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30 décembre, 2014

Le Bol en Bois (Conte touareg)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

Un touareg fragile s’en alla un jour habiter avec son fils, sa belle-fille, et son petit-fils de quatre ans dans un campement de l’Adrar des Iforas. Les mains du vieil homme tremblaient, sa vue était embrouillée et sa démarche chancelante. Il avait travaillé toute sa vie avec ses troupeaux de chameaux. La famille, comme chaque jour, était assise ensemble pour les repas. Mais la main tremblante de grand-père et sa mauvaise vue rendait les repas peu agréables. Les pois chiches et les grains de couscous roulaient par terre, et lorsqu’il prenait son quart, le lait de chèvre frais se renversait sur la natte. Cela agaçait beaucoup son fils et sa femme.  » On doit faire quelque chose avec le vieux père  » dit le fils.  » Nous en avons assez du lait renversé, des bruits lorsqu’il mange et de ramasser la nourriture sur la natte de la tente « . Alors, le fils et sa femme montèrent une petite table basse dans le coin de la tente.  » C’est là que grand-père ira manger pendant que le reste de la famille sera ensemble pour les repas. De plus, puisque que grand-père a cassé quelques assiettes en terre que nous avions acheté à Tamanrasset, dorénavant il mangera dans un bol en bois « . Lorsque la famille regardait dans le coin, quelques fois ils pouvaient voir une larme sur les joues du grand-père qui était assis tout seul devant son bol en bois. En dépit de cela, les seuls mots que le couple avaient pour grand-père exprimaient la colère et les reproches lorsqu’il renversait sa nourriture par terre. Le jeune de quatre ans regardait tout cela en silence. Un soir avant le souper, le père remarqua son fils qui jouait derrière la tente et il vit des copeaux de bois sur le sol. Il demanda gentiment :  » Qu’est tu en train de fabriquer ?  » Aussi gentiment le fils répondit :  » Ah ! Je fais un bol en bois pour toi et maman pour manger lorsque je serai grand !  » Les parents furent tellement surpris par ces paroles qu’ ils étaient incapable de parler. Et puis, quelques larmes coulèrent sur leurs joues. Ils ne disaient rien mais ils savaient quoi faire. Ce soir là, le fils pris grand-père par la main et l’amena gentiment à la table familiale. Pour le reste de ces jours, il mangea ses repas avec la famille et le fils et sa femme ne se troublaient plus lorsque grand-père renversait son lait ou salissait la natte.

 

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8 novembre, 2013

Les aveugles et l’éléphant (Conte bouddhiste)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:18

Autrefois, le Bouddha séjournait au Jetavana, dans le royaume de Sravasti. A l’heure du repas les moines prirent leurs bols et se rendirent en ville pour y mendier de la nourriture. Cependant comme il n’était pas encore midi et qu’il était trop tôt pour entrer en ville, ils décidèrent d’aller s’asseoir un moment dans la salle où se réunissaient les brahmanes, ils prirent des sièges et s’assirent.
A ce moment, les brahmanes discutaient entre eux à propos de leurs livres saints et il s’était formé une contestation qu’ils ne parvenaient pas à résoudre.Ils en étaient arrivés à se blâmer et à se haïr les uns les autres, se disant mutuellement :
 » Ce que nous savons est loi ; ce que vous savez, comment serait-ce la loi ? Ce que nous savons est en accord avec la doctrine ; ce que vous savez, comment serait-ce en accord avec la doctrine ? Ce qu’il faut dire après, vous le dites avant. Votre science est vaine et vous n’avez pas la moindre connaissance.  »
C’est ainsi qu’ils se portaient des coups avec l’arme de la langue et, pour une blessure reçue, ils en rendaient trois.
Les moines, entendirent les deux parties s’injurier, n’attestèrent aucune des opinions mais se levèrent de leur siège et partirent mendier leu nourriture en ville.

 

De retour à Jetavana, ils s’assirent auprès de Bouddha et lui racontèrent ce qui s’était passé. Le Bouddha raconta cette histoire :
Il y a fort longtemps, il y avait un roi qui comprenait la Loi bouddhique mais dont les sujets, ministres ou gens du peuple, étaient dans l’ignorance, se référant à des enseignements partiels, ayant foi dans la clarté du ver luisant et mettant en doute la clarté du soleil et de la lune. Le roi, désirant que ces gens cessent de rester dans des mares et aillent naviguer sur le grand océan, décida de leur montrer un exemple de leur aveuglement. Il ordonna donc à ses émissaires de parcourir le royaume pour rassembler ceux qui étaient aveugles de naissance et les amener au palais.
Quand les aveugles furent réunis dans la salle du palais le roi dit :
 » Allez leur montrer des éléphants.  »
Les officiers menèrent les aveugles auprès des éléphants et leur montrèrent en guidant leurs mains. Parmi les aveugles, l’un d’eux saisit la jambe de l’éléphant, un autre saisit la queue, un autre saisit la racine de la queue, un autre toucha le ventre, un autre, le côté, un autre, le dos, un autre prit une oreille, un autre, la tête, un autre, une défense, un autre, la trompe.
Les émissaires ramenèrent ensuite les aveugles vers le roi qui leur demanda :
 » A quoi ressemble un éléphant?  »
Celui qui avait tenu une jambe répondit :
 » O sage roi, un éléphant est comme un tuyau verni.  »
Celui qui avait tenu la queue dit que l’éléphant était comme un balai ; celui qui avait saisit la racine de la queue, qu’il était comme un bâton ; celui qui avait touché le ventre, qu’il était comme un mur ; celui qui avait touché le dos, qu’il était comme une table élevée ; celui qui avait touché l’oreille, qu’il était comme un plateau ; celui qui avait tenu la tête, qu’il était comme un gros boisseau ;celui qui avait tenu une défense, qu’il était comme une corne ; quant à celui qui avait tenu la trompe, il répondit  » O grand roi, un éléphant est comme une corde.  »
Les aveugles se mirent alors à se disputer, chacun affirmant qu’il était dans le vrai et les autres non, disant :
 » O grand roi, l’éléphant est réellement comme je le décris.  »
Le roi rit alors aux éclats et dit :
 » Vous tous, comme ces aveugles vous êtes. Vous vous disputez vainement et prétendez dire vrai ; ayant aperçu un point, vous dites que le reste est faux, et à propos d’un éléphant, vous vous querellez.  »
Le Bouddha dit aux moines :
 » Ainsi sont ces brahmanes. Sans sagesse, et à cause de leur cécité, ils en arrivent à se disputer. Et à cause de leur dispute, ils restent dans l’obscurité et ne font aucun progrès.  »

