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6 octobre, 2013

Le cruel empereur ou la femme fidèle (Conte chinois)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:44

La famille Meng habitait juste à côté de la famille Djang. Leurs jardins se touchaient et seul un mur de pierre les séparaient.
Une année, les Meng plantèrent une courge le long du mur. Les Djang de leur côté plantèrent eux aussi une courge le long du mur.
Les plantes grandirent, se développèrent et grimpèrent dans les interstices des pierres pour arriver au sommet où elles se rencontrèrent et ne formèrent plus qu’une seul et même plante.
La floraison fut magnifique et d’une fleur naquit un fruit exceptionnellement gros. Arrivé à maturité, d’un joli jaune d’or, la famille Meng décida de le cueillir. La famille Djang eut la même idée. Une querelle s’ensuivit entre ces deux familles qui avaient vécu en bonne intelligence depuis des années. Pour venir à bout de cette querelle, les deux familles décidèrent finalement de la couper en deux parties égales.
Lorsque la courge fut coupée, quelle ne fut pas la surprise des Meng et des Djang de voir en son cœur une adorable petite fille. Les deux familles décidèrent de l’élever en commun et elle reçu le nom de Meng Djang.

 

Cette histoire se déroulait pendant le règne de l’empereur Shihuang resté célèbre par son injustice et sa cruauté. Il vivait dans la crainte des Huns des envahisseurs qui ne lui laissaient pas de répit et entraient toujours par le Nord du pays. Las de ses invasions incessante, l’empereur décida de construire un mur tout le long de la frontière Nord de la Chine. Hélas ! les architectes n’étaient guère brillants et à peine avait-on terminé une partie du mur qu’une autre s’écroulait. Les années passaient et jamais le mur n’était terminé.

 

Un jour, un sage du royaume vint trouver l’empereur et après s’être incliné respectueusement devant lui il dit :
 » Sire, on ne peut construire un mur devant s’étendre sur dix mille lieues de longueur sauf si dans chaque bloc d’une lieue on enferme un homme. L’esprit de l’homme veillera alors sur ce bloc et le mur deviendra indestructible.  »
L’empereur qui ne se souciait guère de son peuple trouva l’idée excellente et suivit l’idée pleine de sagesse de son sujet.
Dans chaque région, chaque ville, chaque maison, ce fut l’horreur. Des hommes, des jeunes filles, des garçonnets furent saisis et emmurés vivants.

 

Un autre sage du royaume vint trouver l’empereur et après s’être incliné respectueusement devant lui il dit :
 » Sire, votre façon d’utiliser le peuple pour édifier votre mur terrifie le pays en entier. Il se pourrait que le peuple se révolte avant même que le mur ne soit terminé. Il se fait qu’un homme nommé Wan demeure pas très loin du palais. Wan signifie dix mille. Prenez cet homme car à lui seul il suffira pour les dix mille lieues car wan est son nom.  »
L’empereur se réjouit de cette sage parole et ordonna d’aller chercher Wan et de le conduire au mur. Lorsqu’il l’apprit Wan s’enfuit. Il courût fort longtemps et arriva bientôt en vue d’un splendide jardin séparer par un mur de pierres. Au milieu du jardin, il trouva un grand bananier qui devint sa cachette.

 

Un soir alors que la lune était pleine, la belle Meng Djang, devenue une superbe jeune femme, descendit dans le jardin. Wan l’aperçut et en tomba éperdument amoureux. Il descendit de sa cachette et lui demanda de devenir sa femme. Meng Djang accepta et ils se marièrent dès le lendemain.
Ils étaient en train de fêter joyeusement leurs noces lorsque les soldats de l’empereur firent irruption dans le jardin et s’emparèrent de Wan qu’ils emmenèrent près du mur. Meng Djang resta seule et profondément malheureuse. Son union fut de très courte durée et pourtant elle pensait à lui avec nostalgie et sentait au fond de son cœur un amour sincère, véritable et immense.
Désespérée, elle décida de partir à la recherche du corps de son époux.
Elle affronta les éléments : la pluie, la neige , les brûlures du soleil. Elle passa à travers les plaines et les montagnes, les fleuves et les lacs et parvint au prix de grandes souffrances et de fatigues au pied du mur. Devant son immensité, elle se demandait comment retrouver les restes de son époux. Elle s’assit sur une pierre et se mit à pleurer. Le mur fut ému par ce chagrin et il s’écroula laissant apparaître les os de Wan.

 

L’empereur ne fut pas long à apprendre ce qui était arrivé à son mur et l’histoire de la femme qui avait cherché son époux par monts et par vaux. Il vint en personne voir Meng Djang et lorsqu’il s’aperçût de sa beauté, il lui demanda de devenir l’impératrice. Meng Djang savait qu’elle ne pouvait résister à la volonté de l’empereur. Elle posa diverses conditions pour cette union :
une fête des morts de quarante-neuf jours devait être célébrée à la mémoire de son époux, l’empereur et tous les fonctionnaires devaient prendre part aux funérailles, une terrasse devait être construite sur les rives du fleuve car elle voulait offrir les sacrifices aux morts en souvenir de son époux défunt.
L’empereur accéda à ses demandes car il souhaitait vivement qu’elle devienne son épouse.
Lorsque la terrasse fut prête, Meng Djang monta sur la terrasse et maudit à haute voix l’empereur Shihuang d’avoir été si cruel et si injuste.
L’empereur contint sa colère et ne dit rien.
Les sujets qui entendaient ses paroles étaient stupéfaits mais au fond d’eux ils trouvaient que les paroles de Meng Djang étaient justes.
Lorsqu’elle eût terminé sa tirade, Meng Djang plongea du haut de la terrasse dans le fleuve.
L’empereur entra dans une colère terrible et il ordonna à ses soldats de repêcher son corps et de le couper en petits morceaux.
Lorsque les soldats l’eurent fait, tous les morceaux se transformèrent en poissons d’or et en ceux-ci l’âme de la fidèle Meng Djang continue à vivre pour toujours.

