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26 mars, 2012

L’homme dont l’heure n’était pas encore venue (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:02

 

     Il était une fois un riche marchand qui vivait à Bagdad. Il possédait une belle demeure, des domaines petits et grands, et des boutres qui partaient pour les Indes chargés de précieuses marchandises. Il avait acquis ces biens par héritage, par ses propres efforts accomplis au bon moment et au bon endroit, et grâce au soutien du Roi d’Occident, comme on appelait à l’époque le sultan de Cordoue, qui lui avait donné de bons conseils et indiqué la voie à suivre.
     Puis les choses tournèrent mal. Un oppresseur cruel s’empara de ses domaines. Ses navires, qui cinglaient vers les Indes, furent pris dans des typhons et sombrèrent. Le malheur s’abattit sur sa famille. Même ses amis proches semblaient avoir perdu la capacité d’être avec lui en réelle harmonie malgré une volonté réciproque d’entretenir de bons rapports.
     Le marchand décida d’aller en Espagne consulter son ancien protecteur. Il traversa le Désert occidental et poursuivit son voyage vers l’ouest. Les épreuves se succédèrent. Son âne mourut. Il fut capturé par des brigands, qui le vendirent comme esclave. Il ne parvint à s’échapper qu’avec grande difficulté. Dans les villages qu’il traversait, les gens le chassaient sans ménagement quand il venait frapper à leur porte. Parfois, un derviche lui donnait un bout de pain et des haillons, dont il se couvrait. Parfois, il trouvait au fond d’une mare un peu d’eau douce, mais le plus souvent, c’était de l’eau saumâtre. Son visage, brûlé par le soleil, ressemblait désormais à un cuir tanné.
     Il arriva enfin à la porte du palais du sultan, mais ne put la franchir : les soldats le repoussèrent de la hampe de leur lance, les chambellans refusèrent de lui parler.
     Il obtint finalement un modeste emploi à la cour. Quand il aurait gagné assez d’argent pour s’acheter un vêtement convenable, il pourrait solliciter du maître de cérémonie la faveur d’être admis en présence du souverain.
     Mais il savait qu’il était à proximité de la présence royale, et gardait le souvenir de la bienveillance du roi à son égard à l’époque lointaine où ils étaient amis.
     Il avait vécu si longtemps dans la misère que ses manières s’en ressentaient, il faut le dire.
     « Avant d’être présenté à la cour, lui expliqua le maître de cérémonie, tu devras réapprendre les bonnes manières. »
     Tous ces contretemps, le marchand les supporta.
     Le jour où il fut introduit dans la salle d’audience, cela faisait trois ans qu’il avait quitté Bagdad.
     Le roi le reconnut tout de suite, s’enquit de sa santé et l’invita à s’asseoir auprès de lui.
     « Votre Majesté, dit le marchand, j’ai terriblement souffert ces dernières années. Mes terres ont été usurpées, mes biens, confisqués ; mes navires ont sombré : leurs cargaisons représentaient tout mon capital. Pendant trois ans, je me suis battu contre la faim, les brigands, le désert, des gens dont je ne comprenais pas la langue. Je m’en remets à votre merci. »
     Le roi se tourna vers le grand chambellan :
     « Donne-lui cent moutons, nomme-le berger royal, envoie-le là-haut dans la montagne. Et qu’il se mette au travail ! »
     Légèrement dépité, car il attendait plus de générosité de la part du souverain, le marchand se retira après les salutations d’usage et conduisit ses moutons dans la montagne. À peine avait-il atteint le maigre pâturage que le troupeau entier fut décimé par un mal implacable.
     Il revint à la cour.
     « Comment vont tes moutons ? s’enquit le roi.
     – Votre Majesté, ils sont morts dès que je les ai mis au pâturage. »
     Le roi fit un geste :
     « Donne cinquante moutons à cet homme, dit-il au chambellan. Qu’il les garde jusqu’à nouvel ordre. »
     Honteux et désemparé, le marchand devenu berger mena paître ses cinquante moutons. Ceux-ci broutaient l’herbe rase avec appétit, quand surgirent deux chiens sauvages qui les poursuivirent jusqu’à un précipice où ils s’abîmèrent.
     Le marchand, très affligé, revint à la cour raconter au roi ce qui était arrivé.
     « Eh bien, dit le roi, prends vingt-cinq moutons et conduis-les dans la montagne. »
     L’infortuné partit sur-le-champ avec ses vingt-cinq moutons. Il était vide d’espoir, plus désemparé que jamais, car il sentait bien qu’il n’avait rien d’un berger. Mais quand les brebis mirent bas, il s’aperçut qu’elles donnaient naissance à deux agneaux. C’est ainsi qu’il doubla presque son troupeau. Il en fut de même la fois suivante. Ces nouveaux moutons étaient gras ; leur toison était épaisse, leur chair excellente. Il en vendit quelques-uns, en acheta d’autres, et fut surpris de constater que les bêtes qu’il avait achetées, d’abord petites et maigres, devenaient très vite robustes et vigoureuses, et semblaient avoir les caractéristiques de l’étonnante nouvelle race qu’il élevait.
     Trois ans plus tard, il se présenta à la cour, magnifiquement vêtu, pour rendre compte de la façon dont le troupeau avait prospéré sous sa garde. Il fut immédiatement admis en présence du roi.
     « Es-tu maintenant un bon berger ? demanda le souverain.
     – Certes oui, Votre Majesté. De façon incompréhensible, la chance a tourné en ma faveur ; je peux dire que rien n’est allé de travers, bien que j’aie toujours aussi peu de goût pour l’élevage des moutons…
     – Très bien, dit le roi. Là-bas s’étend le royaume de Séville, dont le trône est à ma discrétion. Va, et annonce à la ronde que je te fais roi de Séville. »
     Il lui effleura l’épaule avec la hache cérémonielle.
     Le marchand ne put se contenir :
     « Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait roi quand je suis arrivé à Cordoue, il y a trois ans ? Vouliez-vous mettre ma patience à l’épreuve, alors que les événements l’avaient déjà poussée à bout ? Ou vouliez-vous m’enseigner quelque chose ? »
     Le roi se mit à rire :
     « Disons que si tu avais pris en main le royaume sévillan le jour où tu as mené les cent moutons dans la montagne, pour les perdre aussitôt, il ne resterait plus aujourd’hui dans Séville une seule pierre debout. »

