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2 janvier, 2015

Canard, Jules Lemaître (Petit conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:48

Une cane couvait une douzaine d’oeufs qu’on avait mis sous elle. Onze de ces oeufs ressemblaient à tous les oeufs de cane, mais le douzième était plus gros et d’une espèce différente. La canne était très fière de cet oeuf ; elle le montrait à toutes les voisines qui venaient la voir et elle disait : « Voyez comme il est gros ! Je suis sûre qu’il en sortira un superbe caneton. »

 

Au bout de quelque temps, la mère cane entendit, dans l’intérieur des onze oeufs ordinaires, de petits coups de bec, puis des pépiements ; puis elle vit sortir des coquilles onze petits canards charmants, habillés de duvet jaune. Mais le douzième oeuf tardait à éclore. Et, bien que cela inquiétât un peu la mère, elle se disait : « L’enfant n’en sera que plus beau. » Et patiemment elle se remit à couver. Mais, quand enfin l’oeuf éclata, la pauvre mère fut épouvantée. Ce n’était pas du tout un superbe caneton, mais un vilain petit animal, avec un cou trop long, un corps trop gros, et qui marchait les pattes en dedans, sans aucune élégance. Les onze frères et soeurs se moquaient de lui, et la mère elle-même, quand elle conduisait ses enfants à la mare, avait honte de lui parce que tout le monde disait sur son passage : « Oh ! voyez donc ce vilain petit canard !» Personne ne voulait jouer avec lui, et le pauvre petit fut bien malheureux. Il tendait son cou trop long vers le ciel comme pour dire : « Ah ! pourquoi suis-je né ?» ou bien, le rabattant tristement le long de son corps, il restait à rêver dans un coin.

 

Un jour que les autres l’avaient houspillé plus que de coutume, il prit le parti de quitter sa famille. Il marcha longtemps devant lui et arriva près d’un lac où nageaient des cygnes. « Ah ! dit le vilain petit canard, que ces oiseaux sont beaux! Pour sûr ils me chasseront, car je suis trop laid. » Et il se disposait à se retirer, lorsqu’une grand’mère cygne, qui se reposait sur la rive, l’interpella : « Hep ! mon enfant, d’où viens-tu et comment t’appelles-tu ? – Je viens de la basse-cour, madame, et je m’appelle canard. Je suis parti parce que mes camarades me trouvent trop laid et ne veulent pas jouer avec moi. – Pauvre petit ! dit la mère-grand. Le fait est que tu n’es pas bien joli, mais cela vient de ce que tu es fatigué et triste. Attends un peu que je t’examine. Tu me rappelles un petit-fils que j’ai perdu – Oui, il n’y a aucun doute là-dessus, tu n’es pas du tout un petit canard, tu es bien un cygne. C’est la fermière qui a dû glisser un de nos oeufs parmi les oeufs de cane ; et celle que tu as prise pour ta mère n’était que ta couveuse. Pauvre petit orphelin, viens sur mon coeur !»

 

Puis la grand’mère appela tous les autres cygnes, et elle leur raconta l’histoire du vilain petit canard. « Il n’est pas si vilain que ça,» dirent les cygnes. Et un monsieur cygne, avec un magnifique plastron blanc et de beaux pieds vernis, déclara : « Qu’il reste parmi nous, et dans trois mois je lui donne ma fille en mariage. »

 

Jules Lemaître (1853-1914).

 

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30 mars, 2014

Le carambolier (Conte vietnamien)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:23

Il était une fois deux frères qui se partagèrent un héritage, à la mort de leurs parents. L’aîné, cupide et avare, s’empara de tous les biens et laissa à son cadet et à sa femme seulement une paillote délabrée et un carambolier aux fruits juteux mais rabougris. Mais ces deux époux cadets ne s’en plaignaient guère et se contentaient de ce maigre avoir. Ils prenaient soin de leur carambolier et l’arrosaient sans cesse de manière que l’arbre reprit vigueur et porta une quantité de fruits. Quand les caramboles commencèrent de mûrir, un corbeau d’une taille extraordinaire venait chaque matin en manger. Il était impossible pour ce couple de l’en chasser quoi qu’il fît.

 

L’épouse navrée se lamentait :  » Malheur à nous. Pauvres que nous sommes, nous comptons beaucoup sur ce que nous rapporte le carambolier et voilà que l’oiseau ravage tout. Nous connaîtrons probablement la faim « . Miracle ! Le corbeau entendit les lamentations, se pencha et répliqua d’une voix d’homme :  » Des caramboles je mange, de l’or je rends, munissez-vous d’un sac de trois livres et suivez-moi pour en chercher « . Apeurée, la femme se précipita dans la chaumière pour chercher son mari. Ils se concertèrent et décidèrent de coudre le sac suivant la mesure indiquée, dans l’attente d’un éventuel retour de l’oiseau.

 

Quelques jours plus tard, l’oiseau revînt, mangea tout son saoul de caramboles puis descendit de l’arbre pour inviter l’époux à prendre place sur son dos avec le sac. Puis ils disparurent ensemble à l’horizon. Effrayé, le cadet ferma les yeux. L’oiseau le transporta très loin avant d’atterrir sur une île déserte, remplie de pierres précieuses. Libre d’en prendre autant qu’il pût. Il remplit son sac et le corbeau le ramena chez lui. Depuis ce jour, le couple connut l’opulence, vivait dans des demeures luxueuses. Il venait en aide souvent aux pauvres. A l’occasion de la commération de la mort de ses parents, le couple invita l’aîné à venir chez lui. Plein de mépris pour le cadet, l’aîné chercha prétexte pour se dérober et exigea que le cadet tapîssât le chemin de nattes et dorât le portail si ce dernier voulait le recevoir.