 

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6 mai, 2012

Le feu de la nostalgie (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:54

 

      Medjoun, séparé de sa bien-aimée, était tombé malade et le feu de la nostalgie faisait bouillir son sang. Un médecin vint pour le soigner mais, lorsqu’il mit le doigt sur le siège de sa douleur, l’amoureux poussa un cri :
      – Laisse-moi ! Si je dois mourir, ce sera tant pis ! »
      Le médecin répliqua, étonné :
      « Toi qui ne crains pas le lion et qui es chaque soir entouré d’animaux sauvages, les effrayant par la seule force de ton amour ! Que signifie cette peur subite ? »
      Medjoun répondit :
      « Je n’ai pas peur de la maladie car je suis plus patient que la montagne. Mon corps est content de la maladie. Le chagrin est mon lot quotidien et mon corps est plein de Leila. Aussi ai-je craint qu’en me faisant une saignée, tu ne blesses ma bien-aimée ! »

 

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4 mai, 2012

La gazelle (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:52

 

      Un chasseur captura un jour une gazelle et l’enferma dans l’enclos où il parquait ses ânes et ses vaches. La pauvre gazelle courait, égarée, de-ci de-là. La nuit venue, le chasseur apporta du foin pour les ânes. Ceux-ci avaient si grand-faim que cette vile nourriture leur était douce comme le sucre. La gazelle, étourdie par la poussière, vaguait en tous sens. Etre uni à son contraire est une torture pire que la mort.
      Toi aussi, tu subis cette torture sans même t’en apercevoir. L’oiseau de ton âme est enfermé dans la même cage que son contraire. L’esprit est comme un faucon mais ta nature est celle du corbeau.
      Pendant longtemps, cette gazelle au parfum de musc se languit dans l’enclos des ânes. Elle se trouvait là comme un poisson échoué sur le rivage. Le musc et les excréments se trouvaient réunis en un même lieu. Les ânes commencèrent alors à se moquer d’elle. L’un disait :
      « Oh ! Oh ! Elle a le caractère d’un sultan ! »
      Un autre :
      « Sans doute possède-t-elle des perles ! »
      Quand ils furent rassasiés, ils l’invitèrent cependant à satisfaire sa faim, mais la gazelle leur dit :
      « Je suis bien lasse et n’ai guère d’appétit !
      – Ah oui ? firent les ânes. Nous comprenons parfaitement. Tu as envie de faire des caprices. Tu as peur de déroger !
      – C’est votre nourriture, dit la gazelle. Elle vous convient, mais moi, je suis l’amie de l’herbe fraîche. J’ai l’habitude de me désaltérer à l’eau pure des rivières. Sans doute ce qui m’arrive était écrit dans mon destin. Hélas, ma nature n’a pas changé et me voici dans la situation d’un pauvre dont le regard n’est même pas avide ! Mes vêtements sont peut-être défraîchis mais moi-même, je suis encore toute fraîche ! Quand je pense qu’autrefois je mangeais à mon gré des lilas, des tulipes et des iris !
      – La nostalgie t’égare ! répliquèrent les ânes.
      – Mon musc est mon témoin ! répondit la gazelle. Même l’ambre et l’encens lui portent le respect. Ceux qui sentent font seuls la différence. Mon musc n’est certes pas destiné aux amateurs de fange ! Oh ! comme il est vain de proposer du musc à qui apprécie l’odeur du crottin ! »
     
      Dans ce bas monde, le salut est dans la nostalgie et la solitude.

 

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1 mai, 2012

La ville (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:08

 

      Un des serviteurs du sultan de Bokkara avait été banni par son maître à la suite d’une dénonciation calomnieuse. Pendant dix ans, le pauvre homme avait erré de pays en pays, brûlé par le feu de la nostalgie. Un jour, sa patience l’abandonnant, il décida de rentrer à Bokkara. Il se mit en route en disant : « La ville de Bokkara est la source de la science ! »
      Puis :
      « Il me faut y aller car c’est pour moi le seul moyen de rejoindre ma bien-aimée. Je veux la retrouver et lui dire : « Me voici ! rends-moi éternel mais n’ai aucune pitié pour moi car j’aime mieux mourir à tes côtés que vivre aux côtés des autres. J’en ai fait cent fois l’essai : sans toi, plus rien n’a de goût. » O musiciens ! chantez et réveillez mon coeur ! O mon chameau, mon voyage est terminé ! O la terre, bois mes larmes ! O mes amis, je m’en vais ! Je vais rejoindre Celui à qui l’on obéit. Mon coeur se languit de Bokkara. Voilà ce qu’est l’amour de la patrie pour un amoureux ! »
      Ses amis lui dirent :
      « O insensé ! Réfléchis un peu aux conséquences de tout ceci. Sois raisonnable. Ne te détruis pas comme le papillon qui se jette dans le feu. Si vraiment tu vas à Bokkara, alors tu es un fou et mérites d’être jeté en prison. Là-bas, le sultan t’attend, plein de colère, l’épée aiguisée. Dieu t’a donné une occasion de te sortir de cette situation et toi, tu cherches le chemin de la prison. Même si le sultan avait envoyé des dizaines de soldats pour qu’ils te ramènent à Bokkara, tu aurais dû tenter de leur échapper. Mais, rien de tel ne te menace. Comment se fait-il que tu te sentes ainsi lié ? »
      Il était sous l’emprise d’un amour secret mais ceux qui le conseillaient ainsi ne le savaient pas. Et l’amoureux leur répondit :
      « Taisez-vous ! Je n’ai que faire de vos conseils car le lien qui me tient est trop solide. Toutes vos paroles ne font que le renforcer. Aucun savant ne peut comprendre cet amour. Quand le chagrin d’amour s’installe en un lieu, aucun imam ne peut plus enseigner quoi que ce soit. N’essayez pas de m’effrayer avec vos présages de mort car l’amoureux côtoie des milliers de morts à tout instant. Je le sais par expérience : ma vie est dans ma mort. O mes bons amis ! Tuez-moi ! Tuez-moi ! Tuez-moi ! »
      Il ne croyait cependant pas se rendre à Bokkara pour suivre l’enseignement d’un maître. Car le véritable enseignant pour un amoureux, c’est la beauté du Bien-Aimé. Les leçons, les cahiers et les livres, ce sont Son visage. C’est un tournoiement et un frisson.
      Donc, l’amoureux prit le chemin de Bokkara et le sable du désert s’est transformé en soie sous ses pieds. La grande rivière s’est changée en ruisseau et le désert en jardin de roses. Il aurait pu, aussi bien, être attiré par la ville de Samarkand, mais ce qui l’attirait, c’était Bokkara. Et, quand il vit, au loin, se dessiner les contours des remparts, il perdit connaissance. On lui passa de l’eau de rose sur le visage pour le ranimer et, rempli de joie, il rentra à Bokkara. Tous ceux qu’il rencontra lui dirent :
      « Ne te montre pas ainsi ! Le sultan te recherche ! Il veut se venger de toi, dix ans après ! Au nom de Dieu, ne te mets pas en danger ! Tu étais l’aimé du sultan, son vizir, son conseiller. Tu as été reconnu coupable et as été banni. Puisque tu en as réchappé, pourquoi reviens-tu ? »
      L’amoureux leur répondit :
      « Je suis un assoiffé. Je sais que l’eau peut me tuer mais, même si mes mains et mon corps gonflent, rien n’étanchera la soif de mon coeur fougueux ! Et, à qui me demandera des explications, je répondrai : « Je regrette de ne pouvoir boire l’océan ! » Si le sultan veut faire couler mon sang, je m’en réjouirai comme la terre se réjouit de la pluie. »
      Et l’amoureux alla se prosterner, les yeux remplis de larmes, devant le sultan. La populace s’assembla, curieuse de savoir si le sultan allait le pendre ou le brûler.
     
