• Accueil
  • > Recherche : conte fourmi

22 décembre, 2014

Jayda, Henri Gougaud (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:08

Il était un jour une jeune fille nommée Jayda. Elle n’avait aucun bien sur terre , sauf ses deux mains, son corps agile et son regard sans cesse étonné par la lumière du monde. Elle vivait dans une hutte de branches au bord d’un ruisseau, se nourissait de l’eau que lui donnait la source, des fruits que lui donnaient les arbres. Sa pauvreté était rude mais elle ne s’en plaignait pas. Elle l’estimait ordinaire. Elle ignorait qu’en vérité un esprit maléfique l’avait prise en haine et s’acharnait sans cesse à faire trébucher ses moindres espérances, troubler ses moindres bonheurs, à tout briser de ce qui lui était destiné, pour qu’elle n’ait rien, et qu’elle en meure. Or un matin, comme Jayda dans la forêt faisait sa cueillette d’herbes pour sa soupe quotidienne, elle découvrit dans un buisson une ruche sauvage abandonnée par ses abeilles. Elle s’agenouilla devant elle, vit qu’elle était emplie de miel tiédi par le soleil. L’idée lui vint de le recueillir. Elle pensa, bénissant le ciel : “J’irai vendre cette belle provende au marché de la ville, j’en gagnerai assez pour traverser l’hiver sans peine ni souci.” Elle courut chez elle , prit une cruche , s’en revint au buisson et la remplit de miel. Alors l’esprit méchant qui veillait à sa perte sentit se ranimer sa malfaisance quelque peu endormie par la monotonie des jours. Comme Jayda s’en retournait, sa récolte faite, il ricana trois fois, esquissa autour d’elle un pas de danse invisible, empoigna une branche au-dessus du sentier, et agitant cette arme de brigand, comme passait la jeune fille il brisa la cruche qu’elle portait sur l’épaule. Le miel se répandit dans l’herbe poussièreuse. L’esprit mauvais, content de lui, partit d’un rire silencieux, se tenant la bedaine et se battant les cuisses, tandis que Jayda soupirait et pensait : “ Quelle maladroite je suis ! Allons, ce miel perdu nourrira quelque bête. Pour moi, Dieu fasse que demain soit meilleur qu’aujourd’hui.” Elle s’en retourna, légère, les mains vides. Comme elle parvenait en vue de sa cabane elle s’arrêta, tout à coup sur ses gardes. Un cavalier venait entre les arbres, au grand galop. A quelques pas d’elle il leva son fouet, le fit tournoyer, traversa le feuillage d’un mûrier, fit claquer sa lanière sur la croupe de sa bête et lui passa devant, effréné, sans la voir. De l’arbre déchiré tomba une averse de fruits. “Bonté divine, pensa Jayda, le Ciel a envoyé cet homme sur ma route. Voilà qu’il m’offre plus qu’une cruche de miel !”. Elle emplit son tablier de mûres et reprit vivement le chemin du marché. Aussitôt, l’invisible démon qui n’avait cessé de la guetter se mit à s’ébouriffer, pris de joie frénétique, à se gratter sous les bras comme font les singes, puis se changeant en âne il s’en vint braire auprès de Jayda. Elle le caressa entre les deux oreilles. Il en parut content. Il l’accompagna jusqu’au faubourg de la ville. Là elle fit halte un instant au bord de la grand-route pour regarder les gens qui allaient et venaient. L’hypocrite baudet, la voyant captivée, profita de l’aubaine. D’un coup sec du museau dans le panier il fit partout se répandre la provision, et se roulant dedans la réduisit en bouillie sale. Après quoi, satisfait, il s’en fut vers le champ. “Tant pis, se dit Jayda. On ne peut tout avoir. J’ai l’affection des ânes, un vieux croûton de pain m’attend à la maison. Mes malheurs pourraient être pires.” Or, tandis qu’elle s’apprêtait à rebrousser chemin, vint à passer la reine du pays dans son carrosse bleu orné de roses peintes. Elle vit les mûres répandues, l’âne trottant, l’échine luisante de suc. Elle en fut prise de pitié. “Pauvre enfant, se dit-elle, comme le sort la traite durement !” Elle ordonna à son cocher de faire halte et invita Jayda à monter auprès d’elle. La reine fut tant émue par l’innocence de cette jeune fille qui n’osait rien lui dire qu’elle lui fit offrir une demeure de belle pierre. Jayda s’y installa, et devint bientôt une heureuse marchande. Mais le mauvais génie veillait, ruminant des fracas. Il découvrit un jour où étaient les biens les plus précieux de sa maison : dans une remise, derrière le logis. La nuit venue, il y mit le feu. Jusqu’au matin il dansa autour de l’incendie, sans souci de roussir les poils de ses genoux. A l’aube, il ne restait que cendres et poutres noires où s’était élevée une belle bâtisse. Jayda, contemplant ce désastre, se dit que décidément elle n’était pas faite pour la richesse. Elle s’assit sur une pierre chaude. Alors elle vit une colonne de fourmis qui transportaient leur réserve de blé, grain par grain, de dessous les gravats en un lieu plus propice. Jayda pour les aider, souleva un caillou qui encombrait leur route, et se vit aussitôt éclaboussée d’eau fraîche. Sous la pierre bougée se cachait une source. Les gens autour d’elle assemblés s’émurent et s’éxtasièrent. Une vieille prophétie avait situé en ces lieux une fontaine de vie éternelle que personne n’avait jamais su découvrir. Le grimoire disait que seule la trouverait un jour, après un incendie, au bout de longues peines, une jeune fille autant aimante qu’indifférente à ses malheurs. Cette jeune fille était enfin venue. On lui fit une grande fête. Jayda depuis ce temps est la gardienne de cette source, la plus secète et la plus désirable du monde. A ceux qui viennent la voir, s’ils savent aimer, et s’ils savent que le malheur ne vaut pas plus que poussière emportée par le vent, on dit qu’elle offre à boire l’immortalité dans le creux de ses mains.