 

Le cadet respectueux de son aîné, s’exécuta selon le voeu de ce dernier. Celui-ci et son épouse furent surpris devant l’opulence et la richesse du couple cadet. Curieux, l’aîné chercha habilement à pénétrer le mystère. Son cadet, honnête et franc, n’hésita pas à lui raconter l’histoire du corbeau géant qui l’avait emmené chercher de l’or. Le couple aîné proposa d’échanger sa fortune contre seulement la paillote et le carambolier juteux. Les cadets obtempérèrent. Un jour, le corbeau revint manger des caramboles et fit la même recommandation : un sac de trois livres pour aller chercher de l’or. L’aîné, cupide et curieux, emmena deux gros sacs de six livres chacun et une fois sur place les remplit de l’or. Sur le chemin de retour, plié sous le poids démesuré de ces deux sacs, l’oiseau qui n’en pouvait plus, tangua et l’aîné fut balancé dans la mer et s’y noya.

 

L’aîné fut l’objet de beaucoup de mépris quand on connut l’histoire de son avidité et de sa cupidité. Dieu vient toujours en aide aux bons et punit toujours les méchants.

 

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3 octobre, 2013

La Tortue et l’Araignée (Conte antillais)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:20

Cette histoire s’est passée il y a très, très longtemps.
En ce temps-là, le Bon Dieu descendait sur la terre pour voir comment les animaux qu’il avait créés se comportaient.

 

Un jour, il décida de rendre visite à toutes les bêtes à ailes, les oiseaux, afin de les féliciter pour leur façon de vivre : dans l’entente, sans jamais se disputer. Il était tellement satisfait qu’il les invita tous pour un grand festin dans le ciel.
Tortue, caché sous une feuille, entendit tout ce que Dieu dit et dès son départ, il déclara :
 » Qu’est-ce que c’est, Dieu organise un festin et ne je suis pas invité. Si je n’arrive pas à être aussi de la fête, je ne m’appelle plus Tortue.  »
Il commença par demander aux oiseaux qui se préparaient quelques plumes afin de les coller sur sa carapace, mais personne ne voulait l’aider : Tortue avait de trop vilaines manières.
 » Tu n’es pas un oiseau donc tu n’es pas invité. Je n’ai pas de plumes à te donner.  »

 

Mais Tortue était malin. En cachette, il ramassa toutes les vieilles plumes qui traînaient et les colla sur son corps, sa carapace. A chacune de ses pattes, il colla des ailes. Il attendit le grand départ de tous les oiseaux et, flap, flap, il les suivit et arriva aussi au ciel.

 

Quelle belle fête dans le ciel, mes amis ! Il y avait beaucoup de bonnes choses à manger et à boire.
Personne ne reconnut Tortue sous son déguisement et il mangea et bu plein son ventre. Mais, à force de boire, il commença à se faire remarquer, à faire le malotru. Il commença par rigoler fort, poursuivit avec des blagues de mauvais goûts et finit par rouler sous la table.
Et sans qu’il en prit garde, ses plumes se décollèrent toutes les unes après les autres.
Lorsque l’heure de partir arriva, tous les oiseaux prirent leur envol, sans toutefois oublier de remercier le Bon Dieu pour cette belle journée. Tous virent Tortue qui pleurait parce que, sans ses ailes, il ne pouvait plus redescendre.
 » Compère Tortue, tu n’avais rien à faire ici. Tant pis pour toi. Tu as su monter seul, débrouille-toi pour redescendre. Ne compte pas sur notre aide.  »
Tortue se mit à pleurer et à gémir car il avait peur que Dieu, qui ne l’avait pas invité, le découvre là :
 » Comment ferai-je pour redescendre sur la terre ? Dieu me punira s’il me découvre ici.  »

 

Araignée, qui vivait là, entendit les pleurs de Tortue et cela lui fit de la peine. Il décida de l’aider à redescendre.
 » Mais, comment feras-tu ?  » lui demanda Tortue.
 » Ne t’inquiète pas : je te ferai arriver en bas : tu n’auras qu’à te tenir tranquille !  » répondit Araignée.
Il attacha Tortue à l’aide d’un fil et commença à le faire descendre lentement. Tortue, rassuré, se mit à chanter :
 » Papillons, bêtes à ailes,
Colibris. bêtes à plumes.  »
Mais, depuis un moment, une question revenait sans cesse à son esprit :
où l’Araignée prenait tant de fil ?
Il leva la tête et découvrit que c’était le cul de l’Araignée qui produisait le fil.
Il partit d’un grand éclat de rire :
 » AH, AH, AH !  »
 » Compère Tortue, tu es bien gai maintenant. Dis-moi ce qui te fait rire autant !  » lui demanda Araignée.
 » Rien, ce n’est rien !  » lui répondit Tortue en reprenant sa chanson.
Fort :  » Papillons, bêtes à ailes,  »
Très bas :  » Araignée, ton cul fait du fil !  »
Fort :  » Colibris, bêtes à plumes,  »
Très bas :  » Araignée, ton cul fait du fil !  »
Mais, à force de chanter et de rire, Tortue s’oublia et chanta tout fort :
 » Papillons, bêtes à ailes
Araignée, ton cul fait du fil !
Colibris, bêtes à plumes,
Araignée, ton cul fait du fil !  »
Araignée entendit ce que chantait Tortue et aussitôt, il arrêta de filer. Lorsque Tortue s’aperçut qu’il ne descendait plus, il leva la tête et son regard croisa celui d’Araignée : il comprit tout de suite ce qui allait lui arriver.
 » Ah ! C’est comme ça ! dit Araignée. Je t’aide à te faire descendre et c’est tout ce que tu trouves à chanter, petit scélérat.  »
Et il ferma ses fesses « pak » : le fil se cassa « tak » !

 

Tortue bascula, la tête en bas. Il se mit à crier, tout au long de sa chute, à qui voulait l’entendre :
 » Enlevez les pierres, mettez de la paille,
Enlevez les pierres, mettez de la paille !  »
Mais, personne ne l’entendit et Tortue arriva sur la terre du Bon Dieu avec fracas : BO !
Il éclata sa carapace toute lisse sur une grosse pierre de la rivière et celle-ci se fendilla en plusieurs morceaux.

