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6 mai, 2012

L’âne et le renard (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

 

      Un paysan possédait un âne, étique et décharné, qui errait, du couchant au lever du soleil, dans les déserts de rocailles sans rien manger, lamentable. Or, dans cette contrée, il y avait une forêt entourée de marais sur laquelle régnait un lion, grand chasseur. Ce lion se trouvait alors épuisé et meurtri à la suite d’un combat avec un éléphant. Il était si faible qu’il ne trouvait plus la force de chasser. Si bien que lui et les autres animaux se trouvaient privés de nourriture. En effet, ces derniers avaient l’habitude de se nourrir des restes du lion. Un jour, le lion ordonna au renard :
      « Va me chasser un âne. Trouves-en un dans la prairie et débrouille-toi pour me l’amener ici par ruse. En mangeant sa chair, je reprendrai force et me remettrai à chasser. Il m’en faudra fort peu et je vous laisserai le reste. Pratique tes sortilèges et ramène-moi un âne ou un boeuf. Emploie tout moyen à ta convenance, mais arrange-toi pour qu’il s’approche de moi.
      – Je suis ton serviteur, dit le renard. Je suis à mon affaire dès qu’il s’agit de ruser. Ma voie ici-bas consiste à guider ceux qui quittent le bon chemin. »
      Il partit donc vers la prairie. Or, en chemin, au beau milieu d’un désert, il tomba sur l’âne qui errait, maigre et décharné. Il s’approcha et entama la conversation avec cet innocent.
      « Mais que fais-tu donc dans ce désert de pierrailles ?
      – Que je mange des épines ou que je sois dans le jardin de l’Irem, Dieu l’a voulu ainsi et je lui en rends grâce. On doit remercier pour les bienfaits comme pour les déboires. Car dans le destin existe le pire du pire. Comme c’est Dieu qui fait la répartition, la patience est la clef de toute faveur. S’il m’offre du lait, pourquoi lui demanderais-je du miel. De toute façon, chaque jour apporte sa part de tourments.
      – Mais, répliqua le renard, la volonté de Dieu, c’est que tu cherches la part qui t’est destinée. Ce monde est un monde où règne le prétexte. S’il n’y a ni prétexte ni raison apparente, ta part t’échappe. C’est pour cela qu’il est important de réclamer.
      – Ce que tu dis, fit l’âne, prouve ton manque de confiance en Dieu. Car Celui qui donne la vie donnera aussi le pain. Celui qui est patient finit par trouver sa part, tôt ou tard, et à coup sûr plus rapidement que celui qui ne sait pas attendre.
      – La confiance en Dieu ? répondit le renard. C’est là une chose bien rare. Et ne crois pas que moi ou toi nous l’ayons. Il faut être bien ignorant pour chercher à obtenir ce qui est rare car il n’est pas donné à chacun de devenir sultan.
      – Ton discours n’est fait que de contradictions, répliqua l’âne. Ici-bas, tous les malheurs proviennent de l’avidité. Jusqu’à ce jour, nul n’a jamais entendu parler d’une mort causée par la modération et personne n’est devenu sultan par la seule force de l’ambition. Les chiens ne mangent pas de pain et les cochons non plus. La pluie et les nuages ne sont pas le fruit d’une action humaine. Le désir que tu as de prendre ta part n’a d’égal que le désir qu’a ta part de te rejoindre. Si tu ne vas pas vers elle, elle viendra à toi. Dans cette quête, la précipitation ne peut qu’apporter des déboires.
      – Ceci n’est qu’une légende ! railla le renard. Il faut se donner du mal, ne serait-ce que pour obtenir une graine. Puisque Dieu t’a donné des mains, tu te dois de t’en servir. Tu dois travailler, ne serait-ce que pour aider tes amis. Puisque personne ne peut être à la fois tailleur, marchand d’eau et menuisier, l’univers trouve un équilibre dans le partage du labeur et des gains. C’est une erreur de croire être libre parce qu’on consomme gratuitement.
      – Je ne connais pas de gain meilleur que la confiance en Dieu, fit l’âne ; car chaque fois que l’on remercie Dieu, notre gain augmente. »
      Ils conversèrent ainsi longtemps et finirent par épuiser les questions et les réponses. À la fin, le renard dit à l’âne :
      « C’est une idiotie que de patienter dans ce désert de pierrailles. La terre de Dieu est vaste. Va plutôt vers la prairie. Là-bas, tout est vert comme au paradis. Les herbes croissent abondamment. Tous les animaux y vivent dans la joie et le bonheur. Les herbes sont si hautes que même un chameau pourrait s’y dissimuler. De-ci, de-là, des ruisseaux d’eau pure agrémentent cet Éden. »
      L’âne ne songe même pas à répondre :
      « Ô traître ! Puisque tu viens d’un tel paradis, pourquoi es-tu toi-même si maigre ? Où est donc ta joie ? La faiblesse de ton corps est pire que la mienne. Si tu es un émissaire des ruisseaux dont tu me parles, alors quel messager enverra la sécheresse ? Tu racontes beaucoup de choses mais tu n’apportes guère de preuves. »