 

(Extrait de Contes des sages soufis de Henri Gougaud, seuil).

 

*****************************************************

 

24 avril, 2014

La fourmi et le roi Salomon (Conte mauritanien)

Classé dans : — unpeudetao @ 12:52

Ce jour-là, une jeune fourmi avait osé, elle avait osé rester là, dans son trou, en train de travailler, pendant que toutes les autres fourmis se bousculaient pour se prosterner sous les pieds de Salomon, Salomon qui se promenait dans le désert, à côté de leur fourmilière. Salomon était un roi doublé d’un prophète. Il avait des dons impressionnants dont celui de dompter les animaux, de comprendre leur langage et de leur parler. Malgré les ruades et bousculades de la foule, Salomon a remarqué l’absence de la jeune fourmi. Il leva la tête, la découvrit dans son trou et lui dit : – Que fais-tu là, bête menue, et pourquoi ne fais-tu pas comme tes congénères ? – Sire, répondit-elle, ce n’est ni par impolitesse, ni par désobéissance que je ne suis pas venue comme les autres, mais tout simplement, je m’occupe à quelque chose qui me tient particulièrement à cœur : je veux déplacer cette dune de sable que vous voyez là ! – Ha ha ha ! Mon pauvre ami, rétorqua le roi Salomon, je doute que tu aies la vertu nécessaire, c’est-à-dire la patience et surtout la chance suffisante, c’est-à-dire la longévité, pour accomplir ce travail immense. – Moi non plus je n’en sais rien, confessa la fourmi, mais ce que je sais c’est que la force qui me pousse est plus puissante que la tempête du désert, je veux parler de la force de l’amour, car de l’autre côté de la dune de sable se trouve ma bien-aimée. Si je mourais avant de l’atteindre, je finirais ma vie dans la folie de cette chose qui meurt en dernier dans le cœur des êtres, c’est-à-dire l’espérance. Cet échange a fortement ébranlé le grand roi et prophète Salomon, qui, dans le désert au milieu de nulle part, a compris le vrai sens de l’amour.

 

*****************************************************

 

21 avril, 2014

Le pari du singe et du lièvre (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:34