 

Depuis ce jour, toutes les tortues qui naquirent après lui, eurent leurs carapaces ainsi fendillées.

 

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20 juin, 2013

Renseignement SVP ! (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:36

Lorsque j’étais très jeune, mon père a eu l’un des premiers téléphones dans notre voisinage. Je me rappelle très bien la vieille boîte en bois, bien polie fixée au mur et le petit récepteur noir, bien lustré, accroché sur son côté.

 

J’étais trop petit pour atteindre le téléphone, mais j’étais habitué à écouter avec fascination ma mère lui parler. J’ai, par la suite, découvert que quelque part, dans ce merveilleux appareil, vivait une personne fantastique.. Son nom était « Renseignement SVP » et il n’y avait rien qu’elle ne savait pas. Renseignement SVP pouvait fournir le numéro de n’importe qui en plus de l’heure exacte.

 

Ma première expérience personnelle avec ce génie dans une bouteille s’est produite un jour où ma mère était partie chez une voisine. Je m’amusais au sous-sol, et je me suis donné un violent coup de marteau sur un doigt. La douleur était terrible, mais il ne semblait pas y avoir de raisons pour que je crie. J’étais seul et personne ne pourrait m’entendre et me réconforter.

 

Je faisais les cent pas autour de la maison, en suçant mon doigt pour finalement arriver devant l’escalier. Le téléphone !!! Rapidement, j’ai couru chercher le petit tabouret dans la cuisine et je l’ai traîné jusque devant le téléphone. Je suis monté dessus, j’ai décroché le combiné et l’ai placé contre mon oreille.
- Renseignement SVP, dis-je dans le microphone, juste au-dessus de ma tête. Un click ou deux.. et j’entends une petite voix claire me dire :
- Renseignement.

 

Je dis alors :
- Je me suis fait mal au doigt.
- Est-ce que tu saignes ? m’a demandé la voix. Je lui réponds :
- Non, je me suis frappé le doigt avec un marteau et ça fait très mal. Elle me demande alors :
- Peux-tu ouvrir la boîte à glace ?
Je lui répondis que oui je pouvais.
- Alors, prends un petit morceau de glace et pose le sur ton doigt, me dit-elle.

 

Après cette expérience, j’ai appelé Renseignement SVP pour n’importe quoi. Je lui ai demandé de l’aide pour ma géographie et elle m’a dit où se trouvait Montréal. Elle m’a aidé aussi avec mes mathématiques. Elle m’a dit que le petit écureuil, que j’avais trouvé dans le parc, la journée précédente, devait manger des fruits et des noix.

 

Un peu plus tard, mon petit canari est mort. J’ai donc appelé Renseignement SVP et lui ai raconté ma triste histoire. Elle m’a écouté attentivement et m’a dit les choses usuelles qu’un adulte dit pour consoler un enfant, mais j’étais inconsolable.

 

Alors, je lui ai demandé, la gorge serrée :
- Pourquoi les oiseaux chantent si merveilleusement et procurent tellement de joie aux familles, seulement pour finir comme un tas de plumes dans le fond d’une cage ?
Elle a probablement ressenti mon profond désarroi et m’a dit alors, d’une voix si calme :
- Paul, rappelle-toi toujours qu’il existe d’autres mondes où l’on peut chanter.
D’une certaine façon, je me sentais mieux.

 

Une autre fois, j’utilisais le téléphone :
- Renseignement SVP.
- Renseignements, me répondait la voix, maintenant devenue si familière. Je lui demande alors :
- Comment épelez-vous le mot réparation ?

 

Tout ça se passait dans la ville de Québec. Alors que j’avais 9 ans, nous avons déménagé à l’autre bout de la province, à Baie-Comeau. Je m’ennuyais terriblement de mon amie. Renseignement SVP appartenait à cette vieille boîte en bois de notre maison familiale, et, curieusement, je n’ai jamais songé à utiliser le nouvel appareil téléphonique étincelant, posé sur une table, dans le corridor, près de l’entrée.

 

Alors que je me dirigeais vers l’adolescence, les souvenirs de ces conversations de mon enfance ne m’ont jamais quitté. Souvent, lors des moments de doute et de difficultés, je me rappelais ce doux sentiment de sécurité que j’avais à cette époque. J’appréciais maintenant la patience, la compréhension et la gentillesse qu’elle a eus à consacrer de son temps pour un petit garçon.

 

Quelques années plus tard, alors que je me dirigeais au Collège, à Montréal, mon avion devait faire une escale à Québec. J’avais donc près d’une demi-heure entre le transfert d’avion. J’ai donc passé 15 minutes au téléphone avec mon frère, qui vit toujours à Québec.

 

Ensuite, sans penser vraiment à ce que je faisais, j’ai composé le « 0″ et dit :
- Renseignement SVP. Miraculeusement, j’entendis alors cette même petite voix claire que je connaissait si bien :
- Renseignement.

 

Je n’avais rien prévu de tout ça, mais je m’entendis lui dire :
- Pouvez-vous m’aider à épeler le mot réparation ?
Il y a eu un long moment de silence. Ensuite, j’entendis une voix si douce me répondre :
- Je suppose que ton doigt doit être guéri maintenant.

 

Je me mis à rire et lui dit :
- C’est donc toujours vous ! Je me demande si vous avez la moindre idée comme vous étiez importante pour moi pendant toutes ces années.
- Je me demande, dit-elle, si tu sais combien tes appels étaient importants pour moi. Je n’ai jamais eu d’enfant et j’étais toujours impatiente de recevoir tes appels.

 

Je lui ai dit comment, si souvent, j’ai pensé à elle au cours de ces dernières années et je lui ai demandé si je pourrais la rappeler, lorsque je reviendrais visiter mon frère :
- Je t’en prie, tu n’auras qu’à demander Sally, me répondit-elle.

