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16 janvier, 2018

Les cloches, Charles FUSTER (CONTE POUR NOEL)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:07

(Au comte Aug. de Blangy).

I

C’était dans un bourg de Bohême,

Au temps sinistre, au siècle noir

Où les races au désespoir

Se livraient le combat suprême.

Partout, dans les champs dévastés,

Fumaient les débris des cités,

Partout ricanait le blasphème,

Et l’on n’eût pu voir, en tout lieu,

Que des murs, renversés par Dieu,

Où pleurait la misère blême.

Des torches passaient dans la nuit :

C’était quelque nouvelle horde.

En demandant miséricorde,

Les plus courageux avaient fui.

Les autres, femmes amaigries,

Vieillards tremblants aux chairs flétries,

Infirmes, moribonds, blessés,

Petits enfants à la mamelle,

Restaient, muets et pêle-mêle,

Près des églises entassés.

Oh ! la morne et tragique église

Que celle de ce bourg en feu !

Des blessés râlaient au milieu ;

Le sang tachait la pierre grise.

Dans le silence des grabats,

Nul ne parlait, même tout bas,

Mais des plaintes déchiraient l’ombre. ,

Et, tous les prêtres étant morts,

L’autel, comme un vivant remords,

Demeurait là, lugubre et sombre.

Et les cloches ? Plus de sonneur !

Pour suivre au combat Monseigneur,

Il était mort loin de ses proches,

Mort loin de tout secours humain,

Et, depuis lors, aucune main

N’avait plus éveillé les cloches.

Au haut de la tour de grani

Où l’oiseau ne fait plus son nid,

Solennelles et résignées,

Les cloches dorment lourdement,

Et livrent leur bronze, en dormant.

Aux fils épais des araignées.

L’une annonçait, au temps jadis,

La volupté des épousailles ;

Puis sont venus les jours maudits

Et les sanglantes fiançailles.

La plus frêle versait dans l’air

Le cristal de son rire clair

En fêtant les joyeux baptêmes :

Pour les petits plus de baisers ;

Comment seraient-ils baptisés ?

Leur tendant des seins épuisés,

Les mères ont faim elles-mêmes.

La plus lourde cloche des trois,

Qui faisait trembler les murs froids

Dès que résonnait son cantique,

Était plus grave et plus mystique.

Quand cette cloche se mouvait,

C’est que la mort s’était penchée

Sur les angoisses d’un chevet ;

C’est que, de la chair desséchée,

L’âme, brusquement arrachée,

Les ailes grandes, se levait !

Mais, à présent, c’est le silence,

Et, lorsqu’une âme au ciel s’élance,

La cloche n’accompagne plus,

D’un murmure sublime et tendre,

L’âme qui la voudrait entendre,

L’âme qui cherche les élus…

Entre les humides poutrelles

Où pèse le silence lourd,

Mornes, n’osant se plaindre entr’elles,

Les cloches dorment sur le bourg.

II

Noël approche. Voici l’heure

Où, dans les blonds pays joyeux,

Partout, sous la clarté des cieux,

De joie et d’amour l’homme pleure.

Ici, pour célébrer Noël,

Passa Procope le Cruel ;

On a mis en croix des victimes,

Étranglé, mutilé, pendu,

– Et Dieu l’a peut-être entendu,

Mais Dieu ne punit plus les crimes !

Autour de l’église sans voix,

Partout, maudissant les épées.

Les aïeules se sont groupées

Comme des fuyards dans les bois.

Les enfants imitent les vieilles ;

Chacun se blottit et se tait ;

C’est Noël, la nuit des merveilles :

Ah ! si du moins, à leurs oreilles,

Un dernier carillon tintait !

Ô miracle ! sous les poutrelles,

Dans le mystère du clocher,

Les trois cloches surnaturelles

Ont eu l’air de se rapprocher.

La cloche qui, naguère encore,

Saluait les jeunes époux,

A dit aux autres : « Dormez-vous ? »

La petite cloche sonore

A répondu : « Je ne dors pas.

« Jésus est né : dans les combats,

« Dans les deuils, c’est lui qu’on implore… »

Et la plus lourde, celle-ci

Qui berçait le dernier souci

Et le premier essor des âmes,

S’est soulevée, a frissonné,

À regardé la plaine en flammes

Puis elle a dit : « Jésus est né ! »

Et, d’elle-même, elle a sonné.

Et les deux autres, ses amies,

Lasses de rester endormies

À cause du sonneur parti,

Les deux autres se sont levées

En frôlant les noires travées

Où leurs deux voix ont retenti.

La cloche des baptêmes roses

Se rappelle beaucoup de choses

Et les dit en mots de cristal ;

Celle des tendres épousailles

À des caresses de métal,

Et la cloche des funérailles

Demande à Dieu la fin du mal.

Et soudain, de toutes les flèches,

À tous les coins de l’horizon,

S’épand et coule, en ondes fraîches,

La miraculeuse oraison.

Dans les fossés des chairs pourrissent ;

Les corps des pendus se meurtrissent

En heurtant les clous des gibets :

Parmi les ténèbres profondes,

Ce qui descend, en fraîches ondes,

C’est de l’amour et de la paix.

Et voilà comment, dans la plaine

Où crépitaient les bourgs fumants,

Malgré ces épouvantements

Dont la nuit tragique était pleine,

Malgré l’aboi des loups hurleurs,

Tandis que les vieilles, ravies,

Donnaient le reste de leurs vies

À calmer les petits en pleurs,

Tandis que, dans le creux des haies,

Les mutilés, tout noirs de plaies,

N’avaient pas fini de râler,

On put ouïr, la nuit entière,

Les cloches chanter leur prière

Sans qu’un sonneur les fît parler !

Charles FUSTER (1866-1929).

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4 octobre, 2013

La plus belle est cachée sous la cuve (Conte antillais)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:37

Une mère avait deux filles : Joséphine et Cècène.
Cècène était mal-aimée : c’est elle qui faisait la cuisine, le ménage, qui travaillait dur dans les champs. Elle était la plus jolie et plus elle travaillait, plus elle devenait belle.
Mais sa mère préférait la paresseuse et capricieuse Joséphine.