 

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6 octobre, 2013

La chasse-galerie (Conte québécois)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:01

La chasse-galerie, était une invention du diable, c’était une sorte de canot volant qui permettait à ses occupants de se rendre à l’endroit de leur choix en survolant tous les obstacles possibles. Bien sûr, il fallait vendre son âme au diable pour l’utiliser.

 

Une veille de Jour de l’An, des bûcherons campés dans un chantier du nord  qui se mourraient d’ennuyance, qui pour sa famille, qui pour sa petite amie..
Il faut dire qu’à cette époque, l’on partait pour les chantiers dès l’automne venu bien avant les premiers gels. On montait par les rivières en canots. Et comme c’était le seul moyen de transport on ne revenait qu’au printemps suivant, après la débâcle.
Il n’était donc pas étonnant que nos bûcherons trouvent les soirées longues et ennuyantes. Au temps des Fêtes, c’était souvent intolérable. Les pauvres hommes avaient beau sortir leurs talents de musiciens, de chanteurs, improviser des divertissements, quand arrivait cette période, l’ennuyance était à son comble.

 

Une veille de Jour de l’An donc, le cuisinier du camp, après avoir écouté les doléances des hommes, leur proposa de les amener dans leur village pour danser et faire la fête..
« Nous n’avons qu’à y aller en chasse-galerie », leur dit-il.
Les bûcherons se montrèrent tout d’abord scandalisés.
« C’est interdit ! C’est de la magie noire !  On a pas le droit !..».
Mais le cook se montra convaincant.
« Il y a, bien sûr, des conditions : pas de jurons, pas de boissons, ne porter aucun symbole religieux (médailles, croix, scapulaires..), éviter de toucher les croix des clochers des églises et revenir avant le lever du jour. »
Facile se dirent-ils, on est des hommes après tout, pas des enfants. Pour aller voir sa blonde, embrasser sa femme et ses enfants un soir de Jour de l’An, ils étaient prêts à n’importe quoi.
On s’installe donc dans un canot avec le cuisinier comme guide. On prononce la formule magique :
« Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par dessus les montagnes. »
L’on voyagea à la vitesse de l’éclair, passant au-delà des montagnes, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières.  L’on eut tôt fait de voir apparaître une éclairci, puis les petites lumières de son village. En un rien de temps, les voilà rendus chez le marchand général, où se donnait ce soir-là la veillée du Jour de l’An.

 

La soirée fut trop vite passée, comme de raison. On s’amusa, on dansa, on joua du violon.. Mais se rappelant les conditions de leur voyage et avant que le jour  se lève, ils regagnèrent leur canot en douce, prononcèrent la formule magique et s’envolèrent vers leur camp.
Ils avaient tous été très prudents sauf.. Le cuisinier. Celui-ci avait sans trop se faire prier, avalé un petit verre de caribou, puis encore un, puis un autre. Les hommes durent l’attacher dans le fond du canot car il menaçait de se jeter par-dessus bord: il était saoul. Mais aucun d’eux n’avait déjà navigué en chasse-galerie.
Le canot filait à toute allure en zigzaguant. Arriva donc ce qui devait arriver : le canot frappa de plein fouet une grosse épinette et les hommes dégringolèrent. Heureusement, la neige épaisse adoucit la chute et à part quelques égratignures, ils s’en tirèrent tous à bon compte. Ils n’étaient pas très loin du camp, ils ont donc pu faire le reste du trajet à pied. Mais c’était l’hiver, c’est donc en piteux état qu’ils sont finalement arrivés au camp. Ils jurèrent tous qu’on ne les y reprendrait plus.  Ce fut probablement le cas parce qu’il est rare que l’on entende quelqu’un raconter qu’il a aperçu un canot volant dans le ciel.

 

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3 octobre, 2013

L’homme blessé par la flèche (Conte bouddhiste)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:16

