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5 juillet, 2018

Le faux Messie, Hermann HESSE

Classé dans : — unpeudetao @ 1:39

C’était, je crois, à Worms, il y habitait un Juif qui avait une belle fille. Un jeune clerc du voisinage tomba amoureux d’elle, eut bon succès et la rendit enceinte. Leurs maisons étaient toutes proches l’une de l’autre, il pouvait aller fréquemment dans la sienne sans attirer l’attention et parler à son gré avec la jeune fille. Or donc elle découvrit qu’elle était enceinte et dit au jeune homme : « Je suis en espoir d’enfant ; que dois-je faire ? Si mon père s’en aperçoit, il me tuera. » Il rétorqua : « Ne crains rien, je saurai bien te tirer d’affaire. Si ton père ou ta mère te disent : que se passe-t-il, ma fille ? Ton corps enfle, tu sembles te trouver dans un état intéressant – réponds-leur : Je ne suis au courant de rien ; je sais que je suis vierge et n’ai encore jamais eu affaire à un homme – Je saurai bien m’arranger pour qu’ils te croient. » Il réfléchit avec soin à la façon d’aider la jeune fille et manigança la filouterie suivante. Dans le silence de la nuit, il glissa un tuyau jusqu’à la fenêtre de la chambrette où il savait que ses parents dormaient et prononça ces paroles dans le tuyau : « O, vous qui êtes des justes et des favoris de Dieu, réjouissez-vous ! Votre fille vierge a conçu un fils, il sera le sauveur de votre peuple d’Israël. » Là-dessus, il retira un peu le tuyau. Le Juif, éveillé par ce discours, réveilla aussi sa femme et lui dit : « Eh bien ! n’as-tu pas entendu ce que disait la voix céleste ? » La femme répondit : « Non. » Et lui : « Prions, afin que toi aussi tu sois jugée digne de l’entendre. » Pendant qu’ils priaient, le clerc était resté à la fenêtre et épiait attentivement leurs paroles. Après un petit instant, il répéta son discours précédent et ajouta : « Vous devez prodiguer beaucoup d’honneurs à votre fille et la soigner avec beaucoup de précautions, et le petit enfant que l’Immaculée mettra au monde, il vous faudra en prendre soin bien fidèlement ; car c’est le Messie que vous attendez. » Les bonnes gens jubilèrent d’allégresse, désormais certains de la double révélation, et c’est avec peine qu’ils attendirent le jour. Ils contemplèrent alors leur fille dont le ventre commençait un peu à s’arrondir, et lui dirent : « Dis-nous, mon enfant, de qui es-tu enceinte ? » Elle leur répondit alors selon ses instructions. Les parents ne pouvaient presque plus se tenir de joie, et ils se montrèrent incapables de cacher à leur parentèle ce que l’ange leur avait révélé. Celle-ci la raconta à son tour, et la nouvelle se répandit dans toute la ville que cette vierge allait enfanter le Messie. Lorsque le temps de l’accouchement fut proche, un grand concours de Juifs se précipita dans la maison, avides de voir leurs vœux comblés par la naissance de celui qu’ils attendaient depuis si longtemps. Mais Dieu dans sa justice transforma la vaine espérance de ses ennemis en duperie, leur joie en deuil, leur attente en confusion. Et cela fut selon l’ordre. À ceux dont les pères s’étaient autrefois mépris avec Hérode sur la naissance salvatrice du fils de Dieu, il advint à bon droit d’être aujourd’hui trompés par une semblable illusion. Que se passa-t-il ensuite ? L’heure fatidique arriva pour la malheureuse, et avec elle, comme c’est l’usage chez les femmes, douleurs, soupirs et cris. Enfin elle accoucha d’un enfant, mais non du Messie, car ce fut d’une petite fille.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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10 juin, 2018