 

La mère n’aimait pas Cècène car une diablesse avait présidé à la naissance de Cècène. Le jour du baptême de cette dernière, alors que l’on dansait, arriva une femme extraordinairement belle et élégante. Elle demande à la maîtresse de maison de quoi se laver les pieds pour effacer les traces du long chemin qu’elle avait dû parcourir pour se rendre à la fête. On lui apporta donc une de ces grosses terrines de terre rouge, comme il s’en fait traditionnellement au pays pour cet usage particulier. Et quelques instants plus tard on entendit  » tik  » comme un bruit de fêlure.
 » Ce n’est rien, dit la belle convive, c’est juste mon bracelet d’argent qui est tombé au fond de la terrine.  »
Puis, parée de ces beaux bijoux d’or, elle se jeta dans le bal où elle dansa sans relâche. Puis elle berça l’enfant nouveau-né. A l’heure du départ, elle se mit à rire bruyamment en soulevant ses jupes, et c’est alors qu’on s’aperçut que c’était bel et bien une diablesse. A la place du pied gauche, elle portait en effet un sabot de cheval, sabot qui avait fêlé la terrine de terre rouge.

 

En grandissant, Cècène était devenue une belle jeune fille.
Un jour, elle partit, comme à l’accoutumée, travailler dans les champs. Tandis qu’elle coupait la canne sous le chaud soleil, un monsieur à cheval, fort élégant, s’approcha d’elle. Cècène continua à travailler tout en chantonnant, son grand chapeau  » bakoua  » sur la tête, un madras noué autour de ses reins.
Le cavalier mit pied à terre et s’approcha de Cècène :
 » Comment t’appelles-tu ?  » demanda-t-il.
 » Cècène.  »
 » Et où habites-tu que j’aille demain rendre visite à tes parents ?  »
 » A la croisée des chemins, près de grand fromager.  »
Le bel homme lui offrit une fleur d’hibiscus, remonta sur son cheval et disparu comme dans un rêve.
Cècène s’empressa de rentrer à la maison pour raconter à sa mère ce qui c’était passé.
La mère qui désirait avant tout marier sa fille aînée réfléchit à un plan pour remplacer Cècène par Joséphine.

 

Le lendemain, lorsque le jeune homme se présenta et demanda Cècène, la mère lui répondit qu’elle n’était pas là et lui présenta Joséphine parée de sa plus belle robe.
A ce moment, un perroquet aux couleurs chatoyantes apparut et se mit à crier :
 » La pli bel’ en ba la baille, la pli bel’ en ba la baille !  »
(La plus jolie est cachée sous la cuve)
Joséphine envoya des cailloux après cet oiseau de malheur afin de le faire taire, mais peine perdue.
 » La pli bel’ en ba la baille, la pli bel’ en ba la baille !  » Répétait-il inlassablement.
Le jeune homme comprit alors, s’approcha de la baille et la retourna. Il y découvrit Cècène, recroquevillée, vêtue de haillons.
Tout souriant, il lui tendit la main et l’aida à se relever. Il la fit monter sur son cheval et ils disparurent tous les deux dans la poussière d’un grandgalop.
Ils vécurent longtemps ensemble, heureux.

 

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22 avril, 2013

Sigute, Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (légende lithuanienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:09

Il était une fois un frère et une sœur, Jonelis, jeune homme aussi sensé qu’intrépide, et Sigute, fillette dont le charmant minois reflétait toutes les grâces de l’esprit et du cœur. Ils vivaient chez leur belle-mère, une vieille femme soupçonneuse et criarde, et supportaient avec résignation ses innombrables lubies, sans le moins du monde se douter qu’elle entretenait un secret commerce avec Belzébuth et ses suppôts. Cette aimable matrone était mère d’une souillon qui lui ressemblait à la fois au physique et au moral, et qui, attifée dès son lever de ses plus malpropres atours, demeurait jusqu’au soir accroupie devant la porte de la maison, à bayer aux corneilles et à faire la nique aux passants.

 

La sorcière détestait de tout son cœur Jonelis et Sigute, cette dernière surtout ; pourtant, elle en usa avec quelque modération à son endroit aussi longtemps que son frère demeura auprès d’elle dans la maison. Mais, du jour où il lui fallut suivre le Grand-Duc Souverain à la guerre, l’affreuse marâtre donna libre cours à l’aversion que lui inspirait sa belle-fille. Il n’était humiliation ni travail rebutant qu’elle ne lui imposât pour le malin plaisir de la tourmenter. L’hiver, elle l’employait à la cuisine et la faisait coucher par les plus grands froids sous les combles. L’été, elle l’envoyait dès l’aube à la lisière du bois avec le bétail et l’enfermait pour la nuit à l’étable, après l’avoir réconfortée d’un brouet clair accompagné, les dimanches et fêtes, de quelques rogatons.

 

Parmi les habitants de la ferme se trouvaient une vache et une chienne, l’une et l’autre d’un noir de corbeau. Comme tous les animaux du très vieux temps, ces honnêtes quadrupèdes entendaient le langage des hommes et ornaient souvent leurs discours de sentences et de figures dont la grâce naturelle et la sagesse pleine de modestie apparaîtraient inimitables aux meilleurs esprits de nos temps. La sympathie de ces humbles créatures entretenait la résignation dans le cœur de Sigute et l’inclinait à rechercher un soulagement à ses maux dans les spectacles divertissants ou instructifs que la bienveillante nature oppose à la folie et à la méchanceté des hommes. Malheureusement, les instants consacrés par nos trois amies à ce touchant commerce apparaissaient à la sorcière comme une atteinte intolérable à ses intérêts et à ses droits. La surveillance de plus en plus étroite qu’elle exerça sur ses pupilles et les châtiments cruels qu’elle leur infligeait à la moindre infraction eurent tôt fait de les déterminer à délaisser leurs innocents entretiens. La vache, séparée des autres habitants de la ferme, rumina mille projets irréalisables de vengeance ; la chienne s’abandonna à une sombre mélancolie ; quant à Sigute, elle rechercha la consolation et l’oubli dans un redoublement de zèle et de patience qui ne lui valut de la part de l’insupportable commère qu’un surcroît de criailleries et de mauvais traitements.

