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16 janvier, 2018

Les cloches, Charles FUSTER (CONTE POUR NOEL)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:07

(Au comte Aug. de Blangy).

I

C’était dans un bourg de Bohême,

Au temps sinistre, au siècle noir

Où les races au désespoir

Se livraient le combat suprême.

Partout, dans les champs dévastés,

Fumaient les débris des cités,

Partout ricanait le blasphème,

Et l’on n’eût pu voir, en tout lieu,

Que des murs, renversés par Dieu,

Où pleurait la misère blême.

Des torches passaient dans la nuit :

C’était quelque nouvelle horde.

En demandant miséricorde,

Les plus courageux avaient fui.

Les autres, femmes amaigries,

Vieillards tremblants aux chairs flétries,

Infirmes, moribonds, blessés,

Petits enfants à la mamelle,

Restaient, muets et pêle-mêle,

Près des églises entassés.

Oh ! la morne et tragique église

Que celle de ce bourg en feu !

Des blessés râlaient au milieu ;

Le sang tachait la pierre grise.

Dans le silence des grabats,

Nul ne parlait, même tout bas,

Mais des plaintes déchiraient l’ombre. ,

Et, tous les prêtres étant morts,

L’autel, comme un vivant remords,

Demeurait là, lugubre et sombre.

Et les cloches ? Plus de sonneur !

Pour suivre au combat Monseigneur,

Il était mort loin de ses proches,

Mort loin de tout secours humain,

Et, depuis lors, aucune main

N’avait plus éveillé les cloches.

Au haut de la tour de grani

Où l’oiseau ne fait plus son nid,

Solennelles et résignées,

Les cloches dorment lourdement,

Et livrent leur bronze, en dormant.

Aux fils épais des araignées.

L’une annonçait, au temps jadis,

La volupté des épousailles ;

Puis sont venus les jours maudits

Et les sanglantes fiançailles.

La plus frêle versait dans l’air

Le cristal de son rire clair

En fêtant les joyeux baptêmes :

Pour les petits plus de baisers ;

Comment seraient-ils baptisés ?

Leur tendant des seins épuisés,

Les mères ont faim elles-mêmes.

La plus lourde cloche des trois,

Qui faisait trembler les murs froids

Dès que résonnait son cantique,

Était plus grave et plus mystique.

Quand cette cloche se mouvait,

C’est que la mort s’était penchée

Sur les angoisses d’un chevet ;

C’est que, de la chair desséchée,

L’âme, brusquement arrachée,

Les ailes grandes, se levait !

Mais, à présent, c’est le silence,

Et, lorsqu’une âme au ciel s’élance,

La cloche n’accompagne plus,

D’un murmure sublime et tendre,

L’âme qui la voudrait entendre,

L’âme qui cherche les élus…

Entre les humides poutrelles

Où pèse le silence lourd,

Mornes, n’osant se plaindre entr’elles,

Les cloches dorment sur le bourg.

II

Noël approche. Voici l’heure

Où, dans les blonds pays joyeux,

Partout, sous la clarté des cieux,

De joie et d’amour l’homme pleure.

Ici, pour célébrer Noël,

Passa Procope le Cruel ;

On a mis en croix des victimes,

Étranglé, mutilé, pendu,

– Et Dieu l’a peut-être entendu,

Mais Dieu ne punit plus les crimes !

Autour de l’église sans voix,

Partout, maudissant les épées.

Les aïeules se sont groupées

Comme des fuyards dans les bois.

Les enfants imitent les vieilles ;

Chacun se blottit et se tait ;

C’est Noël, la nuit des merveilles :

Ah ! si du moins, à leurs oreilles,

Un dernier carillon tintait !

Ô miracle ! sous les poutrelles,

Dans le mystère du clocher,

Les trois cloches surnaturelles

Ont eu l’air de se rapprocher.

La cloche qui, naguère encore,

Saluait les jeunes époux,

A dit aux autres : « Dormez-vous ? »

La petite cloche sonore

A répondu : « Je ne dors pas.

« Jésus est né : dans les combats,

« Dans les deuils, c’est lui qu’on implore… »

Et la plus lourde, celle-ci

Qui berçait le dernier souci

Et le premier essor des âmes,

S’est soulevée, a frissonné,

À regardé la plaine en flammes

Puis elle a dit : « Jésus est né ! »

Et, d’elle-même, elle a sonné.

Et les deux autres, ses amies,

Lasses de rester endormies

À cause du sonneur parti,

Les deux autres se sont levées

En frôlant les noires travées

Où leurs deux voix ont retenti.

La cloche des baptêmes roses

Se rappelle beaucoup de choses

Et les dit en mots de cristal ;

Celle des tendres épousailles

À des caresses de métal,

Et la cloche des funérailles

Demande à Dieu la fin du mal.

Et soudain, de toutes les flèches,

À tous les coins de l’horizon,

S’épand et coule, en ondes fraîches,

La miraculeuse oraison.

Dans les fossés des chairs pourrissent ;

Les corps des pendus se meurtrissent

En heurtant les clous des gibets :

Parmi les ténèbres profondes,

Ce qui descend, en fraîches ondes,

C’est de l’amour et de la paix.

Et voilà comment, dans la plaine

Où crépitaient les bourgs fumants,

Malgré ces épouvantements

Dont la nuit tragique était pleine,

Malgré l’aboi des loups hurleurs,

Tandis que les vieilles, ravies,

Donnaient le reste de leurs vies

À calmer les petits en pleurs,

Tandis que, dans le creux des haies,

Les mutilés, tout noirs de plaies,

N’avaient pas fini de râler,

On put ouïr, la nuit entière,

Les cloches chanter leur prière

Sans qu’un sonneur les fît parler !

Charles FUSTER (1866-1929).

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19 août, 2016

Le prêtre-âme, Henri POURRAT (Légende)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:46

UN HOMME, un soir, par hasard, se trouva enfermé dans une chapelle, au milieu des collines. Sur la mi-nuit sort de la sacristie un prêtre revêtu des ornements : il monte à l’autel : « Introibo ad altare Dei… » Puis, voyant que personne ne paraît pour dire les répons, ce prêtre descend les degrés, s’en retourne.

L’homme crut peut-être qu’il y avait de la vision : le lendemain, il revient non plus seul mais accompagné de gens qui voulurent le suivre. Le prêtre, de nouveau, paraît, dans ses ornements, portant le calice sous le voile ; il monte à l’autel, il dit le premier verset, attend un servant qui ne se présente pas et tristement regagne la sacristie.

Le surlendemain, après avoir consulté des personnes de savoir, les gens revinrent encore de nuit à l’église. Et cette fois, quand le prêtre fut à l’autel, l’un d’eux se détacha pour dire les répons.

Après l’amen du servant sur le Requiescat in pace, l’officiant se tourna vers lui : il le remercia d’une façon qui gagnait le cœur. De son vivant, dit-il, il avait omis de célébrer en ce lieu une messe, à lui acquittée, pour les âmes du Purgatoire. Depuis sa mort, il y avait obligation pour lui de revenir dans la chapelle jusqu’à ce que quelqu’un se présentant pour la servir, il pût enfin dire la messe oubliée.

« En ce temps, raconte Jeanne M., il y avait encore une église à la Tour-Goyon. La paroisse est à la Forie à présent. »

On ne voit plus qu’à peine ce qui était le prieuré : une vieille muraille de granit gris taillé, prise sous le lierre d’un jardin, près de la place verte et de sa mare. Entre quelques fermes au loin égaillées, tout dort sous de grands chênes, au sommet de cette montagne ronde. Anciennement, c’était un endroit pieux. On y venait voir la « sainte rose », une rose de Jéricho, rapportée de Terre Sainte par un ancien prieur, plus sèche qu’un petit balai de bruyère morte, et qui pourtant s’épanouissait à chaque Noël.

