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6 octobre, 2013

Le rêve de Tao (Conte chinois)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:48

Dans un petit village de Chine, pas très loin de la ville de Nankin, vivait un jeune homme du nom de Tao. Il était très pauvre mais malgré sa pauvreté, il était de nature généreuse et toujours prêt à aider son prochain. Personne ne s’adressait jamais à lui en vain.

 

Un jour, alors que le soleil brillait déjà très haut dans le ciel, Tao, qui dormait sur une paillasse à l’ombre d’un arbre, fut réveillé assez brutalement par un inconnu. Surpris, il ouvrit les yeux et vit devant lui un homme tout de gris vêtu.
 » Réveille-toi, Tao « , lui dit l’inconnu.  » La reine t’attend !  »
 » La reine ? « , s’étonna Tao.  » Mais je ne connais pas de reine !  »
 » Elle, en revanche, te connaît « , poursuivit l’homme en gris,  » Et elle m’a envoyé te chercher de toute urgence.Viens, suis-moi !  »
 » Mais qui êtes-vous donc ? « , demanda Tao au messager.  » Je ne vous ai jamais vu !  »
L’inconnu haussa les épaules :
 » A quoi cela pourrait-il t’avancer de m’avoir déjà vu et de savoir qui je suis ? La reine a besoin de ton aide. Tu es bien Tao, celui qui ne refuse jamais son aide à personne ?  »
Tao n’osa plus poser de question. Il replia rapidement sa paillasse et suivit l’inconnu.
Ils marchèrent un long moment et à l’instant où il croyait atteindre les dernières maisons du village, il découvrit devant lui une ville immense dont toutes les maisons, massées les unes contre les autres, présentaient une forme assez étrange, qui lui sembla vaguement familière.
L’inconnu pénétra dans l’une d’elles, plus vaste et somptueuse que les autres. Tao le suivit.
Ils arrivèrent dans une salle immense, où une femme très belle était assise sur un trône majestueux. Elle portait dans les cheveux un diadème, qui scintillait de mille feux.
 » Merci d’être venu  » murmura-t-elle.  » Mon royaume court un grand danger et tu es le seul à pouvoir le sauver.  »
Tao se courba dans un profond salut.
 » Ce sera un honneur pour moi, Votre Majesté « , balbutia-t-il.
 » Je vais te présenter à ma fille  » poursuivit la reine d’une voix douce.  » Je considère tous mes sujets comme mes propres enfants, mais je tiens à ma fille bien plus qu’à moi-même.  »
Tao crut entendre des milliers de clochettes d’or, et une jeune fille, également très belle entra dans la pièce.
Son visage était pâle comme le lys et ses cheveux de jais coulaient en cascade le long de son dos. L’air infiniment triste, elle alla s’asseoir à côté de la reine, sur une chaise en or.
A peine venait-elle de s’installer qu’une dame de la cour entra, toute essoufflée en hurlant :
 » Le Monstre ! Le Monstre !  »
La reine se leva.
 » Voilà le malheur dont je viens de te parler. je t’en supplie, Tao, aide ma fille. Elle a pour mission de reconstruire une capitale mais sans toi, jamais, elle n’y parviendra.  »
Tao, sans hésiter une seconde, prit la jeune fille par la main et, ensemble, ils quittèrent le palais discrètement.
Pendant des heures, ils coururent sans prendre le temps de retrouver leur souffle. Ils empruntèrent mille et une petites rues tortueuses et parvinrent finalement dans le village de Tao. Là, ils purent souffler un peu.
 » Comme il fait calme, ici « , soupira Fleur de Lotus, car c’est ainsi que la jeune princesse s’appelait.
 » Nous sommes loin de tout danger, à présent « , dit Tao.
 » Où allons-nous bâtir la nouvelle capitale « , demanda la princesse ?
 » Une capitale ? « , demanda Tao, qui n’avait pas très bien compris lorsque la reine lui parlait dans son palais.
 » Mais je ne pourrai jamais construire une capitale. C’est impossible ! Je ne suis qu’un pauvre paysan. Je n’ai ni pouvoir ni argent.  »
La princesse le regarda et de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
 » Mais tu es pourtant bien Tao, celui qui est toujours prêt à aider son prochain « , gémit-elle.  » Toi seul est capable de le faire..  »
 » Non, je.. « , s’apprêtait-il à dire lorsqu’il s’éveilla.

