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14 juin, 2012

Le livre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:59

 

      Un jeune homme allait bientôt se marier. Son futur beau-père était un religieux prosaïque, insupportablement pieux.
      Le jeune homme alla trouver son mentor soufi. Il lui demanda comment l’on pourrait indiquer au vieil homme le Chemin de la Compréhension.
      « Le Chemin lui sera indiqué, dit le sage.
      – Mais de quelle manière ?
      – La question a été formulée, la réponse viendra, la question est irrecevable, dit le soufi.
      – Alors, comment devrais-je me comporter avec mon beau-père.. si cette question-là est légitime ? demanda le jeune marié.
      – Supporte-le. »
      Après que le mariage eut été célébré, les jeunes gens allèrent s’installer dans leur nouvelle maison. Le religieux les accompagnait, portant sur son dos un énorme coffret relié en cuir, avec ces mots inscrits dessus : La Sainte Récitation.
      Les nouveaux mariés mirent le coffret sur une étagère et le laissèrent là.
      Quelques mois plus tard, les choses commencèrent à mal tourner pour le jeune homme. Il perdit son emploi, son maigre capital fondit très vite. Il pensa alors à s’adresser à son beau-père : celui-ci avait de la fortune, il pourrait l’aider à monter une petite affaire et à s’acquitter de dettes de plus en plus lourdes.
      « Mais oui ! adresse-toi à ton beau-père », conseilla le sage soufi.
      Le jeune homme écrivit une lettre où il donnait au père de sa femme un aperçu de sa situation. Le vieil homme arriva sans délai, accompagné du juge et de deux autres experts.
      Quand tout le monde fut réuni dans le salon, le vieil homme se tourna vers son gendre.
      « Si tout va aussi mal aujourd’hui pour toi, sermonna-t-il d’une voix chevrotante, c’est qu’à l’évidence tu n’observes pas la Loi sacrée, la sharia. »
      Ce disant il pointait son index vers le coffret censé contenir le Coran. U demanda qu’on le descende de l’étagère et qu’on l’ouvre.
      « Mais pourquoi dire que nous faisons peu de cas de la Loi ? s’enquit le jeune homme.
      – Tu ne lis pas les Écritures », trancha son beau-père.
      De fait, quand le coffret fut ouvert, chacun put constater qu’il était rempli de pièces d’or.
      Le jeune homme fit alors observer :
      « Mais n’est-il pas dit que « la connaissance vaut mieux que la lecture » ? »
      Et il expliqua qu’il connaissait le Coran par cœur.
      Le juge intervint à son tour.
      « Tu m’as amené ici, dit-il au beau-père, pour que je me prononce sur la question de savoir si ces jeunes gens sont de pieux musulmans. Je ne peux certainement pas dire que tu aies quoi que ce soit à reprocher à ton gendre.
      – Non, en effet, dit le patriarche, et je me repens sincèrement, car ce jeune homme, qui, jusqu’à aujourd’hui, s’est abstenu par modestie de mettre en avant son érudition, m’a montré qu’il est meilleur savant que moi, tant en ce qui concerne la conduite qu’en ce qui concerne le savoir. Je m’avoue battu. Dorénavant je m’efforcerai d’apprendre le Coran par cœur. »
      Les deux experts s’exclamèrent : « Excellente est son humilité, admirable la résolution qu’il a prise de parfaire son érudition !
      – Mais, fit remarquer le juge, ne dit-on pas aussi que « l’humilité publique cesse d’être de l’humilité dès l’instant qu’elle est exhibée » ?
      – Pourtant, qu’y a-t-il de mieux que suivre l’exemple de quelqu’un qui ne se contente pas de lire le Coran, mais s’est donné la peine de rapprendre par cœur? insista le patriarche.
      – Parce que l’exhibition est destructrice de l’accomplissement véritable, je te répondrai en privé », dit le juge.
      Le vieil homme, l’ayant entendu, déclara :
      « Sans cela, je serais devenu quelqu’un dont le savoir ne vient que des livres. Je suivrai à l’avenir le chemin des soufis, hommes d’être et de pratique. »
      Il devint un soufi. Sa vie a illuminé, et imprègne encore,
les pensées et les actes des Gens de la Voie.