De la foi et de la foi dans les miracles, Hermann HESSE

Classé dans : — unpeudetao @ 6:46

Un beau jour à Besançon arrivèrent deux hommes, des loups sous l’habit du berger, qui se donnaient les apparences de la plus haute piété. Ils étaient pâles et maigres, allaient nu-pieds et jeûnaient tous les jours ; ils ne manquaient jamais les matines à l’église et n’acceptaient de personne une aumône qui outrepassât la satisfaction des plus humbles besoins. Lorsque par semblables manières ils se furent acquis la bienveillance de toute la population, ils se mirent alors à cracher leur secret venin, en d’autres termes à prêcher au peuple de nouvelles hérésies inouïes. Afin que la foule crût à leur doctrine, ils faisaient recouvrir le sol de farine et le traversait en courant sans y laisser la moindre trace. Ou encore ils marchaient sur les eaux sans y enfoncer. En outre ils faisaient mettre le feu aux cabanes de bois dans lesquelles ils vivaient, et une fois les cabanes complètement consumées, ils en ressortaient sains et saufs. Là-dessus ils disaient à la foule : « Si vous n’en croyez pas nos paroles, croyez-en du moins nos prodiges. » Lorsque l’évêque et le clergé apprirent tout cela, ils furent très bouleversés. Et lorsqu’ils vinrent les affronter et les déclarèrent hérétiques, charlatans et serviteurs du diable, peu s’en fallut qu’ils ne fussent eux-mêmes lapidés par le peuple. L’évêque était un homme bon et docte, originaire de notre contrée. Conrad, notre frère chenu, l’avait bien connu et c’est encore lui qui m’a raconté cette histoire. L’évêque vit donc qu’il n’arrivait à rien par ses paroles et que le peuple confié à son ministère était dévoyé de la foi par des serviteurs du diable. Il convoqua alors un ecclésiastique de sa connaissance, très versé dans les arts magiques, et lui dit : « Telle et telle chose est arrivée. Je te prie d’obtenir du diable par ton art qu’il te dise qui sont ces gens, d’où ils viennent et quelle est la force qui leur permet d’accomplir de si grands et si stupéfiants miracles. En effet il est impossible qu’ils réalisent ces signes prodigieux par la force divine, car leur doctrine est tout entière impie. » L’ecclésiastique dit : « Il y a fort longtemps que j’ai renoncé à cet art. » Mais l’évêque opina : « Tu vois bien dans quelle détresse je suis. Ou bien il me faudra donner mon accord à la doctrine de ces gens, ou bien je serai lapidé par le peuple. Je t’impose donc en expiation de tes péchés d’agir en cette rencontre selon ma volonté. » L’ecclésiastique obtempéra et évoqua le diable. Celui-ci demanda la cause d’une telle conjuration, et l’homme lui dit : « Je regrette fort d’avoir pris mes distances envers toi. Et comme à l’avenir j’entends m’attacher à toi plus que je ne l’ai fait jusqu’ici, je te prie de me renseigner sur ces gens, la doctrine qu’ils professent et la force qui leur permet d’opérer de tels miracles. » Le diable répondit : « Ils sont à moi et envoyés par moi, et ce qu’ils prêchent, c’est moi qui le leur ai mis dans la bouche. » L’ecclésiastique demanda : « D’où vient qu’ils soient invulnérables et ne soient ni engloutis par l’eau ni brûlés par le feu ? » Le diable dit : « Ils portent sous les épaules, cousu entre cuir et chair, le contrat par lequel ils m’ont vendu leur âme ; sa vertu leur permet d’accomplir de tels actes et les rend invulnérables. » L’ecclésiastique : « Et que se passerait-il si on leur enlevait cette inscription ? » Le diable : « Alors ils seraient faibles comme les autres hommes. » Là-dessus le clerc remercia le diable et dit : « Va-t’en maintenant, et si je t’appelle à nouveau, reviens à nouveau. » Il retourna trouver l’évêque et lui raconta tout. Celui-ci, empli de joie, convoqua tous les habitants de la ville et dit : « Je suis votre pasteur, vous êtes mes brebis. Si, comme vous le dites, ces gens confirment leur doctrine par des signes prodigieux, je veux moi aussi me ranger de leur bord ; mais dans le cas contraire, il convient que vous les punissiez et retourniez avec moi pleins de repentance à la foi de vos pères. » La foule s’écria : « Nous les avons vu faire grande abondance de miracles. » L’évêque dit : « Mais moi non. » Bref, le peuple accepta sa proposition et l’on convoqua les hérétiques. En présence de l’évêque, on alluma un feu au milieu de la ville. Mais avant que les maîtres d’erreur ne s’exposassent au feu, l’évêque les prit à partie secrètement et dit qu’il voulait vérifier s’ils portaient sur eux des moyens magiques. Aussitôt ils se déshabillèrent et dirent avec grande assurance : « Examine donc de près notre corps et nos vêtements. » Mais les soldats leur firent lever les bras en l’air selon les instructions de l’évêque, trouvèrent sous leurs omoplates des cicatrices couturées, les ouvrirent à coup de couteau et firent paraître au grand jour les petits documents écrits qui y étaient cousus. L’évêque s’en saisit, fit mener ces gens devant le peuple, réclama le silence et cria à haute et intelligible voix : « Maintenant vos prophètes vont entrer dans les flammes. S’ils restent indemnes, je suis prêt à les croire. » Les pauvres hères tremblaient et se débattaient. Alors l’évêque raconta tout, le peuple fut mis au fait de la tromperie et put contempler les papiers du diable. Alors tous, emplis de courroux, jetèrent les serviteurs du diable dans le brasier tout préparé, afin qu’ils fussent voués comme leur maître au feu éternel.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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21 février, 2018

La belle Dorine, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:56

Près de Szepesvaralya, sur la cime d’un rocher, des mains inconnues avaient construit château. Dans les temps de guerre c’était, à n’en pouvoir douter, un centre du droit manuaire.

Mais les orages passés, le calme et le silence se rétablirent dans le château sur lequel il nous est resté la légende que voici :

Il y a bien des siècles, ce château se trouvait en possession d’un homme connu pour sa grande méchanceté. Un jour, ce seigneur donnait une grande fête à ses amis. Pendant le festin, les vieillards s’amusaient à se raconter leurs exploits, tandis que les jeunes gens se livraient à une joyeuse danse.

Parmi les danseuses se trouvait Dorine, la fille d’un vassal. Elle était pleine de charmes, et d’une beauté rayonnante.

Aussi le seigneur ne la perdait-il pas de vue, et un feu sinistre se peignait sur son visage. Vers minuit, lorsque les invités se disposaient à partir, le maître de château donna tout bas un ordre à deux de ses domestiques. Les invités se hâtèrent de regagner leurs logis, et personne ne s’aperçut de l’absence de la belle Dorine, restée prisonnière dans la grande salle.

À peine le château fut-il redevenu silencieux, que le seigneur à l’aspect sinistre pénétra dans la salle, et proféra quelques paroles qui firent monter le rouge au visage de la pauvre jeune fille. Mais, prête à se donner la mort plutôt que de permettre que le monstre la touchât d’une main criminelle, elle s’élança sur le bord d’une des fenêtres, qui se trouvait ouverte, et se précipita dans l’abîme.

Selon la légende, elle fut sauvée par un miracle du Bon Dieu, et n’eut qu’une légère blessure au petit doigt de la main gauche.

Aujourd’hui encore, les habitants des environs vous montrent, avec une sainte horreur, la fenêtre par laquelle s’était sauvée la belle Dorine.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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10 février, 2018

L’argent de Pierre Poky, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:36

Les eaux thermales de Bajmocz (département de Nyitra), étaient autrefois d’une force curative miraculeuse. Chaque année, des milliers de malades y affluaient, et tous y recouvrèrent leur santé.

