passe par là ! »
Le voyageur ne répondit pas.

 

Saisi d’étonnement et d’indignation, l’homme irascible oublia complètement la règle de conduite qu’il s’était imposée.
Il tendit le bras pour prendre son fusil accroché à l’arbre desséché, le braqua sur le voyageur entêté, et tira.
Ce dernier tomba raide mort.
Au moment même où la balle pénétra dans son corps, l’arbre desséché, comme par miracle, s’épanouit soudain et se couvrit de fleurs.
Le voyageur que l’homme irascible venait de tuer était un assassin qui s’en allait commettre le pire de tous les crimes qu’il ait jamais commis.

 

Il y a deux sortes de conseillers.
Les premiers disent ce qu’il convient de faire, en se fondant sur des principes arrêtés, assénés mécaniquement.
Les seconds sont les hommes de connaissance.
Certains attendent d’un homme de connaissance qu’il tienne un discours moralisateur. Mais il n’est pas un moraliste.
Il sert la Vérité : il n’exauce pas les voeux pieux.

 

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18 juin, 2012

Trois raisons (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 6:42

 

      Il était une fois un conquérant puissant. Il était devenu empereur d’un vaste territoire dont les populations se partageaient entre plusieurs croyances.
      Ses conseillers lui dirent :
      « Grand roi, une délégation de penseurs et de prêtres des différentes confessions a demandé audience. Chacun espère te convertir à la philosophie de son école. Aussi sommes-nous dans l’embarras : nous ne pouvons te conseiller d’adopter le système d’idées d’un groupe particulier, puisque cela t’aliénerait la sympathie de tous les autres.
      – Pour ma part, dit le roi, je pense qu’il n’est pas convenable qu’un roi adopte des croyances pour des raisons politiques, et sans égard pour sa dignité et son bien-être supérieurs. »
      Les débats se poursuivirent des heures. Alors s’avança un derviche avisé qui s’était attaché à la suite du roi plusieurs mois auparavant et n’avait depuis lors prononcé un seul mot.
      « Majesté, dit-il, je suis disposé à proposer une ligne de conduite qui permettra de sauvegarder les intérêts de toutes les parties. Les délégués seront confondus ; les courtisans, anxieux de trouver une solution, seront soulagés ; le roi pourra soutenir sa réputation de sagesse, et personne ne pourra prétendre exercer son emprise sur l’esprit du souverain. »
      Le derviche lui souffla quelques mots à l’oreille. Le roi ordonna que l’on fasse entrer la délégation dans la salle du trône.
      Il reçut les religieux et les penseurs avec la plus extrême courtoisie, puis leur dit :
      « J’écouterai pour commencer les arguments de ceux parmi vous qui ne disent pas « Croyez, ou vous êtes en danger », ou bien « Croyez parce que cela vous apportera le bonheur », ou encore « Adoptez mes croyances puisque vous êtes un grand roi ». »
      Les délégués se retirèrent en désordre.

 

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14 juin, 2012

Le livre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:59

 

