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10 juin, 2018

De la foi et de la foi dans les miracles, Hermann HESSE

Classé dans : — unpeudetao @ 6:46

Un beau jour à Besançon arrivèrent deux hommes, des loups sous l’habit du berger, qui se donnaient les apparences de la plus haute piété. Ils étaient pâles et maigres, allaient nu-pieds et jeûnaient tous les jours ; ils ne manquaient jamais les matines à l’église et n’acceptaient de personne une aumône qui outrepassât la satisfaction des plus humbles besoins. Lorsque par semblables manières ils se furent acquis la bienveillance de toute la population, ils se mirent alors à cracher leur secret venin, en d’autres termes à prêcher au peuple de nouvelles hérésies inouïes. Afin que la foule crût à leur doctrine, ils faisaient recouvrir le sol de farine et le traversait en courant sans y laisser la moindre trace. Ou encore ils marchaient sur les eaux sans y enfoncer. En outre ils faisaient mettre le feu aux cabanes de bois dans lesquelles ils vivaient, et une fois les cabanes complètement consumées, ils en ressortaient sains et saufs. Là-dessus ils disaient à la foule : « Si vous n’en croyez pas nos paroles, croyez-en du moins nos prodiges. » Lorsque l’évêque et le clergé apprirent tout cela, ils furent très bouleversés. Et lorsqu’ils vinrent les affronter et les déclarèrent hérétiques, charlatans et serviteurs du diable, peu s’en fallut qu’ils ne fussent eux-mêmes lapidés par le peuple. L’évêque était un homme bon et docte, originaire de notre contrée. Conrad, notre frère chenu, l’avait bien connu et c’est encore lui qui m’a raconté cette histoire. L’évêque vit donc qu’il n’arrivait à rien par ses paroles et que le peuple confié à son ministère était dévoyé de la foi par des serviteurs du diable. Il convoqua alors un ecclésiastique de sa connaissance, très versé dans les arts magiques, et lui dit : « Telle et telle chose est arrivée. Je te prie d’obtenir du diable par ton art qu’il te dise qui sont ces gens, d’où ils viennent et quelle est la force qui leur permet d’accomplir de si grands et si stupéfiants miracles. En effet il est impossible qu’ils réalisent ces signes prodigieux par la force divine, car leur doctrine est tout entière impie. » L’ecclésiastique dit : « Il y a fort longtemps que j’ai renoncé à cet art. » Mais l’évêque opina : « Tu vois bien dans quelle détresse je suis. Ou bien il me faudra donner mon accord à la doctrine de ces gens, ou bien je serai lapidé par le peuple. Je t’impose donc en expiation de tes péchés d’agir en cette rencontre selon ma volonté. » L’ecclésiastique obtempéra et évoqua le diable. Celui-ci demanda la cause d’une telle conjuration, et l’homme lui dit : « Je regrette fort d’avoir pris mes distances envers toi. Et comme à l’avenir j’entends m’attacher à toi plus que je ne l’ai fait jusqu’ici, je te prie de me renseigner sur ces gens, la doctrine qu’ils professent et la force qui leur permet d’opérer de tels miracles. » Le diable répondit : « Ils sont à moi et envoyés par moi, et ce qu’ils prêchent, c’est moi qui le leur ai mis dans la bouche. » L’ecclésiastique demanda : « D’où vient qu’ils soient invulnérables et ne soient ni engloutis par l’eau ni brûlés par le feu ? » Le diable dit : « Ils portent sous les épaules, cousu entre cuir et chair, le contrat par lequel ils m’ont vendu leur âme ; sa vertu leur permet d’accomplir de tels actes et les rend invulnérables. » L’ecclésiastique : « Et que se passerait-il si on leur enlevait cette inscription ? » Le diable : « Alors ils seraient faibles comme les autres hommes. » Là-dessus le clerc remercia le diable et dit : « Va-t’en maintenant, et si je t’appelle à nouveau, reviens à nouveau. » Il retourna trouver l’évêque et lui raconta tout. Celui-ci, empli de joie, convoqua tous les habitants de la ville et dit : « Je suis votre pasteur, vous êtes mes brebis. Si, comme vous le dites, ces gens confirment leur doctrine par des signes prodigieux, je veux moi aussi me ranger de leur bord ; mais dans le cas contraire, il convient que vous les punissiez et retourniez avec moi pleins de repentance à la foi de vos pères. » La foule s’écria : « Nous les avons vu faire grande abondance de miracles. » L’évêque dit : « Mais moi non. » Bref, le peuple accepta sa proposition et l’on convoqua les hérétiques. En présence de l’évêque, on alluma un feu au milieu de la ville. Mais avant que les maîtres d’erreur ne s’exposassent au feu, l’évêque les prit à partie secrètement et dit qu’il voulait vérifier s’ils portaient sur eux des moyens magiques. Aussitôt ils se déshabillèrent et dirent avec grande assurance : « Examine donc de près notre corps et nos vêtements. » Mais les soldats leur firent lever les bras en l’air selon les instructions de l’évêque, trouvèrent sous leurs omoplates des cicatrices couturées, les ouvrirent à coup de couteau et firent paraître au grand jour les petits documents écrits qui y étaient cousus. L’évêque s’en saisit, fit mener ces gens devant le peuple, réclama le silence et cria à haute et intelligible voix : « Maintenant vos prophètes vont entrer dans les flammes. S’ils restent indemnes, je suis prêt à les croire. » Les pauvres hères tremblaient et se débattaient. Alors l’évêque raconta tout, le peuple fut mis au fait de la tromperie et put contempler les papiers du diable. Alors tous, emplis de courroux, jetèrent les serviteurs du diable dans le brasier tout préparé, afin qu’ils fussent voués comme leur maître au feu éternel.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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4 avril, 2018

Le gouffre, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 3:55

Près de Szatmar (Hongrie du Nord-Est), à quelques pas du rivage de la Szamos, il y a dans le sol une enfonçure profonde qu’on appelle « gouffre » tout court. Personne n’ignore la légende qui s’y rattache.

Il y a longtemps, bien longtemps, deux hommes vivaient dans le village voisin. L’un était riche, orgueilleux et avide du bien d’autrui. Jamais on ne lui a vu donner l’aumône à personne. L’autre au contraire était pauvre, mais il vivait selon Dieu, et était aimé de tout le monde. Ils étaient voisins, et avaient chacun de grands enfants.