Il y a bien des siècles, c’est un certain Pierre Poky qui était le propriétaire du bain. C’était un homme avide d’argent, et ne songeant qu’à s’enrichir de plus en plus, quitte à écorcher les étrangers. Il supprima donc l’usage qu’on avait eu jusque-là, de mettre les eaux gratis à la portée des pauvres qui ne pouvaient pas payer.

Or, un jour que les riches se livraient à un splendide festin, survint un pauvre malade qui avait de la peine à traîner ses membres paralytiques.

– Ôte-toi de devant nous, lui cria brusquement le propriétaire, et ne viens pas dégoûter ces seigneurs par l’aspect de ton corps infirme.

– De grâce, je ne demande qu’à me baigner dans le fossé où découle l’eau qui a déjà servi.

– Va-t’en, te dis-je. Si tu es malade, va te placer dans un hôpital, dit le cruel Poky, et il chassa à coup de cravache le pauvre mendiant.

Mais le châtiment du ciel ne fut pas long à venir. Le lendemain matin, il n’y avait pas une goutte d’eau dans les sources : elles étaient taries comme par enchantement.

Un silence sinistre remplaça le joyeux bruit de la veille, et saisis d’une peur superstitieuse, les étrangers se sauvèrent au plus vite. Le soir, l’établissement était désert. Un seul être vivant errait dans les avenues, se déchirant les cheveux, et murmurant de temps à autre :

– Que d’or j’aurais pu amasser encore !

Puis prenant, tout à coup, un air de joie maligne :

– N’importe, s’écria-t-il, qui que ce soit qui ait fait le coup, il n’a pas réussi à me désoler, car j’ai là-haut de l’argent bel et bon, dix sacs tout plein de beaux écus.

Là-dessus il s’élança vers sa chambre, et alluma une bougie pour jouir de la vue de ses ducats. Mais comme il ouvrit les sacs, il fut comme pétrifié : son or était changé en cailloux. Il poussa un hurlement farouche, et jetant par la fenêtre le contenu de ses sacs, il s’enfuit dans les ténèbres.

Personne ne l’a plus revu jamais.

Bientôt après cette expiation, les sources de Bajmocz se sont rouvertes. Les cailloux y sont encore, et les habitants des environs les appellent : L’argent de Pierre Poky.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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2 février, 2018

Diosgyœr, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:11

Là, où s’élève aujourd’hui la ville florissante de Diosgyœr, vivait autrefois, au sein d’une petite famille heureuse, un chasseur nommé Paul Dios. Devant la modeste chaumière, se trouvait un énorme noyer dont la récolte était toute la fortune de ces pauvres gens.

Par une belle soirée d’été, toute la famille se reposait sous le noyer. Maître Paul, qui était absorbé dans une rêverie, rompit enfin le silence, et dit en soupirant :

– Mon Dieu, combien je serais plus heureux si j’avais beaucoup, beaucoup d’argent !

La femme, qui ne comprenait rien à ce changement subit dans le caractère de son mari, lui dit :

– Qu’est-ce qui te prend, mon ami ?

– Ne sommes nous pas bien ici ? C’est blasphémer contre le Bon Dieu que de te plaindre, comme tu fais.

– Tiens, poursuivit maître Paul, vois-tu ce vaste pays inculte ? Les collines sont désertes, personne ne laboure ces champs, qui rapporteraient si bien. Oh ! si je pouvais peupler ce pays ! Là, sur la cime de cette montagne, s’élèverait un beau château ; ici, dans la vallée, je ferais labourer les champs de blé ; sur la côte de la rivière, il y aurait de belles vignes ; j’établirais des moulins ; enfin je ferais de cette belle contrée une source intarissable de richesse.

Cela dit, le mari se leva et disparut bientôt dans la forêt, où il erra longtemps en proie à une inquiétude et un mécontentement dont il ne pouvait se rendre compte. Vers minuit, il se coucha accablé par le sommeil, et s’endormit profondément. Dans son rêve, il vit venir à lui un vieillard qui lui dit : – Ta demande s’accomplira, mon ami. Va à Nagyvarad, et restes-y trois jours sur la grande place.

Dès qu’il se réveilla, maître Paul se mit en route pour la ville indiquée, où il arriva au bout de trois jours. Il alla se poster sur la grande place, comme le lui avait enjoint le vieillard. Il y trouva des groupes de journaliers, qui s’y rassemblaient chaque matin pour aller au travail.

Tout à coup, il vit se dégager de la foule un homme à barbe blanche, qui se dirigea vers lui.

Maître Paul faillit tomber à la renverse. C’était le même vieillard qui lui avait apparu dans son rêve. Mais au lieu de lui offrir le trésor promis, le vieillard l’aborda ainsi :

– Veux-tu venir travailler dans ma vigne, je t’offre un franc par jour.

Maître Paul désappointé lui fit signe que non.

Le lendemain matin, le vieil homme vint encore inviter Paul à venir travailler dans sa vigne.

Tout honteux, Paul lui dit :

– C’est que j’attends quelqu’un.

Le surlendemain, le maire de la ville, ne roulant plus garder l’incognito, se répandit en invectives contre le malheureux Paul, et le traita de rien qui vaille, et de vagabond.

Humilié, Paul avoua son tort, et, pour s’excuser, il raconta au maire l’histoire de son rêve. Le vieux Monsieur en rit jusqu’aux larmes, puis il dit :

– Niais que tu es, mon ami ! Le moyen de se laisser duper ainsi par un rêve ! Si tous nos rêves s’accomplissaient, je serais riche depuis longtemps. Sache que, moi aussi, j’ai fait un pareil rêve ; trois fois de suite j’ai rêvé que loin d’ici, vers le Nord, au milieu de vastes forêts, il y a une chaumière habitée par un certain Paul Dios, et que sous un énorme noyer, qui se trouve devant sa porte, il y a trois cuves toute pleines d’or. Mais, plus sage que toi, je me suis moqué de mon rêve, et pour terminer, dit-il en plaisantant, je t’abandonne ce trésor ; tu n’as qu’à y aller.