 

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8 janvier, 2012

Quand la Mort vint à Bagdad (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:38

 

     Le disciple d’un soufi de Bagdad, assis dans un recoin d’une salle d’auberge, surprit la conversation de deux inconnus. Il comprit à les entendre que l’un d’eux était l’Ange de la Mort.
     « J’ai plusieurs visites à faire dans cette ville au cours des trois prochaines semaines « , dit l’Ange à son compagnon.
     Terrifié, le disciple se dissimula autant qu’il put et se tint coi jusqu’à leur départ.
     Il appliqua alors toutes les ressources de son intelligence à résoudre ce problème : comment échapper à une possible visite de l’Ange de la Mort ? « Le mieux, se dit-il finalement, est de quitter Bagdad et d’aller me mettre à l’abri très loin d’ici. » Il loua le cheval le plus rapide qu’il put trouver et donna de l’éperon jour et nuit sur la longue route qui va de Bagdad à Samarcande.
     Entre-temps l’Ange de la Mort avait rencontré le maître soufi. Ils parlèrent de différentes personnes.
     « Au fait, dit l’Ange, où est ton disciple untel ?
     – Il devrait se trouver quelque part dans Bagdad, dit le maître, sans doute dans un caravansérail : il consacre ses journées à la contemplation.
     – Tiens ! c’est curieux, dit l’Ange, parce qu’il est sur ma liste. Regarde, voici son nom : je dois le prendre dans quatre semaines à Samarcande. »

 