« Mon grand-père et mon grand-oncle étaient enfants de chœur à la Tour-Goyon. Une nuit, de chez nous, on entendit la cloche. « Monsieur le curé vous appelle ! » Leur mère les fit lever, les deux frères, les habilla, tout ensommeillés et les envoya à l’église.

« Un peu plus tard, dans la nuit, ils revinrent. « Oui, on en vient, on a servi la messe… Ce n’était pas notre M. le curé : c’était un prêtre, un grand, qu’on ne connaissait pas. La messe dite, en nous faisant un beau salut, vite il s’est retiré, on ne sait pas comment. »

« Trois nuits de suite, à la mi-nuit, il leur fallut ainsi, sur un coup de la cloche, aller dans leur église. Trois nuits de suite, ils y trouvèrent ce prêtre : docilement, ils servaient ces messes – il avait à les dire pour être délivré. Peut-être bien un prieur de la Tour-Goyon. Il n’était plus de la terre, toujours : c’était un mort, qui revenait de nuit, c’était, comme on dit, un prêtre-âme. »

Henri POURRAT (1887-1959).

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14 août, 2016

Le Miserere, Gustave-Adolphe BÉCQUER (Légendes espagnoles)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

EN VISITANT, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris. C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, più vivo, a piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

– Savez-vous ce que c’est que ça ? demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

I

Il y a de cela nombre d’années, par une nuit pluvieuse et sombre, il vint, à la porte claustrale de cette abbaye, un pèlerin demandant du feu pour sécher ses vêtements, un morceau de pain pour apaiser sa faim, et un abri quelconque pour attendre le lendemain, afin de continuer sa route à la clarté du soleil. Le frère auquel cette demande fut adressée mit sa modeste collation, son pauvre lit, le feu de son âtre à la disposition du voyageur et lui demanda, après qu’il se fut reposé de ses fatigues, le but de son pèlerinage et l’endroit vers lequel il s’acheminait.

– Je suis musicien, reprit l’étranger ; je suis né très loin d’ici et dans ma patrie j’ai joui, un moment, d’une grande célébrité. Durant ma jeunesse, j’ai usé de mon art comme d’un puissant moyen de séduction et, par lui, j’ai allumé des passions qui m’ont entraîné jusqu’au crime. Je veux, dans ma vieillesse, tourner au bien les facultés que j’ai employées au mal, et me racheter par le moyen même qui a servi à me perdre.

Les paroles énigmatiques de l’inconnu ne parurent pas absolument claires au frère lai ; déjà elles commençaient à éveiller sa curiosité. Poussé par ce sentiment, il continua ses questions et son interlocuteur poursuivit de cette façon :

– Je pleurais, dans le fond de mon âme, la faute que j’avais commise ; mais en cherchant à implorer la miséricorde de Dieu, je ne trouvais pas de mots pour exprimer dignement mon repentir, quand un jour mes yeux s’arrêtèrent, par hasard, sur un livre de prières. J’ouvris ce livre ; dans l’une de ses pages je découvris un gigantesque cri de véritable contrition, le psaume de David qui commence par : Miserere mei, Deus! Depuis le moment où j’ai lu ces strophes, mon unique pensée fut de trouver une forme musicale si magnifique, si sublime qu’elle fût digne de l’hymne grandiose de douleur composé par le roi-prophète. Jusqu’à présent je ne l’ai point trouvée ; mais si je parviens à exprimer ce que je sens dans mon cœur, ce que j’entends confusément dans ma tête, je suis certain de faire un Miserere tel et si merveilleux, que personne n’en a entendu de pareil, tel et si déchirant qu’en en écoutant les premiers accords, les archanges, les yeux inondés de larmes, diront avec moi, en s’adressant au Seigneur : Misericordia ! et le Seigneur aura pitié de sa pauvre créature.

Le pèlerin, arrivé à cette partie de son récit, se tut, un instant et, après avoir exhalé un soupir, il reprit le fil de son discours. Le frère lai, quelques employés de l’abbaye, deux ou trois bergers de la ferme des frères, qui faisaient cercle autour du foyer, l’écoutaient dans un profond silence :

– Dès lors, je n’ai cessé de parcourir toute l’Allemagne, toute l’Italie et la plus grande partie de ce pays classique pour la musique religieuse ; je n’ai pas encore entendu un Miserere qui ait pu m’inspirer, pas un, pas un, et j’en ai tant entendu que je puis dire les connaître tous.

– Tous ? dit alors, en l’interrompant, un des maîtres bergers ; parions que vous n’avez pas entendu le Miserere de la montagne.

– Le Miserere de la montagne, s’écria le musicien d’un air surpris. Quel est ce Miserere ?

– Ne l’ai-je pas dit ? murmura l’homme des champs ; et aussitôt il continua d’un ton mystérieux : ce Miserere, qu’entendent par hasard ceux seulement qui, comme moi, vont de jour et de nuit, à la suite des troupeaux au milieu des landes et des rochers, est toute une histoire, histoire très ancienne, mais aussi vraie qu’elle semble incroyable. Le fait est que dans la portion la plus escarpée des chaînes de montagnes, qui limitent l’horizon de la vallée, au fond de laquelle se trouve l’abbaye, il y eut, voilà bien des années, que dis-je bien des années ! bien des siècles, un fameux monastère, monastère édifié, paraît-il, par un seigneur avec les biens qu’il aurait dû laisser à son fils, mais dont il le déshérita en mourant, pour le punir de ses méfaits. Jusque-là tout allait au mieux ; mais ne voilà-t-il pas que ce fils qui, on le verra plus loin, devait être la peau du diable, s’il n’était le diable en personne, en apprenant que ses biens étaient au pouvoir des religieux et son château converti en église, réunit une troupe de bandits, composée de ses camarades dans la vie de perdition qu’il menait depuis son départ de la maison paternelle et, une nuit de jeudi saint, tandis que les moines étaient au chœur, à l’heure, au moment même où ils entonnaient ou allaient entonner le Miserere, les bandits mirent le feu au monastère et pillèrent l’église. On dit, les uns le croient, les autres non, qu’ils ne laissèrent pas un seul frère vivant. Après cette atrocité, les bandits et leur chef s’en allèrent, où ? on ne le sait… peut-être dans les noires profondeurs. Les flammes réduisirent le monastère en cendres, et les ruines de l’église se dressent encore sur la cime du rocher, d’où s’échappe la cascade qui, après avoir bondi de roc en roc, forme le gave qui baigne les murs de cette abbaye.

– Mais, s’écria le musicien impatienté, et le Miserere ?

– Attendez, reprit avec un grand calme le berger, nous y arrivons.

Cela dit, il continua ainsi son histoire :

– Tout le monde, dans le pays, fut scandalisé d’un tel crime ; des pères aux fils, des fils aux petits-enfants, on se le répéta avec horreur durant les longues veillées du soir ; mais ce qui contribue le plus à en perpétuer le souvenir, c’est que tous les ans, la nuit même où il fut commis, on voit briller des lumières à travers les fenêtres brisées de l’église, on entend une sorte de musique étrange, mêlée de chants lugubres et terribles qui se distingue, par moments, au milieu des rafales du vent. Ce sont les moines, ceux du moins qui, morts sans doute avant d’être prêts à comparaître, purifiés de toutes leurs fautes, devant le tribunal de Dieu, reviennent encore du purgatoire, afin d’obtenir, par leurs prières, la miséricorde du Très-Haut en chantant le Miserere.

Les assistants se regardaient les uns les autres, avec un air d’incrédulité : seul le pèlerin, que le récit de cette histoire semblait préoccuper vivement, demanda anxieux à celui qui la contait :

– Et vous dites que ce prodige se renouvelle encore ?