      Le sultan montra alors à ces sots ce que le temps révélera aux malheureux. Comme les papillons, ils se sont précipités vers le feu en le prenant pour la lumière. Mais le feu de l’amour n’est pas comme la flamme d’une bougie : il est une lumière parmi les lumières.

 

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22 avril, 2012

La cage (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:35

 

      Un commerçant possédait un perroquet plein de dons. Un jour, il décida de partir en Inde et demanda à chacun quel cadeau il désirait qu’on lui rapporte du voyage. Quand il posa cette question au perroquet, celui-ci répondit :
      « En Inde, il y a beaucoup de perroquets. Va les voir pour moi. Décris-leur ma situation, cette cage. Dis-leur : « Mon perroquet pense à vous, plein de nostalgie. Il vous salue. Est-il juste qu’il soit prisonnier alors que vous volez dans le jardin de roses ? Il vous demande de penser à lui quand vous voletez, joyeux, entre les fleurs. »"
      En arrivant en Inde, le commerçant se rendit en un lieu où il y avait des perroquets. Mais, comme il leur transmettait les salutations de son propre perroquet, l’un des oiseaux tomba à terre, sans vie. Le commerçant en fut très étonné et se dit :
      « Cela est bien étrange. J’ai causé la mort d’un perroquet. Je n’aurais pas dû transmettre ce message. »
      Puis, quand il eut fini ses achats, il rentra chez lui, le coeur plein de joie. Il distribua les cadeaux promis à ses serviteurs et à ses femmes. Le perroquet lui demanda :
      « Raconte-moi ce que tu as vu afin que je sois joyeux moi aussi. »
      À ces mots, le commerçant se mit à se lamenter et à exprimer ses regrets.
      « Dis-moi ce qui s’est passé, insista l’oiseau. D’où te vient ce chagrin ? »
      Le commerçant répondit :
      « Lorsque j’ai transmis tes paroles à tes amis, l’un d’eux est tombé à terre, sans vie. C’est pour cela que je suis triste. »
      À cet instant, le perroquet du commerçant tomba lui aussi dans sa cage, inanimé. Le commerçant, plein de tristesse, s’écria :
      « Ô mon perroquet au langage suave ! Ô mon ami ! Que s’est-il donc passé? Tu étais un oiseau tel que Salomon n’en avait jamais connu de semblable. J’ai perdu mon trésor ! »
      Après avoir longtemps pleuré, le commerçant ouvrit la cage et jeta le perroquet par la fenêtre. Aussitôt, celui-ci s’envola et alla se percher sur une branche d’arbre. Le commerçant, encore plus étonné, lui dit :
      « Explique-moi ce qui se passe ! »
      Le perroquet répondit :
      « Ce perroquet que tu as vu en Inde m’a expliqué le moyen de sortir de prison. Par son exemple, il m’a donné un conseil. Il a voulu me dire : « Tu es en prison parce que tu parles. Fais donc le mort. » Adieu, ô mon maître ! Maintenant je m’en vais. Toi aussi, un jour, tu rejoindras ta patrie. »
      Le commerçant lui dit :
      « Que Dieu te salue ! Toi aussi, tu m’as guidé. Cette aventure me suffit car mon esprit et mon âme ont pris leur part de ces événements. »

 