 

Cet état de choses se prolongea jusqu’au jour où, son humeur s’envenimant au point de lui faire passer toutes les bornes, la belle-mère dénaturée donna tête baissée dans le panneau préparé par ses propres mains. Un matin, comme Sigute sortait de la ferme avec le troupeau, elle reçut l’ordre de quitter ses vêtements, y compris la chemise. La pauvrette obéit en rougissant et en baissant les yeux. La magicienne lui tendit alors une poignée d’étoupe en marmottant ces versiculets diaboliques :

 

            Fille bonne à rouer, à rouer,
            Au rouet, au rouet, au rouet
            Enroué, enroué, enroué
            Tout drouet, tout drouet, tout drouet.
            Tissons, plissons, lissons
            Chemise, la v’là mise
            Au nez des polissons.

 

Le travail devait être terminé à la nuit tombante. Mais comment, avec une mauvaise poignée d’étoupe, et en si peu de temps, confectionner une chemise élégante et suffisamment longue et large pour dérober aux regards des mauvais sujets les appas d’une grande fille comme Sigute ? La pauvre enfant n’avait plus rien à perdre ; elle courut conter ses nouveaux malheurs à la vache. Celle-ci, tout d’abord, meugla :

 

            Mais, mais, mais, Sigute aimée,
            Ha ! j’en reste bouche bée.
            Ha ! j’en suis éberluée.
            Mais, mais, mais, Sigute aimée..

 

Puis, après un instant de réflexion :

 

            Cette étoupe, sœur aimée,
            Elle n’est pas enflammée.
            Nous pouvons, sans nul danger,
            Essayer de la manger.

 

Grâce à une lente et incisive mastication, le lin finit par se frayer un passage à travers le puissant gosier. La vache aussitôt fut saisie d’une quinte saccadée et sifflante. Sigute lui porta dans le dos un grand coup du plat de la main, et le mufle tiède et parfumé cracha une merveilleuse chemise de brise et de soleil qui s’envola comme une pelote de fil de la Vierge et dont Sigute réussit à s’emparer sur un buisson d’épine après une course éperdue.

 

Quand la fillette rentra à la ferme dans son vêtement enchanté, la belle-mère écarquilla les yeux mais ne souffla mot. Au point du jour, elle réitéra son ordre de la veille ; l’enfant quitta sa chemise et reçut une poignée d’étoupe qu’elle s’empressa de porter à sa ruminante amie. Dans sa hâte, elle ne prit point garde qu’elle était suivie à la dérobée par la fille de la sorcière.

 

La méchante laideron assista à toutes les phases du tissage magique et en rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci se dit dans son mauvais cœur : « Si les bêtes elles-mêmes prennent le parti de Sigute, c’est qu’elles estiment sans doute ses pouvoirs supérieurs aux nôtres. Il faut donc absolument que sainte Nitouche disparaisse sans retard de ce monde. »

 

À la tombée de la nuit, la mère et la fille s’armèrent de pelles et creusèrent jusqu’à l’aube un grand trou devant le seuil de la maison. Quand Sigute sortit avec ses bestiaux, la sorcière, loin de la gronder, comme à l’ordinaire, lui souhaita le bonjour et lui fit mille compliments. Un feu d’enfer sifflait dans le four. Les deux diablesses emplirent de braise la fosse, la recouvrirent ensuite de ramilles et de paille et dissimulèrent le tout sous une couche légère de gravier. Au crépuscule, quand Sigute rentra du pâturage, son ennemie, pour la première fois depuis le départ de Jonelis, l’invita à partager son souper et à passer la nuit dans la maison :

 

            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.

 

La souillon chantonna de son côté :

 

            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.

 

Sigute fit un pas en avant.. Mais la chienne, qui avait tout vu et entendu, se jeta sur elle en aboyant et grognant :

 

            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Plein de feu le tombeau,
            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Gare, gare au bobo
            Caché là sous le sable.
            Dare dare à l’étable !

 

La sorcière hurla : « As-tu fini de faire peur aux poules, vilaine bête ! » Mais Sigute, troublée par les avertissements obscurs de son amie, déclina l’honneur et eut, pour cette fois, la vie sauve.

 

Le lendemain, mêmes caresses et même invitation. Sigute fit deux pas vers la porte, mais Noiraude, enfermée dans le chenil, se prit à hurler de plus belle.
La vieille se jeta sur elle et lui arracha une patte de devant. Même scène le troisième, quatrième et cinquième jour. Noiraude n’était plus qu’un tronc surmonté d’une tête. Le sixième jour, la diablesse lui arracha la langue. Il n’y avait plus personne pour avertir Sigute : elle fit le septième pas vers le seuil et tomba dans la fosse. La marâtre recueillit ses cendres et en fit un tas au pied du poteau à l’entrée de la ferme.

 

À l’aube du huitième jour, le bétail quitta l’étable sous la conduite de Souillon. La vache noire, libre désormais, marchait fièrement à la tête du troupeau.
En passant près du poteau, elle reconnut à leur odeur les restes de son amie. Elle en approcha son museau et souffla de toutes ses forces : un canard aux couleurs éblouissantes s’envola aussitôt des cendres vers le ciel.

 

La guerre tirait à sa fin. Un beau matin, Jonelis reprend le chemin de la ferme sur un beau palefroi dont lui a fait présent le Grand-Duc. Comme il traverse la forêt, il entend tout à coup la voix de sa sœur. Il regarde à droite, à gauche, se retourne.. Personne. La voix chante :

 

            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière
            Sous le seuil de sa maison
            Creuse un trou noir et profond.
            Pour en faire une fournaise
            Elle y jette paille et braise
            Qui, bien à l’abri du vent,
            Vont couver traîtreusement.
            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.
            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Vers le seuil de la chaumière
            Je ne fais, ma foi, qu’un bond,
            Et je chois dans le charbon.
            Écoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière,
            Dans un pan de son manteau,
            Porte ma cendre au poteau.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Hébé, la vache laitière,
            Sur le tas souffle son nard..
            – Vole, vole, beau canard.

 

Les derniers mots de la complainte semblaient sortir de terre : Jonelis baissa la tête et aperçut à ses pieds le canardeau enchanté. Il le prit dans ses mains, l’embrassa longuement et le pria de lui faire un récit plus détaillé de ses malheurs.

 

Ayant donné libre cours à ses soupirs et à ses larmes, le jeune homme s’assit au pied d’un sapin et, tout en caressant l’oiseau, médita quelque temps sur la conduite à tenir. La forêt, plongée dans son grand sommeil d’après-midi d’automne, exhalait une agréable odeur, ensemble mielleuse et amère, de résine.
Par le jeu d’une association étrange, ce parfum suscita dans l’esprit du guerrier une résolution des plus inattendues. Il se leva, alla recueillir sur les troncs environnants une quantité considérable de la gluante matière, puis, s’approchant de son coursier qui folâtrait dans les fougères, il lui en frotta tout le corps depuis le haut du cou jusques à la naissance de la queue.