      À force d’insistance, le renard parvint à entraîner l’âne vers la forêt. Il le conduisit vers le repaire du lion. Alors qu’ils étaient encore assez éloignés, le lion chargea, plein d’impatience. Avec un terrible rugissement, il se rua vers l’âne mais ses forces le trahirent et l’âne, à moitié mort de peur, parvint à se réfugier dans la montagne. Le renard dit alors au lion :
      « Ô sultan des animaux ! Pourquoi avoir agi ainsi, contre toute raison ? Pourquoi t’es-tu précipité ? Si tu avais su attendre, c’était une affaire entendue. À ta vue, l’âne s’est enfui et ta faiblesse, révélée au grand jour, te couvre de honte.
      – Je croyais posséder ma force d’antan, dit le lion. J’ignorais que j’étais affaibli à ce point. La faim m’a fait tout oublier. Ma raison et ma patience se sont évanouies. Je t’en prie, utilise encore une fois ton intelligence et ramène-le-moi. Si tu y parviens, je te serai reconnaissant pour toujours.
      – Si Dieu le veut, fit le renard, l’aveuglement de son coeur lui fera de nouveau commettre la même erreur. Peut-être oubliera-t-il la peur qu’il vient d’éprouver. Ce ne serait guère étonnant de la part d’un âne ! Mais si jamais j’y parviens, ne pèche pas par excès de précipitation pour ne pas ruiner mes efforts.
      – J’ai l’expérience désormais, dit le lion. Je sais que je suis faible et invalide. Je te promets de ne l’attaquer que lorsqu’il sera à ma portée. »
      Ainsi, le renard se remit en chemin en priant : « Ô mon Dieu ! Aide-moi ! Fais que l’ignorance obscurcisse l’intelligence de cet âne ! Il doit être présentement en train de se repentir et de se jurer de ne plus se laisser abuser par les promesses d’autrui. Aide-moi afin que je puisse le tromper encore une fois. Car je suis ennemi de toute intelligence et traître à tout serment. » Quand il parvint auprès de l’âne, celui-ci lui dit : « Laisse-moi en paix, ô inhumain ! Que t’ai-je fait pour que tu me traînes ainsi devant un dragon ? Pourquoi as-tu attenté à ma vie ? Qu’est-ce qui me vaut cette animosité ? Certainement, ta nature perverse est la cause de tout cela. Tu es comme le scorpion qui pique ceux qui ne lui ont rien fait. Ou comme le diable qui nous nuit sans raison aucune.
      – Ce que tu as vu, fit le renard, n’était qu’une apparence, une apparition créée par les artifices de la magie. Tu penses bien que si de tels sortilèges n’existaient pas, tous les affamés se seraient donné rendez-vous en ce lieu. Si cette illusion n’existait pas, la contrée deviendrait le refuge des éléphants et rien ne resterait debout. Je voulais t’en avertir afin de t’éviter cette frayeur mais ma pitié pour toi et l’envie que j’avais de te porter secours, tout cela m’a ôté cette préoccupation de la tête. Sinon, sois sûr que je t’en aurais averti.
      – Ô ennemi ! dit l’âne. Disparais de ma vue ! Je ne veux plus te voir ! Je le comprends maintenant : dès le début, tu n’en voulais qu’à ma vie ! Après que j’ai vu le visage d’Azraël, tu as encore le front d’essayer de m’abuser ! Je suis la honte de l’espèce des ânes, je te l’accorde. Je suis même, si tu veux, le plus vil des animaux, mais je vis cependant. Un enfant qui aurait vécu ce que je viens de vivre serait devenu un vieillard. Je promets devant Dieu que jamais plus je ne croirai aux mensonges des imposteurs. »
      Le renard répliqua :
      « La lie n’existe pas dans ce qui est pur. Mais le doute existe dans l’imagination. Tes soupçons sont injustifiés. Crois-moi. Il n’y a aucun mensonge dans mes paroles, aucune traîtrise dans mes intentions. Pourquoi affliger ton ami par de tels soupçons ? Même si les apparences sont contre eux, ne désespère pas tes frères ! La suspicion éloigne les amis les uns des autres. Je te le répète : ce lion n’était qu’une illusion. Le doute et la peur ne sont que des obstacles sur ton chemin. »
      L’âne tenta de résister aux mensonges du renard mais le manque de nourriture avait épuisé sa patience et obscurci son entendement. Certes, l’appât du pain a coûté bien des vies et transpercé beaucoup de gorges. Et l’âne était prisonnier de sa faim. Il se disait :
      « Si la mort est au bout du chemin, cela reste malgré tout un chemin. Et je serai au moins sauvé de cette faim qui me tenaille. Si la vie consiste en cette souffrance, peut-être vaut-il mieux mourir ! »
      Il avait bien eu un sursaut d’intelligence mais, en fin de compte, son ânerie reprit le dessus. Le renard l’amena donc auprès du lion et celui-ci le dévora. Après ce combat, le lion eut soif et partit à la rivière pour se désaltérer. Tandis qu’il était absent, le renard mangea le foie et le coeur de l’âne. A son retour, voyant que l’âne n’avait plus ni coeur ni foie, le lion demanda au renard :
      « Où sont passés son coeur et son foie ? Je ne connais pas de créature qui soit dépourvue de ces deux organes. »
      Le renard répliqua :
      « Ô lion ! S’il avait eu un foie et un coeur, serait-il revenu ici la deuxième fois ? »