      Un jeune homme allait bientôt se marier. Son futur beau-père était un religieux prosaïque, insupportablement pieux.
      Le jeune homme alla trouver son mentor soufi. Il lui demanda comment l’on pourrait indiquer au vieil homme le Chemin de la Compréhension.
      « Le Chemin lui sera indiqué, dit le sage.
      – Mais de quelle manière ?
      – La question a été formulée, la réponse viendra, la question est irrecevable, dit le soufi.
      – Alors, comment devrais-je me comporter avec mon beau-père.. si cette question-là est légitime ? demanda le jeune marié.
      – Supporte-le. »
      Après que le mariage eut été célébré, les jeunes gens allèrent s’installer dans leur nouvelle maison. Le religieux les accompagnait, portant sur son dos un énorme coffret relié en cuir, avec ces mots inscrits dessus : La Sainte Récitation.
      Les nouveaux mariés mirent le coffret sur une étagère et le laissèrent là.
      Quelques mois plus tard, les choses commencèrent à mal tourner pour le jeune homme. Il perdit son emploi, son maigre capital fondit très vite. Il pensa alors à s’adresser à son beau-père : celui-ci avait de la fortune, il pourrait l’aider à monter une petite affaire et à s’acquitter de dettes de plus en plus lourdes.
      « Mais oui ! adresse-toi à ton beau-père », conseilla le sage soufi.
      Le jeune homme écrivit une lettre où il donnait au père de sa femme un aperçu de sa situation. Le vieil homme arriva sans délai, accompagné du juge et de deux autres experts.
      Quand tout le monde fut réuni dans le salon, le vieil homme se tourna vers son gendre.
      « Si tout va aussi mal aujourd’hui pour toi, sermonna-t-il d’une voix chevrotante, c’est qu’à l’évidence tu n’observes pas la Loi sacrée, la sharia. »
      Ce disant il pointait son index vers le coffret censé contenir le Coran. U demanda qu’on le descende de l’étagère et qu’on l’ouvre.
      « Mais pourquoi dire que nous faisons peu de cas de la Loi ? s’enquit le jeune homme.
      – Tu ne lis pas les Écritures », trancha son beau-père.
      De fait, quand le coffret fut ouvert, chacun put constater qu’il était rempli de pièces d’or.
      Le jeune homme fit alors observer :
      « Mais n’est-il pas dit que « la connaissance vaut mieux que la lecture » ? »
      Et il expliqua qu’il connaissait le Coran par cœur.
      Le juge intervint à son tour.
      « Tu m’as amené ici, dit-il au beau-père, pour que je me prononce sur la question de savoir si ces jeunes gens sont de pieux musulmans. Je ne peux certainement pas dire que tu aies quoi que ce soit à reprocher à ton gendre.
      – Non, en effet, dit le patriarche, et je me repens sincèrement, car ce jeune homme, qui, jusqu’à aujourd’hui, s’est abstenu par modestie de mettre en avant son érudition, m’a montré qu’il est meilleur savant que moi, tant en ce qui concerne la conduite qu’en ce qui concerne le savoir. Je m’avoue battu. Dorénavant je m’efforcerai d’apprendre le Coran par cœur. »
      Les deux experts s’exclamèrent : « Excellente est son humilité, admirable la résolution qu’il a prise de parfaire son érudition !
      – Mais, fit remarquer le juge, ne dit-on pas aussi que « l’humilité publique cesse d’être de l’humilité dès l’instant qu’elle est exhibée » ?
      – Pourtant, qu’y a-t-il de mieux que suivre l’exemple de quelqu’un qui ne se contente pas de lire le Coran, mais s’est donné la peine de rapprendre par cœur? insista le patriarche.
      – Parce que l’exhibition est destructrice de l’accomplissement véritable, je te répondrai en privé », dit le juge.
      Le vieil homme, l’ayant entendu, déclara :
      « Sans cela, je serais devenu quelqu’un dont le savoir ne vient que des livres. Je suivrai à l’avenir le chemin des soufis, hommes d’être et de pratique. »
      Il devint un soufi. Sa vie a illuminé, et imprègne encore,
les pensées et les actes des Gens de la Voie.

      Voici ce que le juge avait dit au vieil homme : « Toi et tes pareils, les intellectuels, vous lisez le Coran. Le jeune homme le connaît par cœur. Mais ta fille, son épouse, elle pense et vit en accord avec le Livre, bien qu’elle ne sache ni lire, ni écrire, ni débattre, ni réciter. »

 

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17 mai, 2012

Le sutra de la négligence (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:47

 