Autrefois, il y avait un moine qui réfléchissait et méditait sur les quatorze questions difficiles telles que le monde et le moi sont-ils éternels ou non éternels, sont-ils finis ou infinis, le sage existe-t-il ou n’existe-t-il pas après la mort ? etc.
Il ne parvenait pas à pénétrer ces questions et il en éprouvait de l’impatience.
Prenant son habit et son bol à aumônes, il se rendit auprès du Bouddha et lui dit :
 » Si le Bouddha peut m’expliquer ces quatorze questions difficiles et satisfait mon intelligence, je demeurerai son disciple ; s’il ne parvient pas à me les expliquer, je chercherai une autre voie.  »
Le Bouddha répondit à ce fou :
 » Au début, as-tu convenu avec moi que, si je t’expliquais les quatorze questions difficiles, tu serais mon disciple ? »
Le moine répondit que non.
Le Bouddha reprit :
 » Fou que tu es ! Comment peux-tu dire aujourd’hui que, si je ne t’explique pas cela, tu ne seras plus mon disciple ? C’est pour les hommes atteints par la vieillesse, la maladie et la mort que je prêche la Loi afin de les sauver. Ces quatorze questions difficiles sont des sujets de dispute ; elles ne profitent pas à la Loi et ne sont que vaines discussions. Pourquoi me poser ces questions ? Si je te répondais, tu ne comprendrais pas ; arrivé à l’heure de la mort, tu n’aurais rien saisi et tu n’aurais pas pu te libérer de la naissance, de la vieillesse, de la maladie, et de la mort.
 » Un homme a été frappé d’une flèche empoisonnée ; ses parents et son entourage ont appelé un médecin pour extraire la flèche et appliquer un remède. Et le blessé de dire au médecin :
 » Je ne permets pas que tu extraie la flèche avant que je sache quel est ton clan, ton nom, ta famille, ton village, tes père et mère et ton âge ; je veux savoir de quelle montagne provient la flèche, quelle est la nature de son bois et de ses plumes, qui a fabriqué la pointe de la flèche, et quel en est le fer ; ensuite je veux savoir si l’arc est en bois de montagne ou en corne d’animal ; enfin je veux savoir d’où provient le remède et quel est son nom. Après que j’aurai appris toutes ces choses, je te permettrai d’extraire la flèche et d’appliquer le remède. «  »
Le Bouddha demanda au moine :
 » Cet homme pourra-t-il connaître toutes ces choses et, après seulement, laisser enlever la flèche ?  »
Le moine répondit :
 » L’homme ne parviendra pas à savoir cela, car s’il attendait de tout savoir, il serait mort avant l’opération.  »
Le Bouddha reprit :
 » Tu es comme lui : la flèche des vues fausses, enduite du poison du désir et de la convoitise, a percé ton esprit ; je veux t’arracher cette flèche, à toi qui est mon disciple ; mais toi, tu refuses que je te l’enlève et tu veux chercher à savoir si le monde est éternel ou non éternel, fini ou non fini, etc. Tu ne trouveras pas ce que tu cherches, mais tu perdras la vie de sagesse ; tu mourras comme un animal et tu seras précipité dans les ténèbres.  »

 

Le moine, peu à peu, comprit à fond les paroles du Bouddha et il obtint la Voie.

 

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26 septembre, 2013

De l’usage des paraboles (Conte taoïste)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:20

Le vénérable conseiller Houi avait l’oreille de l’empereur. Un courtisan jaloux de son influence dit un jour au monarque :

 

Votre Grandeur, comme il est fastidieux d’avoir à supporter pendant les conseils des ministres les digressions interminables de ce vieux radoteur.
Avez-vous remarqué qu’il a pris la fâcheuse habitude d’illustrer ses propos par toutes sortes de contes, d’anecdotes et de légendes ?
Demandez-lui, s’il vous plaît, de ne plus utiliser tous ces apologues qui nous embrouillent l’esprit et nous font perdre un temps précieux.

 

À l’ouverture de la séance suivante du conseil, l’empereur demanda solennellement au vieillard d’exprimer à l’avenir sa pensée sans détour et de ne surtout plus distraire l’assemblée avec des fables !

 

Houi inclina son crâne chenu, redressa son visage aussi impénétrable qu’un masque d’opéra et dit :
Sire, permettez-moi de vous poser une question. Si je parle à quelqu’un d’une arbalète et si mon interlocuteur ne sait pas du tout de quoi il s’agit, et si je réponds qu’une arbalète ressemble à une arbalète, comprendra-t-il ce que c’est ?
Certainement pas, répondit le monarque en balayant du regard les poutres du plafond.

 

Bien, reprit le vieux conseiller, mais si je lui dis qu’une arbalète ressemble à un petit arc, que le fût est en métal, la corde en fibres de bambou, et par conséquent qu’elle est plus puissante; si je lui dis en outre que l’arbalète lance des projectiles  plus petits et plus solides que des flèches, guidés par un manche en bois, et qu’elle est donc plus précise qu’un arc, mon interlocuteur  comprendra-t-il de quoi il s’agit ?
Évidemment ! s’exclama l’empereur, en  agitant ses manches de brocart.
Ainsi, continua le patriarche, il me faut trouver une image que mon interlocuteur connaisse pour lui expliquer ce qu’il ne comprend pas.

 

Et c’est le propre des paraboles de rendre accessible une idée subtile. Êtes-vous donc toujours d’avis, Majesté, que je renonce à exprimer ma pensée à l’aide de quelques petits contes imagés fort instructifs ?
Bien sûr que non, lâcha le souverain en jetant un œil amusé en direction du courtisan jaloux qui louchait obstinément sur ses escarpins de feutre.

 

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22 avril, 2013

Sigute, Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (légende lithuanienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:09

Il était une fois un frère et une sœur, Jonelis, jeune homme aussi sensé qu’intrépide, et Sigute, fillette dont le charmant minois reflétait toutes les grâces de l’esprit et du cœur. Ils vivaient chez leur belle-mère, une vieille femme soupçonneuse et criarde, et supportaient avec résignation ses innombrables lubies, sans le moins du monde se douter qu’elle entretenait un secret commerce avec Belzébuth et ses suppôts. Cette aimable matrone était mère d’une souillon qui lui ressemblait à la fois au physique et au moral, et qui, attifée dès son lever de ses plus malpropres atours, demeurait jusqu’au soir accroupie devant la porte de la maison, à bayer aux corneilles et à faire la nique aux passants.

 

La sorcière détestait de tout son cœur Jonelis et Sigute, cette dernière surtout ; pourtant, elle en usa avec quelque modération à son endroit aussi longtemps que son frère demeura auprès d’elle dans la maison. Mais, du jour où il lui fallut suivre le Grand-Duc Souverain à la guerre, l’affreuse marâtre donna libre cours à l’aversion que lui inspirait sa belle-fille. Il n’était humiliation ni travail rebutant qu’elle ne lui imposât pour le malin plaisir de la tourmenter. L’hiver, elle l’employait à la cuisine et la faisait coucher par les plus grands froids sous les combles. L’été, elle l’envoyait dès l’aube à la lisière du bois avec le bétail et l’enfermait pour la nuit à l’étable, après l’avoir réconfortée d’un brouet clair accompagné, les dimanches et fêtes, de quelques rogatons.