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12 décembre, 2011

Le Calife, Jean-Pierre Claris de FLORIAN

Classé dans : — unpeudetao @ 14:36

Autrefois dans Bagdad le calife Almamon
fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,
que ne le fut jamais celui de Salomon.
Cent colonnes d’albâtre en formaient le portique ;
l’or, le jaspe, l’azur, décoraient le parvis ;
dans les appartements embellis de sculpture,
sous des lambris de cèdre, on voyait réunis
et les trésors du luxe et ceux de la nature,
les fleurs, les diamants, les parfums, la verdure,
les myrtes odorants, les chefs-d’oeuvre de l’art,
et les fontaines jaillissantes
roulant leurs ondes bondissantes
à côté des lits de brocard.
Près de ce beau palais, juste devant l’entrée,
une étroite chaumière, antique et délabrée,
d’un pauvre tisserand était l’humble réduit.
Là, content du petit produit
d’un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,
le bon vieillard, libre, oublié,
coulait des jours doux et paisibles,
point envieux, point envié.
J’ai déja dit que sa retraite
masquait le devant du palais.
Le visir veut d’abord, sans forme de procès,
qu’on abatte la maisonnette :
mais le calife veut que d’abord on l’achète.
Il fallut obéir, on va chez l’ouvrier,
on lui porte de l’or. Non, gardez votre somme,
répond doucement le pauvre homme ;
je n’ai besoin de rien avec mon attelier.
Et quant à ma maison, je ne puis m’en défaire :
c’est là que je suis né, c’est là qu’est mort mon père,
je prétends y mourir aussi.
Le calife, s’il veut, peut me chasser d’ici,
il peut détruire ma chaumière ;
mais, s’il le fait, il me verra
venir, chaque matin, sur la dernière pierre
m’asseoir et pleurer ma misère :
je connais Almamon, son coeur en gémira.
Cet insolent discours excita la colère
du visir, qui voulait punir ce téméraire
et sur-le-champ raser sa chétive maison.
Mais le calife lui dit : non,
j’ordonne qu’à mes frais elle soit réparée ;
ma gloire tient à sa durée :
je veux que nos neveux, en la considérant,
y trouvent de mon règne un monument auguste ;
en voyant le palais, ils diront, il fut grand ;
en voyant la chaumière, ils diront, il fut juste.

 

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794).

 

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4 décembre, 2011

Conte arabe, Jean GRANGE

Classé dans : — unpeudetao @ 14:21

Le calife Ahmed-ben-Djerid étant tombé dans une maladie de langueur qui lui permettait à peine de quitter ses appartements, un peu pour le distraire, et beaucoup pour remplir leurs bourses, ses ministres l’engagèrent à exiger de tous les juifs établis dans ses États, un cadeau digne du successeur du Prophète.
Ils connaissaient la générosité d’Ahmed, et comptaient bien avoir leur part du gâteau.

 

Comme il y avait près d’un million de juifs dans les États du calife, il ne fallait pas songer à les faire venir tous à Bagdad déposer leur offrande. Il fut donc décidé que chaque centre de population important nommerait un délégué chargé de porter au pied du trône les présents de ses coreligionnaires.

 

On ne pouvait introduire dans les appartements royaux que les objets d’une grande valeur sous un petit volume, tels que les perles, les rubis, les diamants, l’or, les parfums, les essences. Quant aux cadeaux encombrants, comme les éléphants, les autruches, les chevaux, les chameaux, les bœufs, les moutons, le froment, les épices, les étoffes, les tapis, les meubles, etc., ils devaient être étiquetés et rangés en bon ordre dans les cours, les salles, les greniers, les écuries composant les vastes dépendances du palais.

 

Inutile de dire, tant cela va de soi, que le cadeau devait être proportionné d’une part à la dignité de celui qui voulait bien l’accepter, et de l’autre à la fortune de celui qui le faisait. On se serait exposé à la prison, à la bastonnade et même au pal, si on avait traité l’ombre de Dieu sur la terre comme un pacha à trois queues, ou même un grand vizir.

 

Alors vivait à Smyrne un rabbin nommé Iakoub, sage entre les sages. Les livres hébreux, aussi bien que les livres des gentils, n’avaient pas de secrets pour lui. Comme Salomon, il pouvait discourir de tout depuis le moucheron jusqu’à l’éléphant, depuis l’hysope jusqu’au cèdre, deviner les énigmes les plus obscures et expliquer les plus difficiles paraboles.

 

Tel était le personnage que les juifs de Smyrne allèrent trouver pour lui demander conseil.

 

Que devaient-ils donner au calife ?

 

Ils hésitaient entre quatre chevaux arabes descendus, leur généalogie en faisait foi, des coursiers qui eurent l’honneur de porter le Prophète, et une émeraude superbe estimée quarante mille livres de monnaie franque.

 

– Mes amis, dit Iakoub, si vous voulez m’en croire, vous garderez vos quatre chevaux et votre émeraude.

 

– Ce serait notre plus cher désir, répondirent les juifs de Smyrne ; mais nous n’avons pas envie d’être emprisonnés, ou bâtonnés, ou empalés.

 

– Je comprends cela ; tranquillisez-vous : je me charge de contenter le calife, sans bourse délier.

 

– Sans bourse délier ! s’écria un jeune homme nommé Ioussef.

 

– Oui, car le cadeau que j’offrirai au nom des juifs de la ville de Smyrne, ne coûtera pas dix livres franques.

 

– Prenez garde, Iakoub ! dit Ioussef. Il ne faut pas jouer avec le lion.