 

Il avait dû dormir longtemps, car le soleil se trouvait maintenant fort bas sur l’horizon.
Bien qu’éveillé, Tao entendait encore la voix suppliante de Fleur de Lotus qui semblait s’éloigner.
En vérité, c’était un essaim d’abeilles. Elles semblaient perdues et tournaient en tous sens autour des fleurs du jardin.
 » Pauvres bêtes « , pensa Tao.  » Elles n’ont pas de ruche ! Je vais leur en faire fabriquer une.  »
Et il se rendit immédiatement chez un charpentier.
Je me demande d’où peuvent bien venir toutes ces abeilles ?, pensa-t-il, lorsqu’il vit que les insectes acceptaient avec empressement leur nouveau refuge.
Il partit se promener dans le village. Arrivé à hauteur de la dernière maison, il découvrit dans un jardin une ruche abandonnée.
 » J’ai trouvé des abeilles chez moi « , dit-il à l’homme qui vivait là.  » Ne sont-elles pas à vous ?  »
 » C’est possible « , répondit l’homme.
 » Elles ont dû fuir « , ajouta-t-il en ôtant le couvercle de la ruche.
Comme il se penchait, il y découvrit un serpent :
 » Oh ! Le monstre de mon rêve ..! « , se dit-il.

 

De retour chez lui, Tao installa dans son jardin toute une série de belles ruches semblables. De tous les côtés des abeilles arrivèrent. Elles se mirent à butiner ses fleurs et lui offrirent tellement de miel en échange de sa protection que Tao, le généreux, devint bientôt riche.

 

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8 janvier, 2012

Fatima la fileuse et la tente (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:24

 