Paul s’inclina, et en proie à un nouvel espoir fiévreux, il partit au plus vite. Arrivé à la maison, il envoya chercher quelques habitants du village prochain ; on abattît le noyer, mais de trésor, on n’en trouva point.

Mais il n’en découvrit pas moins le trésor caché. On se mit à labourer la terre ; peu à peu la contrée se peupla, et Paul finit par en faire un centre d’agriculture et d’industrie. Les ruines du château qu’il y fit bâtir sont les derniers restes de l’état sauvage de cette contrée.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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16 janvier, 2018

Les cloches, Charles FUSTER (CONTE POUR NOEL)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:07

(Au comte Aug. de Blangy).

I

C’était dans un bourg de Bohême,

Au temps sinistre, au siècle noir

Où les races au désespoir

Se livraient le combat suprême.

Partout, dans les champs dévastés,

Fumaient les débris des cités,

Partout ricanait le blasphème,

Et l’on n’eût pu voir, en tout lieu,

Que des murs, renversés par Dieu,

Où pleurait la misère blême.

Des torches passaient dans la nuit :

C’était quelque nouvelle horde.

En demandant miséricorde,

Les plus courageux avaient fui.

Les autres, femmes amaigries,

Vieillards tremblants aux chairs flétries,

Infirmes, moribonds, blessés,

Petits enfants à la mamelle,

Restaient, muets et pêle-mêle,

Près des églises entassés.

Oh ! la morne et tragique église

Que celle de ce bourg en feu !

Des blessés râlaient au milieu ;

Le sang tachait la pierre grise.

Dans le silence des grabats,

Nul ne parlait, même tout bas,

Mais des plaintes déchiraient l’ombre. ,

Et, tous les prêtres étant morts,

L’autel, comme un vivant remords,

Demeurait là, lugubre et sombre.

Et les cloches ? Plus de sonneur !

Pour suivre au combat Monseigneur,

Il était mort loin de ses proches,

Mort loin de tout secours humain,

Et, depuis lors, aucune main

N’avait plus éveillé les cloches.

Au haut de la tour de grani

Où l’oiseau ne fait plus son nid,

Solennelles et résignées,

Les cloches dorment lourdement,

Et livrent leur bronze, en dormant.

Aux fils épais des araignées.

L’une annonçait, au temps jadis,

La volupté des épousailles ;

Puis sont venus les jours maudits

Et les sanglantes fiançailles.

La plus frêle versait dans l’air

Le cristal de son rire clair

En fêtant les joyeux baptêmes :

Pour les petits plus de baisers ;

Comment seraient-ils baptisés ?

Leur tendant des seins épuisés,

Les mères ont faim elles-mêmes.

La plus lourde cloche des trois,

Qui faisait trembler les murs froids

Dès que résonnait son cantique,

Était plus grave et plus mystique.

Quand cette cloche se mouvait,

C’est que la mort s’était penchée

Sur les angoisses d’un chevet ;

C’est que, de la chair desséchée,

L’âme, brusquement arrachée,

Les ailes grandes, se levait !

Mais, à présent, c’est le silence,

Et, lorsqu’une âme au ciel s’élance,

La cloche n’accompagne plus,

D’un murmure sublime et tendre,

L’âme qui la voudrait entendre,

L’âme qui cherche les élus…

Entre les humides poutrelles

Où pèse le silence lourd,

Mornes, n’osant se plaindre entr’elles,

Les cloches dorment sur le bourg.

II

Noël approche. Voici l’heure

Où, dans les blonds pays joyeux,

Partout, sous la clarté des cieux,

De joie et d’amour l’homme pleure.

Ici, pour célébrer Noël,

Passa Procope le Cruel ;

On a mis en croix des victimes,

Étranglé, mutilé, pendu,

– Et Dieu l’a peut-être entendu,

Mais Dieu ne punit plus les crimes !

Autour de l’église sans voix,

Partout, maudissant les épées.

Les aïeules se sont groupées

Comme des fuyards dans les bois.

Les enfants imitent les vieilles ;

Chacun se blottit et se tait ;

C’est Noël, la nuit des merveilles :

Ah ! si du moins, à leurs oreilles,

Un dernier carillon tintait !

Ô miracle ! sous les poutrelles,

Dans le mystère du clocher,

Les trois cloches surnaturelles

Ont eu l’air de se rapprocher.

La cloche qui, naguère encore,

Saluait les jeunes époux,

A dit aux autres : « Dormez-vous ? »

La petite cloche sonore

A répondu : « Je ne dors pas.

« Jésus est né : dans les combats,

« Dans les deuils, c’est lui qu’on implore… »

Et la plus lourde, celle-ci

Qui berçait le dernier souci

Et le premier essor des âmes,

S’est soulevée, a frissonné,

À regardé la plaine en flammes

Puis elle a dit : « Jésus est né ! »

Et, d’elle-même, elle a sonné.

Et les deux autres, ses amies,

Lasses de rester endormies

À cause du sonneur parti,

Les deux autres se sont levées

En frôlant les noires travées

Où leurs deux voix ont retenti.

La cloche des baptêmes roses

Se rappelle beaucoup de choses

Et les dit en mots de cristal ;

Celle des tendres épousailles

À des caresses de métal,

Et la cloche des funérailles

Demande à Dieu la fin du mal.

Et soudain, de toutes les flèches,

À tous les coins de l’horizon,

S’épand et coule, en ondes fraîches,

La miraculeuse oraison.

Dans les fossés des chairs pourrissent ;

Les corps des pendus se meurtrissent

En heurtant les clous des gibets :

Parmi les ténèbres profondes,

Ce qui descend, en fraîches ondes,

C’est de l’amour et de la paix.