      Voici ce que le juge avait dit au vieil homme : « Toi et tes pareils, les intellectuels, vous lisez le Coran. Le jeune homme le connaît par cœur. Mais ta fille, son épouse, elle pense et vit en accord avec le Livre, bien qu’elle ne sache ni lire, ni écrire, ni débattre, ni réciter. »

 

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23 mai, 2012

Le Pacha et le Dervis, Jean-Pierre Claris de FLORIAN

Classé dans : — unpeudetao @ 14:59

 

Un Arabe à Marseille autrefois m’a conté
qu’un pacha turc dans sa patrie
vint porter certain jour un coffret cacheté
au plus sage dervis qui fût en Arabie.
Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
des diamants d’un très grand prix :
c’est un présent que je veux faire
à l’homme que tu jugeras
être le plus fou de la terre.
Cherche bien, tu le trouveras.
Muni de son coffret, notre bon solitaire
s’en va courir le monde. Avait-il donc besoin
d’aller loin ?
L’embarras de choisir était sa grande affaire :
des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
se présenter à ses regards.
Notre pauvre dépositaire
pour l’offrir à chacun saisissait le coffret :
mais un pressentiment secret
lui conseillait de n’en rien faire,
l’assurait qu’il trouverait mieux.
Errant ainsi de lieux en lieux,
embarrassé de son message,
enfin, après un long voyage,
notre homme et le coffret arrivent un matin
dans la ville de Constantin.
Il trouve tout le peuple en joie :
que s’est-il donc passé ? Rien, lui dit un iman ;
c’est notre grand visir que le sultan envoie,
au moyen d’un lacet de soie,
porter au prophète un firman.
Le peuple rit toujours de ces sortes d’affaires ;
et, comme ce sont des misères,
notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
-souvent ? -oui. -c’est fort bien ; votre nouveau visir
est-il nommé ? -sans doute : et le voilà qui passe.
Le dervis, à ces mots, court, traverse la place,
arrive, et reconnaît le pacha son ami.
Bon ! Te voilà ! Dit celui-ci :
et le coffret ? -seigneur, j’ai parcouru l’Asie ;
j’ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir :
aujourd’hui ma course est finie ;
daignez l’accepter, grand visir.

 

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794).

 

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11 mai, 2012

Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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9 mai, 2012

La perle du sultan (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:05

 

      Un jour, le sultan était dans son boudoir, entouré de sa cour. Il sortit d’un coffret une perle précieuse et la mit dans la main de son vizir en lui demandant : « Quelle est sa valeur ?
      – Cent sacs d’or ! répondit le vizir.
      – Écrase-la ! ordonna le sultan.
      – Comment oserais-je ? dit le vizir. Cette perle est le fleuron de votre trésor !
      – Je suis content de ta réponse ! » dit le sultan et il lui fit des cadeaux et lui rendit honneur.
      Un peu après, alors que d’autres sujets de conversation avaient été épuisés, le sultan donna cette même perle à son chambellan en lui disant :
      « Quelle est sa valeur aux yeux de ceux qu’habite le désir ?
      – Cette perle vaut la moitié de votre royaume, dit le chambellan. Que Dieu la protège de tout péril !
      – Écrase-la ! ordonna le sultan.
      – Ô mon sultan ! répondit le chambellan, ce serait un grand dommage. Voyez cette lumière et cette beauté. L’écraser, ce serait porter atteinte au trésor de mon sultan ! »
      Le sultan fut satisfait de cette réponse et il le combla de cadeaux en louant sa sagesse.
      Puis, plusieurs beys ou émirs subirent la même épreuve et, par imitation, tous donnèrent la même réponse afin de connaître la faveur du sultan. Finalement, le sultan posa la même question à Eyaz :
      « Que vaut cette perle ?
      – Certainement, elle vaut davantage qu’on ne le dit ! répondit Eyaz.
      – Écrase-la ! » ordonna le sultan.
      Or Eyaz, prévenu en rêve de ceci, avait deux pierres dans sa poche. Il s’en saisit et écrasa la perle sans hésiter.
      Celui qui met son espoir dans l’union avec le Bien-Aimé ne craint pas d’être écrasé. L’homme pieux vit dans la crainte de son sort au jour du jugement. Mais le sage n’a pas de souci. Il sait ce qu’il a semé et donc ce qu’il va récolter. Quand Eyaz eut écrasé la perle, les courtisans dirent : « Celui qui a écrasé une perle si lumineuse ne peut être qu’un blasphémateur !
      – Quel est le plus précieux, demanda Eyaz, l’ordre du sultan ou la perle ? Vous, vous êtes intéressés par la perle et non par le sultan. Moi, je ne suis pas attiré par les pierres, comme le sont les infidèles. Seul le sultan me préoccupe. L’âme qui est prisonnière d’une pierre colorée ignore l’ordre du sultan ! »
      À ces mots, les beys, les émirs, le chambellan et le vizir inclinèrent la tête en se lamentant. Le sultan fit signe au bourreau.
      « Venge-moi de ces misérables ! dit-il, car ils ont préféré une pierre à mes ordres.
      – Ô sultan ! Tu es celui auprès de qui les généreux trouvent la source de leur générosité. Les plus généreux ont honte devant la munificence de tes faveurs. L’insolence et l’ignorance des blasphémateurs provient de l’abondance inépuisable de ta clémence. Au moment du pillage, le peuple veille pour protéger ses biens. Puisque la crainte de perdre ses biens l’empêche de dormir, comment pourrait-il dormir sans craindre de perdre la vie ? L’oubli naît de l’inadvertance et du ramollissement. Laisse-leur la vie car ils ont vu ton visage et ne supporteront pas d’en être séparés. Même si la mort est amère, elle ne peut l’être autant que la séparation. Il est agréable de mourir avec l’espoir de te rejoindre mais il est amer de vivre dans les tourments de la séparation. En enfer, les infidèles se disent : « Nous ne serions pas aussi tristes s’il nous avait honorés d’un seul regard ! » Afin que ceux qui sont avilis par l’insolence puissent être lavés par l’Euphrate de ta miséricorde, laisse s’écouler le flot de ton pardon !  »