 

Parmi les habitants de la ferme se trouvaient une vache et une chienne, l’une et l’autre d’un noir de corbeau. Comme tous les animaux du très vieux temps, ces honnêtes quadrupèdes entendaient le langage des hommes et ornaient souvent leurs discours de sentences et de figures dont la grâce naturelle et la sagesse pleine de modestie apparaîtraient inimitables aux meilleurs esprits de nos temps. La sympathie de ces humbles créatures entretenait la résignation dans le cœur de Sigute et l’inclinait à rechercher un soulagement à ses maux dans les spectacles divertissants ou instructifs que la bienveillante nature oppose à la folie et à la méchanceté des hommes. Malheureusement, les instants consacrés par nos trois amies à ce touchant commerce apparaissaient à la sorcière comme une atteinte intolérable à ses intérêts et à ses droits. La surveillance de plus en plus étroite qu’elle exerça sur ses pupilles et les châtiments cruels qu’elle leur infligeait à la moindre infraction eurent tôt fait de les déterminer à délaisser leurs innocents entretiens. La vache, séparée des autres habitants de la ferme, rumina mille projets irréalisables de vengeance ; la chienne s’abandonna à une sombre mélancolie ; quant à Sigute, elle rechercha la consolation et l’oubli dans un redoublement de zèle et de patience qui ne lui valut de la part de l’insupportable commère qu’un surcroît de criailleries et de mauvais traitements.

 

Cet état de choses se prolongea jusqu’au jour où, son humeur s’envenimant au point de lui faire passer toutes les bornes, la belle-mère dénaturée donna tête baissée dans le panneau préparé par ses propres mains. Un matin, comme Sigute sortait de la ferme avec le troupeau, elle reçut l’ordre de quitter ses vêtements, y compris la chemise. La pauvrette obéit en rougissant et en baissant les yeux. La magicienne lui tendit alors une poignée d’étoupe en marmottant ces versiculets diaboliques :

 

            Fille bonne à rouer, à rouer,
            Au rouet, au rouet, au rouet
            Enroué, enroué, enroué
            Tout drouet, tout drouet, tout drouet.
            Tissons, plissons, lissons
            Chemise, la v’là mise
            Au nez des polissons.

 

Le travail devait être terminé à la nuit tombante. Mais comment, avec une mauvaise poignée d’étoupe, et en si peu de temps, confectionner une chemise élégante et suffisamment longue et large pour dérober aux regards des mauvais sujets les appas d’une grande fille comme Sigute ? La pauvre enfant n’avait plus rien à perdre ; elle courut conter ses nouveaux malheurs à la vache. Celle-ci, tout d’abord, meugla :

 

            Mais, mais, mais, Sigute aimée,
            Ha ! j’en reste bouche bée.
            Ha ! j’en suis éberluée.
            Mais, mais, mais, Sigute aimée..

 

Puis, après un instant de réflexion :

 

            Cette étoupe, sœur aimée,
            Elle n’est pas enflammée.
            Nous pouvons, sans nul danger,
            Essayer de la manger.

 

Grâce à une lente et incisive mastication, le lin finit par se frayer un passage à travers le puissant gosier. La vache aussitôt fut saisie d’une quinte saccadée et sifflante. Sigute lui porta dans le dos un grand coup du plat de la main, et le mufle tiède et parfumé cracha une merveilleuse chemise de brise et de soleil qui s’envola comme une pelote de fil de la Vierge et dont Sigute réussit à s’emparer sur un buisson d’épine après une course éperdue.

 

Quand la fillette rentra à la ferme dans son vêtement enchanté, la belle-mère écarquilla les yeux mais ne souffla mot. Au point du jour, elle réitéra son ordre de la veille ; l’enfant quitta sa chemise et reçut une poignée d’étoupe qu’elle s’empressa de porter à sa ruminante amie. Dans sa hâte, elle ne prit point garde qu’elle était suivie à la dérobée par la fille de la sorcière.

 

La méchante laideron assista à toutes les phases du tissage magique et en rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci se dit dans son mauvais cœur : « Si les bêtes elles-mêmes prennent le parti de Sigute, c’est qu’elles estiment sans doute ses pouvoirs supérieurs aux nôtres. Il faut donc absolument que sainte Nitouche disparaisse sans retard de ce monde. »

 

À la tombée de la nuit, la mère et la fille s’armèrent de pelles et creusèrent jusqu’à l’aube un grand trou devant le seuil de la maison. Quand Sigute sortit avec ses bestiaux, la sorcière, loin de la gronder, comme à l’ordinaire, lui souhaita le bonjour et lui fit mille compliments. Un feu d’enfer sifflait dans le four. Les deux diablesses emplirent de braise la fosse, la recouvrirent ensuite de ramilles et de paille et dissimulèrent le tout sous une couche légère de gravier. Au crépuscule, quand Sigute rentra du pâturage, son ennemie, pour la première fois depuis le départ de Jonelis, l’invita à partager son souper et à passer la nuit dans la maison :

 

            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.

 

La souillon chantonna de son côté :

 

            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.

 

Sigute fit un pas en avant.. Mais la chienne, qui avait tout vu et entendu, se jeta sur elle en aboyant et grognant :

 

            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Plein de feu le tombeau,
            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Gare, gare au bobo
            Caché là sous le sable.
            Dare dare à l’étable !

 

La sorcière hurla : « As-tu fini de faire peur aux poules, vilaine bête ! » Mais Sigute, troublée par les avertissements obscurs de son amie, déclina l’honneur et eut, pour cette fois, la vie sauve.