Et voilà comment, dans la plaine

Où crépitaient les bourgs fumants,

Malgré ces épouvantements

Dont la nuit tragique était pleine,

Malgré l’aboi des loups hurleurs,

Tandis que les vieilles, ravies,

Donnaient le reste de leurs vies

À calmer les petits en pleurs,

Tandis que, dans le creux des haies,

Les mutilés, tout noirs de plaies,

N’avaient pas fini de râler,

On put ouïr, la nuit entière,

Les cloches chanter leur prière

Sans qu’un sonneur les fît parler !

Charles FUSTER (1866-1929).

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18 décembre, 2016

Conte de Noël, René VÉBER

Classé dans : — unpeudetao @ 15:57

I.

Depuis deux longs jours, une neige épaisse

Implacablement descendait sans cesse,

En flocons serrés, du ciel morne et blanc ;

Les petits oiseaux voletaient, piaulant,

Ayant faim, perdus dans la plaine immense,

Et, transis, gelés, les membres perclus,

S’effaraient, ne s’y reconnaissant plus.

Il faisait très froid. – Nul bruit – un silence

Énorme de mort. – Et l’on aurait dit

Que tout le hameau dormait engourdi.

II.

Au bout du pays, presque à la lisière

D’un grand bois sauvage, en un chemin creux,

Dans une vilaine et triste chaumière,

Vivait un bonhomme, infirme, très vieux

Et très pauvre, avec sa petite Yvette,

Une toute frêle et douce fillette

D’à peine dix ans. – Il ne travaillait

Presque plus, trop faible. Et dans sa détresse

Le piteux logis, sous la neige épaisse,

Semblait tout honteux, se dissimulait.

III.

Or c’était Noël. Tout au soir, la veille,

La mignonne Yvette, entendant conter

Sur cette nuit-là d’étranges merveilles,

S’en était allée en secret porter

L’un de ses souliers – car de cheminée

On n’en avait pas – dehors, sous l’auvent.

Elle s’était dit qu’en l’apercevant,

Le petit Jésus faisant sa tournée,

Avec des joujoux très beaux pleins les bras,

Très probablement ne l’oublierait pas.

IV.

Et quand il fit jour, un peu, la fillette

Se leva sans bruit et vite alla voir…

Or dans le soulier, étroite cachette

Un chardonneret, tout troublé, le soir

S’y étant blotti, dormait. Douce et bonne,

Elle prit l’oiseau dans sa main mignonne

Et le réchauffa, – puis vint lui jeter

Un peu de pain blanc, joyeuse, ravie

De voir le pauvret renaître à la vie

Et, tout rassuré, se mettre à chanter.

V.

Lors, en le voyant plein de confiance,

La mignonne en eut un bonheur immense

Et comprit : pour’ sûr, c’était le présent

Que Jésus avait bien voulu lui faire…

Pourquoi pas ?… Dieu garde à toute misère,

À toute souffrance un baume puissant,

Une joie au moins, bonne et consolante :

Celle d’alléger quelque autre douleur,

Quelque autre infortune encor plus navrante…

C’est si doux d’aimer et d’avoir bon cœur !

René VÉBER (1866-19..).

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14 août, 2016

Le Miserere, Gustave-Adolphe BÉCQUER (Légendes espagnoles)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

EN VISITANT, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris. C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, più vivo, a piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

– Savez-vous ce que c’est que ça ? demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

I

Il y a de cela nombre d’années, par une nuit pluvieuse et sombre, il vint, à la porte claustrale de cette abbaye, un pèlerin demandant du feu pour sécher ses vêtements, un morceau de pain pour apaiser sa faim, et un abri quelconque pour attendre le lendemain, afin de continuer sa route à la clarté du soleil. Le frère auquel cette demande fut adressée mit sa modeste collation, son pauvre lit, le feu de son âtre à la disposition du voyageur et lui demanda, après qu’il se fut reposé de ses fatigues, le but de son pèlerinage et l’endroit vers lequel il s’acheminait.

– Je suis musicien, reprit l’étranger ; je suis né très loin d’ici et dans ma patrie j’ai joui, un moment, d’une grande célébrité. Durant ma jeunesse, j’ai usé de mon art comme d’un puissant moyen de séduction et, par lui, j’ai allumé des passions qui m’ont entraîné jusqu’au crime. Je veux, dans ma vieillesse, tourner au bien les facultés que j’ai employées au mal, et me racheter par le moyen même qui a servi à me perdre.

Les paroles énigmatiques de l’inconnu ne parurent pas absolument claires au frère lai ; déjà elles commençaient à éveiller sa curiosité. Poussé par ce sentiment, il continua ses questions et son interlocuteur poursuivit de cette façon :

– Je pleurais, dans le fond de mon âme, la faute que j’avais commise ; mais en cherchant à implorer la miséricorde de Dieu, je ne trouvais pas de mots pour exprimer dignement mon repentir, quand un jour mes yeux s’arrêtèrent, par hasard, sur un livre de prières. J’ouvris ce livre ; dans l’une de ses pages je découvris un gigantesque cri de véritable contrition, le psaume de David qui commence par : Miserere mei, Deus! Depuis le moment où j’ai lu ces strophes, mon unique pensée fut de trouver une forme musicale si magnifique, si sublime qu’elle fût digne de l’hymne grandiose de douleur composé par le roi-prophète. Jusqu’à présent je ne l’ai point trouvée ; mais si je parviens à exprimer ce que je sens dans mon cœur, ce que j’entends confusément dans ma tête, je suis certain de faire un Miserere tel et si merveilleux, que personne n’en a entendu de pareil, tel et si déchirant qu’en en écoutant les premiers accords, les archanges, les yeux inondés de larmes, diront avec moi, en s’adressant au Seigneur : Misericordia ! et le Seigneur aura pitié de sa pauvre créature.