Tout le monde sait que le singe ne peut pas rester un moment sans se gratter le corps. Tout le monde sait aussi que le lièvre, curieux qu’il est, ne peut pas rester un moment sans se retourner à gauche et à droite pour voir ce qui se passe aux alentours. Un matin, les deux compères se rencontrent, dans la forêt, sous un acacia. Le lièvre dit au singe : – Est-ce que tu sais ce que les gens disent de toi ? Eh bien, ils disent que tu ne peux pas rester un seul instant sans te gratter le corps. Il y en a même qui disent que ta mère t’a enfanté dans une fourmilière et depuis les fourmis sont dans ta chaire ce qui explique ça. – C’est faux, répond le singe, moi je peux rester une heure, deux heures, vingt-quatre heures même sans me gratter le corps. Ils racontent n’importe quoi. Toi aussi avec tes longues oreilles qui semblent défier le ciel, est-ce que tu as entendu ce que les gens disent de toi, ha ha ha, ils disent que tu ne peux pas rester un seul instant sans te retourner à gauche, à droite et regarder en bas et en haut. – C’est archi-faux, dit le lièvre, je peux rester une heure, deux heures, vingt quatre heures même sans me retourner. – Alors faisons un pari pour vérifier ça, dit le singe. – D’accord, répond l’autre. – Mettons-nous l’un en face de l’autre, dit le lièvre, pour voir qui de nous deux restera le plus longtemps, toi sans te gratter ou moi sans me retourner. Ils se mettent face à face et l’épreuve commence. Au bout d’une bonne heure de concentration, pendant laquelle aucun n’a ni bougé, ni parlé, le lièvre dit : – Si on se racontait des histoires pour meubler le temps. – D’accord fait l’autre, vas-y, commence. Le lièvre dit : – Tu sais il y a longtemps, j’ai participé à une guerre ! Si tu savais comment les balles fusaient. Elles nous venaient de tous les côtés, du côté droit, il se tourne vers le côté droit, les balles nous venaient du côté gauche, il se tourne vers le côté gauche. Le singe lui coupe alors la parole, en disant : – Mais ça ce n’est rien du tout, moi j’ai participé à une guerre bien plus meurtrière encore où les balles nous tapaient sur la poitrine, et il se gratte la poitrine, des balles continue-t-il nous tapaient sur la cuisse gauche et il se gratte la cuisse gauche. Brusquement le lièvre se met à sauter en criant : – J’ai gagné, j’ai gagné, tu t’es gratté. Et l’autre lui répond : – Mais toi tu t’es retourné avant moi. Depuis ce jour, quand il y a un pari manqué ; on dit que c’est le pari du lièvre et du singe.

 

*****************************************************

 

25 août, 2012

Les Grenouilles qui demandent un Roi, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 19:15

            Les Grenouilles, se lassant
            De l’état démocratique,
            Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
            Que la gent marécageuse,
            Gent fort sotte et fort peureuse,
            S’alla cacher sous les eaux,
            Dans les joncs, dans les roseaux,
            Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau ;
            Or c’était un Soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première
            Qui, de le voir s’aventurant
            Osa bien quitter sa tanière.
            Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
            Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière,
       Jusqu’à sauter sur l’épaule du Roi.
Le bon Sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
            Qui les croque, qui les tue,
            Qui les gobe à son plaisir,
            Et Grenouilles de se plaindre ;
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir
        À ses lois croit-il nous astreindre ?
        Vous avez dû premièrement
        Garder votre gouvernement  ;
Mais ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier Roi fut débonnaire et doux :
            De celui-ci contentez-vous,
            De peur d’en rencontrer un pire.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

*****************************************************
 

 

7 mai, 2012

La corde au cou (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 3:18

 

      Un homme prétendit un jour être un prophète supérieur à tous les autres. On lui passa une corde au cou et on l’amena devant le sultan. Curieux de connaître l’origine de cette aberration, la foule se rassembla ainsi qu’une fourmilière.
      « Si la pauvreté est un signe de prophétie, disaient les gens, alors nous sommes tous prophètes. Nous sommes bien tous semblables et nous sommes tous également venus de l’autre monde. Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ?
      – Il y a une chose que vous ignorez, répondit l’homme. Vous êtes venus sur terre par décision du destin mais vous avez voyagé dans l’ignorance, comme un enfant qui dort, inconscient des étapes. Vous avez traversé bien des contrées, dans l’ivresse ou dans le sommeil. Vous n’avez rien su du chemin du haut et du chemin du bas. Nous, nous avons parcouru l’univers avec nos cinq sens et dans les six directions, éveillés et joyeux. Nous avons vu l’origine et la finalité car nos guides connaissaient bien le chemin. »
      Le peuple demanda au sultan de torturer cet homme afin de faire un exemple, mais le sultan remarqua que l’homme était si maigre qu’une simple chiquenaude l’eût assommé. Son corps en était presque transparent.
      Le sultan se dit alors qu’il valait mieux essayer la douceur car un langage tendre fait sortir le serpent de son repaire.
      On fit évacuer le peuple et le sultan, plein de patience et de douceur, lui demanda d’où il venait et s’informa de ses conditions de vie.
      « Ô sultan ! répondit l’homme, ma maison, c’est le pays du salut et ma direction, c’est le pays du blâme. Je n’ai ni demeure ni ami. Comment un poisson pourrait-il habiter sur la terre ? »
      Pour le taquiner, le sultan lui demanda :
      « Quel est ton plat préféré ? » Puis : « Qu’as-tu donc bu pour être ainsi ivre de bon matin ?
      – Si j’avais du pain, répliqua l’homme, je ne prétendrais pas être un prophète ! »
      Prophétiser devant un tel sultan est comme attendre qu’une montagne fasse preuve de coeur. La seule chose que la montagne puisse faire, c’est de renvoyer les mots qu’on lui adresse. Et ce faisant, elle se raille. Il ne sert à rien de parler de la vie à un cadavre. Mais parle d’or ou de femmes et tous te suivront sans même prendre garde à leur existence. Dis-leur : « Une belle femme est amoureuse de toi. Va ! elle t’attend. » Aussitôt, ils courront dans la direction que tu leur indiques.
      Mais, si tu parles le langage de la vérité et dis : « Dans cet univers éphémère, préparons-nous à l’univers de la vérité ! Qu’importe l’éphémère puisque l’éternité est possible ! » Sache alors qu’ils voudront te tuer et ne crois pas qu’ils fassent cela pour protéger leur religion !
      Le sultan demanda :
      « Qu’est-ce que la révélation ? Quel bénéfice un prophète tire-t-il de ses activités ?
      – Tout ce que dit un prophète finit par arriver, répondit l’homme. Peut-il exister un royaume qui ne désire pas se joindre à lui ? La révélation d’un prophète, sans même parler de moi, vaut bien l’inspiration dans le coeur d’une abeille ! La révélation que Dieu a faite à l’abeille a rempli sa demeure de miel. Par sa révélation, Dieu a rempli l’univers de miel ! Et, comme l’homme possède la lumière du coeur, sa révélation ne saurait valoir moins que celle d’une abeille. »