      C’est la tâche de Khidr, le Guide caché, de parcourir la Terre d’âge en âge, sous des aspects divers, et d’inciter l’homme à penser d’une manière telle qu’il ait une possibilité de rassembler son moi dispersé.
      Il était une fois trois hommes que Khidr devait mettre à l’épreuve.
      Le premier était atteint d’un terrible mal. Khidr alla vers lui.
      « Que veux-tu ? lui dit-il.
      – Je souffre, je voudrais être soulagé.
      – Et quoi d’autre ?
      – Je voudrais avoir de l’argent, et du succès. »
      Khidr lui accorda les deux souhaits.
      Ayant entendu les supplications d’un deuxième homme, Khidr alla vers lui et lui dit :
      « Que veux-tu ?
      – Je ne veux qu’une chose, dit cet homme : que mon ami et conseiller, que ses ennemis ont capturé et torturent, soit libéré, car il est sur le point de mourir.
      – Et que veux-tu encore ?
      – Je voudrais avoir du bien, pour être respecté mes semblables. »
      Khidr lui accorda ses deux souhaits. Puis Khidr alla vers le troisième homme, qui désirait très fort quelque chose.
      « Que veux-tu ? lui dit-il.
      – Je veux que mes enfants soient protégés, car ils vivent dans la peur et la terreur.
      – Et que veux-tu encore ?
      – Je veux le prestige, afin d’imposer le respect et d’avoir une vie sans problèmes. »
      Khidr lui accorda ce qu’il voulait.
      Des années plus tard, Khidr revint voir ce que les trois hommes avaient fait de leur vie, et comment ils vivaient la vie.
      Il se présenta chez le premier, revêtu d’un déguisement.
      « Je suis un pauvre voyageur, dit-il, j’ai besoin d’aide et d’argent pour atteindre ma destination. J’ai encore une grande distance à parcourir, et tu es mon dernier recours.
      – Tu me prends pour un banquier ! s’exclama le premier homme. Car il avait tout fait pour oublier le temps où il n’était lui-même qu’un indigent.
      « Je ne peux rien te donner… à moins que tu puisses m’aider, parce que ces dernières années, bien que j’aie de l’argent, je me suis mis à boiter.
      – Tu ne te souviens pas de moi ? insista Khidr.
      – Non, fit l’homme, je ne me souviens pas de toi. Va-t-en ! »
      Alors Khidr alla voir le deuxième homme, qui était dans une situation prospère.
      « Je suis un pauvre voyageur, lui dit-il, j’ai besoin de ton aide, car beaucoup sont dépendants de moi, et je dois atteindre ma destination : je pourrai les aider par mon travail quand j’y serai parvenu.
      – Mais tu n’appartiens pas à la même communauté que moi, fit remarquer le deuxième homme. Je ne peux aider que mes frères, ceux qui obéissent aux lois auxquelles j’obéis. Pourquoi devrais-je te secourir ? »
      Khidr se remit en route. D arriva bientôt à la porte du troisième homme.
      « Il se peut que tu m’aies oublié, dit-il. Un jour je t’ai aidé : tu voulais protection pour tes enfants, et tu désirais aussi inspirer le respect et réussir dans la vie. »
      L’homme le regarda avec attention.
      « Je n’ai aucun souvenir de cette affaire, dit-il enfin ; car il avait tout oublié.
      « Mais je veux bien t’aider : pourquoi donc ne devrais-je donner qu’en paiement d’une dette ou dans l’attente d’un profit personnel ! »
      Un théoricien de la tradition soufie, superficiel et moralisateur, qui se trouvait là, s’en prit à Khidr et l’injuria sans ménagement.
      « Cet homme est mon ami, et c’est manifestement un saint, lança-t-il. Tu as entendu ce qu’il a dit ? Tu devrais avoir honte d’avoir tenté de manipuler ses sentiments comme tu l’as fait ! »

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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11 mai, 2012

Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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9 mai, 2012

Lutte (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:11

 