Le pèlerin, arrivé à cette partie de son récit, se tut, un instant et, après avoir exhalé un soupir, il reprit le fil de son discours. Le frère lai, quelques employés de l’abbaye, deux ou trois bergers de la ferme des frères, qui faisaient cercle autour du foyer, l’écoutaient dans un profond silence :

– Dès lors, je n’ai cessé de parcourir toute l’Allemagne, toute l’Italie et la plus grande partie de ce pays classique pour la musique religieuse ; je n’ai pas encore entendu un Miserere qui ait pu m’inspirer, pas un, pas un, et j’en ai tant entendu que je puis dire les connaître tous.

– Tous ? dit alors, en l’interrompant, un des maîtres bergers ; parions que vous n’avez pas entendu le Miserere de la montagne.

– Le Miserere de la montagne, s’écria le musicien d’un air surpris. Quel est ce Miserere ?

– Ne l’ai-je pas dit ? murmura l’homme des champs ; et aussitôt il continua d’un ton mystérieux : ce Miserere, qu’entendent par hasard ceux seulement qui, comme moi, vont de jour et de nuit, à la suite des troupeaux au milieu des landes et des rochers, est toute une histoire, histoire très ancienne, mais aussi vraie qu’elle semble incroyable. Le fait est que dans la portion la plus escarpée des chaînes de montagnes, qui limitent l’horizon de la vallée, au fond de laquelle se trouve l’abbaye, il y eut, voilà bien des années, que dis-je bien des années ! bien des siècles, un fameux monastère, monastère édifié, paraît-il, par un seigneur avec les biens qu’il aurait dû laisser à son fils, mais dont il le déshérita en mourant, pour le punir de ses méfaits. Jusque-là tout allait au mieux ; mais ne voilà-t-il pas que ce fils qui, on le verra plus loin, devait être la peau du diable, s’il n’était le diable en personne, en apprenant que ses biens étaient au pouvoir des religieux et son château converti en église, réunit une troupe de bandits, composée de ses camarades dans la vie de perdition qu’il menait depuis son départ de la maison paternelle et, une nuit de jeudi saint, tandis que les moines étaient au chœur, à l’heure, au moment même où ils entonnaient ou allaient entonner le Miserere, les bandits mirent le feu au monastère et pillèrent l’église. On dit, les uns le croient, les autres non, qu’ils ne laissèrent pas un seul frère vivant. Après cette atrocité, les bandits et leur chef s’en allèrent, où ? on ne le sait… peut-être dans les noires profondeurs. Les flammes réduisirent le monastère en cendres, et les ruines de l’église se dressent encore sur la cime du rocher, d’où s’échappe la cascade qui, après avoir bondi de roc en roc, forme le gave qui baigne les murs de cette abbaye.

– Mais, s’écria le musicien impatienté, et le Miserere ?

– Attendez, reprit avec un grand calme le berger, nous y arrivons.

Cela dit, il continua ainsi son histoire :

– Tout le monde, dans le pays, fut scandalisé d’un tel crime ; des pères aux fils, des fils aux petits-enfants, on se le répéta avec horreur durant les longues veillées du soir ; mais ce qui contribue le plus à en perpétuer le souvenir, c’est que tous les ans, la nuit même où il fut commis, on voit briller des lumières à travers les fenêtres brisées de l’église, on entend une sorte de musique étrange, mêlée de chants lugubres et terribles qui se distingue, par moments, au milieu des rafales du vent. Ce sont les moines, ceux du moins qui, morts sans doute avant d’être prêts à comparaître, purifiés de toutes leurs fautes, devant le tribunal de Dieu, reviennent encore du purgatoire, afin d’obtenir, par leurs prières, la miséricorde du Très-Haut en chantant le Miserere.

Les assistants se regardaient les uns les autres, avec un air d’incrédulité : seul le pèlerin, que le récit de cette histoire semblait préoccuper vivement, demanda anxieux à celui qui la contait :

– Et vous dites que ce prodige se renouvelle encore ?

– Dans trois heures, sans faute, il commencera ; car cette nuit est précisément la nuit du jeudi saint, et l’horloge de l’abbaye vient de sonner huit heures.

– À quelle distance se trouve le monastère ?

– À une lieue et demie à peine… Mais, que faites-vous ? Où allez-vous par une pareille nuit ? La main de Dieu se retire-t-elle de vous ? s’écrièrent-ils tous en voyant le pèlerin se lever de son banc, prendre son bourdon et quitter le foyer pour se diriger vers la porte.

– Où je vais ? Entendre la musique merveilleuse, entendre le grand, le véritable Miserere, le Miserere de ceux qui reviennent dans ce monde après être morts, et savent ce qu’il en coûte de mourir dans le péché.

Cela dit, il disparut aux yeux du frère lai interdit et des pasteurs non moins étonnés. Le vent sifflait et faisait grincer les portes, comme si une main puissante les eût secouées pour les arracher de leurs gonds ; la pluie tombant en tourbillons fouettait les vitres des fenêtres et, de temps à autre, la lueur d’un éclair illuminait l’horizon qu’on découvrait par leurs ouvertures. Le premier moment de stupeur passé, le frère lai s’écria :

– Il est fou !

– Il est fou ! répétèrent les bergers, en attisant de nouveau le feu et en se groupant autour du foyer.