     Dans une ville de l’Extrême-Occident vivait une jeune fille du nom de Fatima. Elle était la fille d’un filateur prospère. Un jour son père lui dit :
     « Viens, Fatima ! Nous partons en voyage : j’ai des affaires à traiter dans les îles de la Mer centrale. Peut-être trouveras-tu là-bas un beau jeune homme, fortuné, que tu pourras prendre pour époux. »
     Ils partirent, naviguèrent d’île en île. Le père traitait ses affaires, Fatima rêvait à son futur mari. Un jour qu’ils faisaient voile sur un port de Crète, une tempête se leva, le navire fit naufrage. Fatima, à demi consciente, fut rejetée sur le rivage, non loin d’Alexandrie. Son père avait péri noyé, elle était dans le dénuement le plus complet.
     Elle ne gardait qu’un vague souvenir de sa vie passée : l’épreuve du naufrage, sa lutte contre les éléments l’avaient épuisée.
     Des gens du voisinage, une famille de tisserands, la trouvèrent errant sur la plage. Ces gens vivaient dans la pauvreté, mais ils l’accueillirent dans leur masure et lui enseignèrent leur art. C’est ainsi qu’elle commença une vie nouvelle. Deux années s’écoulèrent. Elle s’était résignée à son sort et se sentait presque heureuse. Mais un jour, pour une raison ou une autre, elle alla sur le rivage : des marchands d’esclaves débarquèrent et l’emmenèrent à bord, avec d’autres captives.
     Bien qu’elle se lamentât sur son sort, Fatima n’éveilla aucune compassion chez ces marchands. À Istanbul, ils la conduisirent au marché aux esclaves.
     Son univers s’était effondré une deuxième fois.
     Or ce jour-là il y avait peu d’acheteurs sur le marché, parmi lesquels un homme qui cherchait des esclaves pour son chantier de construction de mâts. Quand il vit la malheureuse Fatima, triste et découragée, il décida de l’acheter, pensant pouvoir lui offrir de toute façon une vie un peu moins dure que celle qu’elle mènerait avec un autre maître. « Elle fera une bonne servante pour mon épouse », se dit-il.
     Quand il arriva chez lui avec la jeune fille, ce fut pour apprendre que des pirates s’étaient emparés d’un de ses navires dont la cargaison valait une fortune. Il n’avait plus les moyens d’employer des ouvriers. Fatima, son épouse et lui-même durent se consacrer au pénible labeur de la construction des mâts.
     Fatima, très reconnaissante à son employeur de l’avoir sauvée, travailla si dur et si bien qu’il décida de l’affranchir. Elle devint son assistante. Il avait toute confiance en elle. Et c’est ainsi qu’elle connut un bonheur relatif dans sa troisième carrière.
     Un jour, il lui dit :
     « Fatima, je veux que tu ailles à Java avec une cargaison de mâts, que tu tâcheras de vendre à profit. Tu seras ma représentante. »
     Elle partit, mais alors qu’elle voguait au large des côtes chinoises, un typhon provoqua le naufrage du navire. Elle fut encore une fois rejetée sur le rivage d’une contrée étrangère ; encore une fois, étendue sur le sable, elle pleura amèrement, car elle voyait que rien dans sa vie ne se déroulait selon ses espérances : quand les choses semblaient bien tourner, un événement venait brusquement tout détruire.
     « Pourquoi faut-il, s’écria-t-elle, que chaque fois que j’essaie de faire quelque chose, cela tourne mal ! Pourquoi faut-il que tant de malheurs arrivent ? »
     Mais il n’y eut pas de réponse. Elle se releva et pénétra dans les terres.
     Personne en Chine n’avait entendu parler de Fatima et de ses malheurs. Mais il existait une légende selon laquelle un jour une étrangère viendrait qui saurait fabriquer une tente pour l’empereur. Dans ce pays, personne ne savait faire, aussi attendait-on avec le plus vif intérêt l’accomplissement de la prophétie.
     Les mesures voulues avaient été prises pour que l’arrivée de l’étrangère ne passât pas inaperçue : l’empereur envoyait une fois l’an des hérauts dans les villes et villages de Chine pour rappeler à ses sujets que toute étrangère nouvelle venue devait être conduite à la cour.
     Quand Fatima entra en titubant dans une ville de la côte chinoise, c’était précisément le jour de la venue du héraut. Les gens lui parlèrent par l’intermédiaire d’un interprète, et lui expliquèrent qu’elle devait aller voir l’empereur.
     « Madame, dit l’empereur, quand Fatima parut devant lui, savez-vous faire une tente ?
     – Je pense que oui », répondit la jeune fille.
     Elle réclama de la corde, on n’en trouva nulle part. Alors, se souvenant du temps où elle était fileuse, elle demanda du lin. Avec la fibre provenant de la tige, elle confectionna des cordes. Puis elle réclama du gros drap, mais les Chinois n’avaient pas la sorte de drap dont elle avait besoin. Alors, mettant à profit l’expérience acquise avec les tisserands d’Alexandrie, elle tissa de la toile de tente. Maintenant, il lui fallait des mâts de tente, mais, bien sûr, il n’y en avait pas en Chine. Alors, se rappelant ce qu’elle avait appris à Istanbul, elle fabriqua avec habileté des mâts solides. Puis elle fouilla dans sa mémoire pour retrouver l’image de toutes les tentes qu’elle avait vues au cours de ses voyages. Il ne lui restait plus qu’à monter la tente, ce qu’elle fit.
     Quand on présenta cette merveille à l’Empereur de Chine, il en fut si satisfait qu’il offrit à Fatima d’exaucer tout souhait qu’elle voudrait bien exprimer. Elle choisit de s’établir en Chine. Elle y épousa un beau prince et vécut dans le bonheur, entourée de ses enfants, jusqu’à la fin de ses jours.
     S’il ne lui était pas arrivé ces aventures, Fatima n’aurait jamais compris que des expériences désagréables peuvent se révéler être des éléments essentiels de la genèse du bonheur final.