Or, un jour le riche apprit que la fortune avait souri à son voisin dont le fils avait réussi à obtenir pour fiancée la plus vertueuse et la plus belle fille du village.

Le méchant voisin crevait de dépit, et n’eut, à partir de ce moment, qu’une seule préoccupation : celle d’éblouir par son or la mère de la jeune fille, de faire échouer le mariage, et de fiancer la jeune fille avec son fils à lui. Il y réussit. Et tandis que, dans sa joie maligne, il jubilait de son triomphe, deux cœurs aimants mouraient secrètement de chagrin.

Mais sa méchanceté ne s’arrêta point là. On était au mois de juillet. La moisson terminée, tout le monde engrangeait son blé. Le riche s’était dépêché d’être le premier à engranger le sien. Le lendemain, le pauvre se rendit dans son petit champ avoisinant celui du riche pour engranger, lui aussi, le fruit de ses sueurs. Mais quel ne fut pas son effroi lorsque, au lieu de ses gerbes soigneusement entassées, il ne trouva que quelques poignées de blé éparses dans le champ !

« C’est mon voisin qui a fait le coup, se dit-il, et j’aurais beau porter plainte, sa raison serait la meilleure. Mais le Bon Dieu ne m’abandonnera pas », conclut-il en soupirant.

Le temps du labourage arriva. Le pauvre homme mit ses deux bœufs devant la charrue, et s’en alla labourer son petit champ.

Au moment qu’il y arriva, le riche venait de finir de labourer.

Pour le coup, le pauvre ne put plus se contenir :

– Misérable ! s’écria-t-il ; non content d’avoir rendu malheureux à jamais mon fils chéri, et de m’avoir insolemment enlevé le pain de cette année, tu viens me voler le petit champ qui me nourrit.

– Tu déraisonnes, mon ami, répliqua l’autre. Je veux à jamais être disgracié du ciel, si je tai enlevé une seule gerbe. Et quant à cette terre, il y a folie à prétendre qu’elle est à toi, et je veux être englouti par la terre, si ce champ ne m’appartient pas.

À peine eut-il proféré ces paroles, que le sol s’ouvrit et les engloutit, lui, son fils, ses bœufs et sa charrue.

Cette légende se raconte de père en fils comme un avertissement salutaire.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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7 mars, 2018

Litava, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:42

Le château de Litava, quoique entièrement tombé en ruines, annonce un ancien repaire de brigands. Au pied du rocher escarpé, est situé le paisible petit village de Litava, dont les habitants pieux se racontent, avec une sainte et mystérieuse horreur, une légende. Un tableau d’autel, peint sur bois, gardé autrefois dans la chapelle du château et transporté, vers le milieu du siècle passé, dans l’église du village, représente une horde sauvage qui, du haut d’un rocher, précipite dans l’abîme un vieux prêtre. Le malheureux tombe sur le fer de lances plantées dans le sol. Voici l’explication populaire de cette scène farouche :

Après la fameuse bataille de Sajo, les Tartares envahirent toute la Hongrie. Partout, où ils avaient passé, on ne voyait que villes et villages incendiés, et des traces d’horribles massacres. Une de ces hordes barbares vint piller les environs de Litava. À leur approche, ce fut un sauve-qui-peut général. Seuls les vieillards, les enfants et les infirmes étaient restés dans le village, ayant en tête leur vieux prêtre, qui les avait rassemblés et était allé avec eux se réfugier dans l’église. Les Barbares, après avoir mis le feu au village, s’en vinrent rôder autour de l’église. Debout à une des fenêtres de l’édifice, le prêtre s’efforçait de faire comprendre par des gestes que les réfugiés étaient tous des malheureux, qui imploraient leur grâce. Là-dessus, les Tartares lui tendirent une espèce de lettre à gros cachets, lettre extorquée sans doute à quelques-unes de leurs victimes, dans laquelle le curé du village voisin attestait que les Tartares traitaient humainement tous ceux qui se rendaient. Les malheureux ajoutèrent foi à la lettre, et ouvrirent la porte. Après avoir pillé l’église, et voyant qu’il n’y avait pas, parmi les Hongrois, un seul homme propre à devenir leur esclave, les féroces Tartares résolurent de les massacrer tous. Mais sur la proposition de l’un d’entre eux, ils consentirent à faire grâce à ceux qui abjureraient la foi chrétienne. Le vieux pasteur, à qui on avait fait subir des tortures indicibles, déclara hautement que, ni lui, ni aucun des siens, ne se laisseraient jamais aller à outrager ce qu’ils avaient de plus sacré au monde. Puis, s’adressant aux siens : « Courage, mes frères, dit-il, Dieu ne nous abandonnera pas. »

Là-dessus, les ennemis traînèrent les pauvres victimes jusqu’au haut du rocher, pour les précipiter dans l’abîme, sur le fer des lances.

– Voyons, hurla un des Barbares, ce que ton Dieu pourra faire pour toi.

Et il poussa le prêtre dans l’abîme. Mais, ô miracle ! Comme enlevé par une main invisible, le saint homme disparut.

Saisis de frayeur, les Tartares prirent la fuite, comme emportés par un tourbillon. Les chrétiens s’agenouillèrent pour rendre grâce à Dieu de les avoir si miraculeusement sauvés. Le vieux prêtre, dans sa chute, était resté accroché aux broussailles, et lorsqu’il reprit ses esprits, ses cris plaintifs attirèrent ses paroissiens, qui le sauvèrent à l’aide de cordes et d’échelles.

Bien des siècles se sont écoulés depuis. L’implacable cours du temps, qui emporte tout, n’a pu effacer le souvenir de cette pieuse légende qui, de père en fils, est parvenue jusqu’à nous.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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21 février, 2018

La belle Dorine, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:56

Près de Szepesvaralya, sur la cime d’un rocher, des mains inconnues avaient construit château. Dans les temps de guerre c’était, à n’en pouvoir douter, un centre du droit manuaire.

Mais les orages passés, le calme et le silence se rétablirent dans le château sur lequel il nous est resté la légende que voici :

Il y a bien des siècles, ce château se trouvait en possession d’un homme connu pour sa grande méchanceté. Un jour, ce seigneur donnait une grande fête à ses amis. Pendant le festin, les vieillards s’amusaient à se raconter leurs exploits, tandis que les jeunes gens se livraient à une joyeuse danse.

Parmi les danseuses se trouvait Dorine, la fille d’un vassal. Elle était pleine de charmes, et d’une beauté rayonnante.