 

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2 mai, 2012

Pois chiches (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:08

 

      Regarde ! et vois comme les pois chiches qui bouillent dans la marmite remontent à la surface lorsqu’ils sont vaincus ! On les voit s’agiter sans cesse dans la marmite et ils se disent :
      « Pourquoi nous a-t-on achetés ? Pour nous torturer en nous faisant ainsi bouillir ? »
      Et le cuisinier, tout en tournant sa louche dans la marmite, leur répond :
      « Mon but est de vous faire cuire ! Vous êtes crus et il faut que vous soyez cuits par le feu de la séparation afin que vous acquériez un goût. Ce n’est qu’ainsi que vous pourrez vous mêler à l’âme. Cette cuisson n’a pas pour but de vous torturer. Quand vous étiez dans le jardin, vous avez absorbé de l’eau et vous êtes devenus tout verts. Cette boisson que vous avez reçue et votre floraison, tout ceci était destiné au feu ! »
      Les pois chiches répliquent :
      « S’il en est ainsi, ô maître ! aide-nous afin que nous soyons bien bouillis ! Dans ce bouillonnement où nous sommes, tu es notre architecte. Frappe sur notre tête avec ta louche si c’est là une bonne chose. Frappe sur notre tête afin que nous ne soyons pas révoltés comme un éléphant qui rêve de l’Inde. »
      Le cuisinier :
      « Moi aussi, j’étais comme vous : un morceau de terre. Mais, en combattant ce feu, j’ai pris de la valeur. Moi aussi, j’ai bouilli dans la marmite de ce monde et dans la marmite de mon corps. C’est par ces deux cuissons que je me suis rapproché de la vraie signification. C’est ainsi que j’ai acquis un esprit. Moi, je suis devenu un esprit mais toi, il faut te cuire une fois de plus si l’on veut que tu échappes à ton état animal ! »
      Demande plutôt à Dieu qu’il te fasse comprendre le sens de ses subtilités !

 

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29 avril, 2012

Le ruisseau de la lune (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:35

 

      Un troupeau d’éléphants s’était installé sur le bord d’un ruisseau et les autres animaux se lamentaient de ce que cette présence les privait du libre accès au cours d’eau. Chacun se mit à chercher un stratagème pour les faire déguerpir car il était clair qu’aucune force n’était suffisante pour les obliger à partir.
      Le premier jour de la lune, un vieux lapin monta sur un monticule et cria aux éléphants :
      « Ô sultan des éléphants ! Je suis un messager, le messager de la lune ! Si tu veux avoir la preuve de mes dires, écoute ceci : dans quatorze jours, la lune se montrera dans l’eau. Et voici le message que la lune vous envoie : « Ce ruisseau nous appartient et il est interdit à quiconque de s’en approcher sous peine de devenir aveugle. » Croyez-moi, si vous restez près de ce ruisseau, vous serez aveuglés par des étincelles. Et si vous osez vous y désaltérer, la lune frémira dans l’eau pour montrer sa colère ! »
      Au huitième jour de la lune, le sultan des éléphants alla boire au ruisseau mais quand il y trempa sa trompe, il vit frémir la lune à la surface. Alors, il commença à croire ce que lui avait dit le vieux lapin mais les autres éléphants le rassurèrent en lui disant :
      « Nous ne sommes pas assez sots pour nous enfuir parce que la lune a bougé ! »

 

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Le peuple de Saba (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:27

 

      En parlant de sottise, il me revient l’histoire du peuple de Saba. En effet, leur sottise était contagieuse comme la peste.
      La ville de Saba était une très grande cité, aussi grande que les cités dont on parle dans les contes pour enfants. On parle de conte pour enfants mais ces contes sont des boîtes de perles qui contiennent bien des enseignements. Prenez au sérieux les mots insensés des contes.
      La ville de Saba, donc, était incomparable par sa taille. Mais ses habitants étaient incapables de l’apprécier. La distance à parcourir pour aller d’un bout de la ville à l’autre était incommensurable. Dans cette seule ville se trouvait la population d’une dizaine de cités. Cette population se composait en tout et pour tout de trois personnes au visage sale. Bien qu’elle soit innombrable, elle se résumait à ces trois personnages futiles. En effet, les âmes qui ne voient pas le Bien-Aimé ne valent même pas une demi-personne, quand bien même elles seraient des milliers.
      L’un d’eux était un aveugle dont la vue était perçante. C’est-à-dire qu’il pouvait voir une fourmi mais qu’il était incapable d’apercevoir Salomon.
      Le second était un sourd dont l’ouïe était très fine. Autant dire un trésor sans or.
      Quant au dernier, c’était un homme nu dont la robe était très longue.
      L’aveugle dit soudain :
      « Je vois une armée qui s’approche. Je peux même distinguer de quel peuple il s’agit. »
      Le sourd dit à son tour :
      « Tu as raison ! J’entends le bruit de leur conversation. »
      L’homme nu dit alors :
      « J’ai bien peur qu’ils ne déchirent l’ourlet de ma robe ! »
      L’aveugle reprit :
      « Les voilà qui arrivent ! Nous devons nous enfuir si nous voulons éviter d’être capturés. »
      Le sourd :
      « Leur vacarme se rapproche. Fuyons au plus vite ! »
      L’homme nu :
      « Au secours ! On va lacérer ma robe ! »
      C’est ainsi qu’ils quittèrent la ville pour se réfugier dans un village abandonné. Là, ils trouvèrent un oiseau bien gras, mais qui n’avait pas de chair. C’était une charogne qui avait été dévorée par les vautours et ses os restaient épars. Nos trois hommes dévorèrent cet oiseau, comme un lion dévore sa proie. Et chacun d’eux crut avoir trouvé la satisfaction. Mais ils se mirent à grossir à tel point qu’ils devinrent énormes comme des éléphants et que le monde fut trop petit pour eux. Et c’est ainsi qu’ils passèrent par la fente de la porte.
     