 

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29 mars, 2010

La notion de pardon dans les principales religions, (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:55

 

« Pour aborder le Pardon par un angle inhabituel, je vais vous conter une histoire. Cette histoire trouve sa source au cœur d’une maison ouverte sur le monde, dans un lieu au carrefour de l’humanité. Cette demeure comporte une immense pièce centrale, d’où rayonnent cinq couloirs, Vue de la terrasse qui surplombe le toit, la maison forme un immense soleil. Chacun de ses cinq rayons trace le chemin menant à une chambre aux portes ornées chacune d’un symbole, représentant la conscience et la présence de celui qui l’habite.

 

Un être sage dirige la vie de chacun. Tous les jours, il inscrit sur un tableau une phrase, une seule, interpellant l’ensemble des membres de cette communauté imposée par des circonstances connues d’eux-seuls, mais devant également faire sens à chacun en particulier. Ce tableau est le lien de convergence des habitants de cette étrange maison. La phrase tracée ce jour, veille de la fête juive du Grand pardon, est lapidaire

 

« Pardonner n’est pas oublier »

 

Le maître des lieux va frapper à une porte portant un croissant en son centre. Un homme, vêtu d’un élégant costume noir ouvre, regarde longuement son invitant, puis se dirige vers un autre tableau, vierge de toute inscription. Il s’assoit sur des coussins à même le sol, prend des pinceaux, de l’encre de chine, ferme les yeux puis trace d’un geste quelques mots « Le pardon est un paradoxe et nous en sommes la représentation vivante ». Puis il frappe sur un gong avec un maillet de bois, trois fois. Une à une les autres chambres s’ouvrent, celle ornée d’une étoile d’or, celle revêtue d’un lotus, celle portant un Christ en croix. La séance peut commencer. Chacun s’assoit dans un profond fauteuil selon un rituel immuable, prend sur une table à ses côtés un livre à lui seul destiné. Le maître des lieux rappelle les règles. Chacun devra écouter l’autre, ne pas le contredire puis exposer son propre point de vue, à travers le prisme de sa propre histoire.

 

Lobsang parle en premier. Cela aussi est immuable.

 

« Mes chers amis! Azzam nous lance un nouveau défi! Le paradoxe du Pardon? En quoi sommes-nous la représentation vivante du paradoxe du pardon? Le fait d’être de quatre horizons cultuels différents nous autorise-il à penser que nous soyons en contradiction, une contradiction s’imposant presque d’elle-même? Que dit le bouddhisme du pardon, qui soit opposable à vos traditions respectives? Un jour, je vous ai conté une histoire qu’aucun d’entre vous n’a semblé comprendre.
Celle d’un très vieil homme ensanglanté assis sur un zafou, immobile et les yeux clos, au pied du Potala. Lhassa était envahi par l’armée chinoise, déjà.
Des soldats l’avaient mis en joue. A ses pieds, trois moines gisaient là, face contre terre. L’un d’entre eux était son fils. Les soldats hurlaient, le bousculaient. Pour seule réponse, il ouvrit les yeux, regarda les soldats l’un après l’autre, leur adressa un sourire lumineux. Ce sourire leur faisait offense, ils s’acharnèrent à le détruire. Cet homme était mon grand-père. Caché derrière un pilier, je n’ai rien fait. Depuis, je vis avec cette boursouflure dans mon âme. Je n’ai rien oublié et je n’ai pas encore pardonné.