Aussi le seigneur ne la perdait-il pas de vue, et un feu sinistre se peignait sur son visage. Vers minuit, lorsque les invités se disposaient à partir, le maître de château donna tout bas un ordre à deux de ses domestiques. Les invités se hâtèrent de regagner leurs logis, et personne ne s’aperçut de l’absence de la belle Dorine, restée prisonnière dans la grande salle.

À peine le château fut-il redevenu silencieux, que le seigneur à l’aspect sinistre pénétra dans la salle, et proféra quelques paroles qui firent monter le rouge au visage de la pauvre jeune fille. Mais, prête à se donner la mort plutôt que de permettre que le monstre la touchât d’une main criminelle, elle s’élança sur le bord d’une des fenêtres, qui se trouvait ouverte, et se précipita dans l’abîme.

Selon la légende, elle fut sauvée par un miracle du Bon Dieu, et n’eut qu’une légère blessure au petit doigt de la main gauche.

Aujourd’hui encore, les habitants des environs vous montrent, avec une sainte horreur, la fenêtre par laquelle s’était sauvée la belle Dorine.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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10 février, 2018

L’argent de Pierre Poky, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:36

Les eaux thermales de Bajmocz (département de Nyitra), étaient autrefois d’une force curative miraculeuse. Chaque année, des milliers de malades y affluaient, et tous y recouvrèrent leur santé.

Il y a bien des siècles, c’est un certain Pierre Poky qui était le propriétaire du bain. C’était un homme avide d’argent, et ne songeant qu’à s’enrichir de plus en plus, quitte à écorcher les étrangers. Il supprima donc l’usage qu’on avait eu jusque-là, de mettre les eaux gratis à la portée des pauvres qui ne pouvaient pas payer.

Or, un jour que les riches se livraient à un splendide festin, survint un pauvre malade qui avait de la peine à traîner ses membres paralytiques.

– Ôte-toi de devant nous, lui cria brusquement le propriétaire, et ne viens pas dégoûter ces seigneurs par l’aspect de ton corps infirme.

– De grâce, je ne demande qu’à me baigner dans le fossé où découle l’eau qui a déjà servi.

– Va-t’en, te dis-je. Si tu es malade, va te placer dans un hôpital, dit le cruel Poky, et il chassa à coup de cravache le pauvre mendiant.

Mais le châtiment du ciel ne fut pas long à venir. Le lendemain matin, il n’y avait pas une goutte d’eau dans les sources : elles étaient taries comme par enchantement.

Un silence sinistre remplaça le joyeux bruit de la veille, et saisis d’une peur superstitieuse, les étrangers se sauvèrent au plus vite. Le soir, l’établissement était désert. Un seul être vivant errait dans les avenues, se déchirant les cheveux, et murmurant de temps à autre :

– Que d’or j’aurais pu amasser encore !

Puis prenant, tout à coup, un air de joie maligne :

– N’importe, s’écria-t-il, qui que ce soit qui ait fait le coup, il n’a pas réussi à me désoler, car j’ai là-haut de l’argent bel et bon, dix sacs tout plein de beaux écus.

Là-dessus il s’élança vers sa chambre, et alluma une bougie pour jouir de la vue de ses ducats. Mais comme il ouvrit les sacs, il fut comme pétrifié : son or était changé en cailloux. Il poussa un hurlement farouche, et jetant par la fenêtre le contenu de ses sacs, il s’enfuit dans les ténèbres.

Personne ne l’a plus revu jamais.

Bientôt après cette expiation, les sources de Bajmocz se sont rouvertes. Les cailloux y sont encore, et les habitants des environs les appellent : L’argent de Pierre Poky.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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2 février, 2018

Diosgyœr, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:11

Là, où s’élève aujourd’hui la ville florissante de Diosgyœr, vivait autrefois, au sein d’une petite famille heureuse, un chasseur nommé Paul Dios. Devant la modeste chaumière, se trouvait un énorme noyer dont la récolte était toute la fortune de ces pauvres gens.

Par une belle soirée d’été, toute la famille se reposait sous le noyer. Maître Paul, qui était absorbé dans une rêverie, rompit enfin le silence, et dit en soupirant :

– Mon Dieu, combien je serais plus heureux si j’avais beaucoup, beaucoup d’argent !

La femme, qui ne comprenait rien à ce changement subit dans le caractère de son mari, lui dit :

– Qu’est-ce qui te prend, mon ami ?

– Ne sommes nous pas bien ici ? C’est blasphémer contre le Bon Dieu que de te plaindre, comme tu fais.

– Tiens, poursuivit maître Paul, vois-tu ce vaste pays inculte ? Les collines sont désertes, personne ne laboure ces champs, qui rapporteraient si bien. Oh ! si je pouvais peupler ce pays ! Là, sur la cime de cette montagne, s’élèverait un beau château ; ici, dans la vallée, je ferais labourer les champs de blé ; sur la côte de la rivière, il y aurait de belles vignes ; j’établirais des moulins ; enfin je ferais de cette belle contrée une source intarissable de richesse.

Cela dit, le mari se leva et disparut bientôt dans la forêt, où il erra longtemps en proie à une inquiétude et un mécontentement dont il ne pouvait se rendre compte. Vers minuit, il se coucha accablé par le sommeil, et s’endormit profondément. Dans son rêve, il vit venir à lui un vieillard qui lui dit : – Ta demande s’accomplira, mon ami. Va à Nagyvarad, et restes-y trois jours sur la grande place.

Dès qu’il se réveilla, maître Paul se mit en route pour la ville indiquée, où il arriva au bout de trois jours. Il alla se poster sur la grande place, comme le lui avait enjoint le vieillard. Il y trouva des groupes de journaliers, qui s’y rassemblaient chaque matin pour aller au travail.

Tout à coup, il vit se dégager de la foule un homme à barbe blanche, qui se dirigea vers lui.

Maître Paul faillit tomber à la renverse. C’était le même vieillard qui lui avait apparu dans son rêve. Mais au lieu de lui offrir le trésor promis, le vieillard l’aborda ainsi :

– Veux-tu venir travailler dans ma vigne, je t’offre un franc par jour.

Maître Paul désappointé lui fit signe que non.

Le lendemain matin, le vieil homme vint encore inviter Paul à venir travailler dans sa vigne.

Tout honteux, Paul lui dit :

– C’est que j’attends quelqu’un.

Le surlendemain, le maire de la ville, ne roulant plus garder l’incognito, se répandit en invectives contre le malheureux Paul, et le traita de rien qui vaille, et de vagabond.