 

À une faible distance de la ferme, le canard, qui suivait son frère dans les airs, poussa un cri strident. L’instant d’après, Jonelis aperçut la sorcière qui venait à sa rencontre avec une coupe de cristal pleine d’hydromel.
Le soldat mit pied à terre. Son cheval, effarouché par l’aspect de la vieille qu’il ne connaissait point, se prit à souffler, hennir, hérisser sa crinière, jouer des oreilles, piaffer et ruer comme un beau diable. La marâtre, qui trouvait ces plaisanteries un tantet déplacées, pria son beau-fils d’attacher la bête à un arbre au bord du chemin. « Mais n’ayez donc pas peur, petite mère, Mirliflore est un bon drille qui ne vous fera aucun mal ; faites-lui la risette et lui donnez une bonne tape sur l’épaule, cela le calmera incontinent. » La vieille caresse l’odoriférant démon, sa main droite happe à la résine, elle ne peut plus la détacher du cou de l’animal. – « Mettez-y l’autre main, et tirez la dextre, comme ça, elle se décollera. » La mégère obéit : la senestre est engluée à son tour. – « Appuyez le pied droit et tirez. » Le pied reste pris dans la poix. – « Essayez avec le pied gauche. » Les deux jambes sont immobilisées. – « Un bon coup de tête dans le ventre, et vous êtes libre. » Mirliflore, changé en centaure d’un nouveau genre, rit de toutes ses dents.
Sigute, qui vient de reprendre sa forme humaine, implore la grâce de la vieille. Jonelis lui impose silence et, se tournant vers son fidèle coursier :

 

« Noble compagnon d’armes, généreux Mirliflore à l’œil de feu, à la crinière flottante, à l’humeur fière et enjouée ! Partez, partez au galop, au grand galop, comme si vous aviez tous les diables de l’enfer à vos trousses. Et gardez-vous de rentrer à l’écurie avant que Madame ne soit réduite en bouillie pour les chats. »

 

L’honnête cheval s’envola comme un trait et la cervelle de la sorcière, berceau de tant de mauvaises pensées et d’abominables actions, se répandit dans la campagne. De nos jours encore, quand l’hiver souffle sur nos contrées une froidure sœur de celle qui régnait dans l’esprit et le cœur de la vieille, les parents montrent aux enfants la neige et la glace miroitantes, et leur disent : « Voyez, ceci, c’est de la cervelle de sorcière. »

 

Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (1877-1939), poète et philosophe français d’origine lithuanienne.
Contes lithuaniens de ma Mère l’Oye,
Éditions André Silvaire, 1963.

 

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8 janvier, 2013

L’oiseau sans ailes, Marceline DESBORDES-VALMORE (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:45

- Que tenez-vous-là, Georges ? dit Marie à son frère qui accourait vers elle.

 

- Prenez-le, Marie ; car c’est un pauvre oiseau presque mort de froid.

 

- Où l’avez-vous trouvé, Georges ?

 

- Engourdi sur la neige, Marie.

 

- Pauvre oiseau ! dit-elle ; quelque méchant garçon t’aura coupé les ailes, et tu seras tombé du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai un nid ; j’y mettrai de la laine chaude pour t’y coucher, et tu auras ta nourriture de ma main, jusqu’à ce que tes ailes soient repoussées. Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau ; cela me fait mal dans le coeur de t’entendre gémir.

 

Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu’à ce qu’il pût sautiller et voler. Georges le regardait avec joie, tout guéri et si familier qu’il s’élançait de sa cage, quand on lui disait seulement : « Petit ! petit ! » Georges fut si content qu’il embrassa Marie en lui disant : « Tu es bonne ! »

 

Par un jour de soleil et tout près du printemps, Marie regardait le ciel à travers la fenêtre ; elle dit en elle-même : « C’est pourtant là le vrai séjour des oiseaux ; le nôtre a des ailes à cette heure ; quelle serait sa félicité de remonter vers ces beaux nuages d’or, et dans ce fond d’azur, sa splendide maison, sa première maison ! »

 

« Petit ! petit ! » cria-t-elle, courageusement ; et l’oiseau vola sur son épaule.

 

« Adieu ! » poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l’aile de l’oiseau, et en ouvrant précipitamment la fenêtre : « Je t’aime mieux, dit-elle, pour toi-même que pour moi. Je t’ai rendu des ailes, ce serait affreux de les énerver dans une cage. »

 

L’oiseau, ébloui d’abord, et un peu chancelant au grand air, fixa bientôt hardiment cette vivifiante lumière du ciel ; il étendit trois fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l’espace inondé de soleil. Marie revint seule près de la cage vide, où elle appuya son coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la chambre d’un ami perdu, elle dit tout has : « C’est lâche à moi de pleurer, car j’ai bien fait. »

 

Tout à coup, Georges entra en sautant.

 

- Bonjour, Marie, où est le petit ? Petit ! petit ! cria-t-il ne le voyant pas comme à l’ordinaire dans sa cage égayée de fleurs et de feuilles vertes qu’il venait de renouveler.

 

- Vois qu’il fait beau, répondit Marie, en le conduisant à la fenêtre. Réjouis-toi, Georges. Notre ami est plus près que nous du ciel. Le ciel est à lui, vois-tu ? et je le lui ai rendu tout à l’heure ; regarde mes yeux.. Je ne pleure plus.

 

Georges cacha sa tête sur la fenêtre, et demeura pétrifié de douleur.

 

- Ah ! Marie ! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m’as pris mon ami. Tu ne m’aimes pas ; tu n’aimes pas l’oiseau non plus, puisque tu l’as ainsi délivré.

 

- Délivré ! tu sens toi-même que c’est une délivrance. Tais-toi donc, mon frère ; et pense qu’il n’était à nous que pour le guérir, le recevoir en passant, comme un pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux noms à la porte du ciel ! Tais-toi donc ! dit-elle en embrassant Georges qui l’embrassa lui-même ; car il sentait que le cour de Marie était gros et battait contre le sien.

 

- Oui ! dit-il en la regardant, les yeux mouillés, mais pleins de courage, tu as bien fait !