II

Le mystérieux personnage traité de fou dans l’abbaye chemina une heure ou deux, en remontant le ruisseau qui lui avait été indiqué par le berger, conteur de l’histoire, après quoi il arriva dans l’endroit où s’élevaient les noires et imposantes ruines du monastère. La pluie venait de cesser ; les nuages flottaient en sombres masses et de leurs bords déchiquetés glissait, par moments, un furtif rayon de lumière pâle et douteuse ; le vent, qui fouettait les massifs piliers et parcourait les cloîtres déserts, semblait exhaler des gémissements. Cependant rien d’extraordinaire, rien de surnaturel ne venait frapper l’imagination. Celui qui avait dormi tant de nuits, abrité seulement par les ruines d’une tour abandonnée ou d’un château solitaire, celui qui avait bravé, dans ses longues pérégrinations, des centaines de tempêtes, était familiarisé avec tous ces bruits. Les gouttes d’eau qui filtraient par les fissures des arceaux brisés, pour tomber sur les dalles, en rendant un son aussi régulier que celui du balancier d’une horloge ; les cris que poussaient les hiboux en se réfugiant sous le nimbe de pierre d’une statue, debout encore dans l’excavation d’un mur ; le frôlement des reptiles qui, réveillés de leur léthargie par la tempête, avançaient leurs têtes difformes hors des trous où ils dormaient et rampaient au milieu des raiforts sauvages et des ronces poussant au pied de l’autel, et dans les jointures des pierres sépulcrales dont se composait le pavé de l’église ; tous ces murmures étranges et mystérieux de la campagne, de la solitude et de la nuit, arrivaient distinctement aux oreilles du pèlerin, assis sur la statue mutilée d’un tombeau, tandis qu’il attendait, anxieux, l’heure où devait se réaliser le prodige.

Le temps passait, passait ainsi et il n’apercevait rien ; les mille rumeurs confuses de la nuit résonnaient et se combinaient de mille façons différentes, mais restaient toujours les mêmes. « Si l’on m’avait trompé ! » pensa le musicien. Dans le même moment, il entendit un bruit nouveau, bruit inexplicable en pareil endroit ; semblable à celui que produit une pendule quelques moments avant de sonner l’heure, bruit de roues qui tournent, de cordes qu’on étire, d’une machine qui s’agite sourdement et s’apprête à user de sa mystérieuse vitalité mécanique, et la cloche sonna un… deux… trois… jusqu’à onze coups.

Dans le temple, il n’y avait ni horloge, ni cloche, ni clocher quelconque. Le dernier coup, répété d’écho en écho, s’affaiblissait sans s’éteindre entièrement. On en entendait encore les vibrations dans l’air frémissant, quand les dalles granitiques qui recouvraient les sépultures, les marches en marbre des autels, les pierres des ogives, les balustrades taillées à jour du chœur, les festons en forme de trèfle des corniches, les noirs contreforts des murs, le pavé, les voûtes, l’église entière s’illuminèrent spontanément, sans qu’il fût possible de distinguer la torche, le cierge ou la lampe qui répandaient cette clarté insolite.

Le temple offrait l’image d’un squelette, dont les os jaunis dégagent des gaz phosphorescents qui brillent et apparaissent dans l’obscurité, comme une flamme bleuâtre, inquiète et craintive. Tout sembla s’animer, mais comme par ces secousses galvaniques qui impriment à l’être mort des contractions parodiant la vie : mouvements instantanés plus horribles encore que l’inertie du cadavre avant d’être secoué par cette force inconnue. Les pierres se réunirent aux pierres, les fragments brisés de l’autel, qui gisaient épars et sans ordre, se levèrent aussi intacts que si l’ouvrier venait de leur donner le dernier coup de ciseau, en même temps que l’autel, les chapelles détruites se redressèrent, les chapiteaux brisés et l’immense série de voûtes effondrées, qui se croisaient et s’entrelaçaient capricieusement, refirent avec leurs colonnes un labyrinthe de porphyre. Une fois le temple réédifié, on entendit des accords lointains qui pouvaient être confondus avec les sourds gémissements de l’air, et qui formaient cependant un ensemble de voix lointaines et graves ; on eût dit qu’elles sortaient du sein de la terre, d’où elles s’élevaient peu à peu ; à chaque instant, en effet, elles devenaient plus perceptibles.

Le téméraire pèlerin éprouva un commencement de peur, mais sa peur fut combattue par sa passion pour tout ce qui était inusité et merveilleux ; fortifié par cette passion, il quitta la tombe sur laquelle il s’était reposé ; il se pencha sur le bord de l’abîme, au fond duquel le torrent bondissait sur des rochers, en produisant dans sa chute les roulements d’un tonnerre incessant, épouvantable, et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Il venait de voir, sous des capuchons relevés, les mâchoires décharnées, les blanches dents, les noires cavités des yeux de têtes de morts, et à moitié couverts de vêtements en lambeaux, les squelettes des moines précipités jadis, du portail de l’église dans le gouffre. Ils sortaient du fond de l’onde, s’accrochaient, avec les longs doigts de leurs mains osseuses, aux fentes des rochers et grimpaient ainsi jusqu’à toucher le bord du précipice, et d’une voix basse, sépulcrale, ils disaient avec une expression de douleur déchirante, le premier verset du psaume de David : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam!

Quand les moines furent arrivés au péristyle du temple, ils se rangèrent sur deux files, avant d’y entrer, et allèrent s’agenouiller dans le chœur, continuant à chanter avec des voix plus élevées, plus solennelles, les versets du psaume. Une musique accompagnait en mesure leurs voix, et cette musique était le bruit du tonnerre que la tempête passée murmurait au loin ; c’était le bourdonnement du vent gémissant dans les grottes de la montagne ; c’était le bruit monotone de la cascade qui tombe sur les rochers, de la goutte d’eau qui s’infiltre, et le cri du hibou caché, et le frôlement des reptiles inquiets. Tout cela composait cette musique et, en outre, quelque chose d’inexplicable, d’à peine compréhensible, une chose semblable à l’écho d’un orgue… accompagnant les versets du gigantesque hymne de contrition composé par le roi psalmiste, avec des notes et des accords aussi grandioses que les paroles sont terribles.

La cérémonie continua ; le musicien qui y assistait, absorbé, atterré, croyait être hors du monde réel, et vivre dans les fantastiques régions des rêves, là où les choses revêtent des formes étranges et phénoménales. Une terrible secousse vint l’arracher à la stupeur qui absorbait toutes les facultés de son esprit ; ses nerfs tressaillirent sous le coup d’une émotion des plus violentes, ses dents claquèrent, il fut pris d’un tremblement impossible à réprimer, et le froid pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Les moines prononçaient, en ce moment, ces effroyables paroles du Miserere : In iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea.