      Le sourd, c’est le désir. Il entend venir la mort des autres, mais pas la sienne. L’aveugle, c’est l’ambition. Il voit les défauts du peuple jusque dans le moindre détail mais il reste aveugle pour les siens. L’homme nu craint qu’on ne coupe l’ourlet de sa robe mais comment cela se pourrait-il ? Le peuple de cette terre est ruiné mais il craint les voleurs. Nous sommes tous arrivés nus en ce monde et c’est ainsi que nous le quitterons. Mais nous avons tous la crainte des voleurs. Au moment de la mort, les riches comprennent qu’ils ne possèdent pas un sou. Les hommes de talent sentent qu’ils ont fait fausse route. Ils sont comme ces enfants qui prennent des morceaux de poterie pour des biens précieux. Si on les leur retire, ils pleurent. Et si on les leur donne de nouveau, ils sont contents. L’enfant, tant qu’il n’est pas adulte, ne distingue pas le bien du mal. Ses larmes et son rire n’ont aucune valeur. Les aristocrates tremblent pour leurs biens comme s’ils les avaient acquis en rêve. Si on les réveillait, ils se moqueraient de leur crainte des voleurs. Les savants de ce monde sont semblables. Ils craignent les voleurs et ils se plaignent en disant : « Les voleurs gaspillent notre temps ! » Mais celui qui récolte ce qui est véritablement utile ne se préoccupe pas du temps car le temps n’existe pas pour lui.

 

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26 avril, 2012

L’éléphant (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:27

 

      On avait parqué un éléphant venant de l’Inde dans une étable obscure. La population, curieuse de connaître un tel animal, se précipita dans l’étable. Comme on n’y voyait guère à cause du manque de lumière, les gens se mirent à toucher l’animal. L’un d’eux toucha la trompe et dit :
      « Cet animal ressemble à un énorme tuyau ! »
      Un autre toucha les oreilles :
      « On dirait plutôt un grand éventail ! »
      Un autre, qui touchait les pattes, dit :
      « Non ! Ce qu’on appelle un éléphant est bel et bien une espèce de colonne ! »
      Et ainsi, chacun d’eux se mit à le décrire à sa manière. Il est bien dommage qu’ils n’aient eu une bougie pour se mettre d’accord.

 

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22 avril, 2012

La plainte (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:39

 

      Un jour, la femme d’un pauvre bédouin dit à son mari, pleine d’aigreur :
      « Nous souffrons sans cesse de la pauvreté et du besoin. Le chagrin est notre lot tandis que le plaisir est celui des autres. Nous n’avons pas d’eau, mais que des larmes. La lumière du soleil est notre seul vêtement et le ciel nous sert d’édredon. Il m’arrive parfois de prendre la pleine lune pour un morceau de pain. Même les pauvres ont honte devant notre pauvreté. Quand nous avons des invités, j’ai envie de leur voler leurs vêtements tandis qu’ils dorment. »
      Son mari lui répondit :
      « Jusqu’à quand vas-tu continuer à te plaindre ? Plus de la moitié de ta vie est déjà écoulée. Les gens sensés ne se préoccupent pas du besoin et de la richesse car tous deux passent comme la rivière. Dans cet univers, il est bien des créatures qui vivent sans se soucier de leur subsistance. Le moustique comme l’éléphant fait partie de la famille de Dieu. Tout cela n’est que vain souci. Tu es ma femme et un couple doit être assorti. Puisque moi, je suis satisfait, pourquoi es-tu si chagrine ? »
      La femme se mit à crier :
      « Ô toi qui prétends être honnête ! Tes idioties ne m’impressionnent plus. Tu n’es que prétention. Vas-tu continuer longtemps encore à proférer de telles insanités ! Regarde-toi : la prétention est une chose laide, mais pour un pauvre, c’est encore pire. Ta maison ressemble à une toile d’araignée. Tant que tu continueras à chasser le moustique dans la toile de ta pauvreté, tu ne seras jamais admis auprès du sultan et des beys. »
      L’homme répliqua :
      « Les biens sont comme un chapeau sur la tête. Seuls les chauves en ont besoin. Mais ceux qui ont de beaux cheveux frisés peuvent fort bien s’en passer ! »
      Voyant que son mari se mettait en colère, la femme se mit à pleurer car les larmes sont les meilleurs pièges des femmes. Elle commença à lui parler avec modestie :
      « Moi, je ne suis pas ta femme ; je ne suis que la terre sous tes pieds. Tout ce que j’ai, c’est-à-dire mon âme et mon corps, tout cela t’appartient. Si j’ai perdu ma patience au sujet de notre pauvreté, si je me lamente, ne crois pas que ce soit pour moi. C’est pour toi ! »
      Bien que dans l’apparence les hommes l’emportent sur les femmes, en réalité, ce sont eux les vaincus sans aucun doute. C’est comme pour l’eau et le feu, car le feu finit toujours par vaporiser l’eau.
      En entendant ces paroles, le mari s’excusa auprès de sa femme et dit :
      « Je renonce à te contredire. Dis-moi ce que tu veux. »
      La femme lui dit :
      « Un nouveau soleil vient de se lever. C’est le calife de la ville de Bagdad. Grâce à lui, cette ville est devenue un lieu de printemps. Si tu parvenais jusqu’à lui, peut-être que, toi aussi, tu deviendrais un sultan. »
      Le bédouin s’écria :
      « Mais, sous quel prétexte pourrais-je m’introduire auprès du calife ? Aucune oeuvre d’art ne peut se faire sans outil ! »
      Sa femme lui dit :
      « Sache que les outils relèvent de la prétention. Il n’y faut que ta modestie. »
      Le bédouin dit :
      « Il me faut quelque chose pour témoigner de ma pauvreté car les paroles ne suffisent pas. »
      La femme :
      « Voici une cruche remplie de l’eau du puits. C’est tout notre trésor. Prends-la et va l’offrir au sultan, et dis-lui bien que tu ne possèdes rien d’autre. Dis-lui encore qu’il peut recevoir bien des cadeaux mais que cette eau, par sa pureté, lui apportera le réconfort de l’âme. »
      Le bédouin fut séduit par cette idée :
      « Un tel cadeau, personne d’autre ne peut l’offrir ! »
      Sa femme, qui ne connaissait pas la ville, ignorait que le Tibre passait devant le palais du sultan. Le bédouin dit à sa femme :
      « Couvre cette cruche afin que le sultan rompe son jeûne avec cette eau ! »
      Et, accompagné des prières de sa femme, l’homme arriva sain et sauf dans la ville du calife. Il y vit bien des miséreux qui recevaient les faveurs du sultan. Il se présenta au palais. Les serviteurs du sultan lui demandèrent s’il avait fait un agréable voyage et le bédouin leur expliqua qu’il était fort pauvre et qu’il avait fait ce voyage dans l’espoir d’obtenir les faveurs du sultan. On l’admit donc dans la cour du calife et il apporta la cruche devant ce dernier.
      Quand il l’eut écouté, le calife ordonna que l’on remplisse sa cruche d’or. Il lui fit remettre des vêtements précieux. Puis il demanda à un de ses serviteurs de l’emmener au bord du Tibre et de l’embarquer sur un bateau.
      « Cet homme, dit-il, a voyagé par la route du désert. Par la rivière, le chemin du retour sera plus court. »
      Alors qu’il possédait un océan, le sultan accepta donc quelques gouttes d’eau pour les changer en or.
      Celui qui aperçoit un petit ruisseau de l’océan de vérité doit d’abord casser sa cruche.