 

Que dit le bouddhisme du pardon ? L’idée d’un dieu d’amour qui pardonne n’existe pas, ce qui est mis en avant c’est l’effet que le pardon peut avoir sur celui qui pardonne. Le mot même de pardon n’a d’ailleurs pas d’équivalent exact en sanskrit. La loi du karma, loi de causalité naturelle, que l’on constate mais qui n’est pas une justice divine, veut que tout acte ait sa rétribution, sous forme de bonheur pour les actes positifs, sous forme de souffrance pour les actes négatifs. Je souffre, oui. Cette rétribution est automatique. Nul ne peut y échapper. Néanmoins l’énergie engagée dans les actes, positifs ou négatifs, n’est pas infinie, elle s’épuise. D’où l’impermanence. Nous ne connaissons pas notre karma et ne sommes donc jamais sûrs d’obtenir ou de conserver une existence favorable, notre karma évolue en fonction des actes nouveaux que nous accomplissons. Il n’est pas une fatalité. A ce sujet, Bouddha a dit « si vous voulez connaître vos existences passées, considérez votre situation présente, si vous voulez connaître vos existences futures, considérez vos actes présents (ceux du corps, de la parole et de l’esprit) ».

 

Les soldats qui ont assassiné mon grand-père et mon père ne seront libérés de leur karma que par mon propre pardon. Mais comment puis-je pardonner alors que je ne suis pas la victime ? J’ai besoin de votre aide. Eclairez-moi, mes amis.

 

Michaël prend alors la parole : « Lobsang, le pardon et la réconciliation marchent ensemble. Le « Notre Père » invite les Chrétiens, à pardonner aux hommes leurs fautes, comme le Père céleste leur a lui-même pardonné. Le pardon est fondateur du royaume de Dieu. A l’origine de la réconciliation de l’homme avec Dieu, il est aussi le moyen de la réconciliation de l’homme avec l’homme Il y a une exigence de réconciliation, comme il y a une exigence de pardon dans le message évangélique. La réconciliation, au sens biblique du terme, n’est jamais inconditionnelle et unilatérale. Pardonner ce n’est pas laisser l’autre s’en tirer à bon compte, dégagé du poids de sa faute et poursuivre son chemin avec la possibilité de recommencer, sans subir les conséquences de ses actes.
Le pardon est une invitation à la réconciliation et non une réconciliation à bon marché offerte à l’offenseur.

 

Pardonner jusqu’à 77 fois 7 fois, comme nous y invite l’Evangile est une chose, vivre une authentique réconciliation en est une autre. Tu n’es pas la victime, certes, mais tu es le messager de tes pères absents. S’il est vrai que bien des choses en ce monde nous empêchent de vivre une pleine et entière réconciliation entre les hommes, il n’en demeure pas moins que l’évangile nous invite à être vraiment prêts à pardonner et à rétablir autant que faire se peut les relations rompues. Ainsi mon cher Lopsang, trouvera-tu peux être la paix.

 

David respire profondément avant de se lancer. « Le pardon, mes frères, a-t-il une valeur au delà de l’impardonnable? En accordant son pardon, la victime absout-elle, pour reprendre des termes familiers à Michaël, la faute de son bourreau? J’ai fait un rêve cette nuit, je marchais dans la neige, pourtant mes pas ne laissaient aucune trace derrière moi. J’aurai dû frissonner, vêtu de lambeaux d’étoffes. Pourtant je ne frissonnais pas. J’avançais obstinément dans un univers sans couleurs. Aucune sensation ne m’habitait, ni froid, ni faim, ni mémoire. J’étais juste ombre, issu de l’ombre. Là bas, au loin, d’invisibles musiciens jouaient l’ouverture des Walkyries, pour un peuple de chiens, dont j’entendais les aboiements. J’avançais toujours. Soudain l’univers se déchirait et ma compagne apparaissait. C’était ma Marthe, celle d’avant, avec son sourire lumière. Elle agitait les mains vers moi, qui ne pouvais la rejoindre. Puis le peuple des chiens envahissait l’espace, entourait Marthe, l’obligeait à reculer. Et, comme toujours, je me suis réveillé en hurlant.