Aux accents de ce verset, répercuté d’écho en écho, renvoyé de voûte en voûte, il s’éleva une clameur épouvantable qui semblait le cri de douleur arraché à l’humanité entière par la conscience de ses iniquités ; cri horrible composé de tous les gémissements de l’infortune, de tous les hurlements du désespoir, de tous les blasphèmes de l’impiété ; concert monstrueux, digne expression de ceux qui, conçus dans le péché, ont vécu dans l’iniquité. Le chant continua, tantôt d’une tristesse navrante et profonde, tantôt pareil à un rayon de soleil qui, rompant les sombres nuages de la tempête, substitue, à l’éclair terrifiant, un éclair de joie ; il continua jusqu’à ce que, grâce à une transformation subite, l’église resplendissante fût baignée d’une lumière céleste.

Les ossements des moines se recouvrirent de leurs chairs ; une auréole lumineuse brilla au-dessus de leurs fronts ; la coupole s’ouvrit et laissa voir le ciel semblable à l’océan lumineux accessible aux regards des justes. Les séraphins, les anges, les archanges et les chœurs célestes accompagnaient d’un hymne glorieux ce verset, qui montait alors jusqu’au trône du Seigneur, comme une trombe d’harmonie, comme la gigantesque spirale d’un encens sonore : Auditu meo dabis gaudium et laetitiam, et exultabunt ossa humiliata.

En ce moment, la clarté éblouissante aveugla les yeux du pèlerin, ses tempes battirent avec violence et ses oreilles bourdonnèrent ; il tomba sans connaissance à terre et n’entendit plus rien.

III

Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.

– Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.

– Oui, répondit le musicien.

– Et qu’en pensez-vous ?

– Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressant à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye.

Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre. Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! » Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement. Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.

Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.

Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables. In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique. Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.

Qui sait si ce n’était qu’une folie ?

Gustave-Adolphe BÉCQUER (1836-1870), espagnoles.

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30 décembre, 2014

Le Bol en Bois (Conte touareg)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

Un touareg fragile s’en alla un jour habiter avec son fils, sa belle-fille, et son petit-fils de quatre ans dans un campement de l’Adrar des Iforas. Les mains du vieil homme tremblaient, sa vue était embrouillée et sa démarche chancelante. Il avait travaillé toute sa vie avec ses troupeaux de chameaux. La famille, comme chaque jour, était assise ensemble pour les repas. Mais la main tremblante de grand-père et sa mauvaise vue rendait les repas peu agréables. Les pois chiches et les grains de couscous roulaient par terre, et lorsqu’il prenait son quart, le lait de chèvre frais se renversait sur la natte. Cela agaçait beaucoup son fils et sa femme.  » On doit faire quelque chose avec le vieux père  » dit le fils.  » Nous en avons assez du lait renversé, des bruits lorsqu’il mange et de ramasser la nourriture sur la natte de la tente « . Alors, le fils et sa femme montèrent une petite table basse dans le coin de la tente.  » C’est là que grand-père ira manger pendant que le reste de la famille sera ensemble pour les repas. De plus, puisque que grand-père a cassé quelques assiettes en terre que nous avions acheté à Tamanrasset, dorénavant il mangera dans un bol en bois « . Lorsque la famille regardait dans le coin, quelques fois ils pouvaient voir une larme sur les joues du grand-père qui était assis tout seul devant son bol en bois. En dépit de cela, les seuls mots que le couple avaient pour grand-père exprimaient la colère et les reproches lorsqu’il renversait sa nourriture par terre. Le jeune de quatre ans regardait tout cela en silence. Un soir avant le souper, le père remarqua son fils qui jouait derrière la tente et il vit des copeaux de bois sur le sol. Il demanda gentiment :  » Qu’est tu en train de fabriquer ?  » Aussi gentiment le fils répondit :  » Ah ! Je fais un bol en bois pour toi et maman pour manger lorsque je serai grand !  » Les parents furent tellement surpris par ces paroles qu’ ils étaient incapable de parler. Et puis, quelques larmes coulèrent sur leurs joues. Ils ne disaient rien mais ils savaient quoi faire. Ce soir là, le fils pris grand-père par la main et l’amena gentiment à la table familiale. Pour le reste de ces jours, il mangea ses repas avec la famille et le fils et sa femme ne se troublaient plus lorsque grand-père renversait son lait ou salissait la natte.

 

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8 décembre, 2014

La fille d’Alexandre (Légende arménienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:04

Suivant une légende arménienne chaque fois qu’Alexandre le Grand avait à livrer une bataille, il buvait de l’eau d’immortalité, tirée de la graine de l’ail. Il ordonna un jour à sa fille de lui apporter le flacon qui contenait ce liquide. Elle eut la curiosité de le goûter et en but même tout le contenu. Alexandre, qui habitait alors sa maison d’été située au bord de la mer, entra dans la chambre de sa fille et fut saisi d’une grande colère à la vue du flacon vide. Il tira son épée et courut vers sa fille, qui, frappée de terreur, se précipita de la fenêtre dans la mer. La moitié de son corps fut transformée en poisson, et où elle vit encore et vivra éternellement. Depuis ce jour, l’ail a perdu sa graine, et on le fait pousser en plantant sa gousse.

 

La fille d’Alexandre se maria avec des poissons ; de là des êtres moitié homme et moitié poisson. Pourtant, elle préfère la société des hommes et cherche à les attirer. La belle enfant s’assied la nuit sur un rocher et peigne en silence sa chevelure d’or ; elle porte en général une robe bleue. Elle poursuit les vaisseaux et les nageurs, et lorsqu’on descend dans la mer un seau pour y puiser l’eau, elle le saisit et le tire à elle, afin d’attraper la personne qui en tient la corde ; mais elle s’enfuit en tremblant si on lui crie :  » Voici le roi Alexandre qui arrive !  »

 

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