 

Vers le soir, comme ils rêvaient tous deux en regardant du coin de l’oeil la cage silencieuse ils entendirent : tac ! tac ! tac ! contre la vitre. Ô joie ! c’était l’oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On ne le fit pas attendre, vous le devinez bien ! Georges, en poussant un cri de bonheur, courut vers la fenêtre ; Marie, qui était la plus grande, l’ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que Georges couvrait l’oiseau fidèle des chauds baisers de sa reconnaissante tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d’oiseau, se partagea dès lors entre le ciel et sa cage ouverte !

 

L’homme s’élève de la terre au ciel, à la faveur de deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté.

 

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859).

 

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12 novembre, 2012

Le rêve de Saadi, Auguste-Étienne-Xavier POISSON DE LA CHABEAUSSIÈRE

Classé dans : — unpeudetao @ 5:53

Mécontent des humains mécontent des affaires,
Satisfait de lui seul le misanthrope Arcas
Fronde tout : écrivains, guerriers et magistrats
Subissent tour à tour ses jugements sévères ;

 

Il voudrait, s’élançant au pays des chimères,
Sur un mieux idéal réformer les états
Et refondre les caractères ;
Tout lui déplaît enfin, tout est mal ici-bas.

 

J’en demande pardon à la misanthropie,
J’y vois moins la vertu qu’un orgueil odieux ;
Toujours blâmer autrui, c’est dire qu’on vaut mieux,
Et ce calcul, Dieu sait comme on le justifie !

 

De Saadi, le Persan, un rêve original
M’a semblé renfermer une leçon utile :
J’aime à citer Saadi ; si j’emprunte son style,
C’est qu’avec son appui je crois marcher moins mal.

 

« Je rêvais, nous dit-il, à l’abri d’un bocage.
Je me crus transporté dans un bois spacieux ;
Le dieu du jour lançait de son char radieux
Ses rayons embrasés à travers le feuillage ;

 

Mais la douce verdure interposée entre eux,
D’un voile transparent adoucissant leurs feux,
Ménageait la clarté, sans détruire l’ombrage.
Là, mille oiseaux divers, confondant leur ramage,

 

Frappent en même temps mon oreille et mes yeux.
Bientôt, satisfaisant mon désir curieux,
Le ciel me fit le don d’entendre leur langage :
Le merle, le hibou, la pie et le corbeau,

 

L’aigle le rossignol, le geai, la tourterelle
Semblaient tous accuser la Puissance éternelle
De n’avoir pas sur eux modelé le vrai beau.
L’aigle raillait le hibou sur sa vue,
Et le plaignait surtout d’être un oiseau du soir.
Le hibou prétendait qu’à force d’y trop voir,
L’aigle, au vol imprudent, se perdait dans les nues.
Le geai du rossignol ne goûtait pas la voix,
Trouvait le corbeau triste, et le moineau bourgeois,
La pie injuriait la colombe sensible,
Et blâmait aigrement son penchant à l’amour :
Tous enfin, à l’envi, pleins d’un orgueil risible,
D’un mutuel mépris s’outrageaient tour à tour,

 

Quand soudain, élancé de la voûte éthérée,
Paraît de l’Éternel un messager brillant.
De ses ailes d’azur l’extrémité dorée
Réfléchit du soleil l’éclat resplendissant ;
Son corps d’albâtre pur que nuance la rose
Offre de la beauté les trésors rassemblés,
Et ses cheveux d’ébène en longs anneaux roulés
Ornent un front d’ivoire où la candeur repose ;
Son regard, à la fois perçant et gracieux,
Attire tour à tour et fait baisser les yeux.
Sur un rameau léger qu’il fait ployer à peine,
Il vient se reposer avec tranquillité,
Appelle les oiseaux qui peuplent ce domaine
Et leur dit, souriant d’un air plein de bonté :

 

« Enfants du même Dieu, quel est votre délire !
« Quand vous vous égarez, ce Dieu veut vous instruire :
« Vous êtes à ses yeux tous également chers,
« Quand de vos fonctions vous gardez la limite,
« Et chacun d’entre vous brille de son mérite,
« Quoiqu’il vous ait créés pour des emplois divers.

 

« L’aigle est né pour la guerre ; il a l’œil de l’audace.
« Si la force est son lot, s’il a droit d’en user
« Il doit plaindre le faible, et non le mépriser.
« Dieu vengea la faiblesse en lui donnant la grâce :
Tel brille par son port, et tel par sa couleur,
« De l’absence d’un bien un autre dédommage.
« Eh ! qui du rossignol blâmera la laideur,
« S’il sait apprécier son séduisant ramage ?
« La tourterelle est tendre et prompte à s’enflammer ;
« La pie a l’œil perçant et le caquet agile :
« Mais médire après tout est plus grand mal qu’aimer ;
« Tout voir peut être bon, tout dire est inutile ;
« S’entraider, se servir, vaut mieux que se blâmer.
« Vous avez tous vos rangs, vos droits, vos espérances ;
« La censure et l’envie ont souvent les yeux faux :
« Si le ciel entre vous a mis des différences,
« Nul de vous n’a le droit de les nommer défauts. »

 

Le Génie, à ces mots, vers la céleste voûte,
Prit son vol en traçant un rayon lumineux ;
Les oiseaux quelque temps restèrent tout honteux,
Et tous de leur asile, en reprenant la route,
Commentaient le discours qu’on avait fait pour eux.
Pour moi je m’éveillai, regrettant de mon songe
Les acteurs, le théâtre et le riant mensonge.
Mais mon cœur se promit de ne pas l’oublier. »
Je conçois que Saadi regrette un rêve aimable :

 

On peut, dormant ainsi, craindre de s’éveiller.
Quant à nous, mes amis, profitons de sa fable,
De peur de ressembler aux oiseaux indiscrets ;
Critiquons rarement, et n’envions jamais.

 

Auguste-Étienne-Xavier POISSON DE LA CHABEAUSSIÈRE (1752-1820).