– Dans trois heures, sans faute, il commencera ; car cette nuit est précisément la nuit du jeudi saint, et l’horloge de l’abbaye vient de sonner huit heures.

– À quelle distance se trouve le monastère ?

– À une lieue et demie à peine… Mais, que faites-vous ? Où allez-vous par une pareille nuit ? La main de Dieu se retire-t-elle de vous ? s’écrièrent-ils tous en voyant le pèlerin se lever de son banc, prendre son bourdon et quitter le foyer pour se diriger vers la porte.

– Où je vais ? Entendre la musique merveilleuse, entendre le grand, le véritable Miserere, le Miserere de ceux qui reviennent dans ce monde après être morts, et savent ce qu’il en coûte de mourir dans le péché.

Cela dit, il disparut aux yeux du frère lai interdit et des pasteurs non moins étonnés. Le vent sifflait et faisait grincer les portes, comme si une main puissante les eût secouées pour les arracher de leurs gonds ; la pluie tombant en tourbillons fouettait les vitres des fenêtres et, de temps à autre, la lueur d’un éclair illuminait l’horizon qu’on découvrait par leurs ouvertures. Le premier moment de stupeur passé, le frère lai s’écria :

– Il est fou !

– Il est fou ! répétèrent les bergers, en attisant de nouveau le feu et en se groupant autour du foyer.

II

Le mystérieux personnage traité de fou dans l’abbaye chemina une heure ou deux, en remontant le ruisseau qui lui avait été indiqué par le berger, conteur de l’histoire, après quoi il arriva dans l’endroit où s’élevaient les noires et imposantes ruines du monastère. La pluie venait de cesser ; les nuages flottaient en sombres masses et de leurs bords déchiquetés glissait, par moments, un furtif rayon de lumière pâle et douteuse ; le vent, qui fouettait les massifs piliers et parcourait les cloîtres déserts, semblait exhaler des gémissements. Cependant rien d’extraordinaire, rien de surnaturel ne venait frapper l’imagination. Celui qui avait dormi tant de nuits, abrité seulement par les ruines d’une tour abandonnée ou d’un château solitaire, celui qui avait bravé, dans ses longues pérégrinations, des centaines de tempêtes, était familiarisé avec tous ces bruits. Les gouttes d’eau qui filtraient par les fissures des arceaux brisés, pour tomber sur les dalles, en rendant un son aussi régulier que celui du balancier d’une horloge ; les cris que poussaient les hiboux en se réfugiant sous le nimbe de pierre d’une statue, debout encore dans l’excavation d’un mur ; le frôlement des reptiles qui, réveillés de leur léthargie par la tempête, avançaient leurs têtes difformes hors des trous où ils dormaient et rampaient au milieu des raiforts sauvages et des ronces poussant au pied de l’autel, et dans les jointures des pierres sépulcrales dont se composait le pavé de l’église ; tous ces murmures étranges et mystérieux de la campagne, de la solitude et de la nuit, arrivaient distinctement aux oreilles du pèlerin, assis sur la statue mutilée d’un tombeau, tandis qu’il attendait, anxieux, l’heure où devait se réaliser le prodige.

Le temps passait, passait ainsi et il n’apercevait rien ; les mille rumeurs confuses de la nuit résonnaient et se combinaient de mille façons différentes, mais restaient toujours les mêmes. « Si l’on m’avait trompé ! » pensa le musicien. Dans le même moment, il entendit un bruit nouveau, bruit inexplicable en pareil endroit ; semblable à celui que produit une pendule quelques moments avant de sonner l’heure, bruit de roues qui tournent, de cordes qu’on étire, d’une machine qui s’agite sourdement et s’apprête à user de sa mystérieuse vitalité mécanique, et la cloche sonna un… deux… trois… jusqu’à onze coups.

Dans le temple, il n’y avait ni horloge, ni cloche, ni clocher quelconque. Le dernier coup, répété d’écho en écho, s’affaiblissait sans s’éteindre entièrement. On en entendait encore les vibrations dans l’air frémissant, quand les dalles granitiques qui recouvraient les sépultures, les marches en marbre des autels, les pierres des ogives, les balustrades taillées à jour du chœur, les festons en forme de trèfle des corniches, les noirs contreforts des murs, le pavé, les voûtes, l’église entière s’illuminèrent spontanément, sans qu’il fût possible de distinguer la torche, le cierge ou la lampe qui répandaient cette clarté insolite.

Le temple offrait l’image d’un squelette, dont les os jaunis dégagent des gaz phosphorescents qui brillent et apparaissent dans l’obscurité, comme une flamme bleuâtre, inquiète et craintive. Tout sembla s’animer, mais comme par ces secousses galvaniques qui impriment à l’être mort des contractions parodiant la vie : mouvements instantanés plus horribles encore que l’inertie du cadavre avant d’être secoué par cette force inconnue. Les pierres se réunirent aux pierres, les fragments brisés de l’autel, qui gisaient épars et sans ordre, se levèrent aussi intacts que si l’ouvrier venait de leur donner le dernier coup de ciseau, en même temps que l’autel, les chapelles détruites se redressèrent, les chapiteaux brisés et l’immense série de voûtes effondrées, qui se croisaient et s’entrelaçaient capricieusement, refirent avec leurs colonnes un labyrinthe de porphyre. Une fois le temple réédifié, on entendit des accords lointains qui pouvaient être confondus avec les sourds gémissements de l’air, et qui formaient cependant un ensemble de voix lointaines et graves ; on eût dit qu’elles sortaient du sein de la terre, d’où elles s’élevaient peu à peu ; à chaque instant, en effet, elles devenaient plus perceptibles.

Le téméraire pèlerin éprouva un commencement de peur, mais sa peur fut combattue par sa passion pour tout ce qui était inusité et merveilleux ; fortifié par cette passion, il quitta la tombe sur laquelle il s’était reposé ; il se pencha sur le bord de l’abîme, au fond duquel le torrent bondissait sur des rochers, en produisant dans sa chute les roulements d’un tonnerre incessant, épouvantable, et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Il venait de voir, sous des capuchons relevés, les mâchoires décharnées, les blanches dents, les noires cavités des yeux de têtes de morts, et à moitié couverts de vêtements en lambeaux, les squelettes des moines précipités jadis, du portail de l’église dans le gouffre. Ils sortaient du fond de l’onde, s’accrochaient, avec les longs doigts de leurs mains osseuses, aux fentes des rochers et grimpaient ainsi jusqu’à toucher le bord du précipice, et d’une voix basse, sépulcrale, ils disaient avec une expression de douleur déchirante, le premier verset du psaume de David : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam!

Quand les moines furent arrivés au péristyle du temple, ils se rangèrent sur deux files, avant d’y entrer, et allèrent s’agenouiller dans le chœur, continuant à chanter avec des voix plus élevées, plus solennelles, les versets du psaume. Une musique accompagnait en mesure leurs voix, et cette musique était le bruit du tonnerre que la tempête passée murmurait au loin ; c’était le bourdonnement du vent gémissant dans les grottes de la montagne ; c’était le bruit monotone de la cascade qui tombe sur les rochers, de la goutte d’eau qui s’infiltre, et le cri du hibou caché, et le frôlement des reptiles inquiets. Tout cela composait cette musique et, en outre, quelque chose d’inexplicable, d’à peine compréhensible, une chose semblable à l’écho d’un orgue… accompagnant les versets du gigantesque hymne de contrition composé par le roi psalmiste, avec des notes et des accords aussi grandioses que les paroles sont terribles.