 

Le lendemain, mêmes caresses et même invitation. Sigute fit deux pas vers la porte, mais Noiraude, enfermée dans le chenil, se prit à hurler de plus belle.
La vieille se jeta sur elle et lui arracha une patte de devant. Même scène le troisième, quatrième et cinquième jour. Noiraude n’était plus qu’un tronc surmonté d’une tête. Le sixième jour, la diablesse lui arracha la langue. Il n’y avait plus personne pour avertir Sigute : elle fit le septième pas vers le seuil et tomba dans la fosse. La marâtre recueillit ses cendres et en fit un tas au pied du poteau à l’entrée de la ferme.

 

À l’aube du huitième jour, le bétail quitta l’étable sous la conduite de Souillon. La vache noire, libre désormais, marchait fièrement à la tête du troupeau.
En passant près du poteau, elle reconnut à leur odeur les restes de son amie. Elle en approcha son museau et souffla de toutes ses forces : un canard aux couleurs éblouissantes s’envola aussitôt des cendres vers le ciel.

 

La guerre tirait à sa fin. Un beau matin, Jonelis reprend le chemin de la ferme sur un beau palefroi dont lui a fait présent le Grand-Duc. Comme il traverse la forêt, il entend tout à coup la voix de sa sœur. Il regarde à droite, à gauche, se retourne.. Personne. La voix chante :

 

            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière
            Sous le seuil de sa maison
            Creuse un trou noir et profond.
            Pour en faire une fournaise
            Elle y jette paille et braise
            Qui, bien à l’abri du vent,
            Vont couver traîtreusement.
            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.
            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Vers le seuil de la chaumière
            Je ne fais, ma foi, qu’un bond,
            Et je chois dans le charbon.
            Écoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière,
            Dans un pan de son manteau,
            Porte ma cendre au poteau.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Hébé, la vache laitière,
            Sur le tas souffle son nard..
            – Vole, vole, beau canard.

 

Les derniers mots de la complainte semblaient sortir de terre : Jonelis baissa la tête et aperçut à ses pieds le canardeau enchanté. Il le prit dans ses mains, l’embrassa longuement et le pria de lui faire un récit plus détaillé de ses malheurs.

 

Ayant donné libre cours à ses soupirs et à ses larmes, le jeune homme s’assit au pied d’un sapin et, tout en caressant l’oiseau, médita quelque temps sur la conduite à tenir. La forêt, plongée dans son grand sommeil d’après-midi d’automne, exhalait une agréable odeur, ensemble mielleuse et amère, de résine.
Par le jeu d’une association étrange, ce parfum suscita dans l’esprit du guerrier une résolution des plus inattendues. Il se leva, alla recueillir sur les troncs environnants une quantité considérable de la gluante matière, puis, s’approchant de son coursier qui folâtrait dans les fougères, il lui en frotta tout le corps depuis le haut du cou jusques à la naissance de la queue.

 

À une faible distance de la ferme, le canard, qui suivait son frère dans les airs, poussa un cri strident. L’instant d’après, Jonelis aperçut la sorcière qui venait à sa rencontre avec une coupe de cristal pleine d’hydromel.
Le soldat mit pied à terre. Son cheval, effarouché par l’aspect de la vieille qu’il ne connaissait point, se prit à souffler, hennir, hérisser sa crinière, jouer des oreilles, piaffer et ruer comme un beau diable. La marâtre, qui trouvait ces plaisanteries un tantet déplacées, pria son beau-fils d’attacher la bête à un arbre au bord du chemin. « Mais n’ayez donc pas peur, petite mère, Mirliflore est un bon drille qui ne vous fera aucun mal ; faites-lui la risette et lui donnez une bonne tape sur l’épaule, cela le calmera incontinent. » La vieille caresse l’odoriférant démon, sa main droite happe à la résine, elle ne peut plus la détacher du cou de l’animal. – « Mettez-y l’autre main, et tirez la dextre, comme ça, elle se décollera. » La mégère obéit : la senestre est engluée à son tour. – « Appuyez le pied droit et tirez. » Le pied reste pris dans la poix. – « Essayez avec le pied gauche. » Les deux jambes sont immobilisées. – « Un bon coup de tête dans le ventre, et vous êtes libre. » Mirliflore, changé en centaure d’un nouveau genre, rit de toutes ses dents.
Sigute, qui vient de reprendre sa forme humaine, implore la grâce de la vieille. Jonelis lui impose silence et, se tournant vers son fidèle coursier :

 

« Noble compagnon d’armes, généreux Mirliflore à l’œil de feu, à la crinière flottante, à l’humeur fière et enjouée ! Partez, partez au galop, au grand galop, comme si vous aviez tous les diables de l’enfer à vos trousses. Et gardez-vous de rentrer à l’écurie avant que Madame ne soit réduite en bouillie pour les chats. »

 

L’honnête cheval s’envola comme un trait et la cervelle de la sorcière, berceau de tant de mauvaises pensées et d’abominables actions, se répandit dans la campagne. De nos jours encore, quand l’hiver souffle sur nos contrées une froidure sœur de celle qui régnait dans l’esprit et le cœur de la vieille, les parents montrent aux enfants la neige et la glace miroitantes, et leur disent : « Voyez, ceci, c’est de la cervelle de sorcière. »

 

Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (1877-1939), poète et philosophe français d’origine lithuanienne.
Contes lithuaniens de ma Mère l’Oye,
Éditions André Silvaire, 1963.

 

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14 décembre, 2012

Pauvre à plus pauvre, François COPPÉE (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 3:43

En ce temps-là, Jésus, seul avec Pierre, errait
Sur la rive du lac, près de Génésareth,
À l’heure où le brûlant soleil de midi plane,
Quand ils virent, devant une pauvre cabane,
La veuve d’un pêcheur, en longs voiles de deuil,
Qui s’était tristement assise sur le seuil,
Retenant dans ses yeux la larme qui les mouille,
Pour bercer son enfant et filer sa quenouille.