 

Trois mois plus tard, alors que j’étais de nouveau à Québec, une voix différente me répondit :
- Renseignement. J’ai donc demandé à parler à Sally.
- Êtes-vous un ami ? me demanda la voix inconnue. Je lui répondis :
- Oui, un vieil ami. J’entendis alors la voix me dire :
- Je suis désolée d’avoir à vous dire ça, Sally ne travaillait plus qu’à temps partiel ces dernières années parce qu’elle était très malade. Elle est morte il y a cinq semaines déjà.

 

Avant même que je n’ai le temps de raccrocher, elle me dit :
- Attendez une minute. M’avez-vous dit que votre nom était Paul ? Je répondis :
- Oui.
- Et bien, Sally a laissé un message pour vous. Elle l’a écrit, au cas où vous appelleriez. Laissez-moi vous le lire.. Ce message disait :
- Dites-lui que je crois toujours qu’il y a d’autres mondes où l’on peut chanter. Il saura ce que je veux dire..
Je lui dis donc merci et raccrochai.

 

Et oui, je savais ce que Sally voulait dire..

 

Ne sous-estimez jamais l’influence que vous pouvez avoir sur les autres. La vie de qui avez-vous touché aujourd’hui ?

 

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19 janvier, 2013

Urashimataro et la tortue (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:59

Il était une fois un jeune homme du nom d’Urashimataro, qui vivait avec sa mère dans un petit village au bord de la mer. Tous les jours il allait à la pêche et ils survivaient grâce aux poissons qu’il capturait. Un jour, bien qu’ayant passé toute la journée en mer, il ne ramenait que trois poissons, et c’est le coeur gros qu’il rentrait chez lui. Sur la plage, un groupe d’enfants s’amusait bruyamment, et Urashimataro, se demandant ce qui pouvait bien les amuser autant, se dirigea vers eux. Les enfants avaient attrapé une tortue et la maltraitaient.

 

Urashimataro avait bon coeur et il voulait sauver la pauvre tortue, aussi dit-il aux garnements qu’il ne fallait pas faire de mal aux animaux, mais ceux-ci ricanèrent et continuèrent de plus belle. Urashimataro comprit que les enfants ne libéreraient pas la tortue, et décida de l’échanger contre les quelques poissons qu’il avait pêchés dans la journée. Les garnements lui cédèrent la tortue, et il pût remettre la pauvre bête à la mer. Elle partit vers le large et tout en nageant, ne cessa de se retourner pour regarder Urashimataro.

 

Quelques jours plus tard, Urashimataro pêchait en mer, lorsqu’une grosse tortue apparut près de sa barque. Le jeune homme stupéfait l’écouta :

 

« Il y a quelques jours, tu as sauvé une tortue; nous te remercions, et comme marque de notre reconnaissance, nous t’invitons au Palais du royaume de la mer. Monte sur mon dos, je vais t’y conduire. »

 

Urashimataro s’installa sur la carapace de la tortue, et ils s’enfoncèrent dans les flots.

 

La tortue nageait, nageait, et Urashimataro émerveillé regardait les poissons, les algues, tout ces êtres merveilleux vivant au fond de la mer. Ils arrivèrent au Palais, où tout était beau et rare, au-delà de toute imagination. La princesse, la plus belle jeune femme qu’Urashimataro ait jamais vue, l’accueillit et lui dit :

 

« Je te remercie de m’avoir aidée. Je suis la tortue que tu as sauvée de ces méchants enfants. Je voulais voir le monde du dessus de l’eau et pour ce la je m’étais changée en tortue. Tu m’as sauvé la vie. »

 

Elle lui fit ensuite visiter le Palais, le présenta au roi son père, et lui offrit un véritable festin. Urashimataro vécut ainsi heureux au Palais, tout aux plaisirs de la vie au fond de la mer et avait oublié son village natal et sa mère.

 

Trois années s´écoulèrent ainsi, comme dans un rêve. Cependant, un jour la princesse emmena Urashimataro dans une pièce où il n’était jamais entré. Par la fenêtre, on pouvait voir le monde du dessus de l’eau. Le jeune homme vit son village natal et soudain tout lui revint en mémoire et il devint nostalgique.
Il voulut rentrer chez lui et revoir sa mère. La princesse en était attristée, mais elle ne pouvait pas s’opposer au départ d’Urashimataro; elle lui offrit en souvenir une cassette précieuse et lui dit :

 

« Si tu te trouves dans une situation difficile, ouvre cette cassette. »

 

Urashimataro remercia la princesse, prit le coffret et s’installa sur le dos de la tortue qui devait le ramener dans le monde du dessus de l’eau.

 

Une fois arrivé, Urashimataro traversa le village pour rentrer chez lui, et un étrange malaise l’envahit; le village, les maisons, étaient un peu différents de son souvenir, et les gens qu’il rencontraient lui étaient tous inconnus. Lorsqu’il arriva là où il avait vécu, quelle ne fut pas sa surprise! Il n’y avait pas trace de sa maison, rien que des herbes folles. Il parcourut alors les rues en interrogeant les villageois, mais personne n’avait entendu parler de la maison d’Urashimataro. Enfin, l’homme le plus âgé du village lui dit :

 

« Urashimataro.. Si mes souvenirs sont exacts, c’est ce jeune homme parti en mer et qui n’est jamais revenu. Mais c’est une histoire qui a maintenant trois cents ans, mon garçon! »

 

Urashimataro comprit alors que les trois ans passés au Palais étaient en fait trois cents années. Il se mit à la recherche de la tombe de sa mère. Le jeune homme était terriblement triste à l’idée de ne plus jamais revoir sa mère. Il était malheureux et se trouvait dans une situation difficile, aussi ouvrit-il la cassette que la princesse lui avait offert. Une épaisse fumée s’en échappa et l’enveloppa entièrement, le transformant en vieillard. Alors Urashimataro devenu très, très âgé se transforma en grue, oiseau dont on dit qu’il vit mille ans, et s’élança dans le ciel. La grue survola la mer, et alla à la rencontre de son amie la tortue, animal dont on dit qu’il vit dix mille ans, qui venait du Palais. Des villageois qui se trouvaient sur la plage, les voyant, s’écrièrent :

 

« Longue vie à la grue et la tortue! Et dix mille ans de bonheur! ».