La cérémonie continua ; le musicien qui y assistait, absorbé, atterré, croyait être hors du monde réel, et vivre dans les fantastiques régions des rêves, là où les choses revêtent des formes étranges et phénoménales. Une terrible secousse vint l’arracher à la stupeur qui absorbait toutes les facultés de son esprit ; ses nerfs tressaillirent sous le coup d’une émotion des plus violentes, ses dents claquèrent, il fut pris d’un tremblement impossible à réprimer, et le froid pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Les moines prononçaient, en ce moment, ces effroyables paroles du Miserere : In iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea.

Aux accents de ce verset, répercuté d’écho en écho, renvoyé de voûte en voûte, il s’éleva une clameur épouvantable qui semblait le cri de douleur arraché à l’humanité entière par la conscience de ses iniquités ; cri horrible composé de tous les gémissements de l’infortune, de tous les hurlements du désespoir, de tous les blasphèmes de l’impiété ; concert monstrueux, digne expression de ceux qui, conçus dans le péché, ont vécu dans l’iniquité. Le chant continua, tantôt d’une tristesse navrante et profonde, tantôt pareil à un rayon de soleil qui, rompant les sombres nuages de la tempête, substitue, à l’éclair terrifiant, un éclair de joie ; il continua jusqu’à ce que, grâce à une transformation subite, l’église resplendissante fût baignée d’une lumière céleste.

Les ossements des moines se recouvrirent de leurs chairs ; une auréole lumineuse brilla au-dessus de leurs fronts ; la coupole s’ouvrit et laissa voir le ciel semblable à l’océan lumineux accessible aux regards des justes. Les séraphins, les anges, les archanges et les chœurs célestes accompagnaient d’un hymne glorieux ce verset, qui montait alors jusqu’au trône du Seigneur, comme une trombe d’harmonie, comme la gigantesque spirale d’un encens sonore : Auditu meo dabis gaudium et laetitiam, et exultabunt ossa humiliata.

En ce moment, la clarté éblouissante aveugla les yeux du pèlerin, ses tempes battirent avec violence et ses oreilles bourdonnèrent ; il tomba sans connaissance à terre et n’entendit plus rien.

III

Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.

– Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.

– Oui, répondit le musicien.

– Et qu’en pensez-vous ?

– Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressant à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye.

Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre. Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! » Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement. Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.

Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.

Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables. In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique. Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.

Qui sait si ce n’était qu’une folie ?

Gustave-Adolphe BÉCQUER (1836-1870), espagnoles.

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22 décembre, 2014

La belle histoire de Mirliton, Anne-Marie GACÔGNE (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 8:30

Mirliton, le petit chien des rues, trottine sur la chaussée glissante, sous la pluie. Son maître, le bon clochard, est mort de froid la nuit dernière, sous le pont, là-bas, près de Notre-Dame de Paris. Ils ont été si heureux ensemble et, maintenant, il est tout seul, le brave petit toutou, abandonné. Il se sent bien perdu : que de visages hostiles autour de lui ! Une femme hargneuse, tout à fait la Fée Carabosse, déguisée en ménagère, lui lance un seau d’eau sale. Plus loin, de méchants génies sous la forme d’enfants lui jettent des pierres ; l’une d’elles le blesse légèrement à la patte ; les écoliers s’éloignent en riant, et les grandes personnes passent indifférentes, pressées. Le pauvre petit chien se traîne avec peine dans une cour sordide, et il se cache derrière une vieille caisse. Il a si froid, et il souffre ; une pluie fine et glacée martèle le pavé. Le jour s’étire, long, morne, interminable. La nuit est venue, une nuit sans lune et sans étoiles. Grelottant de froid, Mirliton se décide à quitter sa cachette, et clopin-clopant il va dans l’obscurité. Bientôt, il arrive à une église qu’il connaît bien. Autrefois, il venait souvent là, mendier avec son maître, à la sortie de la messe. Il se roule en boule dans le coin le plus sombre du portail et là il attend. Il attend quoi ? l’Homme de la Fourrière, peut-être ! Il frissonne.. À quoi bon ? La vie est si triste pour lui, pauvre petit chien des rues.. Il peut bien mourir maintenant. Mais cette nuit n’est pas une nuit comme les autres, c’est Noël ! Une grande animation règne. Soudain, l’air vibre d’une joyeuse musique, toutes les cloches carillonnent ; l’Église s’illumine, les fidèles accourent nombreux. Le pauvret est bousculé par des centaines de pieds boueux. Piteux, il va un peu plus loin et il se recroqueville tout contre le mur. Sa patte lui fait bien mal, et il voudrait tant une bonne soupe, des caresses.. Voici la sortie de la Messe de Minuit. Tous se hâtent, il ne faut pas faire attendre le Réveillon. Et pourtant, Mirliton est là qui souffre. La pluie a cessé, les nuages s’entrouvrent, et la lune apparaît, brillante et magnifique. À ce moment, une jolie petite fille sort de l’Église avec sa maman : – Là, regarde près du mur, un petit chien ! s’exclame-t-elle. Doucement elle le caresse : – Comme il a froid ! et il a mal à sa patte. Et elle dépose un baiser sur les poils humides. – Laisse donc cet animal ! gronde la mère. – Oh ! maman, il est malade, et puis, tu sais, à la Messe, j’ai demandé au petit Jésus de la Crèche de m’envoyer une bonne action à faire pour Noël, la plus belle que j’aie jamais faite. Et tu vois, ce petit chien c’est sa réponse. Je t’en supplie, maman chérie, emmenons-le à la maison. Soignons-le : il sera mon gentil compagnon. À ce moment, et comme s’il voulait supplier lui aussi, Mirliton lève les yeux, regarde la maman avec une expression si triste, si touchante (ma foi, on dirait qu’il pleure !) que la bonne dame s’attendrit et, finalement, cède. Et quel serait le cœur assez dur pour résister à cet émouvant regard de chien ? C’est la grâce de Noël ! Rayonnante de joie, la petite fille emporte le cadeau du petit Jésus, le serre dans ses bras avec amour. Le trio s’en va vers la maison bien chaude. Mirliton, le petit chien des rues, se dit : « C’est une fée, une de ces bonnes fées dont me parlait maman autrefois, quand j’étais tout petit. » Et, confiant, il pose sa tête lasse sur l’épaule de sa jeune protectrice. Maintenant, il sera heureux toujours. Et toutes les étoiles brillent dans le beau ciel de Noël..

 

Anne-Marie GACÔGNE (XXe siècle), écrivaine québécoise.

 

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14 décembre, 2013

La pèlerine, Théodore Boudet (Conte portugais)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:45

DU haut de ces montagnes vertes descendait une pèlerine. Nulle autre plus honnête et belle en pèlerinage n’alla. Elle portait longue jupe qui aux herbes s’accrochait. Son chapeau rabattu cachait de bien jolis yeux. Un chevalier va derrière elle, à mauvais dessein il la suit. Pour tant qu’il pressât le pas, il avait peine à la rejoindre, si bien qu’il ne put l’atteindre avant un bois d’oliviers qui touche à un ermitage. La pèlerine effrayée s’appuie à l’arbre béni :  » Je te prie, chevalier, par Dieu et sainte Marie, n’attente pas à mon honneur en ce saint pèlerinage.  » Le chevalier, qui est pervers, n’entend à Dieu ni à raison. Emporté d’un désir bestial, il veut assouvir son amour. Ils luttèrent bras à bras, ce fut une lutte acharnée. La pèlerine, plus faible, enfin par terre fut jetée. En tombant, à sa ceinture elle aperçut un poignard. Elle l’arracha de force et dans son cœur lui planta. Aussitôt le sang noir jaillit, le sang noir coulait à flots.  » Pèlerine, je t’en supplie, par Dieu et la Vierge Marie ! Dans ton pays n’en parle pas. Au moins ne va pas te vanter de la façon dont tu punis l’affront que je te voulais faire.  »  » J’en parlerai dans ton pays, je me vanterai dans le mien d’avoir tué un vil coquin avec les armes qu’il portait.  » Elle tire la corde de la cloche et la cloche retentit :  » Au nom de Dieu, je vous demande, bon ermite de l’ermitage, d’avoir pitié de ce méchant dont l’âme vient de partir. Au corps donnez terre bénite, qu’à l’âme Dieu fasse pardon.  »

 

Théodore Boudet, comte de PUYMAIGRE (1816-1901).