Humilié, Paul avoua son tort, et, pour s’excuser, il raconta au maire l’histoire de son rêve. Le vieux Monsieur en rit jusqu’aux larmes, puis il dit :

– Niais que tu es, mon ami ! Le moyen de se laisser duper ainsi par un rêve ! Si tous nos rêves s’accomplissaient, je serais riche depuis longtemps. Sache que, moi aussi, j’ai fait un pareil rêve ; trois fois de suite j’ai rêvé que loin d’ici, vers le Nord, au milieu de vastes forêts, il y a une chaumière habitée par un certain Paul Dios, et que sous un énorme noyer, qui se trouve devant sa porte, il y a trois cuves toute pleines d’or. Mais, plus sage que toi, je me suis moqué de mon rêve, et pour terminer, dit-il en plaisantant, je t’abandonne ce trésor ; tu n’as qu’à y aller.

Paul s’inclina, et en proie à un nouvel espoir fiévreux, il partit au plus vite. Arrivé à la maison, il envoya chercher quelques habitants du village prochain ; on abattît le noyer, mais de trésor, on n’en trouva point.

Mais il n’en découvrit pas moins le trésor caché. On se mit à labourer la terre ; peu à peu la contrée se peupla, et Paul finit par en faire un centre d’agriculture et d’industrie. Les ruines du château qu’il y fit bâtir sont les derniers restes de l’état sauvage de cette contrée.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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19 février, 2017

Les âmes du purgatoire, Fernan CABALLERO (Conte andalous)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:05

Il y avait une fois une pauvre vieille qui avait une nièce qu’elle avait élevée avec le plus grand soin, la tenant toujours enfermée. Ce qui faisait de la peine à la pauvre vieille, c’était de ne pas savoir ce que deviendrait sa nièce quand elle lui manquerait. Aussi, elle ne faisait autre chose que de demander à Dieu de lui envoyer un bon mari.

Elle servait dans la maison d’une de ses voisines qui était aubergiste, et qui avait, parmi ses hôtes, un Indien très riche, à qui il était arrivé de dire qu’il se marierait s’il trouvait une jeune fille sage, laborieuse et adroite.

La vieille ouvrit de grandes oreilles et lui dit, le lendemain, qu’il trouverait ce qu’il cherchait dans sa nièce qui était un trésor, un bijou, et si habile qu’elle peignait les oiseaux pendant qu’ils volaient.

Le caballero répondit qu’il voulait la connaître et que, le jour suivant, il irait la voir.

La vieille courut chez elle, dit à sa nièce qu’elle arrangeât la maison, et que le lendemain elle devait se faire belle, parce qu’elle aurait une visite.

Quand le caballero vint, le jour suivant, il demanda à la jeune fille si elle savait filer ?

– Elle, ne pas savoir ? dit la tante. Elle avale les écheveaux comme des verres d’eau.

– Qu’avez-vous fait ? dit la nièce quand le caballero fut parti, lui laissant trois écheveaux de lin pour qu’elle les filât. Qu’avez-vous fait ? Je ne sais pas filer !

– Allons ! allons ! dit la tante, ne te tourmente pas, et qu’il arrive ce que Dieu voudra !

– Dans quel embarras vous me mettez ! disait la nièce en pleurant.

– Et toi prends garde, répondit la tante. Il faut que tu files ces trois écheveaux, ton avenir en dépend.

La jeune fille alla le soir dans sa chambre toute affligée, et se met à se recommander aux âmes du purgatoire, auxquelles elle était très dévote. Comme elle priait, trois âmes lui apparurent, très belles, vêtues de blanc ; elles lui dirent de ne pas avoir peur, qu’elles la protégeraient pour prix de ses prières, et, prenant chacune un écheveau, en un instant elles en firent du fil comme un cheveu.

Le jour suivant, quand le caballero vint, il resta stupéfait devant tant d’habileté jointe à tant de diligence.

– Ne l’avais-je pas dit à Votre Grâce ? disait la tante qui ne se possédait pas de joie.

Le caballero demanda à la jeune fille si elle savait coudre.

– Elle, ne pas savoir ? dit fièrement la tante. Les coutures fondent dans ses mains comme les cerises dans la bouche.

Le caballero lui laissa alors de la toile pour faire trois chemises, et il arriva la même chose que le jour précédent, et la même chose le jour suivant, où l’Indien apporta un gilet pour qu’elle le brodât. Seulement le soi, quand la pauvre enfant se recommandait avec beaucoup de ferveur aux âmes du purgatoire, elles lui apparurent, et l’une d’elles lui dit :

– N’aie pas peur, nous allons te broder ce gilet ; mais à une condition.

– Laquelle ? demanda la jeune fille anxieuse.

– Tu nous inviteras à ta noce.

– Je vais donc me marier ?

– Oui, répondirent les âmes, avec ce riche Indien.

Et il en fut ainsi ; car, lorsque le lendemain, le caballero vit le gilet si bien brodé qu’il semblait ne pas avoir été touché, et si beau qu’il éblouissait, il dit à la tante qu’il voulait se marier avec sa nièce.

La tante fut si contente qu’elle se mit à danser ; mais il n’en était pas de même de la nièce qui disait :

– Qu’est-ce qui va m’arriver quand mon mari s’apercevra que je ne sais rien faire ?

– Allons ! sois tranquille, répondait sa tante, les âmes du purgatoire, qui déjà t’ont tirée de peine, ne cesseront pas de te protéger.

Tout fut donc réglé pour la noce ; et la veille, la future, n’oubliant pas la recommandation de ses protectrices, alla devant un tableau qui représentait les âmes du purgatoire, et les invita à la noce.

Le jour de la noce, au beau milieu de la fête, entrèrent dans la salle trois vieilles d’une laideur si achevée que l’Indien resta pâmé et ouvrit de grands yeux. L’une avait un bras trop court et l’autre si long qu’il traînait à terre ; l’autre était bossue et avait le corps tordu, et la troisième avait les yeux plus ronds qu’une écrevisse et plus rouges qu’une tomate.

–  Miséricorde ! dit le caballero, qu’est-ce que ces trois épouvantails ?

– Ce sont, répondit la mariée, des tantes de mon père que j’ai invitées à la noce.

Le monsieur, qui était bien élevé, alla leur parler et leur offrit des sièges.

– Dites-moi, dit-il à la première entrée, pourquoi avez-vous un bras si court et l’autre si long ?