      Un homme alla voir un derviche et passa autant de temps avec lui que ce dernier le lui permit. Un jour, espérant que c’était le bon moment, il dit au derviche :
      « Je désire réussir dans la vie. »
      Le derviche lui dit :
      « Arpente les rues de cette ville pendant deux ans. Par intervalles, tu crieras, bien fort, « Tout est perdu ! » Puis ouvre un petit commerce. »
      L’homme ouvrit boutique après s’être conformé aux instructions du derviche. Dans la ville, tout le monde le connaissait désormais, et tous, ou presque, l’évitaient, pensant qu’il n’était qu’un derviche à l’esprit dérangé.
      Il finit cependant par gagner la confiance des gens. Ses affaires commencèrent à prospérer. À la longue, il se révéla même qu’il avait la main exceptionnellement heureuse : il n avait qu’à entreprendre pour réussir.
      Alors, riche et puissant, il alla trouver le derviche qui l’avait conseillé.
      « Quelle magie recelait donc ton invocation « Tout est perdu » ? interrogea-t-il.
      – Il s’agissait de te remettre dans une situation quasi désespérée, afin que tu aies tant à lutter contre les handicaps que tu ne puisses faire autrement que d’aller loin et de réussir, répondit le derviche.
      – Comment toi, un homme de Dieu, as-tu appris à déclencher un processus de cette sorte, un processus matériel ?
      – Par analogie. Je n’ai fait qu’adapter les moyens que doit utiliser l’homme spirituel aux besoins du monde inférieur : l’issue ne faisait aucun doute. »

 

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8 mai, 2012

L’instant secret (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:40

 

      Un commerçant très riche avait une fille aux joues brillantes comme Vénus. Son visage était beau comme la lune et elle portait bonheur. Quand elle atteignit l’âge de la maturité, son père la confia à un mari. Mais ce mari n’était guère digne d’elle. Cependant, si les pastèques mûres ne sont pas cueillies, elles pourrissent. Aussi, par crainte des suborneurs, le père se vit-il contraint de commettre cette erreur. Il dit pourtant à sa fille :
      « Fais bien attention de ne pas devenir enceinte. C’est par nécessité que je te marie à ce pauvre homme. C’est un solitaire et il ne faut guère espérer de constance de sa part. S’il t’abandonne du jour au lendemain, la charge d’un enfant serait trop lourde pour toi.
      – O père ! dit la belle, ton conseil est bien intentionné et plein de raison et je ferai suivant ton avis ! »
      Tous les trois jours, le commerçant réitérait ses conseils à sa fille afin de la protéger du péril de la procréation. Mais elle était jeune et son mari aussi, si bien qu’elle ne tarda guère à tomber enceinte. Elle cacha pendant cinq mois la nouvelle à son père, jusqu’au moment où la chose devint par trop apparente.
      « Ne t’avais-je pas dit de faire attention ? s’écria le commerçant. Mes conseils se sont évanouis comme la fumée ! Ont-ils jamais eu aucune portée ?
      – O père ! répondit la fille, comment aurais-je pu me protéger ? La femme et l’homme sont comme le feu et le coton. Comment le coton pourrait-il se protéger du feu et éviter d’être enflammé ? »
      Le commerçant répliqua :
      « Je ne t’ai pas conseillé de ne pas t’approcher de ton mari, mais seulement de te protéger de sa semence. Tu n’avais qu’à t’éloigner de lui au moment fatal !
      – Mais comment aurais-je pu reconnaître un instant si secret ?
      – C’est pourtant évident. C’est au moment précis où les yeux de l’homme se révulsent !
      – Cher père ! s’écria la fille, quand les yeux de mon mari se révulsent, les miens deviennent aveugles ! »

 

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5 mai, 2012

Baraka (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:11

 