 

Non loin d’elle, cachés par des figuiers touffus,
Le Maître et son ami voyaient, sans être vus.

 

Soudain, un de ces vieux dont le tombeau s’apprête,
Un mendiant, portant un vase sur sa tête,
Vint à passer et dit à celle qui filait :
« Femme, je dois porter ce vase plein de lait
Chez un homme logé dans le prochain village,
Mais tu le vois, je suis faible et brisé par l’âge.
Les maisons sont encore à plus de mille pas,
Et je sens bien que, seul je n’accomplirai pas
Ce travail, que l’on doit me payer une obole. »

 

La femme se leva sans dire une parole,
Laissa, sans hésiter, sa quenouille de lin,
Et le berceau d’osier où pleurait l’orphelin,
Prit le vase, et s’en fut avec le misérable

 

Et Pierre dit : « Il faut se montrer secourable,
Maître ! mais cette femme a bien peu de raison
D’abandonner ainsi son fils et sa maison,
Pour le premier venu qui s’en va sur la route,
À ce vieux mendiant ; non loin d’ici sans doute,
Quelque passant eût pris son vase et l’eût porté. »

 

Mais Jésus répondit à Pierre : « En vérité,
Quand un pauvre a pitié d’un plus pauvre, mon Père,
Veille sur sa demeure et veut qu’elle prospère ;
Cette femme a bien fait de partir sans surseoir. »

 

Quand il eut dit ces mots, le Seigneur vint s’asseoir
Sur le vieux banc de bois, devant la pauvre hutte,
De ses divines mains, pendant une minute,
Il fila la quenouille et berça le petit ;
Puis se levant, il fit signe à Pierre, et partit.

 

Et, quand elle revint à son logis, la veuve,
À qui de sa bonté Dieu donnait cette preuve,
Trouva, sans deviner jamais par quel ami
Sa quenouille filée et son fils endormi.

 

François COPPÉE (1842-1908).

 

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9 novembre, 2012

Philémon et Baucis, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 15:25

A Mgr le Duc de Vendôme

 

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces deux divinités n’accordent à nos voux
Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorants c’est l’éternel asile ;
Véritables Vautours, que le fils de Japet
Représente, enchaîné sur son triste sommet.
L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste :
Le Sage y vit en paix, et méprise le reste ;
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des Rois;
Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne
Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple :
Tous deux virent changer leur cabane en un temple.
Hyménée et l’Amour, par des désirs constants,
Avaient uni leurs cours dès leur plus doux printemps.
Ni le temps ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;
Clothon prenait plaisir à filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assistés,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés.
Eux seuls ils composaient toute leur république :
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient !
Tout vieillit : sur leur front les rides s’étendaient ;
L’amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d’amour sut encor se produire.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d’abolir cette engeance.
Il part avec son fils, le Dieu de l’Eloquence ;
Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux :
Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.
Prêts enfin à quitter un séjour si profane,
Ils virent à l’écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure frappe : on ouvre ; aussitôt Philémon
Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage :
Vous me semblez tous deux fatigués du voyage,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L’aide des Dieux a fait que nous le conservons ;
Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile :
Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile
Que quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis qu’on l’a fait d’or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point : faites tiédir cette onde ;
Encor que le pouvoir au désir ne réponde,
Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus.
Quelques restes de feu sous la cendre épandus
D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent :
Des branches de bois sec aussitôt s’enflammèrent.
L’onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs.
Philémon les pria d’excuser ces longueurs ;
Et, pour tromper l’ennui d’une attente importune,
Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois,
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prépare.
La table où l’on servit le champêtre repas
Fut d’ais  non façonnés à l’aide du compas :
Encore assure-t-on, si l’histoire en est crue,
Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d’un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tous mets,
D’un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.

 

Les divins voyageurs, altérés de leur course,
Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.
Plus le vase versait, moins il s’allait vidant :
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;
A ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils
Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis.
Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute :
Quels humains auraient cru recevoir un tel hôte ?
Ces mets, nous l’avouons, sont peu délicieux :
Mais, quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ?
C’est le coeur qui fait tout : que la terre et que l’onde
Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde ;
Ils lui préféreront les seuls présents du coeur. »
Baucis sort à ces mots pour réparer l’erreur.
Dans le verger courait une perdrix privée,
Et par de tendres soins dès l’enfance élevée ;
Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain :
La volatile échappe à sa tremblante main ;
Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile.
Ce recours à l’oiseau ne fut pas inutile :
Jupiter intercède. Et déjà les vallons
Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.
De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes :
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
O gens durs ! vous n’ouvrez vos logis ni vos cours !
Il dit : et les autans troublent déjà la plaine.
Nos deux époux suivaient, ne marchant qu’avec peine ;
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans :
Moitié secours des Dieux, moitié peur, se hâtants,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent ;
A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des Ministres du Dieu les escadrons flottants
Entraînèrent, sans choix, animaux, habitants,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;
Sans vestige du bourg, tout disparut sur l’heure.
Les vieillards déploraient ces sévères destins.
Les animaux périr ! car encor les humains,
Tous avaient dû tomber sous les célestes armes.
Baucis en répandit en secret quelques larmes.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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2 octobre, 2012