 

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6 octobre, 2013

La chasse-galerie (Conte québécois)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:01

La chasse-galerie, était une invention du diable, c’était une sorte de canot volant qui permettait à ses occupants de se rendre à l’endroit de leur choix en survolant tous les obstacles possibles. Bien sûr, il fallait vendre son âme au diable pour l’utiliser.

 

Une veille de Jour de l’An, des bûcherons campés dans un chantier du nord  qui se mourraient d’ennuyance, qui pour sa famille, qui pour sa petite amie..
Il faut dire qu’à cette époque, l’on partait pour les chantiers dès l’automne venu bien avant les premiers gels. On montait par les rivières en canots. Et comme c’était le seul moyen de transport on ne revenait qu’au printemps suivant, après la débâcle.
Il n’était donc pas étonnant que nos bûcherons trouvent les soirées longues et ennuyantes. Au temps des Fêtes, c’était souvent intolérable. Les pauvres hommes avaient beau sortir leurs talents de musiciens, de chanteurs, improviser des divertissements, quand arrivait cette période, l’ennuyance était à son comble.

 

Une veille de Jour de l’An donc, le cuisinier du camp, après avoir écouté les doléances des hommes, leur proposa de les amener dans leur village pour danser et faire la fête..
« Nous n’avons qu’à y aller en chasse-galerie », leur dit-il.
Les bûcherons se montrèrent tout d’abord scandalisés.
« C’est interdit ! C’est de la magie noire !  On a pas le droit !..».
Mais le cook se montra convaincant.
« Il y a, bien sûr, des conditions : pas de jurons, pas de boissons, ne porter aucun symbole religieux (médailles, croix, scapulaires..), éviter de toucher les croix des clochers des églises et revenir avant le lever du jour. »
Facile se dirent-ils, on est des hommes après tout, pas des enfants. Pour aller voir sa blonde, embrasser sa femme et ses enfants un soir de Jour de l’An, ils étaient prêts à n’importe quoi.
On s’installe donc dans un canot avec le cuisinier comme guide. On prononce la formule magique :
« Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager par dessus les montagnes. »
L’on voyagea à la vitesse de l’éclair, passant au-delà des montagnes, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières.  L’on eut tôt fait de voir apparaître une éclairci, puis les petites lumières de son village. En un rien de temps, les voilà rendus chez le marchand général, où se donnait ce soir-là la veillée du Jour de l’An.

 

La soirée fut trop vite passée, comme de raison. On s’amusa, on dansa, on joua du violon.. Mais se rappelant les conditions de leur voyage et avant que le jour  se lève, ils regagnèrent leur canot en douce, prononcèrent la formule magique et s’envolèrent vers leur camp.
Ils avaient tous été très prudents sauf.. Le cuisinier. Celui-ci avait sans trop se faire prier, avalé un petit verre de caribou, puis encore un, puis un autre. Les hommes durent l’attacher dans le fond du canot car il menaçait de se jeter par-dessus bord: il était saoul. Mais aucun d’eux n’avait déjà navigué en chasse-galerie.
Le canot filait à toute allure en zigzaguant. Arriva donc ce qui devait arriver : le canot frappa de plein fouet une grosse épinette et les hommes dégringolèrent. Heureusement, la neige épaisse adoucit la chute et à part quelques égratignures, ils s’en tirèrent tous à bon compte. Ils n’étaient pas très loin du camp, ils ont donc pu faire le reste du trajet à pied. Mais c’était l’hiver, c’est donc en piteux état qu’ils sont finalement arrivés au camp. Ils jurèrent tous qu’on ne les y reprendrait plus.  Ce fut probablement le cas parce qu’il est rare que l’on entende quelqu’un raconter qu’il a aperçu un canot volant dans le ciel.

 

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Le rêve de Tao (Conte chinois)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:48

Dans un petit village de Chine, pas très loin de la ville de Nankin, vivait un jeune homme du nom de Tao. Il était très pauvre mais malgré sa pauvreté, il était de nature généreuse et toujours prêt à aider son prochain. Personne ne s’adressait jamais à lui en vain.

 

Un jour, alors que le soleil brillait déjà très haut dans le ciel, Tao, qui dormait sur une paillasse à l’ombre d’un arbre, fut réveillé assez brutalement par un inconnu. Surpris, il ouvrit les yeux et vit devant lui un homme tout de gris vêtu.
 » Réveille-toi, Tao « , lui dit l’inconnu.  » La reine t’attend !  »
 » La reine ? « , s’étonna Tao.  » Mais je ne connais pas de reine !  »
 » Elle, en revanche, te connaît « , poursuivit l’homme en gris,  » Et elle m’a envoyé te chercher de toute urgence.Viens, suis-moi !  »
 » Mais qui êtes-vous donc ? « , demanda Tao au messager.  » Je ne vous ai jamais vu !  »
L’inconnu haussa les épaules :
 » A quoi cela pourrait-il t’avancer de m’avoir déjà vu et de savoir qui je suis ? La reine a besoin de ton aide. Tu es bien Tao, celui qui ne refuse jamais son aide à personne ?  »
Tao n’osa plus poser de question. Il replia rapidement sa paillasse et suivit l’inconnu.
Ils marchèrent un long moment et à l’instant où il croyait atteindre les dernières maisons du village, il découvrit devant lui une ville immense dont toutes les maisons, massées les unes contre les autres, présentaient une forme assez étrange, qui lui sembla vaguement familière.
L’inconnu pénétra dans l’une d’elles, plus vaste et somptueuse que les autres. Tao le suivit.
Ils arrivèrent dans une salle immense, où une femme très belle était assise sur un trône majestueux. Elle portait dans les cheveux un diadème, qui scintillait de mille feux.
 » Merci d’être venu  » murmura-t-elle.  » Mon royaume court un grand danger et tu es le seul à pouvoir le sauver.  »
Tao se courba dans un profond salut.
 » Ce sera un honneur pour moi, Votre Majesté « , balbutia-t-il.
 » Je vais te présenter à ma fille  » poursuivit la reine d’une voix douce.  » Je considère tous mes sujets comme mes propres enfants, mais je tiens à ma fille bien plus qu’à moi-même.  »
Tao crut entendre des milliers de clochettes d’or, et une jeune fille, également très belle entra dans la pièce.
Son visage était pâle comme le lys et ses cheveux de jais coulaient en cascade le long de son dos. L’air infiniment triste, elle alla s’asseoir à côté de la reine, sur une chaise en or.
A peine venait-elle de s’installer qu’une dame de la cour entra, toute essoufflée en hurlant :
 » Le Monstre ! Le Monstre !  »
La reine se leva.
 » Voilà le malheur dont je viens de te parler. je t’en supplie, Tao, aide ma fille. Elle a pour mission de reconstruire une capitale mais sans toi, jamais, elle n’y parviendra.  »
Tao, sans hésiter une seconde, prit la jeune fille par la main et, ensemble, ils quittèrent le palais discrètement.
Pendant des heures, ils coururent sans prendre le temps de retrouver leur souffle. Ils empruntèrent mille et une petites rues tortueuses et parvinrent finalement dans le village de Tao. Là, ils purent souffler un peu.
 » Comme il fait calme, ici « , soupira Fleur de Lotus, car c’est ainsi que la jeune princesse s’appelait.
 » Nous sommes loin de tout danger, à présent « , dit Tao.
 » Où allons-nous bâtir la nouvelle capitale « , demanda la princesse ?
 » Une capitale ? « , demanda Tao, qui n’avait pas très bien compris lorsque la reine lui parlait dans son palais.
 » Mais je ne pourrai jamais construire une capitale. C’est impossible ! Je ne suis qu’un pauvre paysan. Je n’ai ni pouvoir ni argent.  »
La princesse le regarda et de grosses larmes roulèrent sur ses joues.
 » Mais tu es pourtant bien Tao, celui qui est toujours prêt à aider son prochain « , gémit-elle.  » Toi seul est capable de le faire..  »
 » Non, je.. « , s’apprêtait-il à dire lorsqu’il s’éveilla.