 

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26 mars, 2012

Marouf le cordonnier (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:06

 

     Il était une fois un certain Marouf, cordonnier de son état, qui vivait au Caire avec sa femme, Fatima. Cette harpie le traitait si durement, rendant toujours le mal pour le bien, que Marouf se prit à la considérer comme l’incarnation de l’inexplicable esprit de contradiction.
     Accablé par un sentiment de totale injustice, réduit au dernier degré du désespoir, il se réfugia dans un monastère en ruine, près du Caire, où il s’abîma dans la prière et la supplication. Il répétait sans cesse : « Seigneur, j’implore ton aide, envoie-moi l’instrument de ma délivrance, que je puisse partir loin d’ici, et trouver la sécurité et l’espérance ! »
     Il répéta cette invocation pendant des heures. Et l’impossible arriva. Un être de grande taille et d’étrange apparence sembla traverser le mur en face de lui, à la manière des Abdal, les « Transformés », ces êtres humains qui ont acquis des pouvoirs qui dépassent de beaucoup ceux de l’homme ordinaire.
     « Je suis l’Abdel-Makan, le Serviteur du Lieu, dit-il au cordonnier. Qu’attends-tu de moi ? »
     Marouf lui parla de ses problèmes.
     Le Transformé le prit sur son dos et s’éleva avec lui dans les airs. Ils volèrent plusieurs heures à une vitesse inouïe.
     Quand le jour se leva, Marouf se retrouva dans une cité lointaine et prospère, à la frontière de la Chine. Quelqu’un l’arrêta dans la rue, lui demanda qui il était. Marouf le lui dit, et tenta d’expliquer comment il était arrivé là. Les passants, des rustres pour la plupart, commencèrent à s’attrouper. Ils se moquèrent d’abord de lui, puis le huèrent et lui jetèrent des pierres, l’accusant d’être soit un fou, soit un imposteur.
     La foule continuait de malmener l’infortuné cordonnier lorsqu’arriva un cavalier.
     « Vous n’avez pas honte ! cria-t-il en dispersant les gens. Tout étranger est un hôte. Les liens sacrés de l’hospitalité nous unissent à cet homme. Nous lui devons protection. »
     Le cavalier portait le nom d’Ali. C’était un marchand. Il expliqua à Marouf comment il était passé de la misère à l’opulence : « Les marchands d’Ikhtiyar, ainsi s’appelle cette étrange cité, sont particulièrement enclins à croire les gens sur parole. Si quelqu’un est pauvre, ils refuseront de lui donner sa chance : s’il est pauvre, pensent-ils, ce n’est pas sans raison. Par contre, si un homme passe pour être riche et se présente comme tel, ils lui témoigneront de la considération, lui feront confiance et lui rendront honneur. »
     Après avoir découvert ce fait, Ali, alors dans la misère, avait rendu visite à plusieurs riches marchands de la ville, et, prétextant le retard d’une de ses caravanes, leur avait demandé de lui accorder un prêt. Les prêts furent accordés ; Ali fit fructifier l’argent en commerçant dans les grands bazars ; il put ainsi rendre le capital initial et s’enrichir.
     Il conseilla au cordonnier d’en faire autant.
     C’est ainsi que Marouf, vêtu d’une robe somptueuse, offerte par son nouvel ami, alla emprunter de l’argent aux marchands d’Ikhtiyar. Mais il était d’un naturel généreux : il le distribua aussitôt aux mendiants. Les mois passaient ; rien n’indiquait que sa caravane fût sur le point d’arriver ; il ne faisait pas d’affaires avec les commerçants du bazar ; il multipliait les dons charitables, car les marchands rivalisaient entre eux pour prêter de l’argent à un homme qui le dépensait sur-le-champ en actes de charité : ils se disaient que non seulement ils le récupéreraient quand viendrait sa caravane, mais qu’ils auraient part aux avantages spirituels qui s’attachent aux actes de bienfaisance.
     Mais, ne voyant toujours rien venir, ils commencèrent à se poser des questions. Ils finirent par soupçonner Marouf d’être un imposteur et vinrent se plaindre auprès du roi de la cité. Celui-ci appela Marouf à comparaître devant lui.
     Comme il hésitait sur le parti à prendre, il résolut de le mettre à l’épreuve. Il possédait un joyau de haut prix : il l’offrirait au marchand Marouf pour voir s’il se rendrait compte ou non de sa valeur. S’il savait l’apprécier, il lui donnerait sa fille en mariage (car ce roi était cupide) ; sinon, il le jetterait en prison.
     Marouf se présenta à la cour le jour dit. On lui mit le joyau dans la main.
     « C’est pour toi, mon bon Marouf, dit le roi. Mais, dis-moi, pourquoi ne paies-tu pas tes dettes ?
     – Votre Majesté, ma caravane, qui achemine vers Ikhtiyar des biens inestimables, n’est pas encore arrivée. Quant à ce joyau, je crois qu’il est préférable que Votre Majesté le garde, car il est sans valeur comparé aux pierres vraiment précieuses dont mes chameaux sont chargés. »