– Mon fils, répondit la vieille, c’est pour avoir trop filé.

L’Indien se leva, s’approcha de la mariée et lui dit :

– Va sur-le-champ, brûle ta quenouille et ton fuseau, et que jamais je ne te voie filer !

Il demanda ensuite à la deuxième pourquoi elle était si bossue et tordue ?

– Mon fils, répondit celle-ci, c’est pour avoir trop brodé au métier !

L’Indien, en trois enjambées, se trouva à côté de la mariée et lui dit :

– À l’instant même, brûle ton métier, et que jamais je ne te voie broder !

Il alla ensuite à la troisième, à qui il demanda pourquoi ses yeux étaient si ouverts et si rouges ?

– Mon fils, répondit-elle en les tournant, c’est pour avoir trop cousu et baissé la tête sur la couture.

À peine avait-elle fini de parler, que l’Indien était à côté de sa femme.

– Prends tes aiguilles et ton fil et jette-les dans le puits, et tiens-toi pour dit que le jour où je te verrai coudre, je divorce ; car le sage s’instruit dans la tête des autres.

Fernan CABALLERO (1796-1877), romancière espagnole.

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18 décembre, 2016

Conte de Noël, René VÉBER

Classé dans : — unpeudetao @ 15:57

I.

Depuis deux longs jours, une neige épaisse

Implacablement descendait sans cesse,

En flocons serrés, du ciel morne et blanc ;

Les petits oiseaux voletaient, piaulant,

Ayant faim, perdus dans la plaine immense,

Et, transis, gelés, les membres perclus,

S’effaraient, ne s’y reconnaissant plus.

Il faisait très froid. – Nul bruit – un silence

Énorme de mort. – Et l’on aurait dit

Que tout le hameau dormait engourdi.

II.

Au bout du pays, presque à la lisière

D’un grand bois sauvage, en un chemin creux,

Dans une vilaine et triste chaumière,

Vivait un bonhomme, infirme, très vieux

Et très pauvre, avec sa petite Yvette,

Une toute frêle et douce fillette

D’à peine dix ans. – Il ne travaillait

Presque plus, trop faible. Et dans sa détresse

Le piteux logis, sous la neige épaisse,

Semblait tout honteux, se dissimulait.

III.

Or c’était Noël. Tout au soir, la veille,

La mignonne Yvette, entendant conter

Sur cette nuit-là d’étranges merveilles,

S’en était allée en secret porter

L’un de ses souliers – car de cheminée

On n’en avait pas – dehors, sous l’auvent.

Elle s’était dit qu’en l’apercevant,

Le petit Jésus faisant sa tournée,

Avec des joujoux très beaux pleins les bras,

Très probablement ne l’oublierait pas.

IV.

Et quand il fit jour, un peu, la fillette

Se leva sans bruit et vite alla voir…

Or dans le soulier, étroite cachette

Un chardonneret, tout troublé, le soir

S’y étant blotti, dormait. Douce et bonne,

Elle prit l’oiseau dans sa main mignonne

Et le réchauffa, – puis vint lui jeter

Un peu de pain blanc, joyeuse, ravie

De voir le pauvret renaître à la vie

Et, tout rassuré, se mettre à chanter.

V.

Lors, en le voyant plein de confiance,

La mignonne en eut un bonheur immense

Et comprit : pour’ sûr, c’était le présent

Que Jésus avait bien voulu lui faire…

Pourquoi pas ?… Dieu garde à toute misère,

À toute souffrance un baume puissant,

Une joie au moins, bonne et consolante :

Celle d’alléger quelque autre douleur,

Quelque autre infortune encor plus navrante…

C’est si doux d’aimer et d’avoir bon cœur !

René VÉBER (1866-19..).

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14 août, 2016

Le Miserere, Gustave-Adolphe BÉCQUER (Légendes espagnoles)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

EN VISITANT, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris. C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, più vivo, a piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

– Savez-vous ce que c’est que ça ? demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

I

Il y a de cela nombre d’années, par une nuit pluvieuse et sombre, il vint, à la porte claustrale de cette abbaye, un pèlerin demandant du feu pour sécher ses vêtements, un morceau de pain pour apaiser sa faim, et un abri quelconque pour attendre le lendemain, afin de continuer sa route à la clarté du soleil. Le frère auquel cette demande fut adressée mit sa modeste collation, son pauvre lit, le feu de son âtre à la disposition du voyageur et lui demanda, après qu’il se fut reposé de ses fatigues, le but de son pèlerinage et l’endroit vers lequel il s’acheminait.

– Je suis musicien, reprit l’étranger ; je suis né très loin d’ici et dans ma patrie j’ai joui, un moment, d’une grande célébrité. Durant ma jeunesse, j’ai usé de mon art comme d’un puissant moyen de séduction et, par lui, j’ai allumé des passions qui m’ont entraîné jusqu’au crime. Je veux, dans ma vieillesse, tourner au bien les facultés que j’ai employées au mal, et me racheter par le moyen même qui a servi à me perdre.

Les paroles énigmatiques de l’inconnu ne parurent pas absolument claires au frère lai ; déjà elles commençaient à éveiller sa curiosité. Poussé par ce sentiment, il continua ses questions et son interlocuteur poursuivit de cette façon :

– Je pleurais, dans le fond de mon âme, la faute que j’avais commise ; mais en cherchant à implorer la miséricorde de Dieu, je ne trouvais pas de mots pour exprimer dignement mon repentir, quand un jour mes yeux s’arrêtèrent, par hasard, sur un livre de prières. J’ouvris ce livre ; dans l’une de ses pages je découvris un gigantesque cri de véritable contrition, le psaume de David qui commence par : Miserere mei, Deus! Depuis le moment où j’ai lu ces strophes, mon unique pensée fut de trouver une forme musicale si magnifique, si sublime qu’elle fût digne de l’hymne grandiose de douleur composé par le roi-prophète. Jusqu’à présent je ne l’ai point trouvée ; mais si je parviens à exprimer ce que je sens dans mon cœur, ce que j’entends confusément dans ma tête, je suis certain de faire un Miserere tel et si merveilleux, que personne n’en a entendu de pareil, tel et si déchirant qu’en en écoutant les premiers accords, les archanges, les yeux inondés de larmes, diront avec moi, en s’adressant au Seigneur : Misericordia ! et le Seigneur aura pitié de sa pauvre créature.