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21 avril, 2012

La belle servante (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:29

      Il était une fois un sultan, maître de la foi et du monde. Parti pour chasser, il s’éloigna de son palais et, sur son chemin, croisa une jeune esclave. En un instant, il devint lui-même un esclave. Il acheta cette servante et la ramena à son palais afin de décorer sa chambre de cette beauté. Mais, aussitôt, la servante tomba malade.
      Il en va toujours ainsi ! On trouve la cruche mais il n’y a pas d’eau. Et quand on trouve de l’eau, la cruche est cassée ! Quand on trouve un âne, impossible de trouver une selle. Quand enfin on trouve la selle, l’âne a été dévoré par le loup.
      Le sultan réunit tous ses médecins et leur dit :
      « Je suis triste, elle seule pourra remédier à mon chagrin. Celui d’entre vous qui parviendra à guérir l’âme de mon âme pourra profiter de mes trésors. »
      Les médecins lui répondirent :
      « Nous te promettons de faire le nécessaire. Chacun de nous est comme le messie de ce monde. Nous connaissons la pommade qui convient aux blessures du coeur. »
      En disant cela, les médecins avaient fait fi de la volonté divine. Car oublier de dire « Inch Allah ! » rend l’homme impuissant. Les médecins essayèrent de nombreuses thérapies mais aucune ne fut efficace. Chaque jour, la belle servante dépérissait un peu plus et les larmes du sultan se transformaient en ruisseau.
      Chacun des remèdes essayés donnait le résultat inverse de l’effet escompté. Le sultan, constatant l’impuissance de ses médecins, se rendit à la mosquée. Il se prosterna devant le Mihrab et inonda le sol de ses pleurs. Il rendit grâces à Dieu et lui dit :
      « Tu as toujours subvenu à mes besoins et moi, j’ai commis l’erreur de m’adresser à un autre que toi. Pardonne-moi ! »
      Cette prière sincère fit déborder l’océan des faveurs divines, et le sultan, les yeux pleins de larmes, tomba dans un profond sommeil. Dans son rêve, il vit un vieillard qui lui disait :
      « Ô sultan ! tes voeux sont exaucés ! Demain tu recevras la visite d’un étranger. C’est un homme juste et digne de confiance. C’est également un bon médecin. Il y a une sagesse dans ses remèdes et sa sagesse provient du pouvoir de Dieu. »
      À son réveil, le sultan fut rempli de joie et il s’installa à sa fenêtre pour attendre le moment où son rêve se réaliserait. Il vit bientôt arriver un homme éblouissant comme le soleil dans l’ombre.
      C’était bien le visage dont il avait rêvé. Il accueillit l’étranger comme un vizir et deux océans d’amour se rejoignirent. Le maître de maison et son hôte devinrent amis et le sultan dit :
      « Ma véritable bien-aimée, c’était toi et non pas cette servante. Dans ce bas monde, il faut tenter une entreprise pour qu’une autre se réalise. Je suis ton serviteur ! »
      Ils s’embrassèrent et le sultan dit encore :
      « La beauté de ton visage est une réponse à toute question ! »
      Tout en lui racontant son histoire, il accompagna le vieux sage auprès de la servante malade. Le vieillard observa son teint, lui prit le pouls et décela tous les symptômes de la maladie. Puis, il dit :
      « Les médecins qui t’ont soignée n’ont fait qu’aggraver ton état car ils n’ont pas étudié ton coeur. »
      Il eut tôt fait de découvrir la cause de la maladie mais n’en souffla mot. Les maux du coeur sont aussi évidents que ceux de la vésicule. Quand le bois brûle, cela se sent. Et notre médecin comprit rapidement que ce n’était pas le corps de la servante qui était affecté mais son coeur.
      Mais, quel que soit le moyen par lequel on tente de décrire l’état d’un amoureux, on se trouve aussi démuni qu’un muet. Oui ! notre langue est fort habile à faire des commentaires mais l’amour sans commentaires est encore plus beau. Dans son ambition de décrire l’amour, la raison se trouve comme un âne, allongé de tout son long dans la boue. Car le témoin du soleil, c’est le soleil lui-même.
      Le vieux sage demanda au sultan de faire sortir tous les occupants du palais, étrangers et amis.
      « Je veux, dit-il, que personne ne puisse écouter aux portes car j’ai des questions à poser à la malade. »
      La servante et le vieillard se retrouvèrent donc seuls dans le palais du sultan. Le vieil homme commença à l’interroger avec beaucoup de douceur :
      « D’où viens-tu ? Tu n’es pas sans savoir que chaque région a des méthodes curatives qui lui sont propres. Y a-t-il dans ton pays des parents qui te restent? Des voisins, des gens que tu aimes ? »
      Et, tout en lui posant des questions sur son passé, il continuait à lui tâter le pouls.
      Si quelqu’un s’est mis une épine dans le pied, il le pose sur son genou et tente de l’ôter par tous les moyens. Si une épine dans le pied cause tant de souffrance, que dire d’une épine dans le coeur ! Si une épine vient se planter sous la queue d’un âne, celui-ci se met à braire en croyant que ses cris vont ôter l’épine alors que ce qu’il lui faut, c’est un homme intelligent qui le soulage.
      Ainsi, notre talentueux médecin prêtait grande attention au pouls de la malade à chacune des questions qu’il lui posait. Il lui demanda quelles étaient les villes où elle avait séjourné en quittant son pays, quelles étaient les personnes avec qui elle vivait et prenait ses repas. Le pouls resta inchangé jusqu’au moment où il mentionna la ville de Samarcande. Il constata une soudaine accélération. Les joues de la malade, qui jusqu’alors étaient fort pâles, se mirent à rosir. La servante lui révéla alors que la cause de ses tourments était un bijoutier de Samarcande qui habitait son quartier lorsqu’elle avait séjourné dans cette ville.
      Le médecin lui dit alors :
      « Ne t’inquiète plus, j’ai compris la raison de ta maladie et j’ai ce qu’il faut pour te guérir. Que ton coeur malade redevienne joyeux ! Mais ne révèle à personne ton secret, pas même au sultan. »
      Puis il alla rejoindre le sultan, lui exposa la situation et lui dit :
      « Il faut que nous fassions venir cette personne, que tu l’invites personnellement. Nul doute qu’il ne soit ravi d’une telle invitation, surtout si tu lui fais parvenir en présent des vêtements décorés d’or et d’argent. »
      Le sultan s’empressa d’envoyer quelques-uns de ses serviteurs en messagers auprès du bijoutier de Samarcande. Lorsqu’ils parvinrent à destination, ils allèrent voir le bijoutier et lui dirent :
      « Ô homme de talent ! Ton nom est célèbre partout ! Et notre sultan désire te confier le poste de bijoutier de son palais. Il t’envoie des vêtements, de l’or et de l’argent. Si tu viens, tu seras son protégé. »
      À la vue des présents qui lui étaient faits, le bijoutier, sans l’ombre d’une hésitation, prit le chemin du palais, le coeur rempli de joie. Il quitta son pays, abandonnant ses enfants et sa famille, rêvant de richesses. Mais l’ange de la mort lui disait à l’oreille :
      « Va ! Peut-être crois-tu pouvoir emporter ce dont tu rêves dans l’au-delà ! »
      À son arrivée, le bijoutier fut introduit auprès du sultan. Celui-ci lui fit beaucoup d’honneur et lui confia la garde de tous ses trésors. Le vieux médecin demanda alors au sultan d’unir le bijoutier à la belle servante afin que le feu de sa nostalgie s’éteigne par le jus de l’union.
      Durant six mois, le bijoutier et la belle servante vécurent dans le plaisir et dans la joie. La malade guérissait et embellissait chaque jour.
      Un jour, le médecin prépara une décoction pour que le bijoutier devienne malade. Et, sous l’effet de sa maladie, ce dernier perdit toute sa beauté. Ses joues se ternirent et le coeur de la belle servante se refroidit à son égard. Son amour pour lui s’amenuisa ainsi jusqu’à disparaître complètement.
      Quand l’amour tient aux couleurs ou aux parfums, ce n’est pas de l’amour, c’est une honte. Ses plus belles plumes, pour le paon, sont des ennemies. Le renard qui va librement perd la vie à cause de sa queue. L’éléphant perd la sienne pour un peu d’ivoire.
      Le bijoutier disait :
      « Un chasseur a fait couler mon sang, comme si j’étais une gazelle et qu’il voulait prendre mon musc. Que celui qui a fait cela ne croie pas que je resterai sans me venger. »
      Il rendit l’âme et la servante fut délivrée des tourments de l’amour. Mais l’amour de l’éphémère n’est pas l’amour.