La fée dans le micro, SAMIVEL

Classé dans : — unpeudetao @ 13:40

Une Fée qui musait un soir le nez en l’air
sur les collines de l’éther,
s’entortilla si bien dans le lacis des ondes
qu’enroulait tout autour du monde
un puissant Poste de Radio,
que perdant sa baguette avec son équilibre
elle tomba en chute libre
au sein rembourré du studio
avec un bleuâtre vacarme
et coupa le sifflet net au Chanteur de charme !
Le Directeur du Poste accourant aussitôt
dut admettre à regret la Belle, et le prodige..
Lors la jeune égarée lissant d’un doigt coquet
ses cheveux embrouillés au cours de la voltige,
lui dit fort simplement : « Messire, s’il vous plaît,
où suis-je ?
– Mademoiselle, j’ai l’honneur
de vous accueillir chez les hommes.
– Les Hommes ! Merlin, quelle horreur !
Ô pardon !.. mais je ne sais comme
telle chose a pu m’advenir..
J’ai gardé mauvais souvenir
de mon séjour sur votre terre.
Les Hommes nous chassaient de nos bois, de nos pierres..
tant que Merlin se mit à la fin en courroux
et nous fit déménager tous.
– À vrai dire, à Polytechnique,
on ne m’avait point dit ces détails curieux..
– Je ne sais ce que peut être la chose en ique,
mais je l’ai bien vu de mes yeux !
Et d’ailleurs votre race eut tout loisir, je pense,
de regretter notre départ,
puisque avec lui Merlin emporta le Grand Art
et les secrets de Quintessence.
Jadis, à volonté, les hommes s’envolaient..
Bon.. Qu’avez-vous donc à sourire ?
Ce que je vous raconte est absolument vrai !
– Hé bien, puisqu’il faut tout vous dire,
Mademoiselle, apprenez donc que les humains
se sont très bien passé des secrets de Merlin.
Ils volaient, dites-vous ? Possible. Mais ils volent
à présent. Et je crois cent fois plus vite et mieux !
– Vous me contez des fariboles ! ?
– Pas du tout ! C’est très sérieux !
Et même
j’ajouterai qu’ils ont résolu des problèmes
si subtils et si ténébreux,
qu’aujourd’hui les exploits de l’Enchanteur nous semblent
je m’en excuse.. un peu.. vieux jeu !
– Par exemple !
Les exploits de Merlin.. ses travaux merveilleux
vous paraissent un peu vieux jeu !
C’est d’une belle impertinence !…
.. Sans doute, comme Lui, supprimant les Distances
vous parlez à Paris quand vous êtes à Rome ?
– Mais oui, Mademoiselle ! Et par le Téléphone !
– Votre Double s’en va errer ici ou là ?
– C’est un vieux truc ! Nous l’appelons le Cinéma !
– .. Le Langage des astres à vos coeurs se dévoile ?
– Nous écoutons chanter, s’il nous plaît, les étoiles !
– .. Vous tirez d’une Fève un Carrosse complet ?
– De la Fève un Rubis, de l’Étoffe ou du Lait !
– .. En vérité, Monsieur, faut-il ici vous croire ! ?
Ciel ! l’antique Trésor des Fées et des Lutins
aurait-il donc passé maintenant dans vos mains..
et les Clefs de la Grande Armoire ! ?
.. Mais alors ! Que deviendrons-nous ! ?
Va-t-il falloir encor aller je ne sais où
pour nous mettre à l’abri de vos pieds détestables ?
Ah si la chose est vraie, j’en suis sûre, le Diable
y est pour plus des quatre quarts !
Mais j’y songe.. Merlin.. Non ! Rien n’est perdu car
il me revient soudain qu’Il porte sur Lui-même,
à son cou suspendue, toujours une clef d’or
verrouillant le coffret suprême,
et sans lequel tout le Trésor,
apprenez-le, Messieurs les Hommes,
vaut si peu qu’autant dire rien !
Et fait plus de mal que de bien !

 

Vous avez dérobé la Baguette et les Fioles ;
pratiquez le Grand Art et les Enchantements ;
conversez à distance ou volez couramment..
Mais vous ignorez tous que les Élémentaires
libérés par vos mains sauront vous asservir,
car Merlin jusqu’ici connaît seul la manière
bénéfique de s’en servir. »

 

SAMIVEL, pseudonyme de Paul Gayet Tancrède (1907-1992).

 

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4 décembre, 2011

Conte arabe, Jean GRANGE

Classé dans : — unpeudetao @ 14:21

Le calife Ahmed-ben-Djerid étant tombé dans une maladie de langueur qui lui permettait à peine de quitter ses appartements, un peu pour le distraire, et beaucoup pour remplir leurs bourses, ses ministres l’engagèrent à exiger de tous les juifs établis dans ses États, un cadeau digne du successeur du Prophète.
Ils connaissaient la générosité d’Ahmed, et comptaient bien avoir leur part du gâteau.

 

Comme il y avait près d’un million de juifs dans les États du calife, il ne fallait pas songer à les faire venir tous à Bagdad déposer leur offrande. Il fut donc décidé que chaque centre de population important nommerait un délégué chargé de porter au pied du trône les présents de ses coreligionnaires.

 

On ne pouvait introduire dans les appartements royaux que les objets d’une grande valeur sous un petit volume, tels que les perles, les rubis, les diamants, l’or, les parfums, les essences. Quant aux cadeaux encombrants, comme les éléphants, les autruches, les chevaux, les chameaux, les bœufs, les moutons, le froment, les épices, les étoffes, les tapis, les meubles, etc., ils devaient être étiquetés et rangés en bon ordre dans les cours, les salles, les greniers, les écuries composant les vastes dépendances du palais.

 

Inutile de dire, tant cela va de soi, que le cadeau devait être proportionné d’une part à la dignité de celui qui voulait bien l’accepter, et de l’autre à la fortune de celui qui le faisait. On se serait exposé à la prison, à la bastonnade et même au pal, si on avait traité l’ombre de Dieu sur la terre comme un pacha à trois queues, ou même un grand vizir.

 

Alors vivait à Smyrne un rabbin nommé Iakoub, sage entre les sages. Les livres hébreux, aussi bien que les livres des gentils, n’avaient pas de secrets pour lui. Comme Salomon, il pouvait discourir de tout depuis le moucheron jusqu’à l’éléphant, depuis l’hysope jusqu’au cèdre, deviner les énigmes les plus obscures et expliquer les plus difficiles paraboles.