Le pèlerin, arrivé à cette partie de son récit, se tut, un instant et, après avoir exhalé un soupir, il reprit le fil de son discours. Le frère lai, quelques employés de l’abbaye, deux ou trois bergers de la ferme des frères, qui faisaient cercle autour du foyer, l’écoutaient dans un profond silence :

– Dès lors, je n’ai cessé de parcourir toute l’Allemagne, toute l’Italie et la plus grande partie de ce pays classique pour la musique religieuse ; je n’ai pas encore entendu un Miserere qui ait pu m’inspirer, pas un, pas un, et j’en ai tant entendu que je puis dire les connaître tous.

– Tous ? dit alors, en l’interrompant, un des maîtres bergers ; parions que vous n’avez pas entendu le Miserere de la montagne.

– Le Miserere de la montagne, s’écria le musicien d’un air surpris. Quel est ce Miserere ?

– Ne l’ai-je pas dit ? murmura l’homme des champs ; et aussitôt il continua d’un ton mystérieux : ce Miserere, qu’entendent par hasard ceux seulement qui, comme moi, vont de jour et de nuit, à la suite des troupeaux au milieu des landes et des rochers, est toute une histoire, histoire très ancienne, mais aussi vraie qu’elle semble incroyable. Le fait est que dans la portion la plus escarpée des chaînes de montagnes, qui limitent l’horizon de la vallée, au fond de laquelle se trouve l’abbaye, il y eut, voilà bien des années, que dis-je bien des années ! bien des siècles, un fameux monastère, monastère édifié, paraît-il, par un seigneur avec les biens qu’il aurait dû laisser à son fils, mais dont il le déshérita en mourant, pour le punir de ses méfaits. Jusque-là tout allait au mieux ; mais ne voilà-t-il pas que ce fils qui, on le verra plus loin, devait être la peau du diable, s’il n’était le diable en personne, en apprenant que ses biens étaient au pouvoir des religieux et son château converti en église, réunit une troupe de bandits, composée de ses camarades dans la vie de perdition qu’il menait depuis son départ de la maison paternelle et, une nuit de jeudi saint, tandis que les moines étaient au chœur, à l’heure, au moment même où ils entonnaient ou allaient entonner le Miserere, les bandits mirent le feu au monastère et pillèrent l’église. On dit, les uns le croient, les autres non, qu’ils ne laissèrent pas un seul frère vivant. Après cette atrocité, les bandits et leur chef s’en allèrent, où ? on ne le sait… peut-être dans les noires profondeurs. Les flammes réduisirent le monastère en cendres, et les ruines de l’église se dressent encore sur la cime du rocher, d’où s’échappe la cascade qui, après avoir bondi de roc en roc, forme le gave qui baigne les murs de cette abbaye.

– Mais, s’écria le musicien impatienté, et le Miserere ?

– Attendez, reprit avec un grand calme le berger, nous y arrivons.

Cela dit, il continua ainsi son histoire :

– Tout le monde, dans le pays, fut scandalisé d’un tel crime ; des pères aux fils, des fils aux petits-enfants, on se le répéta avec horreur durant les longues veillées du soir ; mais ce qui contribue le plus à en perpétuer le souvenir, c’est que tous les ans, la nuit même où il fut commis, on voit briller des lumières à travers les fenêtres brisées de l’église, on entend une sorte de musique étrange, mêlée de chants lugubres et terribles qui se distingue, par moments, au milieu des rafales du vent. Ce sont les moines, ceux du moins qui, morts sans doute avant d’être prêts à comparaître, purifiés de toutes leurs fautes, devant le tribunal de Dieu, reviennent encore du purgatoire, afin d’obtenir, par leurs prières, la miséricorde du Très-Haut en chantant le Miserere.

Les assistants se regardaient les uns les autres, avec un air d’incrédulité : seul le pèlerin, que le récit de cette histoire semblait préoccuper vivement, demanda anxieux à celui qui la contait :

– Et vous dites que ce prodige se renouvelle encore ?

– Dans trois heures, sans faute, il commencera ; car cette nuit est précisément la nuit du jeudi saint, et l’horloge de l’abbaye vient de sonner huit heures.

– À quelle distance se trouve le monastère ?

– À une lieue et demie à peine… Mais, que faites-vous ? Où allez-vous par une pareille nuit ? La main de Dieu se retire-t-elle de vous ? s’écrièrent-ils tous en voyant le pèlerin se lever de son banc, prendre son bourdon et quitter le foyer pour se diriger vers la porte.

– Où je vais ? Entendre la musique merveilleuse, entendre le grand, le véritable Miserere, le Miserere de ceux qui reviennent dans ce monde après être morts, et savent ce qu’il en coûte de mourir dans le péché.

Cela dit, il disparut aux yeux du frère lai interdit et des pasteurs non moins étonnés. Le vent sifflait et faisait grincer les portes, comme si une main puissante les eût secouées pour les arracher de leurs gonds ; la pluie tombant en tourbillons fouettait les vitres des fenêtres et, de temps à autre, la lueur d’un éclair illuminait l’horizon qu’on découvrait par leurs ouvertures. Le premier moment de stupeur passé, le frère lai s’écria :

– Il est fou !

– Il est fou ! répétèrent les bergers, en attisant de nouveau le feu et en se groupant autour du foyer.

II

Le mystérieux personnage traité de fou dans l’abbaye chemina une heure ou deux, en remontant le ruisseau qui lui avait été indiqué par le berger, conteur de l’histoire, après quoi il arriva dans l’endroit où s’élevaient les noires et imposantes ruines du monastère. La pluie venait de cesser ; les nuages flottaient en sombres masses et de leurs bords déchiquetés glissait, par moments, un furtif rayon de lumière pâle et douteuse ; le vent, qui fouettait les massifs piliers et parcourait les cloîtres déserts, semblait exhaler des gémissements. Cependant rien d’extraordinaire, rien de surnaturel ne venait frapper l’imagination. Celui qui avait dormi tant de nuits, abrité seulement par les ruines d’une tour abandonnée ou d’un château solitaire, celui qui avait bravé, dans ses longues pérégrinations, des centaines de tempêtes, était familiarisé avec tous ces bruits. Les gouttes d’eau qui filtraient par les fissures des arceaux brisés, pour tomber sur les dalles, en rendant un son aussi régulier que celui du balancier d’une horloge ; les cris que poussaient les hiboux en se réfugiant sous le nimbe de pierre d’une statue, debout encore dans l’excavation d’un mur ; le frôlement des reptiles qui, réveillés de leur léthargie par la tempête, avançaient leurs têtes difformes hors des trous où ils dormaient et rampaient au milieu des raiforts sauvages et des ronces poussant au pied de l’autel, et dans les jointures des pierres sépulcrales dont se composait le pavé de l’église ; tous ces murmures étranges et mystérieux de la campagne, de la solitude et de la nuit, arrivaient distinctement aux oreilles du pèlerin, assis sur la statue mutilée d’un tombeau, tandis qu’il attendait, anxieux, l’heure où devait se réaliser le prodige.