 

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2 mai, 2012

Le vent (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:26

 

      Un jour, un moustique vint auprès du prophète Salo-mon pour se plaindre :
      « O Salomon le Juste ! Les hommes et les djinns obéissent à tes ordres. L’oiseau et le poisson ont confiance en ta justice. Il n’est à ce jour nulle personne qui ne puisse en témoigner. Aide-nous car tu es celui qui vole au secours des faibles. Nous, les moustiques, nous sommes le symbole même de la faiblesse. »
      Le prophète Salomon lui dit :
      « O toi qui souhaites la justice ! Dis-moi de qui tu as à te plaindre. Qui est celui qui te torture ? Il est étonnant qu’un tel tortionnaire ait pu échapper à ma justice. Car, à ma naissance, l’injustice est morte de même que l’obscurité disparaît au lever du jour. »
      Le moustique :
      « J’ai à me plaindre du vent ! Ce sont ses mains de tortionnaire qui ballottent mon corps en tous sens. »
      Salomon lui dit :
      « Dieu m’a donné l’ordre suivant : N’écoute pas un plaignant si son ennemi n’est pas là. Même si ce plaignant raconte tous ses griefs en l’absence de son adversaire, ses plaintes restent irrecevables. Amène-moi ton adversaire si tu veux demander justice. »
      Le moustique :
      « Tu dis vrai. Le vent est mon adversaire et toi, tu es le seul qui puisse lui en imposer. »
      Salomon dit alors :
      « O vent ! Viens ici ! Car le moustique se plaint de toi et des tortures que tu lui infliges. »
      À cet instant, le vent obtempéra aux ordres de Salomon et vint se présenter devant le prophète. Le moustique prit aussitôt la fuite. Et Salomon le rappela :
      « Pourquoi t’enfuis-tu ainsi ? Viens si tu veux que nous résolvions ton problème. »
      Le moustique répondit :
      « O mon sultan ! aide-moi ! Lui, il représente la mort pour moi. Quand il vient, je ne peux pas rester. Il ne me reste qu’une solution : la fuite ! »
      Quand la lumière de Dieu se manifeste, il ne reste rien d’autre que cette lumière. Regarde les ombres qui recherchent la lumière. Quand celle-ci arrive, elles disparaissent.

 

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22 avril, 2012

Peau d’Ane, Charles PERRAULT

Classé dans : — unpeudetao @ 11:15

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.
Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.
Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux:
 »Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous:
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.
Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps:
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.
 »Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci:
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »
Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
 »Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas. »
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur:
 »Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende. »
Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit:
 »Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil. »
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.
L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main:
 »Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »
Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.
Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.
 »Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encore ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.
Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.
La princesse ainsi travestie
De chez la sage fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince qui pour la fête
De son heureux hymen s’apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue
Qu’on ne parcoure promptement;
Mais on s’agite vainement,
On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées;
Les dames de la cour, toutes découragées,
N’en dînèrent point la plupart;
Mais du curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n’eut point d’offrande.
L’infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le dimanche un peu plus de repos
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n’était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.
J’oubliais de dire en passant
Qu’en cette grande métairie
D’un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie,
Que là, poules de barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canes petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l’envie dix cours toutes entières.
Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau céphale:
Son air était royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d’Ane de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encore le coeur d’une princesse.
 »Qu’il a l’air grand, quoiqu’il l’ait négligé,
Qu’il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé!
D’une robe de rien s’il m’avait honorée,
Je m’en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j’ai. »
Un jour le jeune prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure:
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son coeur.
Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
Dans le palais, pensif il se retire,
Et la nuit et le jour il soupire;
Il ne veut plus aller au bal
Quoiqu’on soit dans le carnaval.
Il hait la chasse, il hait la comédie,
Il n’a plus d’appétit, tout lui fait mal au coeur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.
Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d’une allée effroyable,
Où l’on ne voit goutte en plein jour.
 »C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle
Et que Peau d’Ane l’on appelle,
A cause de la peau qu’elle met sur son cou;
De l’amour c’est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu’on puisse voir après le loup. »
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l’amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N’en seront jamais effacés.
Cependant la reine sa mère,
Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
 »O ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d’Ane est une noire taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
– N’importe, dit la reine, il faut le satisfaire,
Et c’est à cela seul que nous devons songer. »
Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
S’il en avait voulu manger.
Peau d’Ane donc prend sa farine
Qu’elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S’enferme seule en sa chambrette.
D’abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d’argent que vite elle laça
Pour dignement faire l’ouvrage
Qu’aussitôt elle commença.
On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l’oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s’en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,
Qu’on ne peut la voir un moment
Qu’elle ne sache qu’on l’a vue.
Je suis bien sûr encore, et j’en ferais serment,
Qu’elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le prince trouva la galette si bonne
Qu’il ne s’en fallut rien que d’une faim gloutonne
Il n’avalât aussi l’anneau.
Quand il en vit l’émeraude admirable,
Et du jonc d’or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d’une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l’instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les médecins sages d’expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu’il était malade d’amour.
Comme l’hymen, quelque mal qu’on ne dise,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s’en fit quelque temps prier,
Puis dit:  »Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon. »
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu’on n’osa dire non.
Voilà donc qu’on se met en quête
De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n’en est point qui ne s’apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu’il a le secret de le rendre menu.
L’une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L’autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu’elle le rapetisse;
Et l’autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n’est enfin point de manoeuvre
Qu’une dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.
L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Etaient trop gros et n’entraient pas.
Les comtesses, et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D’un dédain presque égal rebutait tout le monde.
Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s’y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu’un câble au travers d’une aiguille.
On crut enfin que c’était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu’à régner le Ciel la destine?
Le prince dit:  »Et pourquoi non?
Qu’on la fasse venir. » Chacun se prit à rire,
Criant tout haut:  »Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon? »
Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l’ivoire
Qu’un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D’une justesse sans égale.
Son petit doigt fut entouré,
La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu’avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s’apprêtait à rire;
Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
Et qu’elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants, dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d’une majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu’avecque ses deux mains on eût pu l’embrasser,
Montrèrent leurs appâts et leur grâce divine:
Des dames de la cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d’appâts;
La reine en était affolée,
Et le prince son cher amant,
De cent plaisirs l’âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.
Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l’aurore,
Montés sur de grands éléphants;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du monde,
Il en débarque et la cour en abonde.
Mais nul prince, nul potentat,
N’y parut avec tant d’éclat
Que le père de l’épousée,
Qui d’elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N’en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu’il la vit:  »Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant », dit-il et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l’embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s’intéresser,
Et le futur époux était ravi d’apprendre
Que d’un roi si puissant il devenait le gendre.
Dans ce moment la marraine arriva
Qui raconta toute l’histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau d’Ane de gloire.
Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu’elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu’il n’est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue;
Que de l’eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature.
Pourvu qu’elle ait de beaux habits;
Que sous le ciel il n’est point de femelle
Qui ne s’imagine être belle,
Et qui souvent ne s’imagine encore
Que si des trois beautés la fameuse querelle
S’était démêlée avec elle, elle aurait eu la pomme d’or.
Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire;
Mais tant que dans le monde on aura des enfants
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

 

Charles PERRAULT (1628-1703).