 

– Ni donner un avis à plus sage que soi. Allez tous en paix, et que la colère du calife retombe sur sa seule tête ; car je prends la responsabilité de ce que je vais faire.

 

Au jour fixé pour la réception des cadeaux, les juifs se rendirent aux portes du palais. Ils étaient au nombre de cent cinquante, représentant chacun un centre important de population. Richement vêtus, ils se montraient graves et recueillis, ainsi qu’il sied à des misérables qui vont être admis à contempler l’ombre de Dieu sur la terre. Le calife leur donna audience, assis sur une pile de coussins de soie qui lui servaient de trône. Ses ministres l’entouraient.
Ahmed-ben-Djerid, qui s’ennuyait à mort d’ordinaire, s’amusa beaucoup à regarder ces cinquante juifs avec leur costume ridicule, leurs manières bizarres, et leurs visages suant la peur de la bastonnade ou du pal. Il n’était pas non plus insensible aux présents déposés à ses pieds royaux.

 

Les ministres ne s’amusaient pas : ils observaient, comptaient, comparaient la valeur du don à la fortune du donateur. Le défilé dura deux jours. Vers le milieu du second jour, cent trente délégués n’avaient pas encore eu leur audience. Soit que l’ennui commençât à s’emparer du calife et de ses ministres ; soit que les cadeaux fussent d’un prix inférieur, calife et ministres se montraient nerveux et agacés. Vingt cadeaux successifs furent jugés trop minces et refusés. Avis fut donné à ceux qui les avaient apportés d’avoir à les remplacer immédiatement par des dons plus convenables, s’ils ne voulaient être empalés vifs.

 

La terreur était parmi les juifs. Nul ne s’approchait plus qu’en tremblant de ce trône redoutable. Lorsque le tour de Iakoub fut venu, il se prosterna et dit :

 

– Ombre du Très-Haut, je t’apporte tout ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Tout en parlant il ouvrit une cassette de bois de cèdre, et en retirait un livre imprimé sur vélin. C’était un exemplaire du Coran.

 

Les ministres étaient furieux.

 

Ce rabbin se moquait-il d’eux ? Est-ce que ce livre qui ne valait pas dix livres de monnaie franque était digne du calife, de ses ministres, de l’opulente communauté juive de Smyrne !

 

Cependant le calife paraissait plus étonné que courroucé. Au lieu de faire un léger signe de tête pour accepter ou refuser le cadeau, ainsi qu’il en avait usé jusque-là, il daigna ouvrir la bouche et laisser tomber cette phrase, une des plus longues qu’il ait prononcées pendant tout le cours de son règne

 

– Tu as raison, juif ; le Coran est ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Un an plus tard, le calife s’ennuyant toujours, et ses ministres ayant besoin d’argent, un décret parut obligeant de nouveau les juifs à aller porter leurs hommages et leurs présents aux pieds du calife.

 

Les juifs de Smyrne s’étaient trop bien trouvés de leur mandataire pour ne pas lui renouveler son mandat.

 

Il accepta sans se faire prier.

 

– Vous en serez quitte, leur dit-il, à meilleur marché que l’année dernière. Je compte avec la dépense d’une livre franque satisfaire le calife, et même ses insatiables ministres.

 

Arrivé à Bagdad et admis devant le successeur du Prophète, Iakoub ne se troubla pas plus que l’année précédente.

 

Il y avait pourtant de quoi se troubler. Il était trop sagace pour ne pas remarquer que le calife et ses ministres l’observaient particulièrement, et s’occupaient plus de lui que de tout le reste de la députation.

 

Malheur au délégué des juifs de Smyrne, s’il ne faisait pas cette fois un cadeau d’un prix exceptionnel !

 

Iakoub, après les révérences d’usage, tira d’un petit coffret de bois d’ébène une éponge bien ordinaire qu’il présenta au calife en disant :

 

– Je vous offre un objet bien précieux : cette éponge, qui a recueilli les larmes et les sueurs de plusieurs milliers de Musulmans.

 

Les ministres firent des efforts héroïques pour ne pas éclater en injures, en menaces et même en voies de fait.

 

Évidemment ce misérable juif se moquait d’eux et de leur maître.

 

Moins orgueilleux, moins cupide, plus intelligent que ses ministres, le calife dit après un instant de réflexion :

 

– Qu’on place cette éponge à côté du livre sacré que Iakoub me donna l’année dernière. Les larmes et les sueurs des vrais croyants sont en effet, après les paroles du Prophète, ce qu’il y a de plus précieux en ce monde.

 

Jean GRANGE (XIX siècle).

 

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