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9 janvier, 2012

La fourmi et la libellule (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:25

 

     Une fourmi, avec un programme établi dans la tête, s’approchait du nectar d’une fleur quand une libellule fondit sur la corolle pour le goûter. Elle s’éloigna en voltigeant et piqua de nouveau.
     Cette fois, la fourmi lui dit :
     « Tu vis sans travailler, tu n’as pas de projet. Puisque tu n’accomplis aucun dessein, réel ou relatif, quel est le trait dominant de ta vie, et où finira-t-elle ? »
     La libellule répondit :
     « Je suis heureuse, je recherche le plaisir : c’est mon existence, c’est mon objectif, et cela me suffit. Mon but est de ne pas avoir de but. Fais des projets, autant que tu voudras. Tu ne me convaincras pas que l’on peut vivre mieux. Suis ton plan, je suis le mien. »
     La fourmi pensait :
     « Ce qui m’est visible lui est invisible. Elle ne sait pas ce qu’il advient des fourmis. Je sais ce qu’il advient des libellules. Qu’elle suive son plan, je suis le mien. »
     Et la fourmi s’éloigna : elle avait admonesté la libellule autant que les circonstances le permettaient.
     Peu après, leurs chemins se croisèrent de nouveau.
     La fourmi était entrée dans la boutique d’un boucher. Elle se tenait discrètement sous le billot, prête à saisir ce qui viendrait.
     La libellule, qui voletait au-dessus du billot, vit la viande rouge, descendit en planant et s’y posa, au moment même où s’abattait le couperet du boucher.
     Le couperet la coupa en deux.
     Une moitié du corps tomba sur le sol, devant la fourmi. Celle-ci traîna le cadavre jusqu’à son nid, tout en se récitant :
     « Son plan s’arrête là, le mien continue. « Qu’elle suive son plan », cela est terminé ; « je suis le mien », cela marque le commencement d’un nouveau cycle. La suffisance semblait chose importante, c’était chose éphémère. Toute sa vie, elle a mangé ce dont elle avait envie, pour finir par être mangée. Quand je l’ai avertie, tout ce qu’elle a pensé, c’est que j’étais un rabat-joie. »

 

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