 

Il avait dû dormir longtemps, car le soleil se trouvait maintenant fort bas sur l’horizon.
Bien qu’éveillé, Tao entendait encore la voix suppliante de Fleur de Lotus qui semblait s’éloigner.
En vérité, c’était un essaim d’abeilles. Elles semblaient perdues et tournaient en tous sens autour des fleurs du jardin.
 » Pauvres bêtes « , pensa Tao.  » Elles n’ont pas de ruche ! Je vais leur en faire fabriquer une.  »
Et il se rendit immédiatement chez un charpentier.
Je me demande d’où peuvent bien venir toutes ces abeilles ?, pensa-t-il, lorsqu’il vit que les insectes acceptaient avec empressement leur nouveau refuge.
Il partit se promener dans le village. Arrivé à hauteur de la dernière maison, il découvrit dans un jardin une ruche abandonnée.
 » J’ai trouvé des abeilles chez moi « , dit-il à l’homme qui vivait là.  » Ne sont-elles pas à vous ?  »
 » C’est possible « , répondit l’homme.
 » Elles ont dû fuir « , ajouta-t-il en ôtant le couvercle de la ruche.
Comme il se penchait, il y découvrit un serpent :
 » Oh ! Le monstre de mon rêve ..! « , se dit-il.

 

De retour chez lui, Tao installa dans son jardin toute une série de belles ruches semblables. De tous les côtés des abeilles arrivèrent. Elles se mirent à butiner ses fleurs et lui offrirent tellement de miel en échange de sa protection que Tao, le généreux, devint bientôt riche.

 

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14 mai, 2013

Trois petits livres à lire le soir, Renée ZELLER (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 9:19

À Madame J. M.

 

L’UNE des douze béguines, célèbres en Brabant vers l’an de grâce 1370, était affligée d’un goût excessif pour les aventures spirituelles. Ses sœurs, nées nonnes – ou du moins paraissant telles par l’intime placidité qui les faisait se mouvoir à l’aise en toute règle, discipline ou conseil – se sanctifiaient sans heurt, écoutant avec respect la lecture des lettres spirituelles de leur admirable maître Ruysbroeck. S’il arrivait que le sens profond leur en échappât, point ne s’en troublait leur esprit, qui s’enfonçait dans la « lumière obscure », au bercement des mots ineffables. Seule, dame Ermelinde, ardente et subtile, se tourmentait l’âme à vivre intensément tous les étals mystiques décrits dans les traités de haute spiritualité. Elle n’était pas entrée au béguinage, comme tant d’autres, par lointain appel d’enfance, goût naturel de dévotion, déception du monde, voire volonté paternelle, mais bien sous la poussée d’une telle force d’amour que son cœur, dépassant chaque créature en particulier, les étreignait toutes dans les bras du Crucifié. Non contente de scruter les doctrines suréminentes, il n’était raffinement d’ascétisme qu’elle n’essayât. Au béguinage, on la tenait pour inquiète et singulière, ce pourquoi la « grande Dame » ne lui épargnait pas les remontrances, encore qu’elle l’aimât. Ermelinde était jeune, ingénue et tendre.

 

Or, voici qu’un jour de particulière détresse intérieure, la béguine hasarda cette étrange demande à sa supérieure : « Vous plairait-il, très Révérende Dame, de me donner une compagne âgée et discrète, afin que j’aille, en la vallée verte, consulter Maître Ruysbroeck en personne sur la plus haute spiritualité de ce monde ? »

 

La grande Dame regarda la quémandeuse d’un air de commisération assez humiliant et lui répondit que non, vraiment, son cas n’étant point si rare ni tragique, il lui suffirait de répandre son âme aux pieds du Christ en une veillée fervente, pour obtenir la grâce ultime de simplicité.

 

Dolente, mais soumise, Ermelinde s’en fut.

 

Le soir tombait. Un soir de Pâques fleuries où l’aigre bise du Nord s’était soudainement apaisée ; une douceur inusitée passait sur le pré clos du béguinage.
Au frôlement d’une mante noire – celle d’Ermelinde – un mouton bêla, puis tout retomba dans un religieux silence.

 

La béguine poussa la porte de la chapelle du béguinage, qui fit un bruit prolongé de soupir, et se trouva dans une nuit piquée d’une seule flamme, celle qui tremblait devant le Saint Sacrement. Agenouillée sous les ailes d’un séraphin sculpté, qui ombrageait le Ciborio, elle s’ouvrit de sa peine au Christ : « Seigneur, mon époux, implora-t-elle, conduisez-moi vers votre serviteur Ruysbroeck, à moins qu’il ne vous plaise de m’instruire vous-même. » Elle formulait sa requête pour la troisième fois quand elle sentit, à l’épaule, une main douce qui se posait. Ermelinde se retourna : une femme au visage tant maternel qu’angélique lui souriait ; une femme, oui, mais quasi divine sous son manteau d’hyacinthe à bordure d’hermine ; elle tenait en sa dextre une crosse élevée qui se recourbait en volutes d’or fin.

 

« Ce n’est point la Vierge, se dit Ermelinde, la Vierge Mère serait tout de blanc vêtue avec un chapel de roses sur son voile ; c’est plutôt Madame sainte Waudru, l’abbesse de Mons, qui fut mariée dans le siècle à Monseigneur saint Vincent, patron du pays de Soignes où Maître Ruysbroeck s’est retiré. » À peine la béguine avait-elle eu le temps de penser ces choses que sainte Waudru, car c’était bien elle, lui fit signe de la suivre.

 

Au contact de la crosse abbatiale, la porte de la chapelle s’ouvrit et se referma sans bruit, comme aussi l’huis monumental de la clôture monastique. Dehors, c’était l’orée de la forêt. Les claires étoiles semblaient s’être abaissées presque au niveau des arbres et, ainsi que des veilleuses, posées de branche en branche, faisaient une allée de lumière.

 

La grande abbesse marchait, comme marchent les élus, droite et sans fouler les herbes de ses pieds immobiles. À sa suite, se hâlait la petite béguine, étonnée de se sentir si légère et sans crainte aucune.

 

C’est la haute nuit.

 

Sur un tapis de nacre, que la lune a jeté dans le bois, un homme blanc se dresse, les bras étendus. Ermelinde, parvenue au cœur de la vallée verte reconnaît maître Ruysbroeck, lequel faisait sous les grands arbres son oraison de minuit. L’abbesse a disparu ; à peine perçoit-on à la cime des frondaisons hautes et noires, un dernier reflet de sa crosse dorée. Alors, s’enhardissant, la petite béguine parle à l’extatique. « Je vous requiers humblement, Maître admirable, de m’apprendre le secret de haute perfection, que je n’aille plus de ci, de là, butiner la science qui vous fixe en paix dans la claire Trinité. »

 

Maître Ruysbroeck ne répond pas, mais, levant le doigt, il fait un signe à Ermelinde qui se met à sa suite. Et tous deux s’en vont à travers si sombres sentiers que la béguine n’est plus guidée, sinon par la tache mouvante de la robe blanche du chanoine.