     Dévoré de convoitise, le roi fit signe à Marouf qu’il pouvait disposer, et envoya au représentant des marchands un message leur enjoignant de se taire. Il décida de marier sa fille à Marouf malgré l’opposition du grand vizir qui ne se gêna pas pour dire que ce soi-disant marchand était un fieffé menteur. Cela faisait des années qu’il demandait la main de la princesse, aussi le roi mit-il cette remarque sur le compte du parti pris.
     Quand Marouf apprit que le roi voulait lui accorder la main de sa fille, il déclara au vizir :
     « Dis à Sa Majesté que je ne peux pourvoir aux besoins d’une épouse ayant rang de princesse tant que ma caravane chargée d’inestimables joyaux et d’autres merveilles n’est pas parvenue à destination. Je propose donc que le mariage soit remis à plus tard. »
     Quand le roi apprit quelle était l’attitude de Marouf, il lui ouvrit aussitôt le Trésor : le marchand pourrait y puiser ce dont il aurait besoin pour adopter le mode de vie approprié et répandre des bienfaits dignes de son rang de gendre du roi.
     Jamais on ne vit noces pareilles. Des joyaux furent distribués aux pauvres par poignées. À tous ceux qui avaient ne serait-ce qu’entendu parler du mariage fut offert un somptueux cadeau. Les cérémonies, d’un faste sans précédent, durèrent quarante jours.
     Quand les époux furent enfin seuls, Marouf dit à la princesse : « J’ai déjà tant puisé dans le Trésor royal ! Cela me cause de l’inquiétude. » Car il fallait bien qu’il donne une explication à son visible désarroi.
     « Ne te fais pas de soucis, dit la princesse : ta caravane finira bien par arriver. »
     Le vizir, lui, ne se tenait pas pour battu. Il revint à la charge pour obtenir du roi que la situation réelle de Marouf soit examinée de près. Finalement, les deux hommes décidèrent de demander l’aide de la princesse. Celle-ci accepta de tirer l’affaire au clair dès que l’occasion se présenterait.
     Une nuit, alors qu’ils étaient dans les bras l’un de l’autre, elle demanda à son mari d’éclaircir le mystère de la caravane disparue. Marouf se résolut à dire la vérité. « Il n’y a pas de caravane, avoua-t-il. Le vizir a raison. Mais il agit par convoitise. C’est aussi par convoitise que ton père m’a accordé ta main. Et toi, pourquoi as-tu consenti à m’épouser ?
     – Tu es mon mari, répliqua la princesse, jamais je ne te déshonorerai. Prends ces cinquante mille pièces d’or, enfuis-toi loin d’ici, envoie-moi un message dès que tu seras en lieu sûr : je t’y rejoindrai le moment venu. Pour ce qui est de la situation à la cour, compte sur moi, j’en fais mon affaire. »
     Habillé comme le sont les esclaves, Marouf enfourcha son cheval et se fondit dans la nuit.
     Quand le roi et le vizir firent venir la princesse pour qu’elle fasse son rapport, elle leur dit :
     « Père respecté, cher et honoré vizir, j’allais aborder la question avec mon époux la nuit dernière, quand est survenu un événement inattendu.
     – Que s’est-il passé ? firent-ils d’une même voix.
     – Nous avons entendu du bruit sous nos fenêtres. Dix mamelouks, superbement vêtus, arrivaient, porteurs d’un message du chef de la caravane de Marouf, qui expliquait la raison de son retard : une bande de Bédouins a attaqué la caravane, tué cinquante des cinq cents gardes qui l’accompagnent, et emporté deux cents charges de chameaux.
     – Et qu’a dit Marouf ?
     – Il n’a pas dit grand-chose, deux cents charges de chameaux, cinquante vies humaines, ce n’est rien pour lui, il a sauté sur son cheval en me criant qu’il partait au-devant de sa caravane et qu’il la conduirait lui-même jusqu’à nous. »
     Ainsi la princesse gagnait-elle du temps.
     Quant à Marouf, il filait comme une flèche, sans savoir où. Il s’arrêta enfin, près d’un lopin de terre qu’un paysan était en train de labourer. Il le salua. Le paysan lui dit, avec gentillesse : « Grand Esclave de Sa Majesté, accepte d’être mon invité, je vais chercher de quoi manger, tu partageras mon repas. » Et il partit en hâte.
     Marouf, touché par son bon coeur, descendit de son cheval, prit la charrue en mains et poursuivit le labour. Il avait à peine creusé quelques sillons que le soc buta contre une pierre. Il réussit à la retirer, et mit au jour un escalier qui s’enfonçait dans le sol. Il descendit les marches et se retrouva dans une salle immense, remplie d’innombrables merveilles.
     D’un coffret de cristal Marouf sortit un anneau. Il le frotta contre son vêtement. Apparut aussitôt une créature étrange qui lui dit : « Me voici ! Je suis ton serviteur, mon Seigneur ! »
     Ce djinn, connu sous le nom de Père du Bonheur, était un des plus puissants chefs des djinns. Le trésor entreposé dans la salle souterraine avait appartenu à Shaddad, fils d’Aad. Voilà ce que le djinn, désormais son esclave, apprit à Marouf.