 

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Le puits du lion (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 9:54

 

      Les animaux vivaient tous dans la crainte du lion. Les grandes forêts et les vastes prairies leur paraissaient comme trop petites. Ils se concertèrent et allèrent rendre visite au lion. Ils lui dirent :
      « Cesse de nous pourchasser. Chaque jour, l’un de nous se sacrifiera pour devenir ta nourriture. Ainsi, l’herbe que nous mangeons et l’eau que nous buvons n’auront plus cette amertume que nous leur trouvons. »
      Le lion répondit :
      « Si ceci n’est pas une ruse de votre part et si vous tenez cette promesse, alors ceci me convient parfaitement. Je ne connais que trop les ruses des hommes et le prophète a dit : « Le fidèle ne répète pas la même erreur deux fois. »
      – Ô Sage ! dirent les animaux, il est vain de vouloir se protéger contre le destin. Ne sors pas tes griffes contre lui. Prends patience et soumets-toi aux décisions de Dieu afin qu’il te protège !
      – Ce que vous dites est juste, dit le lion, mais il vaut mieux travailler que prendre patience car le prophète a dit : « Il est préférable d’attacher son chameau ! »"
      Les animaux :
      « Les créatures travaillent pour le boucher. Il n’y a rien de mieux que la soumission. Regarde le nourrisson ; pour lui, ses pieds et ses mains n’existent pas car ce sont les épaules de son père qui le portent. Mais quand il grandit, c’est la vigueur de ses pieds qui l’oblige à se donner la peine de marcher.
      – C’est vrai, reconnut le lion, mais pourquoi boiter quand nous avons des pieds ? Si le maître de maison tend la hache à son serviteur, celui-ci comprend ce qu’il doit faire. De la même manière, Dieu nous a pourvu de mains et de pieds. Se soumettre avant de parvenir à ses côtés me paraît une mauvaise chose. Car dormir n’est profitable qu’à l’ombre d’un arbre fruitier. Ainsi le vent fait tomber les fruits qui sont nécessaires. Dormir au milieu d’un chemin où passent les bandits est dangereux. La patience n’a de valeur qu’une fois que l’on a semé la graine. »
      Les animaux répondirent :
      « Depuis l’éternité, des milliers d’hommes échouent dans leurs entreprises car si une chose n’est pas décidée dans l’éternité, elle ne peut pas se réaliser. Aucune précaution n’est utile si Dieu n’a pas donné son accord. Travailler et acquérir des biens ne doit pas être un souci pour les créatures. »
      Ainsi, chacune des parties développa ses idées par maints arguments mais, finalement, le renard, la gazelle, le lapin et le chacal réussirent à convaincre le lion.
      Donc, chaque jour, un animal se présentait au lion et celui-ci n’avait plus à se préoccuper de la chasse. Les animaux, sans qu’il soit besoin de les contraindre, respectaient leur engagement.
      Quand vint le tour du lapin, celui-ci se mit à se lamenter. Les autres animaux lui dirent :
      « Tous les autres ont tenu parole. À ton tour. Rends-toi au plus vite devant le lion et n’essaie pas de ruser avec lui. »
      Le lapin leur dit :
      « Ô mes amis ! Donnez-moi un peu de temps afin que mes ruses vous libèrent de ce joug. Ceci vous restera acquis, à vous et à vos enfants.
      – Dis-nous quelle est ta ruse, dirent les animaux.
      – C’est une ruse ! dit le lapin, quand on parle devant un miroir, la buée trouble le reflet. »
      Ainsi le lapin ne se pressa pas pour aller au-devant du lion. Pendant ce temps, le lion rugissait, plein d’impatience et de colère. Il se disait :
      « Ils m’ont abusé de leurs promesses ! Pour les avoir écoutés, me voici sur le chemin de la ruine. Me voici blessé par une épée de bois. Mais, à compter d’aujourd’hui, je ne les écouterai plus. »
      À la nuit tombante, le lapin se rendit chez le lion. Quand il le vit arriver, le lion, sous l’emprise de la colère, était comme une boule de feu. Sans montrer de crainte, le lapin s’approcha de lui, l’air amer et contrarié. Car des manières timides vous font soupçonner de culpabilité. Le lion lui dit :
      « J’ai déjà renversé les boeufs et les éléphants. Comment se peut-il qu’un lapin ose me narguer ? »
      Le lapin lui dit :
      « Permets-moi de m’expliquer : j’ai eu bien des difficultés pour parvenir jusqu’ici. Je suis parti dès l’aube pour te rejoindre. J’étais même parti avec un ami. Mais, sur le chemin, nous avons été pris en chasse par un autre lion. Nous lui avons dit : « Nous sommes les serviteurs d’un sultan. » Mais lui a rugi : « Qui est ce sultan ? Peut-il y avoir d’autre sultan que moi ? » Nous l’avons supplié longtemps et, finalement, il a gardé mon ami, qui était plus beau et plus gras que moi. Voici que désormais un autre lion s’est mis en travers de nos arrangements. Si tu souhaites que nous tenions nos promesses, il te faut nous dégager la route et détruire cet ennemi, car il n’a aucune crainte de toi.
      – Où est-il ? fit le lion. Vas-y ! Montre-moi le chemin ! »
      Le lapin conduisit le lion vers un puits qu’il avait repéré auparavant. Quand ils arrivèrent aux abords du puits, le lapin resta en arrière. Le lion lui dit :
      « Pourquoi t’arrêtes-tu ? Passe devant !
      – J’ai peur ! dit le lapin. Vois comme mon visage a blêmi !
      – De quoi as-tu peur ? » demanda le lion.
      Le lapin répondit :
      « L’autre lion habite dans ce puits !
      – Avance, dit le lion. Jette juste un coup d’oeil pour vérifier s’il est bien là !
      – Je n’oserai jamais, dit le lapin, si je ne suis pas protégé par tes bras. »
      Le lion serra donc le lapin contre lui et regarda dans le puits. Il vit son reflet et celui du lapin. Prenant ce reflet pour un autre lion et un autre lapin, il laissa le lapin de côté et se jeta dans le puits.