 

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9 octobre, 2008

Le rossignol (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:25

Le rossignol

 
Vous savez qu’en Chine, l’empereur est un Chinois, et tous ses sujets sont des Chinois.

Il y a de longues années, et justement parce qu’il y a très longtemps, je veux vous raconter cette histoire avant qu’on ne l’oublie.

Le palais de l’empereur était le plus beau du monde, entièrement construit de la plus fine porcelaine – il fallait d’ailleurs y faire très attention.

Dans le jardin poussaient des fleurs merveilleuses; et afin que personne ne puisse passer sans les remarquer, on avait attaché aux plus belles d’entre-elles
des clochettes d’argent qui tintaient délicatement. Vraiment, tout était magnifique dans le jardin de l’empereur, et ce jardin s’étendait si loin, que
même le jardinier n’en connaissait pas la fin. En marchant toujours plus loin, on arrivait à une merveilleuse forêt, où il y avait de grands arbres et
des lacs profonds. Et cette forêt s’étendait elle-même jusqu’à la mer, bleue et profonde. De gros navires pouvaient voguer jusque sous les branches où
vivait un rossignol. Il chantait si divinement que même le pauvre pêcheur, qui avait tant d’autres choses à faire, ne pouvait s’empêcher de s’arrêter et
de l’écouter lorsqu’il sortait la nuit pour retirer ses filets. « Mon Dieu! Comme c’est beau! », disait-il. Mais comme il devait s’occuper de ses filets,
il oubliait l’oiseau. Les nuits suivantes, quand le rossignol se remettait à chanter, le pêcheur redisait à chaque fois: « Mon Dieu! Comme c’est beau! »

Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de l’empereur et s’émerveillaient devant le château et son jardin; mais lorsqu’ils finissaient par
entendre le Rossignol, ils disaient tous: « Voilà ce qui est le plus beau! » Lorsqu’ils revenaient chez-eux, les voyageurs racontaient ce qu’ils avaient
vu et les érudits écrivaient beaucoup de livres à propos de la ville, du château et du jardin. Mais ils n’oubliaient pas le rossignol: il recevait les
plus belles louanges et ceux qui étaient poètes réservaient leurs plus beaux vers pour ce rossignol qui vivaient dans la forêt, tout près de la mer.

Les livres se répandirent partout dans le monde, et quelques-uns parvinrent un jour à l’empereur. Celui-ci s’assit dans son trône d’or, lu, et lu encore.
À chaque instant, il hochait la tête, car il se réjouissait à la lecture des éloges qu’on faisait sur la ville, le château et le jardin. « Mais le rossignol
est vraiment le plus beau de tout! », y était-il écrit.

« Quoi? », s’exclama l’empereur. « Mais je ne connais pas ce rossignol! Y a-t-il un tel oiseau dans mon royaume, et même dans mon jardin? Je n’en ai jamais
entendu parler! »

Il appela donc son chancelier. Celui-ci était tellement hautain que, lorsque quelqu’un d’un rang moins élevé osait lui parler ou lui poser une question,
il ne répondait rien d’autre que: « P! » Ce qui ne voulait rien dire du tout.