     Le cordonnier lui ordonna de remonter le trésor à la surface de la terre : il fut aussitôt chargé sur des chameaux, des mulets et des chevaux matérialisés par le Père du Bonheur. Les djinns qui le servaient produisirent toutes sortes d’objets précieux et se métamorphosèrent en gardes et en caravaniers. Quand la caravane fut prête à partir, Marouf leur ordonna de la conduire jusqu’à la cité marchande.
     Sur ces entrefaites, le paysan revint avec de l’orge et des lentilles. Voyant la caravane, il imagina avoir affaire au roi en personne. Marouf lui donna un peu d’or et lui dit qu’il recevrait plus tard une autre récompense. Puis les deux hommes s’assirent et mangèrent l’orge et les lentilles.
     La caravane de Marouf entra dans Ikhtiyar. Le roi vilipenda le vizir pour avoir insinué que son gendre était un imposteur. Quand la princesse apprit qu’une caravane resplendissante était entrée en ville, et qu’elle appartenait à son mari, elle pensa qu’il avait prétendu avoir tout inventé pour mettre sa loyauté à l’épreuve.
     Ali pensa pour sa part que la caravane était l’oeuvre de la princesse. Il supposa qu’elle avait d’une manière ou d’une autre trouvé le moyen de sauver la réputation et la vie de Marouf.
     Les marchands qui lui avaient prêté de l’argent, et s’étaient étonnés qu’il l’ait généreusement distribué, furent cette fois stupéfaits de le voir prodiguer aux pauvres et aux nécessiteux une telle quantité d’or, de joyaux, de présents.
     Le vizir, quant à lui, continuait de soupçonner la bonne foi de Marouf. « On n’a jamais vu un marchand se conduire de la sorte », dit-il au roi, auquel il proposa d’attirer son gendre dans un piège. Il persuada ce dernier de venir dîner chez lui, le reçut dans son jardin, le grisa de musique et de vin. L’ivresse délia la langue du cordonnier, qui dit toute la vérité. Le vizir s’empara de l’anneau magique, fit apparaître le djinn, lui ordonna de faire disparaître Marouf dans un désert lointain. Le djinn proféra des injures contre son maître, lui reprochant d’avoir révélé le secret, puis le saisit et le jeta dans les sables de l’Hadramout. Le vizir commanda alors au djinn de capturer le roi et de le précipiter dans le désert où il avait jeté son gendre. Après quoi, il prit le pouvoir et résolut de séduire la princesse. Mais quand il vint vers elle, celle-ci s’empara de l’anneau qu’il portait au doigt, le frotta contre sa robe, ordonna au djinn d’enchaîner le vizir et d’aller chercher son père et son mari. Une heure plus tard, le roi et son gendre étaient de retour au palais. Le vizir fut mis à mort pour haute trahison. Marouf fut nommé grand vizir. La princesse lui donna un fils, et garda l’anneau en sa possession. Et ils vécurent tous heureux.
     À la mort du roi, Marouf monta sur le trône. Peu après, la princesse tomba gravement malade. Elle lui confia l’enfant et l’anneau, insista pour qu’il en prenne également soin, et s’en alla.
     Quelques mois plus tard, le roi Marouf était au lit, quand il se réveilla en sursaut. Une femme était allongée auprès de lui. Cette femme n’était autre que sa première épouse, l’affreuse Fatima, transportée là par magie. Elle expliqua au roi ce qu’il était advenu d’elle.
     Après la disparition de Marouf, elle s’était repentie. Réduite à la mendicité, elle avait connu des moments très difficiles, et sombré dans la misère. Une nuit, alors qu’elle s’était allongée sur le sol pour trouver le sommeil, elle avait poussé un cri de détresse. Un djinn lui était apparu, qui lui avait raconté tout ce qui était arrivé à Marouf depuis qu’il l’avait quittée. Elle lui avait demandé de la conduire à Ikhtiyar. Elle y fut transportée à la vitesse de la lumière.
     Elle avait l’air toute contrite. Aussi Marouf accepta-t-il de la reprendre pour épouse, non sans l’avoir avertie qu’il était le roi désormais et possédait de surcroît un anneau magique qui lui assurait les services du grand djinn, le Père du Bonheur. Elle le remercia humblement, et joua son rôle de reine.
     Mais elle haïssait le petit prince.
     Chaque soir, le roi enlevait l’anneau de son doigt. Fatima le savait. Une nuit, elle entra sans un bruit dans la chambre royale et vola l’anneau magique. Mais le petit prince l’avait suivie, et quand il la vit Prendre l’anneau, effrayé à l’idée qu’elle puisse l’utiliser à ses fins, il tira sa petite épée de son fourreau et tua la mégère.
     C’est ainsi que Fatima la fourbe trouva la mort là où elle avait trouvé les honneurs.
     Marouf fit venir à la cour l’honnête paysan qui avait été l’instrument de son salut et le nomma vizir. Et il épousa sa fille. À compter de ce jour, ils connurent tous bonheur et succès.