 

*****************************************************

 

29 avril, 2012

Le peuple de Saba (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:27

 

      En parlant de sottise, il me revient l’histoire du peuple de Saba. En effet, leur sottise était contagieuse comme la peste.
      La ville de Saba était une très grande cité, aussi grande que les cités dont on parle dans les contes pour enfants. On parle de conte pour enfants mais ces contes sont des boîtes de perles qui contiennent bien des enseignements. Prenez au sérieux les mots insensés des contes.
      La ville de Saba, donc, était incomparable par sa taille. Mais ses habitants étaient incapables de l’apprécier. La distance à parcourir pour aller d’un bout de la ville à l’autre était incommensurable. Dans cette seule ville se trouvait la population d’une dizaine de cités. Cette population se composait en tout et pour tout de trois personnes au visage sale. Bien qu’elle soit innombrable, elle se résumait à ces trois personnages futiles. En effet, les âmes qui ne voient pas le Bien-Aimé ne valent même pas une demi-personne, quand bien même elles seraient des milliers.
      L’un d’eux était un aveugle dont la vue était perçante. C’est-à-dire qu’il pouvait voir une fourmi mais qu’il était incapable d’apercevoir Salomon.
      Le second était un sourd dont l’ouïe était très fine. Autant dire un trésor sans or.
      Quant au dernier, c’était un homme nu dont la robe était très longue.
      L’aveugle dit soudain :
      « Je vois une armée qui s’approche. Je peux même distinguer de quel peuple il s’agit. »
      Le sourd dit à son tour :
      « Tu as raison ! J’entends le bruit de leur conversation. »
      L’homme nu dit alors :
      « J’ai bien peur qu’ils ne déchirent l’ourlet de ma robe ! »
      L’aveugle reprit :
      « Les voilà qui arrivent ! Nous devons nous enfuir si nous voulons éviter d’être capturés. »
      Le sourd :
      « Leur vacarme se rapproche. Fuyons au plus vite ! »
      L’homme nu :
      « Au secours ! On va lacérer ma robe ! »
      C’est ainsi qu’ils quittèrent la ville pour se réfugier dans un village abandonné. Là, ils trouvèrent un oiseau bien gras, mais qui n’avait pas de chair. C’était une charogne qui avait été dévorée par les vautours et ses os restaient épars. Nos trois hommes dévorèrent cet oiseau, comme un lion dévore sa proie. Et chacun d’eux crut avoir trouvé la satisfaction. Mais ils se mirent à grossir à tel point qu’ils devinrent énormes comme des éléphants et que le monde fut trop petit pour eux. Et c’est ainsi qu’ils passèrent par la fente de la porte.
     