 

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9 janvier, 2013

Pimpernelle, Édouard LE HÉRICHER (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:32

IL Y AVAIT UNE FOIS, comme on dit toujours, une fois, un soldat qui revenait chez lui. Il n’avait qu’un sou et s’appelait Pimpernelle : c’est le nom d’une jolie petite rose très épineuse. C’était aussi un militaire très aimable, de bon cœur, sans souci, mais un peu malin. Il cheminait par la grande route, au soleil, et chantait une chanson de régiment où l’on dit beaucoup de mal de la misère et de la mort ; il était fier et, comme l’on dit chez nous, il battait glorieux. C’est pour cela, sans doute, que l’une et l’autre en veulent au soldat.

 

Vint à passer un homme, plein de beauté et de grâce, avec trois autres, qui paraissent être à la fois ses amis et ses serviteurs ; c’était Notre-Seigneur et les apôtres saint Jean, le bien-aimé, le porte-clés saint Pierre et le grand convertisseur saint Paul. Les quatre voyageurs étaient couverts de poussière ; ils demandèrent l’aumône au soldat et Pimpernelle, partageant son sou, chacun eut un liard. Alors Jésus-Christ voulut le récompenser de tant de charité.

 

« Mon ami, tu es pauvre et tu es aumônieux ; tu seras récompensé. Je suis le Seigneur Jésus-Christ et je te donne à choisir entre le Paradis et le pouvoir de faire entrer dans ton sac tout ce que tu souhaiteras. »

 

Pimpernelle avait encore de fortes attaches à la terre ; la campagne était verte, le soleil rayonnait ; partout des fleurs, les oiseaux s’égosillaient de chanter. Il prit le dernier don.

 

« Va en paix, dit le Seigneur, et qu’il soit fait comme tu le veux. »

 

Pimpernelle arrive à la ville prochaine. Les enseignes et les bouchons lui disaient : « Beau soldat, soldat altéré, venez ici ; venez ici, beau soldat, mon ami ! »

 

Mais il avait encore plus faim que soif et il ne se décidait pas à entrer, quand il aperçut un succulent gigot de mouton à l’étal d’un boucher ; et, sans bien penser à la promesse du Seigneur, il se dit à lui tout seul : « Oh ! si je te tenais dans mon sac !.. »

 

Tout à coup, il sentit son sac plus lourd et flaira l’odeur de la chair fraîche. Alors Pimpernelle eut la foi.

 

La petite et joyeuse voix des enseignes et des bouchons chantit sa musique ; la bouteille de vin du cabaretier, la tourte du boulanger suivirent la même route et Pimpernelle se délectit de boire et de manger. L’histoire ne dit pas comment le boucher, le cabaretier, le boulanger furent payés ; mais Notre-Seigneur ne peut que faire bien les choses.

 

En bon militaire, la halte faite, Pimpernelle se remit en route, sifflant la marche de son régiment. Il arrivait le soir à une ville et le plus près de son village, où il allait surprendre parents et amis. À l’auberge où il entrit, il n’y avait pas de place :

 

« Nous n’avons, dit l’aubergiste, qu’une chambre où nous n’osons mettre personne, car il y revient.

 

- Qu’est-ce que cela fait ! dit Pimpernelle ; j’ai couché en plus mauvais lieu. »

 

On le mit dans la chambre hantée et on crut que c’était un homme mort :

 

« Mais ce n’est qu’un soldat, avait dit l’aubergiste, un mauvais gueux, comme vous le voyez. »

 

Pimpernelle, avec son souhait, fut servi à bouche que veux-tu et il dormait déjà de ce bon petit sommeil qui suit la fatigue et un bon repas, quand il entendit du bruit dans la cheminée. On trimballait la crémaillère : « Bon ! cela commence, dit-il : j’ai bien envie de voir comment cela finira. »

 

En levant la tête, il vit un petit diable, gros comme un fort criquet, qui le regardait d’un œil vert et semblait guetter l’ennemi :

 

« Toi, tu vas passer dans mon sac ; tu y trouveras une paire de souliers que tu vas décrotter. »

 

Le diablotin fit bien une grimace, mais il obéit, toujours par la grâce de Dieu et de Notre-Seigneur.

 

Un autre ose encore paraître :

 

« Toi, saute dans mon sac, et tu vas bourrer ma pipe ! »

 

Et le petit démon fit la chose, comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie.

 

Un troisième diable se montrait encore :

 

« Va dans mon sac et m’y chante une chanson d’enfer pour me désennuyer d’être tout seul ; ce n’est pas ma coutume ! »

 

Mais à cette musique, voilà qu’il arrive une enfilée de diables le long de la crémaillère, que c’en était gênant :

 

« Fichez-moi tous le camp dans mon sac, tas de canailles, crapules et mauvais sujets, et je vais vous hacher menu comme chair à pâté. »

 

Au jour, il descendit dans la salle de l’auberge, où il fit voir ce que jamais personne n’avait vu : des diables dans un sac. Il se rendit chez un forgeron, et deux forts compagnons écrabouillèrent le sac sur l’enclume. C’était bien drôle les cris des diables, le craquement des os ; mais, chose singulière, il ne coulait pas de sang ; on dit que les diables n’en ont pas. Quand on ouvrit le sac, il ne restait rien qu’un diablotin de vivant qui demandit grâce à Pimpernelle, qui la donnit, et ce diable lui dit qu’il y avait une cuve pleine d’or sous l’escalier de l’auberge. Pimpernelle n’en voulut pas prendre un seul louis. Du reste, il n’avait pas beaucoup de mérite à cela, puisqu’il pouvait tout faire entrer dans son sac. C’était comme Juif-Errant qui avait toujours cinq sous dans sa bourse. Je voudrais bien en avoir toujours autant, toujours autant avoir je voudrais bien.