 

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4 décembre, 2011

Conte arabe, Jean GRANGE

Classé dans : — unpeudetao @ 14:21

Le calife Ahmed-ben-Djerid étant tombé dans une maladie de langueur qui lui permettait à peine de quitter ses appartements, un peu pour le distraire, et beaucoup pour remplir leurs bourses, ses ministres l’engagèrent à exiger de tous les juifs établis dans ses États, un cadeau digne du successeur du Prophète.
Ils connaissaient la générosité d’Ahmed, et comptaient bien avoir leur part du gâteau.

 

Comme il y avait près d’un million de juifs dans les États du calife, il ne fallait pas songer à les faire venir tous à Bagdad déposer leur offrande. Il fut donc décidé que chaque centre de population important nommerait un délégué chargé de porter au pied du trône les présents de ses coreligionnaires.

 

On ne pouvait introduire dans les appartements royaux que les objets d’une grande valeur sous un petit volume, tels que les perles, les rubis, les diamants, l’or, les parfums, les essences. Quant aux cadeaux encombrants, comme les éléphants, les autruches, les chevaux, les chameaux, les bœufs, les moutons, le froment, les épices, les étoffes, les tapis, les meubles, etc., ils devaient être étiquetés et rangés en bon ordre dans les cours, les salles, les greniers, les écuries composant les vastes dépendances du palais.

 

Inutile de dire, tant cela va de soi, que le cadeau devait être proportionné d’une part à la dignité de celui qui voulait bien l’accepter, et de l’autre à la fortune de celui qui le faisait. On se serait exposé à la prison, à la bastonnade et même au pal, si on avait traité l’ombre de Dieu sur la terre comme un pacha à trois queues, ou même un grand vizir.

 

Alors vivait à Smyrne un rabbin nommé Iakoub, sage entre les sages. Les livres hébreux, aussi bien que les livres des gentils, n’avaient pas de secrets pour lui. Comme Salomon, il pouvait discourir de tout depuis le moucheron jusqu’à l’éléphant, depuis l’hysope jusqu’au cèdre, deviner les énigmes les plus obscures et expliquer les plus difficiles paraboles.

 

Tel était le personnage que les juifs de Smyrne allèrent trouver pour lui demander conseil.

 

Que devaient-ils donner au calife ?

 

Ils hésitaient entre quatre chevaux arabes descendus, leur généalogie en faisait foi, des coursiers qui eurent l’honneur de porter le Prophète, et une émeraude superbe estimée quarante mille livres de monnaie franque.

 

– Mes amis, dit Iakoub, si vous voulez m’en croire, vous garderez vos quatre chevaux et votre émeraude.

 

– Ce serait notre plus cher désir, répondirent les juifs de Smyrne ; mais nous n’avons pas envie d’être emprisonnés, ou bâtonnés, ou empalés.

 

– Je comprends cela ; tranquillisez-vous : je me charge de contenter le calife, sans bourse délier.

 

– Sans bourse délier ! s’écria un jeune homme nommé Ioussef.

 

– Oui, car le cadeau que j’offrirai au nom des juifs de la ville de Smyrne, ne coûtera pas dix livres franques.