      Le sourd, c’est le désir. Il entend venir la mort des autres, mais pas la sienne. L’aveugle, c’est l’ambition. Il voit les défauts du peuple jusque dans le moindre détail mais il reste aveugle pour les siens. L’homme nu craint qu’on ne coupe l’ourlet de sa robe mais comment cela se pourrait-il ? Le peuple de cette terre est ruiné mais il craint les voleurs. Nous sommes tous arrivés nus en ce monde et c’est ainsi que nous le quitterons. Mais nous avons tous la crainte des voleurs. Au moment de la mort, les riches comprennent qu’ils ne possèdent pas un sou. Les hommes de talent sentent qu’ils ont fait fausse route. Ils sont comme ces enfants qui prennent des morceaux de poterie pour des biens précieux. Si on les leur retire, ils pleurent. Et si on les leur donne de nouveau, ils sont contents. L’enfant, tant qu’il n’est pas adulte, ne distingue pas le bien du mal. Ses larmes et son rire n’ont aucune valeur. Les aristocrates tremblent pour leurs biens comme s’ils les avaient acquis en rêve. Si on les réveillait, ils se moqueraient de leur crainte des voleurs. Les savants de ce monde sont semblables. Ils craignent les voleurs et ils se plaignent en disant : « Les voleurs gaspillent notre temps ! » Mais celui qui récolte ce qui est véritablement utile ne se préoccupe pas du temps car le temps n’existe pas pour lui.

 

*****************************************************

 

 

22 avril, 2012

Peau d’Ane, Charles PERRAULT

Classé dans : — unpeudetao @ 11:15

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.
Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.
Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux:
 »Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous:
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.
Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps:
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.
 »Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci:
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »
Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
 »Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas. »
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur:
 »Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende. »
Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit:
 »Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil. »
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.
L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main:
 »Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »
Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.
Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.
 »Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encore ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.
Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.
La princesse ainsi travestie
De chez la sage fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince qui pour la fête
De son heureux hymen s’apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue
Qu’on ne parcoure promptement;
Mais on s’agite vainement,
On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées;
Les dames de la cour, toutes découragées,
N’en dînèrent point la plupart;
Mais du curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n’eut point d’offrande.
L’infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le dimanche un peu plus de repos
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n’était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.
J’oubliais de dire en passant
Qu’en cette grande métairie
D’un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie,
Que là, poules de barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canes petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l’envie dix cours toutes entières.
Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau céphale:
Son air était royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d’Ane de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encore le coeur d’une princesse.
 »Qu’il a l’air grand, quoiqu’il l’ait négligé,
Qu’il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé!
D’une robe de rien s’il m’avait honorée,
Je m’en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j’ai. »
Un jour le jeune prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure:
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son coeur.
Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
Dans le palais, pensif il se retire,
Et la nuit et le jour il soupire;
Il ne veut plus aller au bal
Quoiqu’on soit dans le carnaval.
Il hait la chasse, il hait la comédie,
Il n’a plus d’appétit, tout lui fait mal au coeur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.
Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d’une allée effroyable,
Où l’on ne voit goutte en plein jour.
 »C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle
Et que Peau d’Ane l’on appelle,
A cause de la peau qu’elle met sur son cou;
De l’amour c’est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu’on puisse voir après le loup. »
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l’amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N’en seront jamais effacés.
Cependant la reine sa mère,
Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
 »O ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d’Ane est une noire taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
– N’importe, dit la reine, il faut le satisfaire,
Et c’est à cela seul que nous devons songer. »
Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
S’il en avait voulu manger.
Peau d’Ane donc prend sa farine
Qu’elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S’enferme seule en sa chambrette.
D’abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d’argent que vite elle laça
Pour dignement faire l’ouvrage
Qu’aussitôt elle commença.
On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l’oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s’en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,
Qu’on ne peut la voir un moment
Qu’elle ne sache qu’on l’a vue.
Je suis bien sûr encore, et j’en ferais serment,
Qu’elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le prince trouva la galette si bonne
Qu’il ne s’en fallut rien que d’une faim gloutonne
Il n’avalât aussi l’anneau.
Quand il en vit l’émeraude admirable,
Et du jonc d’or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d’une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l’instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les médecins sages d’expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu’il était malade d’amour.
Comme l’hymen, quelque mal qu’on ne dise,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s’en fit quelque temps prier,
Puis dit:  »Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon. »
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu’on n’osa dire non.
Voilà donc qu’on se met en quête
De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n’en est point qui ne s’apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu’il a le secret de le rendre menu.
L’une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L’autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu’elle le rapetisse;
Et l’autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n’est enfin point de manoeuvre
Qu’une dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.
L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Etaient trop gros et n’entraient pas.
Les comtesses, et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D’un dédain presque égal rebutait tout le monde.
Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s’y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu’un câble au travers d’une aiguille.
On crut enfin que c’était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu’à régner le Ciel la destine?
Le prince dit:  »Et pourquoi non?
Qu’on la fasse venir. » Chacun se prit à rire,
Criant tout haut:  »Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon? »
Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l’ivoire
Qu’un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D’une justesse sans égale.
Son petit doigt fut entouré,
La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu’avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s’apprêtait à rire;
Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
Et qu’elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants, dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d’une majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu’avecque ses deux mains on eût pu l’embrasser,
Montrèrent leurs appâts et leur grâce divine:
Des dames de la cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d’appâts;
La reine en était affolée,
Et le prince son cher amant,
De cent plaisirs l’âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.
Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l’aurore,
Montés sur de grands éléphants;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du monde,
Il en débarque et la cour en abonde.
Mais nul prince, nul potentat,
N’y parut avec tant d’éclat
Que le père de l’épousée,
Qui d’elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N’en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu’il la vit:  »Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant », dit-il et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l’embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s’intéresser,
Et le futur époux était ravi d’apprendre
Que d’un roi si puissant il devenait le gendre.
Dans ce moment la marraine arriva
Qui raconta toute l’histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau d’Ane de gloire.
Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu’elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu’il n’est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue;
Que de l’eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature.
Pourvu qu’elle ait de beaux habits;
Que sous le ciel il n’est point de femelle
Qui ne s’imagine être belle,
Et qui souvent ne s’imagine encore
Que si des trois beautés la fameuse querelle
S’était démêlée avec elle, elle aurait eu la pomme d’or.
Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire;
Mais tant que dans le monde on aura des enfants
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