 

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3 janvier, 2012

Celui qui voulait rencontrer le bouddha, Lafcadio HEARN (Légende)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:57

 

Pendant le règne de l’Empereur Go-Reizei, il y avait un saint prêtre qui vivait au temple de Saito, sur la montagne appelée Hiyei-San près de Kyôto. Un jour d’été, ce bon prêtre regagnait son temple par le chemin de Kita-no-Oji après avoir fait une visite en ville, lorsqu’il vit des garçons en train de maltraiter un vautour qu’ils avaient pris au piège et qu’ils rouaient de coups de bâton.

 

- Oh ! le pauvre oiseau, s’écria le prêtre, plein de compassion. Pourquoi le tourmentez-vous ainsi, mes enfants ?

 

Et un des garçons lui répondit :
- Nous voulons le tuer afin de nous emparer de ses plumes.

 

Très ému, le prêtre persuada les gamins de lui laisser le vautour en échange d’un éventail qu’il portait. Et il relâcha aussitôt l’oiseau qui, n’ayant pas été très sérieusement blessé, put s’envoler.

 

Le prêtre reprit sa promenade, heureux d’avoir pu accomplir cet acte de mérite bouddhique. À peine avait-il parcouru quelques mètres qu’il vit un moine inconnu sortir d’un bosquet de bambous qui longeait la route et se hâter vers lui. Le moine le salua très respectueusement et lui dit :
- Seigneur, grâce à votre compatissante bonté, vous m’avez sauvé la vie ; et je désire maintenant vous exprimer ma gratitude comme il sied.

 

Très étonné de s’entendre adresser ainsi, le prêtre répondit :
- Vraiment, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu auparavant. Dites-moi, je vous prie, qui vous êtes.
- Il n’est guère étonnant que vous ne me reconnaissiez pas sous cette forme, répliqua le moine. Je suis le vautour que ces cruels gamins tourmentaient à Kita-no-Oji. Vous m’avez sauvé la vie : or il n’y a rien au monde de plus précieux que la vie. Donc, maintenant je voudrais vous rendre votre bonté d’une façon ou d’une autre. Dites-moi, je vous en prie, s’il y a quoi que ce soit que vous désiriez posséder, savoir ou voir – enfin si je puis vous rendre quelque service. Car, comme je possède à un petit degré les Six Pouvoirs, je suis à même d’exaucer presque tout désir que vous exprimerez.

 

En entendant ces mots, le prêtre devina qu’il parlait à un tengu et il lui répondit franchement :
- Mon ami, voici longtemps que j’ai cessé d’aimer les choses de ce monde. J’ai maintenant soixante-dix ans ; ni la célébrité ni le plaisir n’ont plus aucun attrait pour moi. Je ne m’inquiète plus que de ma future réincarnation ; mais il est inutile de poser des questions à ce sujet, car personne ne saurait m’aider en cela. Vraiment je ne puis songer qu’à une seule chose qui mérite la peine qu’on la désire. J’ai regretté toute ma vie ne pas avoir vécu dans l’Inde au temps du Bouddha Suprême et de n’avoir pu assister à la grande assemblée sur Gridhrakûta, la montagne sacrée. Il ne se passe pas un jour sans que j’exprime ce regret à l’heure de la prière du matin ou du soir. Ah ! mon ami, comme je serais heureux s’il m’était possible de conquérir le Temps et l’Espace comme les Bodhisattvas, afin que je puisse contempler cette assemblée merveilleuse !

 

- Mais, s’écria le Tengu, voilà un pieux désir qu’il est facile de satisfaire. Je me souviens parfaitement bien de cette assemblée sur le Pic des Vautours, et il est en mon pouvoir de faire apparaître devant vous tout ce qui s’y passa, dans les moindres détails. C’est notre plus grande joie de représenter de pieux spectacles de ce genre. Suivez-moi !

 

Et le prêtre se laissa conduire jusqu’à une clairière parmi les sapins sur les flancs de la colline.
- Maintenant, dit le Tengu, attendez ici quelques moments, les yeux fermés. Ne les rouvrez que lorsque vous entendrez la voix du Bouddha, prêchant la Loi. Alors vous pourrez regarder. Mais lorsque vous verrez l’apparence du Bouddha, il ne faut pas permettre à vos pieux sentiments de vous influencer en aucune façon. N’esquissez pas le moindre geste de vénération, sans quoi il m’arrivera malheur.

 

Le prêtre promit volontiers de se soumettre à ces conditions et le Tengu disparut, comme pour préparer le spectacle.

 