 

– Prenez garde, Iakoub ! dit Ioussef. Il ne faut pas jouer avec le lion.

 

– Ni donner un avis à plus sage que soi. Allez tous en paix, et que la colère du calife retombe sur sa seule tête ; car je prends la responsabilité de ce que je vais faire.

 

Au jour fixé pour la réception des cadeaux, les juifs se rendirent aux portes du palais. Ils étaient au nombre de cent cinquante, représentant chacun un centre important de population. Richement vêtus, ils se montraient graves et recueillis, ainsi qu’il sied à des misérables qui vont être admis à contempler l’ombre de Dieu sur la terre. Le calife leur donna audience, assis sur une pile de coussins de soie qui lui servaient de trône. Ses ministres l’entouraient.
Ahmed-ben-Djerid, qui s’ennuyait à mort d’ordinaire, s’amusa beaucoup à regarder ces cinquante juifs avec leur costume ridicule, leurs manières bizarres, et leurs visages suant la peur de la bastonnade ou du pal. Il n’était pas non plus insensible aux présents déposés à ses pieds royaux.

 

Les ministres ne s’amusaient pas : ils observaient, comptaient, comparaient la valeur du don à la fortune du donateur. Le défilé dura deux jours. Vers le milieu du second jour, cent trente délégués n’avaient pas encore eu leur audience. Soit que l’ennui commençât à s’emparer du calife et de ses ministres ; soit que les cadeaux fussent d’un prix inférieur, calife et ministres se montraient nerveux et agacés. Vingt cadeaux successifs furent jugés trop minces et refusés. Avis fut donné à ceux qui les avaient apportés d’avoir à les remplacer immédiatement par des dons plus convenables, s’ils ne voulaient être empalés vifs.

 

La terreur était parmi les juifs. Nul ne s’approchait plus qu’en tremblant de ce trône redoutable. Lorsque le tour de Iakoub fut venu, il se prosterna et dit :

 

– Ombre du Très-Haut, je t’apporte tout ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Tout en parlant il ouvrit une cassette de bois de cèdre, et en retirait un livre imprimé sur vélin. C’était un exemplaire du Coran.

 

Les ministres étaient furieux.

 

Ce rabbin se moquait-il d’eux ? Est-ce que ce livre qui ne valait pas dix livres de monnaie franque était digne du calife, de ses ministres, de l’opulente communauté juive de Smyrne !

 

Cependant le calife paraissait plus étonné que courroucé. Au lieu de faire un léger signe de tête pour accepter ou refuser le cadeau, ainsi qu’il en avait usé jusque-là, il daigna ouvrir la bouche et laisser tomber cette phrase, une des plus longues qu’il ait prononcées pendant tout le cours de son règne

 

– Tu as raison, juif ; le Coran est ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Un an plus tard, le calife s’ennuyant toujours, et ses ministres ayant besoin d’argent, un décret parut obligeant de nouveau les juifs à aller porter leurs hommages et leurs présents aux pieds du calife.

 

Les juifs de Smyrne s’étaient trop bien trouvés de leur mandataire pour ne pas lui renouveler son mandat.

 

Il accepta sans se faire prier.

 

– Vous en serez quitte, leur dit-il, à meilleur marché que l’année dernière. Je compte avec la dépense d’une livre franque satisfaire le calife, et même ses insatiables ministres.

 

Arrivé à Bagdad et admis devant le successeur du Prophète, Iakoub ne se troubla pas plus que l’année précédente.

 

Il y avait pourtant de quoi se troubler. Il était trop sagace pour ne pas remarquer que le calife et ses ministres l’observaient particulièrement, et s’occupaient plus de lui que de tout le reste de la députation.

 

Malheur au délégué des juifs de Smyrne, s’il ne faisait pas cette fois un cadeau d’un prix exceptionnel !

 

Iakoub, après les révérences d’usage, tira d’un petit coffret de bois d’ébène une éponge bien ordinaire qu’il présenta au calife en disant :

 

– Je vous offre un objet bien précieux : cette éponge, qui a recueilli les larmes et les sueurs de plusieurs milliers de Musulmans.

 

Les ministres firent des efforts héroïques pour ne pas éclater en injures, en menaces et même en voies de fait.

 

Évidemment ce misérable juif se moquait d’eux et de leur maître.

 

Moins orgueilleux, moins cupide, plus intelligent que ses ministres, le calife dit après un instant de réflexion :

 

– Qu’on place cette éponge à côté du livre sacré que Iakoub me donna l’année dernière. Les larmes et les sueurs des vrais croyants sont en effet, après les paroles du Prophète, ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Jean GRANGE (XIX siècle).