« Il semble y avoir ici un oiseau de plus remarquables qui s’appellerait Rossignol! », dit l’empereur. « On dit que c’est ce qu’il y de plus beau dans mon
grand royaume; alors pourquoi ne m’a-t-on rien dit à ce sujet? » « Je n’ai jamais entendu parler de lui auparavant », dit le chancelier. « Il ne s’est jamais
présenté à la cour! »

« Je veux qu’il vienne ici ce soir et qu’il chante pour moi! », dit l’empereur. « Le monde entier sait ce que je possède, alors que moi-même, je n’en sais
rien! »

« Je n’ai jamais entendu parler de lui auparavant », redit le chancelier. « Je vais le chercher, je vais le trouver! »

Mais où donc le chercher? Le chancelier parcourut tous les escaliers de haut en bas et arpenta les salles et les couloirs, mais aucun de ceux qu’il rencontra
n’avait entendu parler du rossignol. Le chancelier retourna auprès de l’empereur et lui dit que ce qui était écrit dans le livre devait sûrement n’être
qu’une fabulation. « Votre Majesté Impériale ne devrait pas croire tout ce qu’elle lit; il ne s’agit là que de poésie! »

« Mais le livre dans lequel j’ai lu cela, dit l’empereur, m’a été expédié par le plus grand Empereur du Japon; ainsi ce ne peut pas être une fausseté. Je
veux entendre le rossignol; il doit être ici ce soir! Il a ma plus haute considération. Et s’il ne vient pas, je ferai piétiner le corps de tous les gens
de la cour après le repas du soir. »

« Tsing-pe! », dit le chancelier, qui s’empressa de parcourir de nouveau tous les escaliers de haut en bas et d’arpenter encore les salles et les couloirs.
La moitié des gens de la cour alla avec lui, car l’idée de se faire piétiner le corps ne leur plaisaient guère. Ils s’enquirent du remarquable rossignol
qui était connu du monde entier, mais inconnu à la cour.

Finalement, ils rencontrèrent une pauvre fillette aux cuisines. Elle dit: « Mon Dieu, Rossignol? Oui, je le connais. Il chante si bien! Chaque soir, j’ai
la permission d’apporter à ma pauvre mère malade quelques restes de table; elle habite en-bas, sur la rive. Et lorsque j’en reviens, fatiguée, et que je
me repose dans la forêt, j’entends Rossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux; c’est comme si ma mère m’embrassait! »

« Petite cuisinière, dit le chancelier, je te procurerai un poste permanent aux cuisines et t’autoriserai à t’occuper des repas de l’empereur, si tu nous
conduis auprès de Rossignol; il doit chanter ce soir. »

Alors, ils partirent dans la forêt, là où Rossignol avait l’habitude de chanter; la moitié des gens de la cour suivit. Tandis qu’ils allaient bon train,
une vache se mit à meugler.

« Oh! », dit un hobereau. « Maintenant, nous l’avons trouvé; il y a là une remarquable vigueur pour un si petit animal! Je l’ai sûrement déjà entendu! »

« Non, dit la petite cuisinière, ce sont des vaches qui meuglent. Nous sommes encore loin de l’endroit où il chante. »

Puis, les grenouilles croassèrent dans les marais. « Merveilleux! », s’exclama le prévôt du château. « Là, je l’entends; cela ressemble justement à de petites
cloches de temples. »

« Non, ce sont des grenouilles! », dit la petite cuisinière. « Mais je pense que bientôt nous allons l’entendre! » À ce moment, Rossignol se mit à chanter.

« C’est lui, dit la petite fille. Ecoutez! Ecoutez! Il est là! » Elle montra un petit oiseau gris qui se tenait en-haut dans les branches.

« Est-ce possible? », dit le chancelier. « Je ne l’aurais jamais imaginé avec une apparence aussi simple. Il aura sûrement perdu ses couleurs à force de se
faire regarder par tant de gens! »

« Petit Rossignol, cria la petite cuisinière, notre gracieux Empereur aimerait que tu chantes devant lui! »

« Avec le plus grand plaisir », répondit Rossignol. Il chanta et ce fut un vrai bonheur. « C’est tout à fait comme des clochettes de verre! », dit le chancelier.
« Et voyez comme sa petite gorge travaille fort! C’est étonnant que nous ne l’ayons pas aperçu avant; il fera grande impression à la cour! » « Dois-je chanter
encore pour l’Empereur? », demanda Rossignol, croyant que l’empereur était aussi présent.

« Mon excellent petit Rossignol, dit le chancelier, j’ai le grand plaisir de vous inviter à une fête ce soir au palais, où vous charmerez sa Gracieuse Majesté
Impériale de votre merveilleux chant! »

« Mon chant s’entend mieux dans la nature! », dit Rossignol, mais il les accompagna volontiers, sachant que c’était le souhait de l’empereur.

Au château, tout fut nettoyé; les murs et les planchers, faits de porcelaine, brillaient sous les feux de milliers de lampes d’or. Les fleurs les plus magnifiques,
celles qui pouvaient tinter, furent placées dans les couloirs. Et comme il y avait là des courants d’air, toutes les clochettes tintaient en même temps,
de telle sorte qu’on ne pouvait même plus s’entendre parler.

Au milieu de la grande salle où l’empereur était assis, on avait placé un perchoir d’or, sur lequel devait se tenir Rossignol. Toute la cour était là; et
la petite fille, qui venait de se faire nommer cuisinière de la cour, avait obtenu la permission de se tenir derrière la porte. Tous avaient revêtu leurs
plus beaux atours et regardaient le petit oiseau gris, auquel l’empereur fit un signe.

Le rossignol chanta si magnifiquement, que l’empereur en eut les larmes aux yeux. Les larmes lui coulèrent sur les joues et le rossignol chanta encore plus
merveilleusement; cela allait droit au coeur. L’empereur fut ébloui et déclara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle d’or. Le Rossignol l’en
remercia, mais répondit qu’il avait déjà été récompensé: « J’ai vu les larmes dans les yeux de l’Empereur et c’est pour moi le plus grand des trésors! Oui!
J’ai été largement récompensé! » Là-dessus, il recommença à chanter de sa voix douce et magnifique.

« C’est la plus adorable voix que nous connaissons! », dirent les dames tout autour. Puis, se prenant pour des rossignols, elles se mirent de l’eau dans la
bouche de manière à pouvoir chanter lorsqu’elles parlaient à quelqu’un. Les serviteurs et les femmes de chambres montrèrent eux aussi qu’ils étaient joyeux;
et cela voulait beaucoup dire, car ils étaient les plus difficiles à réjouir. Oui, vraiment, Rossignol amenait beaucoup de bonheur.