 

Ici l’histoire de Pimpernelle s’arrête, nous ne le trouverons qu’à sa mort. Pimpernelle mourut : il n’avait pas pensé à enfermer la mort dans son sac. Il s’en alla vers le Paradis. Arrivé à la porte, il trouva saint Pierre et, avec politesse et bonne grâce, il demanda l’entrée. Saint Pierre lui rappela qu’il n’avait pas opté pour le Paradis, et lui dit qu’il était fâché de ne pouvoir ouvrir à un si brave homme. Pimpernelle alla frapper à la porte de l’enfer.
Aussitôt on le reconnut, et on cria de tous côtés :

 

« C’est Pimpernelle ! »

 

Les diables avaient tellement peur de lui que personne n’osa lui ouvrir. Un diablotin glissa sa tête sous la porte et Pimpernelle le cloua à terre par l’oreille avec d’horribles cris. Pimpernelle aurait pu les mettre tous dans son sac et régner seul dans l’enfer, en faisant bombance pendant toute l’éternité. Mais il avait son idée.

 

Il alla retrouver saint Pierre. Le vénérable portier à barbe blanche était à son poste. Impossible de tromper sa consigne. Pimpernelle fit observer à saint Pierre que son sac n’était pas un homme et il obtint de le jeter dans le Paradis :

 

« Je me souhaite dans mon sac », s’écria Pimpernelle.

 

Saint Pierre fut tenté de se fâcher, mais ce qui est dans le Paradis n’en sort pas.

 

Je m’en allis par les quemins,
                  J’trouvis une enfilée de boudins,
                  J’en fis part à tous mes amins,
                                Et tui, tui, tui,

 

                        Mon p’tit conte est fini.

 

Édouard LE HÉRICHER (1812-1890).

 

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9 novembre, 2012

Philémon et Baucis, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 15:25

A Mgr le Duc de Vendôme

 

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces deux divinités n’accordent à nos voux
Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorants c’est l’éternel asile ;
Véritables Vautours, que le fils de Japet
Représente, enchaîné sur son triste sommet.
L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste :
Le Sage y vit en paix, et méprise le reste ;
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des Rois;
Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne
Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple :
Tous deux virent changer leur cabane en un temple.
Hyménée et l’Amour, par des désirs constants,
Avaient uni leurs cours dès leur plus doux printemps.
Ni le temps ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;
Clothon prenait plaisir à filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assistés,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés.
Eux seuls ils composaient toute leur république :
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient !
Tout vieillit : sur leur front les rides s’étendaient ;
L’amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d’amour sut encor se produire.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d’abolir cette engeance.
Il part avec son fils, le Dieu de l’Eloquence ;
Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux :
Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.
Prêts enfin à quitter un séjour si profane,
Ils virent à l’écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure frappe : on ouvre ; aussitôt Philémon
Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage :
Vous me semblez tous deux fatigués du voyage,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L’aide des Dieux a fait que nous le conservons ;
Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile :
Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile
Que quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis qu’on l’a fait d’or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point : faites tiédir cette onde ;
Encor que le pouvoir au désir ne réponde,
Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus.
Quelques restes de feu sous la cendre épandus
D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent :
Des branches de bois sec aussitôt s’enflammèrent.
L’onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs.
Philémon les pria d’excuser ces longueurs ;
Et, pour tromper l’ennui d’une attente importune,
Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois,
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prépare.
La table où l’on servit le champêtre repas
Fut d’ais  non façonnés à l’aide du compas :
Encore assure-t-on, si l’histoire en est crue,
Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d’un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tous mets,
D’un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.

 

Les divins voyageurs, altérés de leur course,
Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.
Plus le vase versait, moins il s’allait vidant :
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;
A ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils
Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis.
Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute :
Quels humains auraient cru recevoir un tel hôte ?
Ces mets, nous l’avouons, sont peu délicieux :
Mais, quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ?
C’est le coeur qui fait tout : que la terre et que l’onde
Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde ;
Ils lui préféreront les seuls présents du coeur. »
Baucis sort à ces mots pour réparer l’erreur.
Dans le verger courait une perdrix privée,
Et par de tendres soins dès l’enfance élevée ;
Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain :
La volatile échappe à sa tremblante main ;
Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile.
Ce recours à l’oiseau ne fut pas inutile :
Jupiter intercède. Et déjà les vallons
Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.
De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes :
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
O gens durs ! vous n’ouvrez vos logis ni vos cours !
Il dit : et les autans troublent déjà la plaine.
Nos deux époux suivaient, ne marchant qu’avec peine ;
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans :
Moitié secours des Dieux, moitié peur, se hâtants,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent ;
A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des Ministres du Dieu les escadrons flottants
Entraînèrent, sans choix, animaux, habitants,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;
Sans vestige du bourg, tout disparut sur l’heure.
Les vieillards déploraient ces sévères destins.
Les animaux périr ! car encor les humains,
Tous avaient dû tomber sous les célestes armes.
Baucis en répandit en secret quelques larmes.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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14 octobre, 2012

Le Milan, le Roi et le Chasseur, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 22:09

Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
               Le soient aussi : c’est l’indulgence
               Qui fait le plus beau de leurs droits,
               Non les douceurs de la vengeance :
Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux
S’éteint en votre coeur sitôt qu’on l’y voit naître.
Achille qui du sien ne put se rendre maître,
               Fut par là moins Héros que vous.
Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes
Qui comme en l’âge d’or font cent biens ici-bas.
Peu de Grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
L’univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.
               Loin que vous suiviez ces exemples,
Mille actes généreux vous promettent des temples.
Apollon citoyen de ces augustes lieux
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
Je sais qu’on vous attend dans le palais des Dieux :
Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
               Puissent ses plaisirs les plus doux
               Vous composer les destinées
               Par ce temps à peine bornées !
Et la Princesse et vous n’en méritez pas moins.
               J’en prends ses charmes pour témoins ;
               Pour témoins j’en prends les merveilles
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
De qualités qui n’ont qu’en vous seuls leurs pareilles
               Voulut orner vos jeunes ans.
Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne.
               Le Ciel joignit en sa personne
               Ce qui sait se faire estimer
               A ce qui sait se faire aimer:
Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie ;
               Je me tais donc, et vais rimer
               Ce que fit un oiseau de proie.
Un Milan, de son nid antique possesseur,
               Etant pris vif par un Chasseur,
D’en faire au Prince un don cet homme se propose.
La rareté du fait donnait prix à la chose.
L’Oiseau, par le Chasseur humblement présenté,
               Si ce conte n’est apocryphe,
               Va tout droit imprimer sa griffe
               Sur le nez de Sa Majesté.
Quoi! sur le nez du Roi ? Du Roi même en personne.
Il n’avait donc alors ni sceptre ni couronne ?
Quand il en aurait eu, ç’aurait été tout un :
Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
Dire des Courtisans les clameurs et la peine
Serait se consumer en efforts impuissants.
Le Roi n’éclata point ; les cris sont indécents
               À la Majesté souveraine.
L’Oiseau garda son poste. On ne put seulement
               Hâter son départ d’un moment.
Son Maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
               On crut que jusqu’au lendemain
Le maudit animal à la serre insolente
               Nicherait là malgré le bruit,
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
Tâcher de l’en tirer irritait son caprice.
Il quitte enfin le roi qui dit : Laissez aller
Ce Milan et celui qui m’a cru régaler.
Ils se sont acquittés tous deux de leur office,
L’un en Milan, et l’autre en Citoyen des bois :
Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
               Je les affranchis du supplice.
Et la cour d’admirer. Les Courtisans ravis
Elèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
Bien peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;
               Et le Veneur l’échappa belle,
Coupable seulement, tant lui que l’animal,
D’ignorer le danger d’approcher trop du maître.
               Ils n’avaient appris à connaître
Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
Pilpay fait du Gange arriver l’aventure :
               Là, nulle humaine créature
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher.
Le roi même ferait scrupule  d’y toucher.
Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
               N’était point au siège de Troie ?
Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros
               Des plus huppés et des plus hauts.
Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore.
               Nous croyons, après Pythagore,
Qu’avec les animaux de forme nous changeons,
               Tantôt milans, tantôt pigeons,
               Tantôt humains, puis volatilles,
               Ayant dans les airs leurs familles.
               Comme l’on conte en deux façons
L’accident du Chasseur, voici l’autre manière.
Un certain Fauconnier, ayant pris, ce dit-on,
A la chasse un Milan (ce qui n’arrive guère),
               En voulut au Roi faire un don,
               Comme de chose singulière.
Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans.
C’est le « non plus ultra » de la fauconnerie.
Ce Chasseur perce donc un gros de Courtisans,
Plein de zèle, échauffé, s’il le fut de sa vie.
               Par ce parangon des présents
               Il croyait sa fortune faite,
               Quand l’Animal porte-sonnette,
               Sauvage encore, et tout grossier,
               Avec ses ongles tout d’acier,
Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire :
               Lui de crier ; chacun de rire.
Monarque et Courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi,
Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.
               Qu’un pape rie, en bonne foi,
Je ne l’ose assurer, mais je tiendrais un roi
               Bien malheureux, s’il n’osait rire :
C’est le plaisir des Dieux. Malgré son noir sourci,
Jupiter et le Peuple Immortel rit aussi.
Il en fit des éclats, à ce que dit l’Histoire,
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
Que le Peuple Immortel se montrât sage ou non,
J’ai changé mon sujet avec juste raison ;
               Car, puisqu’il s’agit de morale,
Que nous eût du Chasseur l’aventure fatale
Enseigné de nouveau? L’on a vu de tout temps
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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6 mai, 2012

Acte manqué (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:56

     
      Un homme pieux avait une femme très jalouse. Il possédait une servante aussi belle que les houris. Sa femme, afin de le protéger de la tentation, s’arrangeait pour ne jamais le laisser seul avec elle. Elle exerçait un contrôle permanent si bien que ces deux bien-aimés ne trouvaient jamais d’instant propice à l’union.
      Mais, quand la volonté de Dieu se manifeste, les remparts de la raison s’écroulent sous les coups de l’inadvertance. Quand l’ordre de Dieu apparaît, qu’importe la raison ! Même la lune disparaît !
      Un jour, la femme partit pour le hammam, accompagnée de sa servante. Mais, sur le chemin, elle se rappela soudain avoir oublié d’emporter sa bassine. Elle dit à sa servante :
      « Cours ! Va comme l’oiseau à la maison et ramène-moi ma bassine d’argent ! »
      La servante fut remplie de joie de voir ses espoirs se réaliser. Elle se disait :
      « Le maître doit être à la maison en ce moment. Ainsi, je pourrai m’unir à lui. »
      Elle courut donc vers la demeure de son maître, la tête pleine de ces agréables pensées. Depuis six ans, en effet, elle portait ce désir en elle. Elle vivait dans l’espoir de passer un moment avec son maître. Aussi ne courut-elle pas vers la maison. Non, elle y vola plutôt. Elle y trouva son maître seul. Le désir entre ces deux amoureux était si intense qu’ils ne songèrent même pas à fermer la porte à clef. Ils sombrèrent ainsi dans l’ivresse et mêlèrent leurs deux âmes.
      La femme, qui attendait toujours sur le chemin du hammam, se rendit compte soudain de la situation.
      « Comment ai-je pu envoyer cette servante à la maison ? N’est-ce pas rapprocher le feu du coton ? Le bélier de la brebis ? »
      Et elle se hâta vers sa maison. La servante courait sous l’emprise de l’amour mais elle, elle courait sous l’emprise de la crainte. Et la différence est grande entre l’amour et la crainte. À chaque souffle, le sage se rapproche du trône du chah mais l’homme pieux fait en un mois le trajet d’un jour.
      La femme arriva enfin à la maison et ouvrit la porte. Le grincement des gonds mit un terme à la félicité des amoureux. La servante se leva d’un bond tandis que l’homme, prosterné, se mit à prier. Voyant sa servante ainsi défaite et son mari en prière, la femme fut prise de soupçons. Elle souleva la robe de son mari et constata que son membre était souillé ainsi que ses cuisses et ses jambes. Elle se frappa la tête des mains.
      « Ô imprudent ! C’est ainsi que tu pries ! Cette saleté qui est sur ton corps est-elle digne de l’état de prière et de rappel ! »
      Si tu demandes à un infidèle qui a créé l’univers, il te répondra : « C’est Dieu ! C’est Lui qui l’a créé ainsi qu’en témoigne toute la création. » Mais les oeuvres des infidèles, qui ne sont que blasphèmes et mauvaises pensées, ne correspondent guère à cette affirmation, comme il en va pour l’homme de notre histoire.