 

      Voici le sort de ceux qui écoutent les paroles de leurs ennemis. Le lion a pris son reflet pour un ennemi et a dégainé contre lui-même l’épée de la mort.

 

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21 avril, 2012

La belle servante (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:29

      Il était une fois un sultan, maître de la foi et du monde. Parti pour chasser, il s’éloigna de son palais et, sur son chemin, croisa une jeune esclave. En un instant, il devint lui-même un esclave. Il acheta cette servante et la ramena à son palais afin de décorer sa chambre de cette beauté. Mais, aussitôt, la servante tomba malade.
      Il en va toujours ainsi ! On trouve la cruche mais il n’y a pas d’eau. Et quand on trouve de l’eau, la cruche est cassée ! Quand on trouve un âne, impossible de trouver une selle. Quand enfin on trouve la selle, l’âne a été dévoré par le loup.
      Le sultan réunit tous ses médecins et leur dit :
      « Je suis triste, elle seule pourra remédier à mon chagrin. Celui d’entre vous qui parviendra à guérir l’âme de mon âme pourra profiter de mes trésors. »
      Les médecins lui répondirent :
      « Nous te promettons de faire le nécessaire. Chacun de nous est comme le messie de ce monde. Nous connaissons la pommade qui convient aux blessures du coeur. »
      En disant cela, les médecins avaient fait fi de la volonté divine. Car oublier de dire « Inch Allah ! » rend l’homme impuissant. Les médecins essayèrent de nombreuses thérapies mais aucune ne fut efficace. Chaque jour, la belle servante dépérissait un peu plus et les larmes du sultan se transformaient en ruisseau.
      Chacun des remèdes essayés donnait le résultat inverse de l’effet escompté. Le sultan, constatant l’impuissance de ses médecins, se rendit à la mosquée. Il se prosterna devant le Mihrab et inonda le sol de ses pleurs. Il rendit grâces à Dieu et lui dit :
      « Tu as toujours subvenu à mes besoins et moi, j’ai commis l’erreur de m’adresser à un autre que toi. Pardonne-moi ! »
      Cette prière sincère fit déborder l’océan des faveurs divines, et le sultan, les yeux pleins de larmes, tomba dans un profond sommeil. Dans son rêve, il vit un vieillard qui lui disait :
      « Ô sultan ! tes voeux sont exaucés ! Demain tu recevras la visite d’un étranger. C’est un homme juste et digne de confiance. C’est également un bon médecin. Il y a une sagesse dans ses remèdes et sa sagesse provient du pouvoir de Dieu. »
      À son réveil, le sultan fut rempli de joie et il s’installa à sa fenêtre pour attendre le moment où son rêve se réaliserait. Il vit bientôt arriver un homme éblouissant comme le soleil dans l’ombre.
      C’était bien le visage dont il avait rêvé. Il accueillit l’étranger comme un vizir et deux océans d’amour se rejoignirent. Le maître de maison et son hôte devinrent amis et le sultan dit :
      « Ma véritable bien-aimée, c’était toi et non pas cette servante. Dans ce bas monde, il faut tenter une entreprise pour qu’une autre se réalise. Je suis ton serviteur ! »
      Ils s’embrassèrent et le sultan dit encore :
      « La beauté de ton visage est une réponse à toute question ! »
      Tout en lui racontant son histoire, il accompagna le vieux sage auprès de la servante malade. Le vieillard observa son teint, lui prit le pouls et décela tous les symptômes de la maladie. Puis, il dit :
      « Les médecins qui t’ont soignée n’ont fait qu’aggraver ton état car ils n’ont pas étudié ton coeur. »
      Il eut tôt fait de découvrir la cause de la maladie mais n’en souffla mot. Les maux du coeur sont aussi évidents que ceux de la vésicule. Quand le bois brûle, cela se sent. Et notre médecin comprit rapidement que ce n’était pas le corps de la servante qui était affecté mais son coeur.
      Mais, quel que soit le moyen par lequel on tente de décrire l’état d’un amoureux, on se trouve aussi démuni qu’un muet. Oui ! notre langue est fort habile à faire des commentaires mais l’amour sans commentaires est encore plus beau. Dans son ambition de décrire l’amour, la raison se trouve comme un âne, allongé de tout son long dans la boue. Car le témoin du soleil, c’est le soleil lui-même.
      Le vieux sage demanda au sultan de faire sortir tous les occupants du palais, étrangers et amis.