 

Tel était le personnage que les juifs de Smyrne allèrent trouver pour lui demander conseil.

 

Que devaient-ils donner au calife ?

 

Ils hésitaient entre quatre chevaux arabes descendus, leur généalogie en faisait foi, des coursiers qui eurent l’honneur de porter le Prophète, et une émeraude superbe estimée quarante mille livres de monnaie franque.

 

– Mes amis, dit Iakoub, si vous voulez m’en croire, vous garderez vos quatre chevaux et votre émeraude.

 

– Ce serait notre plus cher désir, répondirent les juifs de Smyrne ; mais nous n’avons pas envie d’être emprisonnés, ou bâtonnés, ou empalés.

 

– Je comprends cela ; tranquillisez-vous : je me charge de contenter le calife, sans bourse délier.

 

– Sans bourse délier ! s’écria un jeune homme nommé Ioussef.

 

– Oui, car le cadeau que j’offrirai au nom des juifs de la ville de Smyrne, ne coûtera pas dix livres franques.

 

– Prenez garde, Iakoub ! dit Ioussef. Il ne faut pas jouer avec le lion.

 

– Ni donner un avis à plus sage que soi. Allez tous en paix, et que la colère du calife retombe sur sa seule tête ; car je prends la responsabilité de ce que je vais faire.

 

Au jour fixé pour la réception des cadeaux, les juifs se rendirent aux portes du palais. Ils étaient au nombre de cent cinquante, représentant chacun un centre important de population. Richement vêtus, ils se montraient graves et recueillis, ainsi qu’il sied à des misérables qui vont être admis à contempler l’ombre de Dieu sur la terre. Le calife leur donna audience, assis sur une pile de coussins de soie qui lui servaient de trône. Ses ministres l’entouraient.
Ahmed-ben-Djerid, qui s’ennuyait à mort d’ordinaire, s’amusa beaucoup à regarder ces cinquante juifs avec leur costume ridicule, leurs manières bizarres, et leurs visages suant la peur de la bastonnade ou du pal. Il n’était pas non plus insensible aux présents déposés à ses pieds royaux.

 

Les ministres ne s’amusaient pas : ils observaient, comptaient, comparaient la valeur du don à la fortune du donateur. Le défilé dura deux jours. Vers le milieu du second jour, cent trente délégués n’avaient pas encore eu leur audience. Soit que l’ennui commençât à s’emparer du calife et de ses ministres ; soit que les cadeaux fussent d’un prix inférieur, calife et ministres se montraient nerveux et agacés. Vingt cadeaux successifs furent jugés trop minces et refusés. Avis fut donné à ceux qui les avaient apportés d’avoir à les remplacer immédiatement par des dons plus convenables, s’ils ne voulaient être empalés vifs.

 

La terreur était parmi les juifs. Nul ne s’approchait plus qu’en tremblant de ce trône redoutable. Lorsque le tour de Iakoub fut venu, il se prosterna et dit :

 

– Ombre du Très-Haut, je t’apporte tout ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Tout en parlant il ouvrit une cassette de bois de cèdre, et en retirait un livre imprimé sur vélin. C’était un exemplaire du Coran.

 

Les ministres étaient furieux.

 

Ce rabbin se moquait-il d’eux ? Est-ce que ce livre qui ne valait pas dix livres de monnaie franque était digne du calife, de ses ministres, de l’opulente communauté juive de Smyrne !

 

Cependant le calife paraissait plus étonné que courroucé. Au lieu de faire un léger signe de tête pour accepter ou refuser le cadeau, ainsi qu’il en avait usé jusque-là, il daigna ouvrir la bouche et laisser tomber cette phrase, une des plus longues qu’il ait prononcées pendant tout le cours de son règne

 

– Tu as raison, juif ; le Coran est ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Un an plus tard, le calife s’ennuyant toujours, et ses ministres ayant besoin d’argent, un décret parut obligeant de nouveau les juifs à aller porter leurs hommages et leurs présents aux pieds du calife.

 

Les juifs de Smyrne s’étaient trop bien trouvés de leur mandataire pour ne pas lui renouveler son mandat.

 

Il accepta sans se faire prier.

 

– Vous en serez quitte, leur dit-il, à meilleur marché que l’année dernière. Je compte avec la dépense d’une livre franque satisfaire le calife, et même ses insatiables ministres.

 

Arrivé à Bagdad et admis devant le successeur du Prophète, Iakoub ne se troubla pas plus que l’année précédente.

 

Il y avait pourtant de quoi se troubler. Il était trop sagace pour ne pas remarquer que le calife et ses ministres l’observaient particulièrement, et s’occupaient plus de lui que de tout le reste de la députation.

 

Malheur au délégué des juifs de Smyrne, s’il ne faisait pas cette fois un cadeau d’un prix exceptionnel !

 

Iakoub, après les révérences d’usage, tira d’un petit coffret de bois d’ébène une éponge bien ordinaire qu’il présenta au calife en disant :

 

– Je vous offre un objet bien précieux : cette éponge, qui a recueilli les larmes et les sueurs de plusieurs milliers de Musulmans.

 

Les ministres firent des efforts héroïques pour ne pas éclater en injures, en menaces et même en voies de fait.

 

Évidemment ce misérable juif se moquait d’eux et de leur maître.

 

Moins orgueilleux, moins cupide, plus intelligent que ses ministres, le calife dit après un instant de réflexion :

 

– Qu’on place cette éponge à côté du livre sacré que Iakoub me donna l’année dernière. Les larmes et les sueurs des vrais croyants sont en effet, après les paroles du Prophète, ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Jean GRANGE (XIX siècle).

 

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