La journée s’étira et s’éteignit, et l’obscurité tomba. Mais le vieux prêtre attendait toujours patiemment sous un arbre. Enfin il perçut une voix, au-dessus de lui – une voix merveilleuse, profonde et claire comme le tintement d’une cloche puissante – la voix du Bouddha Sakyamuni proclamant le Chemin Parfait.
Alors le prêtre ouvrit les yeux et fut ébloui par une grande irradiation : il s’aperçut que tout le décor était changé : il se trouvait bien sur le Pic des Vautours, Grindhrakûta, la Montagne Sacrée de l’Inde ; et l’époque était celle du Sutra du Lotus de la Bonne Loi. Il n’était plus entouré de sapins, mais d’étranges arbres brillants faits des Sept Substances Précieuses, dont le feuillage et les fruits étaient des joyaux. Et le sol était couvert de fleurs de Mandarâva et de Manjûchaka tombées du ciel ; et la nuit était toute remplie de parfum et de splendeur, et de la douceur de la grande voix. Et, brillant comme la lune au-dessus du monde, le prêtre aperçut dans le ciel l’Être Béni assis sur le Trône des Lions, ayant Samantabhadra sur sa droite et Manjusrï sur sa gauche. Et devant lui, à l’infini dans l’Espace, tel un flot d’étoiles, étaient assemblées les légions des Mahâsattvas et des Bodhisattvas avec leurs suivants innombrables – « dieux, démons, Nâgas, lutins, hommes, et créatures qui n’étaient pas humaines ». Il vit Sâriputra et Kasyapa, et Ananda avec tous les disciples du Tathagâta – et les Rois des Devas – et les Rois des Quatre Directions, tels des piliers de feu – et les grands Rois Dragons, et les Gandharvas et Garudas, et les Dieux du Soleil, de la Lune et des Vents, et les myriades étincelantes du Ciel de Brahma. Et il vit, incomparablement plus éloignés même que le cercle de gloire incommensurable formé par ceux-là, éclairés par l’unique rayon de lumière qui surgissait du front de l’Être Béni pour percer au-delà du Temps le plus reculé, les dix-huit cent mille Champs de Bouddha du Quartier Oriental, et les créatures de chacun des États d’Existence, et même les formes des Bouddhas maintenant éteints qui étaient entrés dans le Nirvâna. Et il les vit, ainsi que tous les dieux et tous les démons, se prosterner devant le Trône des Lions, et il entendit cette multitude incalculable d’êtres louer le Sutra du Lotus de la Bonne Loi. Et on eût dit le rugissement d’une mer déferlant devant le Seigneur. Alors, oubliant complètement son serment, et rêvant qu’il se tenait dans la présence véritable du Bouddha, le vieux prêtre se prosterna pour l’adorer à son tour en versant des larmes d’amour, et en proférant des actions de grâces, et en criant à haute voix :
« Ô toi, Être Béni !.. »

 

Instantanément le sol oscilla et tout le spectacle fantastique disparut comme dans un tremblement de terre. Le prêtre se retrouva seul dans l’obscurité, agenouillé dans l’herbe sur le flanc d’une colline. Alors il éprouva une tristesse inexprimable d’avoir perdu la vision par la faute de cette inconscience qui lui avait fait oublier son serment. Et tandis qu’il retraçait tristement ses pas dans la direction du temple, le moine fantôme apparut de nouveau devant lui, et lui dit sur des tons remplis de reproche et de douleur :
« Parce que vous n’avez pas observé le serment que vous m’aviez fait, et parce que vous avez permis à vos sentiments de vous dominer, le Gohôtendo qui est le Gardien de la Doctrine s’est abattu soudainement sur nous du haut du ciel et nous a frappés dans son courroux en criant : Comment avez-vous trompé ainsi ce saint homme ? Alors tous les autres moines que j’avais réunis s’enfuirent terrifiés. Mais quant à moi, une de mes ailes est brisée, de sorte que je ne puis plus voler.. » Et en prononçant ces paroles, le Tengu disparut pour toujours.

 

Lafcadio HEARN (1850-1904), écrivain d’origine américaine, naturalisé japonais.

 

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9 octobre, 2008

Le Soleil Raconte, ANDERSEN (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:39

Le Soleil Raconte

 

Maintenant, c’est moi qui raconte ! dit le vent.
- Non, si vous permettez, protesta la pluie, c’est mon tour à présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de souffler
de votre mieux.
- Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les parapluies, j’en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi !
- C’est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s’exprima si fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se coucha et cessa de
mugir et de grogner ; la pluie le secoua en rouspétant : «Est-ce que nous devons nous laisser faire ! Il nous suit tout le temps. Nous n’allons tout de
même pas l’écouter. Cela n’en vaut pas la peine. » Mais le rayon de soleil raconta :
Un cygne volait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de l’or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes
voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d’un jeune homme qui surveillait la marchandise ; on l’appelait « supecargo ». La plume de l’oiseau
de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui pouvait se permettre
d’acheter des éperons d’or et échanger un tonneau d’or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l’éclairais, ajouta le rayon de soleil.
Le cygne survola un pré vert. Un petit berger de sept ans venait juste de se coucher à l’ombre d’un vieil arbre. Le cygne embrassa une des feuilles de l’arbre,
laquelle se détacha et tomba dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois, dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit
au garçon les miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu’il y avait
lu, et le livre l’amena jusqu’aux bancs de l’école et à la table du grand savoir. J’ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le soleil. Le cygne
descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui les bordent, là où nichent
les coucous et les pigeons sauvages.
Une pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses bras, elle
aperçut un cygne d’or, le cygne de la fortune, s’élever des roseaux près de la rive. Mais qu’est-ce qui brillait là ? Un ouf d’or. La femme le pressa contre
sa poitrine et l’œuf resta chaud, il y avait sans doute de la vie à l’intérieur; oui, on sentait des coups légers. La femme les perçut mais pensa qu’il
s’agissait des battements de son propre cœur. A la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa l’œuf sur la table. « Tic, tac » entendit-on à
l’intérieur. Lorsque l’œuf se fendilla, la tête d’un petit cygne comme emplumé d’or pur en sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre
femme avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses enfants.
A cet instant le petit oiseau d’or s’envola.
La femme embrassa les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien ; elle appliqua chaque anneau contre son cœur et le leur mit au doigt.
Un des garçons prit une motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu’à ce qu’il en sortît la statue de Jason portant la toison d’or.
Le deuxième garçon courut sur le pré où s’épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa très fort. Puis
il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après, dans la grande ville, on parlait
d’un grand peintre.
Le troisième des garçons mit l’anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un écho du fond du cœur. Des sentiments et des pensées s’élevèrent
en sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le maître des
sons et chaque pays au monde peut dire à présent : oui, il m’appartient.
Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu’il avait la pépie et qu’à la maison on devrait
lui donner du beurre et du poivre comme aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi, je lui ai donné un baiser qui valait
dix baisers humains. Le garçon devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il avait l’anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses
pensées s’élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de l’immortalité.
- Quel long récit ! bougonna le vent.
- Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m’en remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta :
- Le cygne de la fortune vola au-dessus d’un golfe profond où des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d’entre eux songeait à se marier,
et aussi se maria-t-il bientôt.
Le cygne lui apporta un morceau d’ambre. L’ambre a une force attractive et il attira dans sa maison la force du cœur humain. Tous dans la maison vécurent
heureux dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil.
- Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien longtemps. Je me suis ennuyé !
Et nous, qui avons écouté le récit du rayon de soleil, que dirons-nous ? Nous dirons : «Le rayon de soleil a fini de raconter».

 
Conte d’Andersen.

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