      « Je veux, dit-il, que personne ne puisse écouter aux portes car j’ai des questions à poser à la malade. »
      La servante et le vieillard se retrouvèrent donc seuls dans le palais du sultan. Le vieil homme commença à l’interroger avec beaucoup de douceur :
      « D’où viens-tu ? Tu n’es pas sans savoir que chaque région a des méthodes curatives qui lui sont propres. Y a-t-il dans ton pays des parents qui te restent? Des voisins, des gens que tu aimes ? »
      Et, tout en lui posant des questions sur son passé, il continuait à lui tâter le pouls.
      Si quelqu’un s’est mis une épine dans le pied, il le pose sur son genou et tente de l’ôter par tous les moyens. Si une épine dans le pied cause tant de souffrance, que dire d’une épine dans le coeur ! Si une épine vient se planter sous la queue d’un âne, celui-ci se met à braire en croyant que ses cris vont ôter l’épine alors que ce qu’il lui faut, c’est un homme intelligent qui le soulage.
      Ainsi, notre talentueux médecin prêtait grande attention au pouls de la malade à chacune des questions qu’il lui posait. Il lui demanda quelles étaient les villes où elle avait séjourné en quittant son pays, quelles étaient les personnes avec qui elle vivait et prenait ses repas. Le pouls resta inchangé jusqu’au moment où il mentionna la ville de Samarcande. Il constata une soudaine accélération. Les joues de la malade, qui jusqu’alors étaient fort pâles, se mirent à rosir. La servante lui révéla alors que la cause de ses tourments était un bijoutier de Samarcande qui habitait son quartier lorsqu’elle avait séjourné dans cette ville.
      Le médecin lui dit alors :
      « Ne t’inquiète plus, j’ai compris la raison de ta maladie et j’ai ce qu’il faut pour te guérir. Que ton coeur malade redevienne joyeux ! Mais ne révèle à personne ton secret, pas même au sultan. »
      Puis il alla rejoindre le sultan, lui exposa la situation et lui dit :
      « Il faut que nous fassions venir cette personne, que tu l’invites personnellement. Nul doute qu’il ne soit ravi d’une telle invitation, surtout si tu lui fais parvenir en présent des vêtements décorés d’or et d’argent. »
      Le sultan s’empressa d’envoyer quelques-uns de ses serviteurs en messagers auprès du bijoutier de Samarcande. Lorsqu’ils parvinrent à destination, ils allèrent voir le bijoutier et lui dirent :
      « Ô homme de talent ! Ton nom est célèbre partout ! Et notre sultan désire te confier le poste de bijoutier de son palais. Il t’envoie des vêtements, de l’or et de l’argent. Si tu viens, tu seras son protégé. »
      À la vue des présents qui lui étaient faits, le bijoutier, sans l’ombre d’une hésitation, prit le chemin du palais, le coeur rempli de joie. Il quitta son pays, abandonnant ses enfants et sa famille, rêvant de richesses. Mais l’ange de la mort lui disait à l’oreille :
      « Va ! Peut-être crois-tu pouvoir emporter ce dont tu rêves dans l’au-delà ! »
      À son arrivée, le bijoutier fut introduit auprès du sultan. Celui-ci lui fit beaucoup d’honneur et lui confia la garde de tous ses trésors. Le vieux médecin demanda alors au sultan d’unir le bijoutier à la belle servante afin que le feu de sa nostalgie s’éteigne par le jus de l’union.
      Durant six mois, le bijoutier et la belle servante vécurent dans le plaisir et dans la joie. La malade guérissait et embellissait chaque jour.
      Un jour, le médecin prépara une décoction pour que le bijoutier devienne malade. Et, sous l’effet de sa maladie, ce dernier perdit toute sa beauté. Ses joues se ternirent et le coeur de la belle servante se refroidit à son égard. Son amour pour lui s’amenuisa ainsi jusqu’à disparaître complètement.
      Quand l’amour tient aux couleurs ou aux parfums, ce n’est pas de l’amour, c’est une honte. Ses plus belles plumes, pour le paon, sont des ennemies. Le renard qui va librement perd la vie à cause de sa queue. L’éléphant perd la sienne pour un peu d’ivoire.
      Le bijoutier disait :
      « Un chasseur a fait couler mon sang, comme si j’étais une gazelle et qu’il voulait prendre mon musc. Que celui qui a fait cela ne croie pas que je resterai sans me venger. »
      Il rendit l’âme et la servante fut délivrée des tourments de l’amour. Mais l’amour de l’éphémère n’est pas l’amour.