 

Dans la nuit, soudainement, un point d’or s’allume, c’est la flamme d’une lampe de fer à larmes d’argent, posée au seuil d’un petit ermitage tout enseveli d’ombre. Au coup frappé par Maître Ruysbroeck une femme apparaît, dont le visage pâli s’encadre de longs cheveux fauves aux tresses dénouées. Ermelinde pense à Marie Madeleine tandis que son guide demande : « Veux-tu nous laisser veiller une heure avec toi, ma sœur la conscience ? » Alors la porte s’ouvre toute grande laissant apparaître l’intérieur d’un oratoire de pierre nue, barré au fond d’une grande croix de bois. La femme silencieuse tend à Ermelinde un vieux livre aux coins usés sur lequel est écrit, en lettres noires délavées de larmes : « Histoire de ma vie passée ». Et elle lui montre la croix.
La béguine a pris le livre en ses mains et, lentement, le feuillette à genoux. Aucune faute griève ne souille son âme innocente et pourtant, que de désordres lit-elle ! Craintes vaines, duplicités menues, curiosités, instabilités, effervescences d’imagination, dépits secrets, fines recherches de soi et tout un pullulement de lâchetés quotidiennes. Son cœur, jusqu’alors étourdi, défaillirait de honte à telle découverte, si la croix ne se dressait, salvatrice.
Vers elle Ermelinde lève ses yeux humides et ses mains suppliantes : « J’ai péché, Seigneur, s’écrie-t-elle, mais jette sur moi la robe de sang qui me fera toute pure et brillante. Que ta contrition qui te couvrit d’une rosée de pourpre, me revête de force pour vivre en ton service et pour ta louange. »

 

À mesure qu’est montée sa prière et que sa confiance a crû, la grâce en son âme s’est répandue allègre et purifiante. Ermelinde, exultant de candeur et de bon vouloir, s’est relevée, et suit à nouveau l’Admirable qui l’entraîne dehors. Les voici, tous deux, cheminant encore entre les futaies où filtre l’aube. Mais la forêt s’est élargie et devient une allée unique qui conduit droit vers un jardin clôturé de marbre pur. Un jeune homme en garde l’entrée.
Son front se penche sous des boucles nazaréennes et ses yeux sont clos à demi. Il tient ouvert sur sa poitrine un livre blanc comme pétales de lis, sur lequel on lit, écrit en poussière de rubis : « Vie du Seigneur Jésus ».

 

La béguine reçoit en ses mains le livre blanc et vermeil, comme elle avait reçu le livre sombre de ses péchés, et lorsqu’elle croit avoir devant elle l’apôtre Jean, retentit la voix du chanoine disant : « Mon frère le recueillement, ouvre-nous le jardin de la méditation. » En parcourant les routes fleuries de lis de la vie cachée, celles de la vie souffrante, bordées de roses ardentes, ou de la vie glorieuse semées d’astres parfumés, Ermelinde tourne dévotement les feuillets satinés et tout odorants des vertus de Jésus. Elle s’attarde au chapitre du Calvaire, en baise longuement les cinq lettres capitales, écrites avec du sang vermeil, ces lettres qui sont les plaies de son Bien Aimé. Et voici qu’enflammée d’amour sacré, le souvenir du monde lui devient pesant, elle ne soupire plus qu’à la réunion avec son époux, au royaume des joies. Elle souhaiterait mourir vraiment, si le souci de « combler par ses souffrances ce qui manque à la passion du Christ » pour le salut des brebis errantes ne la retenait sur terre.

 

Dans l’aurore de flamme, qui bientôt devient le jour, Ermelinde est sortie du jardin. Pour la troisième fois s’en vont cheminant le grand chanoine et la béguine menue : ils ont maintenant dépassé la vallée verte pour entrer dans un pays où tout est couleur de ciel clair et de flot profond ; c’est le pays du mystère. Là s’élève un temple à douze portes, dont chacune est une pierre précieuse, tout comme en la céleste Jérusalem. À l’entrée de la principale qui est de jaspe, se dresse un ange porteur d’un livre de saphir clair aux reflets verts, et pourpres, avec de l’or mêlé. Cà et là, l’or saille en hauts reliefs, formant des lettres qui narrent comment l’on goûte, en paradis, la saveur de Dieu. Ruysbroeck a fléchi les genoux devant l’ange et dit : « Je vous salue, sublime contemplation de l’éternité. » Il prend ensuite le livre céleste et le dépose entre les mains tremblantes d’Ermelinde. Aussitôt le portique de jaspe s’ouvre à l’attouchement de l’ange et l’intérieur du temple apparaît, tout tapissé de roses blanches qui jamais ne se fanent. Au centre du grand vaisseau, un Graal d’émeraude, laissant transparaître l’hostie et quelques gouttes de sang divin, repose sur une nuée d’or. Et c’est sous ce double signe du ciel descendu sur terre qu’Ermelinde se met à lire son livre de l’Éternelle Béatitude. Et comme, entraîné dans l’indicible joie, son esprit semble la quitter pour aller rejoindre la ronde des anges, son corps alangui s’en détache peu à peu ; elle tombe assoupie, la tête appuyée sur le livre de saphir.

 

La cloche aigre du béguinage tinta, faisant s’envoler les hirondelles. Dame Ermelinde ouvrit les yeux. Hélas, elle n’était plus dans le temple embaumé, au pied du Graal mystérieux, mais bien à la même place que la veille au soir, sous le séraphin du Ciborio. Disparu Maître Ruysbroeck ! Et sainte Waudru, la grande abbesse ? Ce n’était plus qu’une image, peinte à fresque sur le mur. Pourtant l’inquiète béguine avait fait mieux qu’un rêve, car son âme était tout autre. Ce qu’elle avait entrevu pendant cette nuit mystérieuse elle allait le vivre au réveil. La messe, qui justement commençait, lui apparut comme si le drame s’en déroulait pour la première fois. Elle perçut le battement du cœur du Christ en l’hostie, le ciel, pour elle, était descendu. Et quand, après sexte, la grande dame réunit la communauté en une conférence extraordinaire, quel fut l’étonnement joyeux d’Ermelinde d’ouïr annoncer :

 

« De trois petits livres à lire le soir. »

 

C’était un message de Maître Ruysbroeck « à ses sœurs de la vie parfaite ». Il s’agissait précisément d’un livre noir et souillé, celui de la vie passée : d’un autre blanc, scripturé de rouge, celui de la vie du Christ ; d’un troisième enfin, bleu et vert écrit en or fin : le livre de la vie céleste d’éternité.

 

Dès lors, Ermelinde chemina droit vers Dieu dans le rayonnement de l’Esprit. La lecture journalière du livre de sa conscience la fortifiait et jamais plus elle ne s’endormit sans mettre spirituellement à son chevet le livre béatifiant des contemplations éternelles. Elle se réveillait ainsi, chaque aurore, avec une grande faim du paradis qui s’apaisait dans l’Eucharistie.

 

Et l’intime harmonie de sa vie venait de ce qu’elle avait enfin compris le texte sacré :

 

« Si on te dit : le Christ est ici ou il est là, n’y va point, car
voici :
LE ROYAUME DE DIEU, IL EST AU DEDANS DE TOI. »

 

Renée ZELLER (début XXe siècle).

 

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13 mai, 2013

Al Lew-Drez, Émile SOUVESTRE (Légendes de Bretagne)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:49

Comme les enfants dorment doucement dans les lits clos ! Le chien jaune ronfle sur la grande pierre de l’âtre, les vaches ruminent derrière leur claie de genêts ; la lueur mourante du foyer tremblote le long du vieux fauteuil du grand-père.

 

C’est maintenant, chères gens, qu’il faut se signer et répéter tout bas une prière pour les pauvres âmes de ceux qu’on a aimés. Voici que minuit sonne à l’église de Saint-Michel en grève, minuit de la Pentecôte bénie.