 

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22 avril, 2012

Peau d’Ane, Charles PERRAULT

Classé dans : — unpeudetao @ 11:15

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.
Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.
Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux:
 »Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous:
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.
Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps:
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.
 »Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci:
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »
Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
 »Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas. »
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur:
 »Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende. »
Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit:
 »Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil. »
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.
L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main:
 »Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »
Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.
Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.
 »Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encore ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.
Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.
La princesse ainsi travestie
De chez la sage fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince qui pour la fête
De son heureux hymen s’apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue
Qu’on ne parcoure promptement;
Mais on s’agite vainement,
On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées;
Les dames de la cour, toutes découragées,
N’en dînèrent point la plupart;
Mais du curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n’eut point d’offrande.
L’infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le dimanche un peu plus de repos
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n’était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.
J’oubliais de dire en passant
Qu’en cette grande métairie
D’un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie,
Que là, poules de barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canes petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l’envie dix cours toutes entières.
Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau céphale:
Son air était royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d’Ane de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encore le coeur d’une princesse.
 »Qu’il a l’air grand, quoiqu’il l’ait négligé,
Qu’il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé!
D’une robe de rien s’il m’avait honorée,
Je m’en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j’ai. »
Un jour le jeune prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure:
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son coeur.
Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
Dans le palais, pensif il se retire,
Et la nuit et le jour il soupire;
Il ne veut plus aller au bal
Quoiqu’on soit dans le carnaval.
Il hait la chasse, il hait la comédie,
Il n’a plus d’appétit, tout lui fait mal au coeur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.
Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d’une allée effroyable,
Où l’on ne voit goutte en plein jour.
 »C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle
Et que Peau d’Ane l’on appelle,
A cause de la peau qu’elle met sur son cou;
De l’amour c’est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu’on puisse voir après le loup. »
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l’amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N’en seront jamais effacés.
Cependant la reine sa mère,
Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
 »O ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d’Ane est une noire taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
– N’importe, dit la reine, il faut le satisfaire,
Et c’est à cela seul que nous devons songer. »
Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
S’il en avait voulu manger.
Peau d’Ane donc prend sa farine
Qu’elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S’enferme seule en sa chambrette.
D’abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d’argent que vite elle laça
Pour dignement faire l’ouvrage
Qu’aussitôt elle commença.
On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l’oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s’en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,
Qu’on ne peut la voir un moment
Qu’elle ne sache qu’on l’a vue.
Je suis bien sûr encore, et j’en ferais serment,
Qu’elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le prince trouva la galette si bonne
Qu’il ne s’en fallut rien que d’une faim gloutonne
Il n’avalât aussi l’anneau.
Quand il en vit l’émeraude admirable,
Et du jonc d’or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d’une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l’instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les médecins sages d’expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu’il était malade d’amour.
Comme l’hymen, quelque mal qu’on ne dise,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s’en fit quelque temps prier,
Puis dit:  »Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon. »
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu’on n’osa dire non.
Voilà donc qu’on se met en quête
De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n’en est point qui ne s’apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu’il a le secret de le rendre menu.
L’une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L’autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu’elle le rapetisse;
Et l’autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n’est enfin point de manoeuvre
Qu’une dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.
L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Etaient trop gros et n’entraient pas.
Les comtesses, et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D’un dédain presque égal rebutait tout le monde.
Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s’y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu’un câble au travers d’une aiguille.
On crut enfin que c’était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu’à régner le Ciel la destine?
Le prince dit:  »Et pourquoi non?
Qu’on la fasse venir. » Chacun se prit à rire,
Criant tout haut:  »Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon? »
Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l’ivoire
Qu’un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D’une justesse sans égale.
Son petit doigt fut entouré,
La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu’avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s’apprêtait à rire;
Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
Et qu’elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants, dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d’une majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu’avecque ses deux mains on eût pu l’embrasser,
Montrèrent leurs appâts et leur grâce divine:
Des dames de la cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d’appâts;
La reine en était affolée,
Et le prince son cher amant,
De cent plaisirs l’âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.
Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l’aurore,
Montés sur de grands éléphants;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du monde,
Il en débarque et la cour en abonde.
Mais nul prince, nul potentat,
N’y parut avec tant d’éclat
Que le père de l’épousée,
Qui d’elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N’en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu’il la vit:  »Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant », dit-il et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l’embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s’intéresser,
Et le futur époux était ravi d’apprendre
Que d’un roi si puissant il devenait le gendre.
Dans ce moment la marraine arriva
Qui raconta toute l’histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau d’Ane de gloire.
Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu’elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu’il n’est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue;
Que de l’eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature.
Pourvu qu’elle ait de beaux habits;
Que sous le ciel il n’est point de femelle
Qui ne s’imagine être belle,
Et qui souvent ne s’imagine encore
Que si des trois beautés la fameuse querelle
S’était démêlée avec elle, elle aurait eu la pomme d’or.
Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire;
Mais tant que dans le monde on aura des enfants
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

 

Charles PERRAULT (1628-1703).

 

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