 

Charles PERRAULT (1628-1703).

 

*****************************************************

 

 

21 février, 2012

Le Savant et le Fermier, Jean-Pierre Claris de FLORIAN

Classé dans : — unpeudetao @ 20:19

 

Que j’aime les héros dont je conte l’histoire !
Et qu’ à m’occuper d’eux je trouve de douceur !
J’ignore s’ils pourront m’acquérir de la gloire ;
mais je sais qu’ils font mon bonheur.
Avec les animaux je veux passer ma vie ;
ils sont si bonne compagnie !
Je conviens cependant, et c’est avec douleur,
que tous n’ont pas le même coeur.
Plusieurs que l’on connaît, sans qu’ici je les nomme,
de nos vices ont bonne part :
mais je les trouve encor moins dangereux que l’homme ;
et frippon pour frippon je préfère un renard.
C’est ainsi que pensait un sage,
un bon fermier de mon pays.
Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage
on venait écouter et suivre ses avis.
Chaque mot qu’il disait était une sentence.
Son exemple sur-tout aidait son éloquence ;
et lorsqu’environné de ses quarante enfants,
fils, petits-fils, brus, gendres, filles,
il jugeait les procès ou réglait les familles,
nul n’eût osé mentir devant ses cheveux blancs.
Je me souviens qu’un jour dans son champêtre asyle
il vint un savant de la ville
qui dit au bon vieillard : mon père, enseignez-moi
dans quel auteur, dans quel ouvrage,
vous apprîtes l’art d’être sage.
Chez quelle nation, à la cour de quel roi,
avez-vous été, comme Ulysse,
prendre des leçons de justice ?
Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi ?
Avez-vous embrassé la secte d’épicure,
celle de Pythagore ou du divin Platon ?
De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom,
répondit le vieillard : mon livre est la nature ;
et mon unique précepteur,
c’est mon coeur.
Je vois les animaux, j’y trouve le modèle
des vertus que je dois chérir :
la colombe m’apprit à devenir fidèle ;
en voyant la fourmi j’amassai pour jouir ;
mes boeufs m’enseignent la constance,
mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance ;
et si j’avais besoin d’avis
pour aimer mes filles, mes fils,
la poule et ses poussins me serviraient d’exemple.
Ainsi dans l’univers tout ce que je contemple
m’avertit d’un devoir qu’il m’est doux de remplir.
Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir,
j’aime et je suis aimé, mon âme est tendre et pure,
et toujours selon ma mesure
ma raison sait régler mes voeux :
j’observe et je suis la nature,
c’est mon secret pour être heureux.

 

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

12 février, 2012

L’initiation de Malik Dinar (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:51

 