Le temps passait, passait ainsi et il n’apercevait rien ; les mille rumeurs confuses de la nuit résonnaient et se combinaient de mille façons différentes, mais restaient toujours les mêmes. « Si l’on m’avait trompé ! » pensa le musicien. Dans le même moment, il entendit un bruit nouveau, bruit inexplicable en pareil endroit ; semblable à celui que produit une pendule quelques moments avant de sonner l’heure, bruit de roues qui tournent, de cordes qu’on étire, d’une machine qui s’agite sourdement et s’apprête à user de sa mystérieuse vitalité mécanique, et la cloche sonna un… deux… trois… jusqu’à onze coups.

Dans le temple, il n’y avait ni horloge, ni cloche, ni clocher quelconque. Le dernier coup, répété d’écho en écho, s’affaiblissait sans s’éteindre entièrement. On en entendait encore les vibrations dans l’air frémissant, quand les dalles granitiques qui recouvraient les sépultures, les marches en marbre des autels, les pierres des ogives, les balustrades taillées à jour du chœur, les festons en forme de trèfle des corniches, les noirs contreforts des murs, le pavé, les voûtes, l’église entière s’illuminèrent spontanément, sans qu’il fût possible de distinguer la torche, le cierge ou la lampe qui répandaient cette clarté insolite.

Le temple offrait l’image d’un squelette, dont les os jaunis dégagent des gaz phosphorescents qui brillent et apparaissent dans l’obscurité, comme une flamme bleuâtre, inquiète et craintive. Tout sembla s’animer, mais comme par ces secousses galvaniques qui impriment à l’être mort des contractions parodiant la vie : mouvements instantanés plus horribles encore que l’inertie du cadavre avant d’être secoué par cette force inconnue. Les pierres se réunirent aux pierres, les fragments brisés de l’autel, qui gisaient épars et sans ordre, se levèrent aussi intacts que si l’ouvrier venait de leur donner le dernier coup de ciseau, en même temps que l’autel, les chapelles détruites se redressèrent, les chapiteaux brisés et l’immense série de voûtes effondrées, qui se croisaient et s’entrelaçaient capricieusement, refirent avec leurs colonnes un labyrinthe de porphyre. Une fois le temple réédifié, on entendit des accords lointains qui pouvaient être confondus avec les sourds gémissements de l’air, et qui formaient cependant un ensemble de voix lointaines et graves ; on eût dit qu’elles sortaient du sein de la terre, d’où elles s’élevaient peu à peu ; à chaque instant, en effet, elles devenaient plus perceptibles.

Le téméraire pèlerin éprouva un commencement de peur, mais sa peur fut combattue par sa passion pour tout ce qui était inusité et merveilleux ; fortifié par cette passion, il quitta la tombe sur laquelle il s’était reposé ; il se pencha sur le bord de l’abîme, au fond duquel le torrent bondissait sur des rochers, en produisant dans sa chute les roulements d’un tonnerre incessant, épouvantable, et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Il venait de voir, sous des capuchons relevés, les mâchoires décharnées, les blanches dents, les noires cavités des yeux de têtes de morts, et à moitié couverts de vêtements en lambeaux, les squelettes des moines précipités jadis, du portail de l’église dans le gouffre. Ils sortaient du fond de l’onde, s’accrochaient, avec les longs doigts de leurs mains osseuses, aux fentes des rochers et grimpaient ainsi jusqu’à toucher le bord du précipice, et d’une voix basse, sépulcrale, ils disaient avec une expression de douleur déchirante, le premier verset du psaume de David : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam!

Quand les moines furent arrivés au péristyle du temple, ils se rangèrent sur deux files, avant d’y entrer, et allèrent s’agenouiller dans le chœur, continuant à chanter avec des voix plus élevées, plus solennelles, les versets du psaume. Une musique accompagnait en mesure leurs voix, et cette musique était le bruit du tonnerre que la tempête passée murmurait au loin ; c’était le bourdonnement du vent gémissant dans les grottes de la montagne ; c’était le bruit monotone de la cascade qui tombe sur les rochers, de la goutte d’eau qui s’infiltre, et le cri du hibou caché, et le frôlement des reptiles inquiets. Tout cela composait cette musique et, en outre, quelque chose d’inexplicable, d’à peine compréhensible, une chose semblable à l’écho d’un orgue… accompagnant les versets du gigantesque hymne de contrition composé par le roi psalmiste, avec des notes et des accords aussi grandioses que les paroles sont terribles.

La cérémonie continua ; le musicien qui y assistait, absorbé, atterré, croyait être hors du monde réel, et vivre dans les fantastiques régions des rêves, là où les choses revêtent des formes étranges et phénoménales. Une terrible secousse vint l’arracher à la stupeur qui absorbait toutes les facultés de son esprit ; ses nerfs tressaillirent sous le coup d’une émotion des plus violentes, ses dents claquèrent, il fut pris d’un tremblement impossible à réprimer, et le froid pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Les moines prononçaient, en ce moment, ces effroyables paroles du Miserere : In iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea.

Aux accents de ce verset, répercuté d’écho en écho, renvoyé de voûte en voûte, il s’éleva une clameur épouvantable qui semblait le cri de douleur arraché à l’humanité entière par la conscience de ses iniquités ; cri horrible composé de tous les gémissements de l’infortune, de tous les hurlements du désespoir, de tous les blasphèmes de l’impiété ; concert monstrueux, digne expression de ceux qui, conçus dans le péché, ont vécu dans l’iniquité. Le chant continua, tantôt d’une tristesse navrante et profonde, tantôt pareil à un rayon de soleil qui, rompant les sombres nuages de la tempête, substitue, à l’éclair terrifiant, un éclair de joie ; il continua jusqu’à ce que, grâce à une transformation subite, l’église resplendissante fût baignée d’une lumière céleste.