 

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13 mars, 2011

Le coffre de Nuri Bey (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:06

 

     Nuri Bey était un Albanais réfléchi et respecté. Il avait épousé une femme bien plus jeune que lui.

 

     Un soir qu’il était rentré plus tôt que d’habitude, un fidèle serviteur vint lui dire :
     « Votre épouse, notre maîtresse, se comporte de manière suspecte.
     « Elle est dans sa chambre avec un coffre assez grand pour contenir un homme, qui appartenait à votre grand-mère.
     « Il ne devrait renfermer que quelques broderies anciennes.
     « Je pense qu’il pourrait renfermer autre chose..
     « Elle refuse de me laisser y regarder, moi, votre plus vieux serviteur. »

 

     Nuri pénétra dans la chambre de sa femme : celle-ci se tenait tristement près du coffre en bois massif.
     « Me montrerez-vous ce qu’il y a dans ce coffre ?
     – Pour la seule raison qu’un domestique me soupçonne, ou parce que vous n’avez pas confiance en moi ?
     – Ne serait-il pas plus simple de l’ouvrir, tout simplement, et d’en finir avec les sous-entendus ?
     – Je ne pense pas que ce soit possible.
     – Est-il fermé à clef ?
     – Il l’est.
     – Où est la clef ? » Elle la lui montra.
     « Renvoyez le serviteur, je vous la donnerai. »
     Le serviteur fut renvoyé. La femme remit la clef et se retira, visiblement inquiète.

 

     Nuri Bey réfléchit un long moment. Puis il appela quatre de ses jardiniers. Ensemble, à la nuit tombée, ils emportèrent le coffre, sans l’avoir ouvert, dans un recoin du parc, et l’y enterrèrent.

 

     La chose ne fut jamais évoquée par la suite.

 

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14 février, 2011

Le Berger et le Roi, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 21:56

Deux démons à leur gré partagent notre vie,
Et de son patrimoine ont chassé la raison.
Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J’appelle l’un Amour, et l’autre Ambition.
Cette dernière étend le plus loin son empire ;
               Car même elle entre dans l’amour.
Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire
Comme un Roi fit venir un Berger à sa Cour.
Le conte est du bon temps, non du siècle
                                                    [où nous sommes.

 

Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
Grâce aux soins du Berger, de très notables sommes.

 

Le Berger plut au Roi par ces soins diligents.

 

Tu mérites, dit-il, d’être Pasteur de gens ;
Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes.
               Je te fais Juge souverain.
Voilà notre Berger la balance à la main.
Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un Ermite,
Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,
Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite.
              Bref, il en vint fort bien à bout.
L’Ermite son voisin accourut pour lui dire :
Veillé-je ? et n’est-ce point un songe que je vois ?
Vous favori ! vous grand ! Défiez-vous des Rois :
Leur faveur est glissante, on s’y trompe ; et le pire
C’est qu’il en coûte cher ; de pareilles erreurs
Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.
Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage.
Je vous parle en ami. Craignez tout. L’autre rit,
               Et notre Ermite poursuivit :
Voyez combien déjà la Cour vous rend peu sage.
Je crois voir cet Aveugle à qui dans un voyage
               Un Serpent engourdi de froid
Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet.
Le sien s’était perdu, tombant de sa ceinture.
Il rendait grâce au Ciel de l’heureuse aventure,
Quand un passant cria : Que tenez-vous, ô Dieux !
Jetez cet animal traître et pernicieux,
Ce Serpent.  C’est un fouet .  C’est un Serpent, vous dis-je.
A me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?
Prétendez-vous garder ce trésor ?  Pourquoi non ?
Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon ;
               Vous n’en parlez que par envie.
               L’aveugle enfin ne le crut pas ;
               Il en perdit bientôt la vie.
L’animal dégourdi piqua son homme au bras.
               Quant à vous, j’ose vous prédire
Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.
 Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?
 Mille dégoûts viendront, dit le Prophète Ermite.
Il en vint en effet ; l’Ermite n’eut pas tort.
Mainte peste de Cour fit tant, par maint ressort,
Que la candeur du Juge, ainsi que son mérite,
Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
Accusateurs et gens grevés par ses arrêts.
De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais.
Le Prince voulut voir ces richesses immenses ;
Il ne trouva partout que médiocrité,
Louanges du désert et de la pauvreté ;
               C’étaient là ses magnificences.
Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix.
Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.
Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
               Tous les machineurs d’impostures.
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
               L’habit d’un Gardeur de troupeaux,
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
               Et je pense aussi sa musette.
Doux trésors, ce dit-il, chers gages qui jamais
N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,
Je vous reprends ; sortons de ces riches palais
               Comme l’on sortirait d’un songe.
Sire, pardonnez-moi cette exclamation.
J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.
Je m’y suis trop complu ; mais qui n’a dans la tête
               Un petit grain d’ambition ?

 

Jean de La Fontaine.

 

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