     Après avoir passé de nombreuses années à étudier les questions philosophiques, Dinar pensa que le moment était venu de partir en quête de la connaissance.
     « J’irai, se dit-il, à la recherche du Maître caché, dont on dit aussi qu’il demeure au tréfonds de soi. »
     Il emporta quelques dattes pour toute provision.
     Sur le chemin poussiéreux, un derviche avançait avec peine. Dinar accorda son pas au sien. Les deux hommes marchèrent quelque temps en silence.
     Le derviche parla enfin :
     « Qui es-tu ? Où vas-tu ?
     – Je suis Dinar, je vais à la recherche du Maître caché.
     – Je suis El-Malik El-Fatih, je marcherai avec toi, dit le derviche.
     – Peux-tu m’aider à trouver le Maître ? demanda Dinar.
     – Est-ce que je peux t’aider ? Est-ce que tu peux m’aider ? répondit Fatih dans la manière irritante propre aux derviches. On dit que le Maître caché est au-dedans de l’homme. Selon qu’il sait tirer profit ou non des expériences de la vie, il le trouve ou ne le trouve pas. Je ne peux rien te dire de plus. »
     Ils passèrent près d’un arbre qui grinçait et oscillait. Le derviche s’arrêta, écouta puis se tourna vers Dinar :
     « L’arbre dit : « Quelque chose me fait mal, arrêtez-vous un instant, enlevez cette chose de mon côté, que je trouve le repos. »
     – Je n’ai pas le temps, répliqua Dinar. Et puis, comment un arbre pourrait-il parler ! »
     Ils se remirent en chemin.
     Peu après, le derviche dit à Dinar :
     « Quand nous étions près de l’arbre, j’ai senti comme une odeur de miel : peut-être y a-t-il un essaim d’abeilles sauvages dans le tronc.
     – Alors, retournons-y ! s’écria Dinar. Nous pourrons recueillir le miel. Ce que nous ne mangerons pas, nous le vendrons.
     – Comme tu voudras », dit le derviche.
     Ils revinrent sur leurs pas. Arrivés près de l’arbre, ils virent un groupe de voyageurs occupés à recueillir une énorme quantité de miel.
     « Nous avons eu de la chance ! leur dirent ces gens. Il y a là assez de miel pour nourrir une ville entière. Nous sommes de pauvres pèlerins : nous allons devenir de riches marchands ! Notre avenir est assuré. »
     Dinar et Fatih se remirent en chemin.
     Ils allaient par un sentier de montagne quand ils perçurent un bourdonnement. Le derviche colla son oreille au sol, puis se releva.
     « Sous nos pieds, dit-il, des millions de fourmis s’activent à construire leur demeure. Ce bourdonnement est un appel à l’aide concerté. Dans le langage des fourmis, il signifie : « Aidez-nous, aidez-nous. Nous creusons, mais nous avons rencontré d’étranges pierres qui font obstacle à notre progression. Aidez-nous à les enlever de là. » Faut-il que nous nous arrêtions pour les aider, ou veux-tu poursuivre ton voyage sans tarder ?
     – Frère, répondit Dinar, les fourmis, les pierres, ce n’est pas notre affaire. Pour ma part, une seule chose m’intéresse : la recherche du Maître.
     – Comme tu voudras, frère, dit le derviche. On dit pourtant que tout est lié. Peut-être cela a-t-il un rapport avec nous ? »
     Dinar ne prêta pas attention à ce que marmonnait le vieil homme, et ils poursuivirent leur chemin.
     Ils firent halte, la nuit venue. Dinar s’aperçut alors qu’il avait perdu son couteau.
     « J’ai dû le laisser tomber près de la fourmilière », dit-il.
     Le lendemain matin, ils revinrent sur leurs pas. Ils n’arrivèrent pas à retrouver le couteau. Des gens se trouvaient là, couverts de boue : ils se reposaient près d’un tas de pièces d’or.
     « Ce trésor était caché là-dessous, expliquèrent-ils aux deux hommes, nous venons de le déterrer. Nous étions en chemin quand un vieux derviche, au corps frêle, nous a hélés : « Creusez à cet endroit, a-t-il crié, vous trouverez ce qui est pierre pour certains et or pour d’autres. »"
     Dinar maudit sa malchance.
     « Si seulement nous nous étions arrêtés, dit-il, nous aurions trouvé le trésor hier soir et serions riches toi et moi, ô derviche… »
     Les gens l’interrompirent :
     « Ce derviche qui est avec toi ressemble étrangement à celui qui nous a parlé.
     – Les derviches se ressemblent tous », dit Fatih.
     Les deux hommes se remirent en chemin.
     Quelques jours plus tard, ils découvrirent une jolie rivière. Ils firent halte sur la berge et s’y reposèrent en attendant le passeur. Leur attention fut attirée soudain par un poisson. Il remonta plusieurs fois à la surface : il semblait vouloir leur dire quelque chose.
     « Ce poisson, dit le derviche, nous envoie le message que voici : « J’ai avalé un caillou. Attrapez-moi, donnez-moi telle herbe à manger, je pourrai vomir le caillou et je serai soulagé. Voyageurs, ayez pitié ! »"
     La barque accosta à ce moment-là. Dinar, impatient d’aller de l’avant, y poussa le derviche. Le passeur s’estima heureux de recevoir une petite pièce : c’est tout ce qu’ils pouvaient lui donner.
     Fatih et Dinar dormirent bien cette nuit-là sur l’autre rive : un homme charitable y avait fait édifier une auberge à l’intention des voyageurs.
     Le lendemain matin, ils buvaient leur thé à lentes gorgées, lorsque le passeur entra. La nuit dernière, la fortune lui avait souri, leur dit-il : les deux pèlerins lui avaient porté chance. Il baisa les mains du derviche, pour recevoir sa bénédiction.
     « Tu la mérites bien, mon fils », dit Fatih.
     Le passeur était riche désormais. Et voici comment c’était arrivé. La veille au soir, il s’apprêtait à rentrer chez lui, à l’heure habituelle, quand il avait aperçu les deux hommes sur l’autre rive. Malgré leur évidente pauvreté, il avait décidé de traverser de nouveau la rivière pour les amener à l’auberge : il avait fait cela pour la baraka, la bénédiction accordée à celui qui aide le voyageur. Ensuite, alors qu’il allait remiser sa barque, le batelier avait vu le poisson, échoué sur la rive : il essayait, semblait-il, d’avaler un brin d’une herbe sauvage. Le batelier le lui avait mis dans la bouche ; le poisson avait vomi un caillou et s’était glissé dans la rivière. Ce caillou était en fait un énorme diamant, sans défaut, d’un éclat incomparable, d’une valeur inestimable.
     « Tu es un démon ! cria Dinar, furieux, au derviche Fatih. Tu connaissais l’existence de ces trois trésors, sans doute grâce à tes pouvoirs de perception directe, pourtant tu ne m’as rien dit sur le moment ! Un vrai compagnon se comporte-t-il ainsi ? Ma malchance était déjà suffisamment tenace, maintenant, c’est pire, car sans toi je n’aurais jamais rien su de ce qui peut se cacher dans les arbres, les fourmilières et les poissons !… »
     À peine avait-il prononcé ces mots qu’il sentit comme un vent puissant se propager dans tout son être. Et il sut que la vérité était le contraire de ce qu’il avait dit.
     Le derviche, dont le nom signifie le Roi victorieux, lui toucha doucement l’épaule et sourit :
     « Maintenant, frère, tu sauras que l’on peut apprendre par l’expérience. Je suis celui qui est aux ordres du Maître caché. »
     Quand Dinar osa lever les yeux, il vit son maître descendre la rue avec un petit groupe de voyageurs qui discutaient des périls qu’ils devraient affronter en chemin.
     Aujourd’hui, Malik Dinar compte parmi les plus grands derviches. Malik Dinar, le compagnon, l’exemple, l’homme qui est arrivé.