À partir de là, Rossignol dut rester à la cour, dans sa propre cage, avec, comme seule liberté, la permission de sortir et de se promener deux fois le jour
et une fois la nuit. On lui assigna douze serviteurs qui le retenaient grâce à des rubans de soie attachés à ses pattes. Il n’y avait absolument aucun
plaisir à retirer de telles excursions.

Un jour, l’empereur reçut une caisse, sur laquelle était inscrit: « Le rossignol ».

« Voilà sans doute un nouveau livre sur notre fameux oiseau! », dit l’empereur. Ce n’était pas un livre, mais plutôt une oeuvre d’art placée dans une petite
boîte: un rossignol mécanique qui imitait le vrai, mais tout sertis de diamants, de rubis et de saphirs. Aussitôt qu’on l’eut remonté, il entonna l’un
des airs que le vrai rossignol chantait, agitant la queue et brillant de mille reflets d’or et d’argent. Autour de sa gorge, était noué un petit ruban
sur lequel était inscrit: « Le rossignol de l’Empereur du Japon est bien humble comparé à celui de l’Empereur de Chine. »

Tous s’exclamèrent: « C’est magnifique! » Et celui qui avait apporté l’oiseau reçu aussitôt le titre de « Suprême Porteur Impérial de Rossignol ».

« Maintenant, ils doivent chanter ensembles! Comme ce sera plaisant! »

Et ils durent chanter en duo, mais ça n’allait pas. Car tandis que le vrai rossignol chantait à sa façon, l’automate, lui, chantait des valses. « Ce n’est
pas de sa faute! », dit le maestro, « il est particulièrement régulier, et tout-à-fait selon mon école! » Alors l’automate dut chanter seul. Il procura autant
de joie que le véritable et s’avéra plus adorable encore à regarder; il brillait comme des bracelets et des épinglettes.

Il chanta le même air trente-trois fois sans se fatiguer; les gens auraient bien aimé l’entendre encore, mais l’empereur pensa que ce devait être au tour
du véritable rossignol de chanter quelque chose. Mais où était-il? Personne n’avait remarqué qu’il s’était envolé par la fenêtre, en direction de sa forêt
verdoyante.

« Mais que se passe-t-il donc? », demanda l’empereur, et tous les courtisans grognèrent et se dirent que Rossignol était un animal hautement ingrat. « Le meilleur
des oiseaux, nous l’avons encore! », dirent-ils, et l’automate dut recommencer à chanter. Bien que ce fut la quarante-quatrième fois qu’il jouait le même
air, personne ne le savait encore par coeur; car c’était un air très difficile. Le maestro fit l’éloge de l’oiseau et assura qu’il était mieux que le vrai,
non seulement grâce à son apparence externe et les nombreux et magnifiques diamants dont il était serti, mais aussi grâce à son mécanisme intérieur. « Voyez,
mon Souverain, Empereur des Empereurs! Avec le vrai rossignol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l’automate, tout est certain: on peut l’expliquer,
le démonter, montrer son fonctionnement, voir comment les valses sont réglées, comment elles sont jouées et comment elles s’enchaînent! »

« C’est tout-à-fait notre avis! », dit tout le monde, et le maestro reçu la permission de présenter l’oiseau au peuple le dimanche suivant. Le peuple devait
l’entendre, avait ordonné l’empereur, et il l’entendit. Le peuple était en liesse, comme si tous s’étaient enivrés de thé, et tous disaient: « Oh! », en
pointant le doigt bien haut et en faisant des signes. Mais les pauvres pêcheurs, ceux qui avaient déjà entendu le vrai rossignol, dirent: « Il chante joliment,
les mélodies sont ressemblantes, mais il lui manque quelque chose, nous ne savons trop quoi! »

Le vrai rossignol fut banni du pays et de l’empire. L’oiseau mécanique eut sa place sur un coussin tout près du lit de l’empereur, et tous les cadeaux que
ce dernier reçu, or et pierres précieuses, furent posés tout autour. L’oiseau fut élevé au titre de « Suprême Rossignol Chanteur Impérial » et devint le
Numéro Un à la gauche de l’empereur – l’empereur considérant que le côté gauche, celui du coeur, était le plus distingué, et qu’un empereur avait lui aussi
son coeur à gauche. Le maestro rédigea une oeuvre en vingt-cinq volumes sur l’oiseau. C’était très savant, long et remplis de mots chinois parmi les plus
difficiles; et chacun prétendait l’avoir lu et compris, craignant de se faire prendre pour un idiot et de se faire piétiner le corps.

Une année entière passa. L’empereur, la cour et tout les chinois connaissaient par coeur chacun des petits airs chantés par l’automate. Mais ce qui leur
plaisaient le plus, c’est qu’ils pouvaient maintenant eux-mêmes chanter avec lui, et c’est ce qu’ils faisaient. Les gens de la rue chantaient: « Ziziiz!
Kluckkluckkluck! », et l’empereur aussi. Oui, c’était vraiment magnifique!

Mais un soir, alors que l’oiseau mécanique chantait à son mieux et que l’empereur, étendu dans son lit, l’écoutait, on entendit un « cric » venant de l’intérieur;
puis quelque chose sauta: « crac! » Les rouages s’emballèrent, puis la musique s’arrêta.

L’empereur sauta immédiatement hors du lit et fit appeler son médecin. Mais que pouvait-il bien y faire? Alors on amena l’horloger, et après beaucoup de
discussions et de vérifications, il réussit à remettre l’oiseau dans un certain état de marche. Mais il dit que l’oiseau devait être ménagé, car les chevilles
étaient usées, et qu’il était impossible d’en remettre de nouvelles. Quelle tristesse! À partir de là, on ne put faire chanter l’automate qu’une fois l’an,
ce qui était déjà trop. Mais le maestro tint un petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant que ce serait aussi bien qu’avant; et ce fut aussi
bien qu’avant.