 

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9 avril, 2011

Namouss le moucheron, et l’éléphant (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:57

 

Il était une fois un moucheron. Il s’appelait Namouss mais on le connaissait sous le nom de Namouss le Perspicace, tant il était fin et sensible. Un jour notre moucheron décida, pour de bonnes et suffisantes raisons, et après mûre réflexion, de déménager. Il choisit pour nouveau domicile un lieu qui lui convenait parfaitement : l’oreille d’un éléphant. Il ne lui restait plus qu’à y transporter ses affaires : c’est ce qu’il fit sans tarder.
     Namouss était maintenant installé dans sa vaste et agréable demeure. Les jours succédèrent aux jours. Il éleva plusieurs générations de moucheronnets qu’il envoya affronter le monde. Il connut des moments difficiles, des moments heureux, éprouva joie et chagrin, inquiétude et quiétude, toute la gamme des sentiments qui est le lot du moucheron où qu’il se trouve.
     L’oreille de l’éléphant était son chez-soi, et, comme tous les vivants toujours et partout, il sentait (et ce sentiment persista jusqu’à devenir permanent) qu’il existait un rapport étroit entre sa vie, son histoire, son être même et le lieu où il avait choisi de résider. Il y faisait si agréablement chaud ; l’oreille était si accueillante, si vaste, elle avait été le théâtre de tant d’expériences !
     Naturellement, Namouss n’avait pas emménagé sans les cérémonies d’usage. Il avait scrupuleusement respecté les formes consacrées. C’est ainsi qu’avant d’entrer dans sa nouvelle demeure, il avait proclamé, du haut de sa petite voix aiguë, sa décision : « Ô Eléphant ! Sache que moi, et nul autre, Namouss le Moucheron, connu sous le nom de Namouss le Perspicace, j’ai l’intention d’élire domicile en ce lieu. Puisqu’il s’agit de ton oreille, je t’avertis, comme le veut la coutume, de mon irrévocable décision. »
     L’éléphant n’avait pas soulevé d’objection.

 

     Ce que Namouss ne savait pas, c’est que l’éléphant n’avait rien entendu. Pas plus, d’ailleurs, qu’il n’avait perçu l’arrivée, la présence ou l’absence du moucheron et de ses progénitures. Pour ne pas trop nous étendre là-dessus, disons qu’il ignorait absolument que des moucherons se trouvaient là.

 

     Et quand Namouss le Perspicace décida qu’il était temps de partir, pour des raisons qu’il jugeait importantes et irréfutables, il se dit qu’il devrait une fois encore procéder selon la coutume établie et sacro-sainte. Il se prépara pour la cérémonie au cours de laquelle il déclarerait solennellement son intention de quitter l’accueillante oreille.
     Quand sa décision fut prise irrévocablement et qu’il eut suffisamment préparé son discours, il cria de nouveau dans l’oreille de son hôte. Il cria une fois, il n’y eut pas de réponse. Il cria une deuxième fois, l’éléphant resta silencieux. La troisième fois, poussant sa voix très haut pour être sûr de se faire entendre, il hurla : « O Eléphant ! Sache que moi, Namouss le Moucheron perspicace, j’ai l’intention de quitter mon foyer, ma demeure, de m’en aller d’ici, de cette oreille qui est tienne, où il y a si longtemps que je vis, et ce pour une importante et suffisante raison que je suis prêt à t’expliquer… »

 

Cette fois, le pachyderme perçut le son de la voix de Namouss. Il pesait les mots du moucheron, lorsque ce dernier interrompit sa réflexion :
     « Qu’as-tu à dire en réponse à cette information ? Que penses-tu de mon départ ? »
     L’éléphant leva sa grosse tête et poussa quelques barrissements. Et ces barrissements signifiaient :
     « Va en paix : à dire vrai, ton départ a aussi peu d’intérêt et d’importance pour moi que ton arrivée. »

 

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12 octobre, 2008

Chair interdite (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 21:24

 

      Il était en Inde un homme très savant. Un jour, il vit arriver un groupe de voyageurs. Voyant qu’ils étaient affamés, il leur dit :
      « Nul doute que vous ayez l’intention de chasser pour vous nourrir. Mais faites attention, nobles gens ! Ne chassez point le petit de l’éléphant ! Certes, il est facile à prendre et sa chair est abondante. Mais n’oubliez pas sa mère qui le surveille, car ses cris de lamentation s’entendront de loin. Gardez ce conseil comme une boucle d’oreille si vous voulez éviter les catastrophes ! »
      Sur ces mots, il s’en fut. Les voyageurs, fatigués de leur longue route, ne tardèrent pas à rencontrer un éléphanteau bien gras et, oubliant les conseils qu’on leur avait donnés, ils se jetèrent sur lui comme des loups. Il s’en trouva un seul parmi eux pour suivre le conseil du savant et ne pas toucher à la chair de l’éléphanteau. Les autres, repus de viande, ne tardèrent pas à s’endormir.
      Soudain, un éléphant en colère se rua vers eux. Il se dirigea tout d’abord vers le seul qui ne dormait pas. Il huma sa bouche mais n’y trouva aucune odeur accusatrice. Par contre, ayant constaté que tous ceux qui dormaient avaient l’odeur de son petit dans leur haleine, il les écrasa sous ses pattes.

 

     Ô toi qui te nourris du fruit de la prévarication ! Tu es en train de manger l’éléphanteau ! N’oublie pas que sa mère viendra le venger. Car l’ambition, la rancune et le désir ont une odeur aussi forte que celle de l’oignon. Il te sera impossible de cacher que tu as abusé du bien d’autrui.

 

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