 

Je ne suis pas passé de l’autre côté de la frontière de l’impossible pardon. J’aimerai faire mien le concept de Derrida qui dit que « Le pardon ne peut et ne doit pardonner que l’impardonnable. Pardonner le pardonnable ce n’est pas pardonner ». Mais ce pardon –là me semble une trahison, une trahison pour Marthe, pour toutes les Marthe, abstraites de ce monde par le seul fait d’être nées sous une mauvaise étoile. Je sais cependant intimement que ce pardon serait libérateur, mais je n’en ai pas la force. Pas encore.

 

Puis Azzam prend enfin la parole : «Dans l’islam, Dieu a l’initiative du pardon. Le péché, quel qu’il soit, est essentiellement désobéissance à la Loi divine révélée, la Charia. Le plus grand des péchés est celui qui porte atteinte à l’unicité divine, faute communément attribuée aux Chrétiens, avec le concept de trinité. Associer à Dieu d’autres Dieux est la seule faute qui détruit le paradis des croyants. Plusieurs termes arabes sont utilisés pour traduire le verbe pardonner. L’un signifie couvrir d’un voile, pour dire que Dieu recouvre la faute pour ne plus la voir et donc l’oublier, un autre terme a le sens d’effacer, un troisième est utilisé pour Dieu qui revient vers l’homme et pour l’homme qui revient vers Dieu après son péché. Dieu est en effet « le pardonneur », celui qui a l’initiative du pardon. C’est pourquoi le jour de l’aïd el fitr, lorsque nous rompons le jeûne à la fin du Ramadan, nous nous offrons un pardon mutuel, c’est un jour de réconciliation entre tous les hommes. Rien cependant n’autorise à penser que ce pardon-là n’est autre que rite et religion. Je crois authentiquement que, pour Lobsang comme pour Michaël, le pardon est un travail lent et douloureux, mais indispensable, non pour les victimes définitivement empêchées de venir offrir le leur, mais pour éviter la propagation du malheur, de génération en génération.

 

Le maître du lieu s’avance alors et dit : « Je vous ai entendu, mes amis, chacun a cru défendre, selon ses valeurs et ce qu’il représente sur notre échiquier, la notion de Pardon. Bien que vous ayez tous tenté de vous abriter derrière le paravent cultuel dont vous êtes imprégnés, aucun d’entre vous n’a étayé la réflexion que je proposais ce jour. Pourquoi vous êtes vous ainsi inhabituellement dérobés? Qu’y a-t-il dans ce concept du pardon qui vous fait emprunter des chemins de traverse?

 

Nous qui sommes unis en ce lieu depuis si longtemps, observateurs attentifs du spectacle du monde, nous nous sommes engagés à être hors de ce monde pour en être des veilleurs, des éveilleurs même, pas pour gloser, comme vous venez de le faire, avec émotion, certes, mais sans véritable intention.

 

Je vous invite, si vous ne l’avez encore fait, à lire l’ouvrage de Vladimir Jankélévitch, « L’imprescriptible » et à vous pencher sur la page 14. Que nous dit le philosophe en réponse à la question: « Faut-il pardonner? ». « Qu’il existe entre l’absolu de la loi d’amour et l’absolu de la liberté méchante une déchirure qui ne peut être entièrement décousue. Nous n’avons pas cherché à réconcilier l’irrationalité du mal avec la toute puissance de l’amour. Le pardon est fort comme le mal, mais le mal est fort comme le pardon».

 

Paradoxe, semble-il, à l’image de notre communauté. Souvenez-vous cependant que les portes de cette demeure ne pourront s’ouvrir que lorsque chacun d’entre vous sera prêt en son âme et conscience à accorder sa confiance en cette humanité, en lui offrant les piliers de notre sagesse et de notre force. Ainsi, peut-être la beauté refleurira –elle sur les cendres, rendant ainsi un sens acceptable par tous à la notion de Pardon. Nous n’avons encore rien résolu, nous n’avons fait qu’ouvrir le questionnement. »  »

 

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