 

C’est l’heure où les vrais chrétiens reposent leurs têtes sur l’oreiller de balle, contents de ce que le bon Dieu leur a donné, et s’endorment au cher bruit de la respiration des petits enfants qui sommeillent.

 

Mais Périk Skoarn, lui, n’a pas de petits enfants ; c’est un jeune homme hardi et seul dans la vie. Il a vu les nobles des environs venir à la messe de la paroisse, et il est envieux de leurs chevaux à brides plaquées d’argent, de leurs manteaux de velours et de leurs bas de soie à coins bariolés.

 

Il voudrait être riche comme eux, afin d’avoir à l’église un banc garni de cuir rouge et de pouvoir conduire aux Pardons les belles pennérèz assises sur la croupe de son cheval et un bras appuyé sur son épaule.

 

Voilà pourquoi Périk se promène sur la LewDréz, aux pieds de la dune de Saint-Efflam, tandis que les chrétiens reposent dans leurs maisons, protégés par la Vierge. Périk est un homme amoureux de grandeurs et de belles filles ; les désirs sont aussi nombreux dans son cœur que les nids d’hirondelles de mer sur les grands récifs.

 

Les vagues soupirent tristement à l’horizon noir, les cancres rongent à petit bruit les cadavres des noyés ; le vent qui souffle dans les roches du Roch-Ellas imite le sifflet des collecteurs de la Lew-Dréz ; mais Skoarn se promène toujours.

 

Il regarde la montagne et repasse dans sa mémoire ce que lui a dit le vieux mendiant de la croix d’Yar. Le vieux mendiant sait ce qui est arrivé dans la contrée, alors que nos plus vieux chênes étaient encore des glands, et nos plus vieilles corneilles des œufs non encore couvés.

 

Or, le vieux mendiant d’Yar lui a dit que là où se trouve maintenant la dune de Saint-Efflam s’étendait autrefois une ville puissante ; les flottes de cette ville couvraient la mer, et elle était gouvernée par un roi ayant pour sceptre une baguette de noisetier avec laquelle il changeait toute chose selon son désir.

 

Mais la ville et le roi furent damnés pour leurs crimes, si bien qu’un jour, par l’ordre de Dieu, les grèves s’élevèrent comme les flots d’une eau bouillonnante et engloutirent la cité. Seulement, chaque année, la nuit de la Pentecôte, au premier coup de minuit, un passage s’ouvre dans la montagne et permet d’arriver jusqu’au palais du roi.

 

Dans la dernière salle de ce palais se trouve suspendue la baguette de noisetier qui donne tout pouvoir ; mais, pour arriver jusqu’à elle, il faut se hâter, car, aussitôt que le dernier son de minuit s’est éteint, le passage se referme et ne doit se rouvrir qu’à la Pentecôte suivante.

 

Skoarn a retenu ce récit du vieux mendiant d’Yar, et voilà pourquoi il se promène si tard sur le sable de la Lew-Dréz.

 

Enfin, un tintement aigu retentit au clocher de Saint-Michel, Skoarn tressaille !.. Il regarde, à la clarté des étoiles, le rocher de granit qui forme la tête de la montagne, et le voit s’entr’ouvrir lentement comme la gueule d’un dragon qui s’éveille.

 

Il assure alors à son poignet le cordon de cuir qui tient son penn-baz et se précipite dans le passage, d’abord obscur, puis éclairé par une lumière semblable à celles qui brillent, la nuit, dans les cimetières. Il arrive ainsi à un palais immense, dont les pierres sont sculptées comme celles de l’église du Folgoat ou de Quimper-sur-l’Odet.

 

La première salle où il entre est pleine de bahuts où l’on voit entassé autant d’argent qu’il y a de grains de blé dans les huches après la moisson ; mais Périk Skoarn veut plus que de l’argent, et il passe outre. – Dans ce moment sonne le sixième coup de minuit.

 

Il trouve une seconde salle entourée de coffres qui regorgent de plus d’or que les râteliers ne regorgent d’herbes en fleur au mois de juin ; Périk Skoarn aime l’or, mais il veut encore davantage, et il va plus loin. – Le septième coup vient de sonner.

 

La troisième salle où il entre est garnie de corbeilles où les perles ruissellent comme le lait dans les terrines de terre de Cornouailles, aux premiers jours du printemps. Skoarn eût bien voulu en emporter pour les jolies filles de Plestin ; mais il continue sa route en entendant sonner le huitième coup.

 

La quatrième salle était toute éclairée par des coffrets remplis de diamants, jetant plus de flamme que les bûchers d’ajonc sur les coteaux du Douron, le soir de la Saint-Jean. Skoarn est ébloui ; il s’arrête un instant, puis court vers la dernière salle, en entendant sonner le neuvième coup.

 

Mais là, il demeure subitement saisi d’admiration ! Devant la baguette de noisetier que l’on voit suspendue au fond, sont rangées cent jeunes filles belles à perdre les âmes des saints ; chacune d’elles tient d’un main une couronne de chêne et, de l’autre, une coupe de vin de feu. Skoarn, qui a résisté à l’argent, à l’or, aux perles et aux diamants, ne peut résister à la vue de ces belles créatures aimées du péché.

 

Le dixième coup sonne, et il ne l’entend pas ; le onzième retentit, et il demeure immobile ; enfin le douzième se fait entendre aussi lugubre que le coup de canon d’un navire en perdition parmi les brisants !..

 

Périk, épouvanté, veut retourner en arrière ; mais il n’est plus temps. Toutes les portes se sont refermées ; les cent belles jeunes filles ont fait place à cent statues de granit, et tout rentre dans la nuit.

 

Voilà comment les pères ont raconté l’histoire de Skoarn. Vous savez maintenant ce qui arriva à un jeune homme pour avoir ouvert trop facilement son cœur aux séductions. Que la jeunesse prenne son enseignement : il est bon de marcher les yeux baissés vers la terre, de peur de désirer les étoiles qui sont à Dieu et à ses anges.

 

Émile SOUVESTRE (1806-1854).

 

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7 février, 2013

L’épi du rouge-gorge, Xavier MARMIER (Conte populaire)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:19

Au pied d’une chaîne de rocs d’où tombe un bruyant ruisseau sur un sol aride, de patients bénédictins ont bâti leur cabane couverte de fougère, et là ils chantent au lever de l’aurore l’Ave maris Stella.

 

Des régions du Midi ils sont venus dans celte vallée déserte du Finistère sans argent, sans armes, confiant en la puissance de la prière. Dans le vallon silencieux, ils ont construit une chapelle et y ont suspendu une cloche harmonieuse. Là, avec leur espoir en Dieu, ils attendent le jour où, de contrée en contrée, la bonne nouvelle de l’Évangile se répandra comme une eau bienfaisante.

 

Non loin d’eux est un cercle de dolmens où les druides célèbrent leurs fêtes barbares.

 

Les bons bénédictins, en continuant leurs prières, dessèchent un terrain marécageux, défrichent un champ couvert de bruyères et avec une grossière charrue y tracent des sillons. Mais la semence leur manque. Ils n’ont point pensé à l’apporter de leur lointain pays, et les Celtes qui les entourent ne cultivent point de blé.

 

« Dieu nous aidera », dit le prieur.

 

Et au moment où il prononçait ces mots on aperçoit un rouge-gorge perché sur une croix. À son bec se balançait un épi de blé.

 

Les religieux recueillirent avec soin les grains de cet épi providentiel et les firent fructifier.

 

De l’humble tige apportée par le rouge-gorge proviennent les magnifiques récoltes des vastes champs où jadis on ne voyait que des genêts et des bruyères.

 

De la petite communauté de bénédictins proviennent les couvents, les églises de cette région de Bretagne.

 

Xavier MARMIER (1809-1892).

 

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