      Tout près du Temen, dans la ville de Darvan, vivait un homme plein de générosité, de bonté, de maturité et de raison. Sa demeure était le rendez-vous des démunis, des pauvres et des mélancoliques. Il avait pour coutume de leur distribuer le dixième de ses récoltes.
      Quand le blé devenait farine et qu’on en faisait du pain, il en distribuait un dixième. Quelle que soit la nature de sa récolte, il faisait ainsi, quatre fois l’an, semblable distribution. Un jour, il donna ces conseils à ses enfants : « Lorsque je serai mort, perpétuez cette tradition afin que la baraka soit sur votre récolte. Le fruit d’une récolte provient de l’inconnu car c’est Dieu qui nous le fournit. Si vous disposez convenablement de ses largesses, la porte du profit s’ouvrira pour vous. Ainsi font les paysans qui sèment sans plus attendre une partie de leur récolte. Il peut arriver que ce qui est semé soit plus important en quantité que le reliquat. Qu’importe ! Ils ont confiance ! De même, le cordonnier se prive de tout pour acheter des peaux, car c’est là la source de son revenu. Mais la terre ou le cuir ne sont en fait que des voiles. Et la véritable source de gain, c’est ce que Dieu nous offre. Si vous restituez vos gains à la source, vous récupérez votre mise au centuple. Imaginez que vous ayez placé vos gains à l’endroit où vous supposez que se trouve leur source et que rien ne pousse pendant deux ou trois ans. Il ne vous reste plus qu’à implorer Dieu.
      « N’oubliez pas : c’est lui qui nous procure joie et ivresse, pas le vin ni le haschisch. Aucune aide véritable ne nous viendra de vos oncles, de vos frères, de votre père ou de vos enfants. Sachez-le : un jour viendra où ils s’éloigneront de vous et vos amis deviendront vos ennemis. Pendant toute votre vie, ils n’auront fait que barrer votre chemin ainsi que des idoles.
      « Si un ami s’éloigne de toi avec rancune, jalousie ou colère, ne t’en attriste pas. Bien au contraire, fais des aumônes et rends grâce à Dieu car c’est par ignorance que tu étais attaché à cet ami. Mais maintenant, tu t’es dégagé de ses filets. Cherche donc un véritable ami. Le véritable ami est celui dont l’amitié ne se laisse refroidir par rien, même pas la mort.
      « N’oubliez pas ceci : semez votre graine sur la terre de Dieu afin que votre récolte soit à l’abri des voleurs et des calamités. À tout moment, le diable nous menace de pauvreté. Ne lui servons pas de gibier. Au contraire, donnons-lui la chasse car il n’est pas digne que le faucon du sultan soit pris en chasse par une perdrix. »
      Mais ce sage semait la graine de la sagesse sur un terrain aride. Dans les paroles du sage, il se trouve des milliers d’exhortations utiles. Encore faut-il une oreille pour les entendre. Qui est mieux à même de conseiller que les prophètes puisque leurs paroles font bouger les montagnes !
      Les montagnes ont profité de leurs conseils mais, bien des hommes leur ont jeté des pierres. C’est ainsi que, hypnotisés par l’idée de sacrifier un dixième de leurs gains, bien des hommes oublient la baraka qu’ils obtiendraient en agissant ainsi.

 

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Fierté (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:43

 

      Un paon était en train d’arracher ses plumes. Un sage vint à passer qui lui dit :
      « Ô paon ! Pourquoi cherches-tu à t’enlaidir ? C’est bien dommage d’arracher de si belles plumes. Comment as-tu le coeur d’abîmer ainsi cette merveilleuse parure ? Tes plumes sont universellement appréciées. Les nobles s’en font des éventails. Les savants s’en font des marque-pages pour le Coran. Quelle ingratitude que la tienne ! As-tu jamais pensé à Celui qui a créé ces plumes ou bien le fais-tu exprès? Jamais, tu ne pourras les remettre en place. Ne te lacère pas le corps par chagrin car ce n’est que blasphème. »
      En entendant ces conseils, le paon se mit à pleurer et ses larmes émurent toute l’assistance. Le sage reprit :
      « J’ai commis une erreur. Je n’ai fait que rajouter à ta peine. »
      Le paon continuait d’arroser la terre de ses larmes et ses pleurs étaient comme des centaines de réponses. Cessant enfin de pleurer, il dit au sage :
      « Toi, tu vois les couleurs et tu sens les odeurs. C’est pour cette raison que tu ne comprends pas la multitude de tourments que me valent ces plumes. Oh, combien de chasseurs ont-ils jeté des flèches pour pouvoir s’en emparer ? Je n’ai plus la force de résister à cette chasse perpétuelle. Il ne me reste qu’à me séparer de mes atours et à me réfugier dans le désert ou sur la montagne. Quand je pense qu’il fut un temps où ces plumes faisaient ma fierté ! »
      Chaque instant de fierté est une malédiction pour les vaniteux.

 

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