Les ossements des moines se recouvrirent de leurs chairs ; une auréole lumineuse brilla au-dessus de leurs fronts ; la coupole s’ouvrit et laissa voir le ciel semblable à l’océan lumineux accessible aux regards des justes. Les séraphins, les anges, les archanges et les chœurs célestes accompagnaient d’un hymne glorieux ce verset, qui montait alors jusqu’au trône du Seigneur, comme une trombe d’harmonie, comme la gigantesque spirale d’un encens sonore : Auditu meo dabis gaudium et laetitiam, et exultabunt ossa humiliata.

En ce moment, la clarté éblouissante aveugla les yeux du pèlerin, ses tempes battirent avec violence et ses oreilles bourdonnèrent ; il tomba sans connaissance à terre et n’entendit plus rien.

III

Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.

– Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.

– Oui, répondit le musicien.

– Et qu’en pensez-vous ?

– Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressant à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye.

Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre. Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! » Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement. Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.

Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.

Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables. In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique. Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.

Qui sait si ce n’était qu’une folie ?

Gustave-Adolphe BÉCQUER (1836-1870), espagnoles.

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10 février, 2016

Le loup converti, Étienne DUPONT (Légende)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:14

Du coteau d’Astériac, aujourd’hui Beauvoir, dont les flancs en pente douce étaient couverts de champs bien cultivés, le regard embrassait toute la forêt de Scissy.

C’était une mer de feuillages, aux teintes plus changeantes que celles de l’océan ; comme lui, la forêt avait, au printemps, la couleur de l’émeraude ; puis, quand les jeunes pousses s’étaient épanouies, les arbres, aux espèces nombreuses, mariaient harmonieusement leurs frondaisons, depuis l’or roux de l’automne, rappelant les soleils couchants sur l’eau, jusqu’au gris bleuté des branches dépouillées qui frissonnent durant les hivers pluvieux.

Trois sommets crevaient de leurs fronts chauves cette masse de verdure, limitée dans le nord par les rochers de Chausey, barrière granitique, où expirait, alors, la rage des flots.

C’étaient le Mont Dol, cher à Arthémis Chasseresse, le Mont Bélénus qui, depuis, fut Tombelaine et le Mont Tumbe appelé maintenant le Mont Saint-Michel.

Les divinités païennes avaient déserté ces trois autels : le paganisme des Romains, après avoir lutté contre le druidisme des Celtes, avait disparu à son tour et la Croix s’était implantée dans ces solitudes longtemps souillées, peut-être, par le sang des victimes humaines immolées aux dieux cruels.

Dans les clairières de Mandane, de Taurac et de Taumen, de pieux anachorètes cherchaient alors à percer le secret du ciel, par l’élan de leurs mystiques contemplations.

Déjà, les voies romaines, que César et ses lieutenants avaient tracés dans la forêt, n’existaient plus et la grande route stratégique qui réunissait Abdola (Dol) à Legedia (Avranches), n’était qu’un sentier étroit, envahi par les ronces et par les herbes.

Cependant, du bourg d’Astériac, on suivait du regard deux grandes trouées, sur le dôme de la forêt ; au fond de l’une, le Gubiolus, dénoyant le pays des Diablintes, courait vers le nord, se jetant à l’ouest de Chausey, tandis qu’à l’orient, un large fleuve, formé par la réunion de la Sée, de la Sélune et du Couësnon, se perdait dans la mer, après avoir traversé le pays des Abrincates.

Dans cette forêt, orée superbe de la gigantesque Brocéliande, vivaient, sur le Mont Tumbe, deux ermites dont l’histoire n’a pas conservé les noms ; ils nourrissaient leurs âmes avec la prière ; mais, si ascétique que fût leur vie, si grandes que fussent leurs privations et rigoureux leurs jeûnes, il fallait bien qu’ils prissent soin de leur corps.

C’est pourquoi le prêtre, chargé de la paroisse d’Astériac, s’occupait des deux ermites ; quand leurs provisions étaient épuisées, ceux-ci allumaient un feu de bois vert au sommet du Mont Tumbe ; la fumée montait dans le ciel et c’était pour le prêtre d’Astériac un signal convenu ; aussitôt, il chargeait un âne, portant un double panier d’osier, et le bon animal se mettait en route, tout seul, vers le Mont et revenait de même à Astériac, quand les solitaires avaient pris les légumes, les fruits, le pain et le sel qui leur était destinés.

C’était vraiment chose admirable que l’âne ne fît point de mauvaises rencontres dans cette forêt sinistre, pleine de bêtes sauvages et affamées.

Mais, un jour, l’âne fut dévoré par un loup, alors qu’il s’était attardé à brouter un peu d’herbe sur les bords d’une clairière.

Ô miracle !… À peine le loup eut-il mangé l’âne que le bât se posa, de lui-même, sur le dos de la bête méchante et le loup fut, aussitôt, entraîné par une invisible main jusqu’à l’ermitage du Mont Tumbe.

Les anachorètes qui attendaient l’âne, comme d’habitude, furent un peu effrayés par l’arrivée du loup ; mais, ils furent rassurés ; le loup était doux comme un agneau… Il se laissa dépouiller des provisions qu’il portait, sans gronder et sans montrer les dents.

Les ermites pensèrent bien qu’un évènement extraordinaire s’était passé et ils résolurent de se rendre, sans tarder, à Astériac pour éclaircir le mystère.

Précédés par le loup, plus humble qu’un chien, ils rencontrèrent à mi-route, le bon prêtre d’Astériac, juste à l’endroit où le pauvre âne avait été croqué.

Ses restes sanglants souillaient encore le sol et le loup, en voyant ces débris, hurla lamentablement ; puis, il se coucha aux pieds du prêtre, en lui léchant les mains et en tournant vers les ermites et le pasteur des yeux suppliants, comme s’il leur eût demandé pardon de son forfait.

Les anachorètes et le prêtre tombèrent aussitôt à genoux ; ils se rappelèrent que, jadis, dans le désert, des corbeaux avaient apporté la nourriture au prophète Élie et que des ours avaient rassasié Élisée aux portes de Béthel.

Ainsi, la Providence, saint Michel intervenant, mit au service des ermites du Mont Tumbe le méchant loup qui avait dévoré le bon âne et, depuis ce jour, le loup fut, auprès des ermites, le fidèle et rapide commissionnaire du pasteur d’Astériac et devint, ainsi, le premier panetier du Mont Tumbe, dont la gloire allait rayonner à travers le monde.

Étienne DUPONT (1864-1928).

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