Puis, cinq années passèrent, et une grande tristesse s’abattit sur tout le pays. L’empereur, qui occupait une grande place dans le coeur de tous les chinois,
était maintenant malade et devait bientôt mourir. Déjà, un nouvel empereur avait été choisi, et le peuple, qui se tenait dehors dans la rue, demandait
au chancelier comment se portait son vieil empereur.

« P! », disait-il en secouant la tête.

L’empereur, froid et blême, gisait dans son grand et magnifique lit. Toute la cour le croyait mort, et chacun s’empressa d’aller accueillir le nouvel empereur;
les serviteurs sortirent pour en discuter et les femmes de chambres se rassemblèrent autour d’une tasse de café. Partout autour, dans toutes les salles
et les couloirs, des draps furent étendus sur le sol, afin qu’on ne puisse pas entendre marcher; ainsi, c’était très silencieux. Mais l’empereur n’était
pas encore mort: il gisait, pâle et glacé, dans son magnifique lit aux grands rideaux de velours et aux passements en or massif. Tout en haut, s’ouvrait
une fenêtre par laquelle les rayons de lune éclairaient l’empereur et l’oiseau mécanique.

Le pauvre empereur pouvait à peine respirer; c’était comme si quelque chose ou quelqu’un était assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et là, il vit
que c’était la Mort. Elle s’était coiffée d’une couronne d’or, tenait dans une main le sabre de l’empereur, et dans l’autre, sa splendide bannière. De
tous les plis du grand rideau de velours surgissaient toutes sortes de têtes, au visage parfois laid, parfois aimable et doux. C’étaient les bonnes et
les mauvaises actions de l’empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort était assise sur son coeur.

« Te souviens-tu d’elles? », dit la Mort. Puis, elle lui raconta tant de ses actions passées, que la sueur en vint à lui couler sur le front.

« Cela je ne l’ai jamais su! », dit l’empereur. « De la musique! De la musique! Le gros tambour chinois », cria l’empereur, « pour que je ne puisse entendre
tout ce qu’elle dit! »

Mais la Mort continua de plus belle, en faisant des signes de tête à tout ce qu’elle disait.

« De la musique! De la musique! », criait l’empereur. « Toi, cher petit oiseau d’or, chante donc, chante! Je t’ai donné de l’or et des objets de grande valeur,
j’ai suspendu moi-même mes pantoufles d’or à ton cou; chante donc, chante! »

Mais l’oiseau n’en fit rien; il n’y avait personne pour le remonter, alors il ne chanta pas. Et la Mort continua à regarder l’empereur avec ses grandes
orbites vides. Et tout était calme, terriblement calme.

Tout à coup, venant de la fenêtre, on entendit le plus merveilleux des chants: c’était le petit rossignol, plein de vie, qui était assis sur une branche.
Ayant entendu parler de la détresse de l’empereur, il était venu lui chanter réconfort et espoir. Et tandis qu’il chantait, les visages fantômes s’estompèrent
et disparurent, le sang se mit à circuler toujours plus vite dans les membres fatigués de l’empereur, et même la Mort écouta et dit: « Continue, petit rossignol!
Continue! »

« Bien, me donnerais-tu le magnifique sabre d’or? Me donnerais-tu la riche bannière? Me donnerais-tu la couronne de l’empereur? »

La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossignol continua à chanter. Il chanta le tranquille cimetière où poussent les roses blanches, où les
lilas embaument et où les larmes des survivants arrosent l’herbe fraîche. Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin, puis elle disparut par la fenêtre,
comme une brume blanche et froide.

« Merci, merci! » dit l’empereur. « Toi, divin petit oiseau, je te connais bien! Je t’ai banni de mon pays et de mon empire, et voilà que tu chasses ces mauvais
esprits de mon lit, et que tu sors la Mort de mon coeur! Comment pourrais-je te récompenser? »

« Tu m’as récompensé! », répondit Rossignol. « J’ai fait couler des larmes dans tes yeux, lorsque j’ai chanté la première fois. Cela, je ne l’oublierai jamais;
ce sont là les joyaux qui réjouissent le coeur d’un chanteur. Mais dors maintenant, et reprend des forces; je vais continuer à chanter! »

Il chanta, et l’empereur glissa dans un doux sommeil; un sommeil doux et réparateur!

Le soleil brillait déjà par la fenêtre lorsque l’empereur se réveilla, plus fort et en bonne santé. Aucun de ses serviteurs n’était encore venu, car ils
croyaient tous qu’il était mort. Mais Rossignol était toujours là et il chantait. « Tu resteras toujours auprès de moi!, dit l’empereur. Tu chanteras seulement
lorsqu’il t’en plaira, et je briserai l’automate en mille morceaux. »

« Ne fait pas cela », répondit Rossignol. « Il a apporté beaucoup de bien, aussi longtemps qu’il a pu; conserve-le comme il est. Je ne peux pas nicher ni habiter
au château, mais laisse moi venir quand j’en aurai l’envie. Le soir, je viendrai m’asseoir à la fenêtre et je chanterai devant toi pour tu puisses te réjouir
et réfléchir en même temps. Je chanterai à propos de bonheur et de la misère, du bien et du mal, de ce qui, tout autour de toi, te reste caché. Un petit
oiseau chanteur vole loin, jusque chez le pauvre pêcheur, sur le toit du paysan, chez celui qui se trouve loin de toi et de ta cour. J’aime ton coeur plus
que ta couronne, même si la couronne a comme une odeur de sainteté autour d’elle. Je reviendrai et chanterai pour toi! Mais avant, tu dois me promettre! »

« Tout ce que tu voudras! », dit l’empereur. Il était debout dans son costume impérial, qu’il venait d’enfiler, et tenait sur son coeur le sabre alourdi par
l’or. « Je te demande de ne révéler à personne que tu as un petit oiseau qui te raconte tout. Alors, tout ira mieux ! »

Puis, Rossignol s’envola.

Les serviteurs entraient pour voir leur empereur mort. Ils étaient là, debout devant lui, étonnés.

Et lui leur dit, simplement : « Bonjour! »

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