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

5 février, 2012

La Mouche et la Fourmi, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 17:00

La Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.
            Ô Jupiter ! dit la première,
Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits
            D’une si terrible manière,
            Qu’un vil et rampant Animal
A la fille de l’air ose se dire égal !
Je hante les palais,  je m’assieds à ta table :
Si l’on t’immole un boeuf, j’en goûte devant toi ;
Pendant que celle-ci chétive et misérable
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.
            Mais ma Mignonne, dites-moi,
Vous campez-vous jamais sur la tête d’un Roi,
            D’un Empereur ou d’une Belle ?
Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux :
            Je me joue entre des cheveux ;
Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ;
Et la dernière main que met à sa beauté
            Une femme allant en conquête,
C’est un ajustement des Mouches emprunté.
            Puis allez-moi rompre la tête
            De vos greniers. Avez-vous dit ?
            Lui répliqua la ménagère .
Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit
            Et quant à goûter la première
            De ce qu’on sert devant les Dieux,
            Croyez-vous qu’il en vaille mieux ?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des Rois et sur celle des Ânes
Vous allez vous planter ;  je n’en disconviens pas ;
            Et je sais que d’un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
J’en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu’il ait nom Mouche : est-ce un sujet pourquoi
            Vous fassiez sonner vos mérites?
Nomme-t-on pas aussi Mouches les parasites ?
Cessez donc de tenir un langage si vain :
            N’ayez plus ces hautes pensées.
            Les mouches de cour sont chassées ;
Les Mouchards sont pendus, et vous mourrez de faim,
            De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
            Alors je jouirai du fruit de mes travaux :
            Je n’irai, par monts ni par vaux,
            M’exposer au vent, à la pluie ;
            Je vivrai sans mélancolie.
Le soin que j’aurai pris, de soin m’exemptera.
            Je vous enseignerai par là
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
Adieu, je perds le temps : laissez-moi travailler;
        Ni mon grenier, ni mon armoire,
            Ne se remplit à babiller. »

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

12

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose