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18 mai, 2012

Subsistance (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:40

 

      Un homme pieux avait entendu quelqu’un rapporter ces paroles du prophète :
      « La subsistance de l’âme vient à vous de la part de Dieu. Que vous le vouliez ou non, elle finit par vous trouver car elle est amoureuse de vous. »
      Décidé à expérimenter la chose, notre homme grimpa dans les montagnes et, là, se dit :
      « Voyons un peu si ma subsistance viendra me chercher jusqu’ici, dans ce lieu isolé. »
      Et sur ce, il s’endormit. Or une caravane qui s’était égarée vint à passer par cet endroit. En voyant un homme endormi ainsi en plein désert, les voyageurs se dirent :
      « Que fait cet homme en pleine montagne, loin de la ville et hors de tout chemin ? Est-il mort ou vivant ? N’a-t-il rien à craindre des animaux sauvages ? »
      On se mit à le secouer mais lui, désireux de mener l’expérience jusqu’à son terme, ne disait rien. Il restait comme inerte, les yeux clos. Les voyageurs se dirent :
      « Le pauvre homme ! Il est quasiment mort de faim ! »
      Et ils apportèrent du pain et de la nourriture. Soucieux de son expérience, l’homme se tint coi et ne desserra pas les dents. Alors les gens redoublèrent de pitié envers lui :
      « Mon Dieu ! Il va mourir de faim, cela est sûr ! Allons chercher un couteau. »
      On introduisit un couteau entre ses dents et ainsi on parvint à desserrer ses mâchoires. On lui fit avaler de la sorte un bol de soupe et des fragments de pain.
      L’homme se dit alors :
      « Voilà ! Tu as compris le secret ! »
      Et son coeur se disait :
      « C’est Dieu qui procure la subsistance du corps et de l’âme. Que ceci te serve de preuve. Cette subsistance vient à la rencontre de ceux qui l’attendent patiemment. »

 

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16 mai, 2012

Eveillé dans le rêve (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:36

 

      Au cours d’un voyage, un juif, un musulman et un chrétien se lièrent d’amitié. De même que la raison se lie d’amitié avec l’ego de Satan, de même un fidèle peut devenir l’ami de deux égarés. Le corbeau, le hibou et le faucon sont tombés dans la même cage. Un Oriental et un Occidental qui passent la nuit en un même lieu deviennent amis. Mais quand les barreaux de la cage se brisent, chaque oiseau s’envole dans une direction différente.
      Comme ces trois compagnons arrivaient à la fin d’une étape, quelqu’un vint leur apporter du halva et ce présent rendit joyeux nos trois solitaires. Les gens de la ville sont des savants raffinés dans leur comportement. Mais le paysan est un maître de générosité.
      Ce jour-là, le juif et le chrétien n’avaient pas faim alors que le musulman, lui, avait jeûné. C’était pour lui l’heure de rompre le jeûne et sa faim était grande. Mais les deux autres lui dirent :
      « Laissons cela ici. Nous le mangerons demain !
      – Mangeons-le ce soir ! répliqua le musulman. Pourquoi patienter jusqu’à demain ?
      – Aurais-tu donc l’intention de le manger à toi tout seul ? demandèrent les autres.
      – Nous sommes trois, dit le musulman. Divisons ce halva en trois parties égales et que chacun mange sa part à sa guise !
      – Il mérite l’enfer celui qui divise ! Toi, tu es le bien de Dieu et toutes les parts de halva lui appartiennent. Comment oserais-tu faire ce partage ? »
      Le musulman se résigna et dit : « Ô amis ! Qu’il en soit selon vos désirs ! » Et ils allèrent se coucher. Au matin, chacun se mit à prier selon sa religion. Après la prière, l’un d’eux proposa que chacun raconte son rêve de la nuit. Et que celui qui avait fait le rêve le plus beau reçoive la part de halva de celui qui avait fait le rêve le moins beau… Le juif raconta son rêve :
      « Sur mon chemin, j’ai croisé Moïse. Je l’ai suivi sur la montagne du Sinaï. Là-haut, nous avons été entourés de lumière. Puis, j’ai vu que, par la volonté divine, la montagne se divisait en trois. Un morceau de la montagne tomba dans la mer. Et l’eau de la mer s’adoucit sur-le-champ. Un autre morceau tomba sur la terre et des ruisseaux jaillirent, comme autant de remèdes pour les affligés. Le troisième morceau s’envola vers la Kabbah pour devenir la montagne d’Arafat. Lorsque mon étonnement fut passé, je constatai que la montagne du Sinaï était toujours en place mais que son sol, comme de la glace, fondait sous les pieds de Moïse. Elle fondit tant et si bien qu’elle finit par s’aplanir. Quand ce nouveau sujet d’étonnement fut pour moi épuisé, je vis de nouveau Moïse et le Sinaï à sa place. J’aperçus une foule dans le désert qui entoure la montagne. Chacun portait une canne et un manteau et tous se dirigeaient vers la montagne. Ils levèrent les mains pour la prière et souhaitèrent voir le visage de Dieu. Quand mon étonnement fut passé, je vis que chacun de ces hommes était un prophète de Dieu. Je vis aussi des anges magnifiques. Leurs corps étaient faits de neige immaculée. Plus loin, je vis un autre groupe d’anges, mais faits de feu cette fois-ci… »
      Le juif continua ainsi à raconter son rêve :
      Ô toi ! As-tu une certitude pour ce qui te concerne ? Ou pour ce qui concerne ton existence ? Comment te permets-tu de te moquer ainsi d’autrui ? Qui sait qui aura la chance de mourir comme un musulman ?
      À son tour, le chrétien raconta son rêve :
      « C’est le Messie qui m’est apparu. Avec lui, je suis monté aussi haut que le soleil. C’était étrange. Je ne peux pas comparer ce que j’ai vu avec les choses de ce monde et ne puis donc vous raconter ce rêve. »
      Le musulman dit alors :
      « Ô mes amis ! Mon sultan Mustapha m’est apparu. Il m’a dit : « L’un de tes amis s’est rendu au Sinaï. Il s’y promène avec la parole de Dieu, comblé d’amour et de lumière. Jésus a emmené ton autre ami au ciel. Lève-toi ! Profite au moins du halva ! Tes amis ont été favorisés. Ils profitent de la compagnie des anges et de la connaissance. Pauvre idiot ! Ne perds pas de temps ! Mange le halva ! »"
      À ces mots, le juif et le chrétien s’écrièrent :
      « As-tu vraiment mangé tout le halva ?
      – Comment aurais-je pu désobéir à un ordre du prophète ? Toi qui es juif, ne ferais-tu pas de même pour un ordre venant de Moïse ? Et toi, qui es chrétien, oserais-tu désobéir à Jésus ? »
      Les deux autres lui dirent :
      « Il est certain que ton rêve est plus juste que le nôtre. Ton sommeil consiste à être réveillé dans ton rêve. Quel beau rêve ! »
     
      Laisse de côté toutes les prétentions concernant la connaissance et le mysticisme. La plus belle des choses est de se comporter avec respect et de servir autrui.

 

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13 mai, 2012

Mat (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:26

 

      Un pauvre était tombé dans un dénuement extrême. Les tourments de la misère empoisonnaient son coeur. Il adressa un jour cette prière à Dieu :
      « Ô Toi qui entends toute prière ! Tu m’as créé sans effort. Alors, offre-moi ma subsistance sans que j’aie besoin de m’en préoccuper. Tu as posé cinq perles sur ma tête et cinq sens cachés. Il m’est impossible de dénombrer les faveurs que tu as eues pour moi. Offre-moi aussi ma subsistance ! »
      Il priait ainsi, sans cesse, espérant que Dieu l’exaucerait. Mais, voyant le temps s’écouler, il se prenait à douter. Comme il se fatiguait de prier et sombrait dans le désespoir, Dieu lui suggéra :
      « Dieu est Celui qui abaisse et qui élève. Tout ce qu’il entreprend procède de cela. Vois la bassesse de la terre et la hauteur du ciel. Vois les années, une moitié dans la sécheresse et l’autre dans la verdure. Vois le temps qui s’accroît le jour et diminue la nuit. Le monde s’envole avec ses deux ailes. Les hommes sont de toutes couleurs mais dans le tombeau, ils deviennent tous de même couleur. »
      Notre subsistance est un vin versé dans une coupe d’or. La subsistance du chien, c’est sa pâtée dans son écuelle. Nous avons rendu la foule des nommes amoureuse du pain. Mais il existe des hommes qui sont ivres du Bien-Aimé. Puisque tu es satisfait de la nature, pourquoi tentes-tu de te soustraire à elle ?
      Un jour, notre pauvre fit un rêve, alors qu’il dormait. Mais les soufis peuvent rêver sans dormir. Dans son rêve, il entendit une voix dé l’inconnu qui lui disait :
      « O homme en détresse ! Va chez le papetier et cherches-y un papier dissimulé parmi d’autres, de telle forme et de telle couleur. Va le lire dans un lieu écarté et évite soigneusement que quiconque soit là au moment de cette lecture. Mais, si jamais ce secret était dévoilé, ne crains rien car nul autre que toi ne saurait en profiter. Et si un retard survient, prends patience et répète le verset : « Ne perdez pas l’espoir de la miséricorde ! »"
      Le pauvre fut si content de ce message que le monde lui en sembla comme rétréci. Et si Dieu n’y avait veillé, nul doute qu’il n’eût péri sous le coup de l’émotion.
      Il se rendit en hâte chez le papetier et se mit à trier les papiers. Il finit effectivement par mettre la main sur le papier qui lui avait été décrit dans son rêve. Et il se retira dans un endroit calme pour le lire. Et cette lecture le plongea dans l’étonnement : comment le plan d’un tel trésor pouvait-il se trouver parmi les articles du papetier ? Le pauvre se dit alors :
      « Dieu est le protecteur de toute chose. »
      Même s’il comblait les vallées d’or et d’argent, nul ne pourrait en profiter sans permission. Même si tu lisais des milliers de pages, il ne t’en resterait rien sans Sa volonté. Sache que l’univers céleste est à l’opposé de la compréhension humaine. Car la mouche ne peut être l’intime de la huppe.
      Sur le papier, il était écrit :
      « En dehors de la ville, il existe un bâtiment surmonté d’une coupole. Il tourne le dos à la ville et regarde en direction de l’étoile du berger. Va là-bas, tourne le dos à la ville et porte ton regard vers La Mecque. De là, tire une flèche et creuse à l’endroit où celle-ci tombera. »
      Plein d’ardeur et de joie, notre homme se hâta d’exécuter tout ceci ponctuellement. Mais, il usa sa pelle et sa pioche sans qu’aucun trésor apparaisse. Chaque jour, il lançait une nouvelle flèche et creusait un nouveau trou. C’était devenu là son travail quotidien et les gens de la ville se mirent à parler de ces curieuses activités. Des jaloux allèrent avertir le sultan.
      Quand le pauvre sut que le sultan avait été informé de son état, il décida d’accepter son destin et de se rendre au sultan. Il alla au palais et, avant qu’on ne le torture, remit le papier en disant :
      « Tenez ! Il n’y a aucune trace de trésor. Il vaut bien mieux que ce soit un chômeur comme le sultan qui s’occupe de cette affaire. S’il trouve un trésor, qu’il le garde ! Le chemin du désespoir est dangereux pour la raison et il faut de l’amour pour prendre ce chemin. »
      Et ainsi libéré de ses ennemis jaloux, il se concentra davantage sur son unique passion.
      Le chien guérit sa blessure en la léchant lui-même. Pour qui connaît les tourments de l’amour, il n’existe aucun autre ami. Personne n’est plus fou qu’un amoureux car la raison est aveugle et sourde devant l’amour. C’est un type de folie bien particulier et le médecin n’y peut rien. Si un médecin tombait un jour dans pareille folie, il laverait ses livres de médecine de son propre sang.
      Lorsqu’il priait, le pauvre se tournait vers son coeur et disait :
      « L’homme récolte l’équivalent de son effort. »
      Bien qu’il eût longtemps prié sans recevoir, il restait constant dans ses prières car, bien qu’il ne fût pas exaucé, il percevait une réponse. Comme il avait confiance en la générosité divine, son oreille entendait : « Oui ! »
      N’appelle pas cet oiseau car il s’envole vers toi. Sa subsistance est auprès de toi. Même s’il monte très haut dans le ciel, sa pensée est toujours tournée vers ton piège. Moi je suis malade et Toi, tu es le fils de Marie qui me rendra la santé. Ceci est le cri que Lui a mis en évidence. Ô mon Dieu ! ne rends pas apparent ce qui est caché ! Comme le ney, nous avons deux bouches. L’une d’elles est placée entre les lèvres et l’autre se lamente. Mais, si le ney ne connaissait pas la faveur des lèvres, cet univers ne connaîtrait pas le sucre. Il est préférable que Joseph reste au fond du puits car ses frères sont jaloux. Je suis ivre et voudrais me jeter au milieu des querelles. Qu’est-ce qu’un puits ? Moi, je viens de planter ma tente au milieu du Sahara. Offre-moi une coupe de vin et vois la grandeur de mon ivresse. Laisse là ce pauvre qui attend son trésor car nous, nous sommes noyés dans l’océan de plaisir. Ô pauvre ! Réfugie-toi auprès de Dieu mais n’espère rien d’un noyé.
      Ô échanson ! Verse une grande coupe à cet homme qui me regarde avec réprobation. Je connais tout son jeu : il est mat !

 

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Le sage et le prêtre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:24

 

      Un sage demanda un jour à un vieux prêtre :
      « De toi et de ta barbe, lequel des deux est le plus âgé ? »
      Le prêtre répondit :
      « Je suis né avant ma barbe et j’ai connu l’univers avant elle.
      – Ta barbe est blanche, reprit le sage, elle a abandonné son état d’origine. Mais toi, tu n’as pas encore changé ta mauvaise nature. Bien que ta barbe soit née après toi, elle t’a devancé. Toi, tu es encore dans la sécheresse du désir, dans la sécheresse du « moi » et du « nous ». Tu es toujours dans la même disposition d’esprit qu’à ta naissance. Tu n’as pas fait un pas. Toute ta vie, tu es resté dans un four ardent, mais tu es demeuré en ton état de boue. Tu es mû par le vent de tes désirs mais tu es fixé au sol comme une paille desséchée. Comme le peuple de Moïse, tu es resté dans le désert durant quarante ans. Tu cours du matin au soir mais tu reviens toujours au même point. Tant que tu demeureras amoureux du veau d’or, ton salut sera impossible, quand bien même tu t’y consacrerais pendant trois siècles. Dieu t’a comblé de ses faveurs mais, comme ta nature est celle d’un boeuf, l’amour du veau a remplacé l’amour de la vérité dans ton coeur. Interroge donc ton corps et ne crois pas qu’il soit sans langue ! Peut-être a-t-il à sa disposition des centaines de langages ! Tu cherches jour et nuit une légende mais ton corps t’en raconte une. Il en va comme pour l’été. C’est grâce à lui que pousse le coton mais le coton reste quand l’été est oublié. Il en va comme de la glace. Elle surgit de l’hiver. La glace reste quand l’hiver a disparu. De même, chacun des membres de ton corps te raconte les faveurs de Dieu. Si l’ivresse et les jeux de l’amour n’existaient pas, pas une femme ne serait tombée enceinte. Sans printemps, aucun jardin ne donne de fruits. Les femmes enceintes et les enfants qu’on tient sur les genoux sont des signes du printemps et des témoins des jeux de l’amour. Chaque arbre allaite son enfant car, comme Marie, il est tombé enceint d’un sultan inconnu.
      « Ô prêtre ! Commande à ton chagrin de n’être point oublieux des faveurs qu’il a reçues. S’il n’y avait pas en toi un perpétuel printemps, que contiendrait donc le grenier de ton corps ? Ton corps est un monceau de roses et tes idées sont l’eau de ces roses. Mais, quelle étrange chose ! L’eau de rose renie les roses !
      « L’obstination et le blasphème sont le propre du chimpanzé mais la gratitude et la contemplation forment le chemin du prophète. Si cette naissance ne s’était pas produite lors de l’éclipse de lune, il y aurait moins de philosophes égarés dans cette nuit. Bien des hommes sensés furent victime de cet égarement et ils ont vu une montagne sur leur nez ! »

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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11 mai, 2012

Le visage peint (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:51

 

      Il y avait une vieille femme de quatre-vingt-dix ans dont le visage ridé était jaune comme le safran. Ses joues étaient froncées comme un rideau mais l’envie de trouver un époux était encore vivace en elle. Elle n’avait plus de dents et ses cheveux étaient blancs comme le lait. Sa silhouette était aussi courbée qu’un arc et ses sens étaient affaiblis. En un mot, elle était vieille ! Seuls le désir de l’amour et l’envie d’un mari subsistaient en elle. Elle avait bien envie de chasser mais son piège était en ruine. Elle était comme le coq qui chante trop tard, comme un passager égaré. Son feu était nourri mais sa marmite était vide. Elle avait envie de chanter mais n’avait plus de lèvres.
      Quand il perd ses dents, le chien cesse d’importuner les gens. Il n’attaque plus personne et se promène sur le fumier. Mais regardez ces chiennes de plus de soixante ans : leurs dents sont plus acérées que les crocs des chiens ! Quand il vieillit, le chien perd ses poils mais cette vieille chienne s’habille de fourrure et de soie. Si on lui dit : « Que ta vie se prolonge ! » elle en sera ravie et prendra cette malédiction pour une bénédiction. Un tel souhait se concevrait si elle savait quoi que ce soit de l’autre monde, mais cette chienne en ignore tout. Quand l’homme s’use sans avoir connu la maturité, il n’est que vieux. Il n’a aucune manière ni aucune sorte de beauté. Il sent l’oignon. Il n’a ni faveur, ni générosité, ni sens, ni essence.
      Dans l’espoir de devenir une belle mariée, cette vieille femme s’épila les sourcils et se mit devant son miroir pour se maquiller. Elle eut beau se recouvrir de poudre, ses rides n’en persistèrent pas moins. En désespoir de cause, elle imagina de découper des enluminures sur le Coran et de s’en orner le visage, espérant se placer ainsi au rang des beautés. Quand elle enfila sa robe, les enluminures tombèrent à terre et elle les recolla avec de la salive. Comme elles persistaient à ne pas vouloir tenir sur son visage, elle finit par s’énerver et s’écria : « Que Satan soit maudit ! » À cet instant, Satan apparut et lui dit : « Ô vieille catin ! Qu’est-ce que ce maquillage ? Même moi, je n’ai jamais commis pareille aberration. Ce que tu as fait est sans exemple ! Tu n’as même pas hésité à découper les enluminures du Coran ! Toi, tu vaux des armées de Satan ! Laisse-moi en paix, toi qui, pour orner ton visage, as emprunté les ornements du Coran ! »
      Pour te vendre et pour te faire apprécier, tu as volé la parole des hommes. Mais une pièce rapportée est sans valeur de même qu’une branche attachée à un arbre ne donne pas de fruit. Quand la mort te dévoilera, tout ce que tu t’es rajouté tombera.
      Ô vieille femme ! Ne lutte pas contre le destin ! Regarde ton état ! Ne te retourne pas vers le passé. Il n’y a pas d’espoir que tu puisses embellir ton visage. Et que tu le peignes en rouge ou en noir n’y changera rien.

 

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Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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La bien-aimée (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:10

 

      Il y avait une fois un amoureux remarquable par sa constance. Il avait passé des années dans l’espoir de rejoindre sa bien-aimée. Or, un jour, sa bien-aimée lui dit :
      « Viens me rejoindre ce soir car j’ai préparé une grande fête pour toi ! »
      Elle lui donna rendez-vous en un endroit convenu et ajouta :
      « Attends-moi jusqu’à minuit et je viendrai sans que tu aies à m’appeler. »
      L’amoureux fut si joyeux qu’il distribua des aumônes, du pain et de la viande aux miséreux. Puis il courut à l’endroit que sa maîtresse lui avait indiqué et se mit à attendre…
      Quand la nuit tomba, la bien-aimée arriva, fidèle à sa parole. Elle découvrit son amoureux endormi ! Elle découpa un morceau de tissu de sa robe et le mit dans la poche de son amoureux avec quelques noix.
      Lorsque, à l’aube, l’amoureux découvrit les noix et le tissu dans sa poche, il s’écria :
      « Ma bien-aimée est fidèle et constante ! Si je suis en peine, cela est bien de ma faute ! »

 

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9 mai, 2012

L’esclave abusé (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:09

 

      Un homme possédait un esclave indien. Il l’avait éduqué avec beaucoup de soin et avait allumé dans son coeur la lumière du savoir. Cet homme généreux avait élevé cet esclave depuis sa plus tendre enfance dans les manières les plus raffinées. Il avait aussi une fille, aussi brillante qu’une étoile dans sa beauté. Quand cette dernière parvint à l’âge de la maturité, bien des hommes vinrent demander sa main à son père, offrant son poids d’or en compensation. Mais le père se disait :
      « Tous les biens que l’on me propose sont éphémères. Venus ce jour, ils peuvent disparaître cette nuit-même. La beauté des visages n’est pas davantage à prendre en considération car la moindre piqûre d’épine la fera pâlir. La noblesse n’est pas non plus un bon critère car beaucoup de nobles sont orgueilleux et souvent leur propre famille a honte d’eux. Quant aux savants, ils sont loin d’être parfaits. Ils ont le savoir mais pas l’amour de la foi et leurs yeux ne voient que la renommée. »
      Ainsi, après beaucoup de réflexion, il confia sa fille à un homme de foi aimé du peuple. Deux femmes lui dirent :
      « Cet homme n’est ni riche ni noble. Et il n’est même pas beau ! »
      Mais lui répliqua :
      « C’est un homme pieux et en ce bas monde, voilà qui vaut tous les trésors ! »
      La nouvelle de ce mariage se répandit et on offrit des cadeaux et des tissus précieux. Or, à cette même époque, l’esclave indien tomba malade. Il commença à maigrir et à perdre ses forces. Les médecins ne parvenaient pas à découvrir le secret de sa maladie et pourtant la simple raison disait :
      « C’est du coeur qu’il est malade et on ne guérit pas le coeur avec les pommades du corps. »
      L’esclave ne pouvait, bien sûr, avouer la cause de sa maladie. Une nuit, son maître dit à son épouse :
      « Demande-lui la raison de son état. Depuis tant d’années, tu es comme une mère pour lui et nul doute qu’il te dévoile son secret ! »
      Le lendemain, la femme alla au chevet de l’esclave et, avec beaucoup de tendresse, elle lui caressa la tête comme une mère affectueuse. Elle lui posa sa question et l’esclave répondit :
      « Jamais, je n’avais pensé que vous confieriez votre fille à un étranger. N’est-ce pas un grand dommage que la fille de mon maître soit confiée à quelqu’un d’autre tandis que le feu consume ma poitrine ? »
      À ces mots, la femme ressentit une grande colère mais elle parvint à se contenir.
      « Comment cela est-il possible ? se disait-elle, qu’un bâtard indien puisse espérer la fille de son maître ! Et dire que nous lui faisions confiance ! Il n’en était guère digne. »
      Quand son épouse l’eut informé de cet état de chose, le maître de maison dit :
      « Dis-lui de patienter. Dis-lui que ce mariage sera annulé et que nous lui confierons notre fille. Moi, je me charge de lui faire changer d’avis. N’hésite pas à dissiper ses craintes. Excuse-toi auprès de lui en disant que nous ignorions tout de son amour pour notre fille et qu’assurément, il la mérite. Ainsi, il vivra dans un rêve agréable et les rêves agréables font engraisser les hommes. Les animaux engraissent avec de la paille et les hommes avec des honneurs ! »
      La femme dit :
      « Ce sera une grande honte pour moi de lui dire pareille chose car le mensonge ne sort pas de ma bouche. Pourquoi ceci ? Laisse donc périr ce maudit !
      – Non ! Non ! reprit son époux, fais-lui ce plaisir afin qu’il guérisse. Laisse-moi le soin d’ôter l’amour de son coeur une fois que son corps aura été guéri ! »
      Quand la femme eut transmis ces promesses à l’esclave, celui-ci déborda de joie et se mit à engraisser de nouveau. Son visage se remplit de sang et il remercia Dieu. Il se demandait bien de temps en temps si tout cela ne cachait pas un piège mais son maître, pour compléter la mise en scène, invita des amis afin qu’ils viennent féliciter l’esclave et lui souhaiter bonne chance dans son mariage. Ce fut suffisant pour lui ôter tout doute et faire disparaître les derniers symptômes de sa maladie.
      Or, pour sa nuit de noces, on lui tendit un piège. On habilla un jeune homme en femme et on le para de henné. Ce jeune homme avait une apparence de poulet mais c’était en réalité un coq impétueux.
      Au moment de l’union, on éteignit les chandelles et le jeune indien se retrouva au lit avec le jeune homme tandis que la foule battait du tambourin à l’extérieur. L’indien poussa des cris et appela au secours, mais le bruit de la fête couvrait ses appels. Jusqu’à l’aube, le pauvre esclave fut comme un sac de farine lacéré par un chien. Puis, on l’emmena au hammam, ainsi qu’il est de coutume pour les jeunes mariés. Quand on le ramena à sa chambre de noces, il vit la fille de son maître venue l’accueillir, accompagnée de sa mère. Il se protégea vivement de ses deux mains et s’écria :
      « Que Dieu protège celui qui voudra t’épouser, car dans la journée, tu es fraîche comme la plus belle des femmes, mais la nuit, ton membre est comme celui d’un âne ! »
      Voilà ! Il en va ainsi des biens de ce monde. Ils sont agréables de loin et sinistres de près. Comme une jeune mariée, ce monde est rempli de manières. Mais, de près, il n’est qu’une vieille femme desséchée.

 

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Le membre dur (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:04

 

      Un jour, un espion de peu d’envergure vint dire au chah d’Égypte : « Le chah de Mossoul possède une esclave qui est aussi belle que les houris ! Sa beauté est telle qu’on chercherait en vain l’équivalent sur cette terre. Sa beauté infinie est indescriptible, mais voici un portrait d’elle ! »
      En voyant le visage peint de la belle esclave, le sultan fut si surpris que sa coupe de vin lui échappa des mains. Rempli d’admiration, il se mit à se lamenter. Puis, il désigna un vaillant guerrier, lui confia d’innombrables soldats et l’envoya vers Mossoul :
      « Si quelqu’un, lui dit-il, t’empêche de t’emparer d’elle, détruis-le, lui et ses biens. Mais, si on te la donne, amène-la-moi vite afin que je puisse m’unir avec cette lune. »
      Précédée de tambours et de drapeaux, l’armée prit le chemin de Mossoul à grand vacarme. Les soldats tombèrent sur la ville comme une nuée de sauterelles. Des pluies de flèches et de pierres s’abattirent sur la cité et les étincelles des épées firent couler beaucoup de sang des semaines durant.
      Un jour, le chah de Mossoul envoya un émissaire au chef de l’armée, porteur du message suivant :
      « Pourquoi fais-tu couler le sang de tant de fidèles ? Les cadavres forment des montagnes de notre côté. Si c’est Mossoul que tu désires conquérir, cela peut se faire sans répandre le sang. Je m’en irai et te laisserai entrer dans notre ville. Car une seule chose m’importe désormais : qu’il n’y ait plus de sang versé. Si ce sont des pierres précieuses que tu convoites, c’est encore plus facile. »
      Le chef désarmée montra à l’émissaire le portrait de la belle esclave en disant :
      « Voilà ce que je veux ! Et autant me la donner tout de suite car je ne doute pas d’être victorieux. »
      Quand il fut informé de la chose, le chah de Mossoul s’écria :
      « Je ne suis pas un idolâtre ! Je n’ai que faire des apparences car c’est la vérité que je cherche ! »
      Ainsi, afin d’éviter de faire couler le sang des fidèles, le chah sacrifia-t-il sa belle esclave. Mais, quand l’émissaire amena cette dernière au chef de l’armée, celui-ci en tomba amoureux à l’instant même.
      L’amour est un océan et les cieux n’en sont que l’écume. Sache que les cieux tournent par l’effet de l’amour. Sans lui, le coeur de l’univers deviendrait un bloc de glace. Comment, sans lui, une chose inanimée se transformerait-elle en végétal et comment, sans lui, ce végétal serait-il sacrifié pour un être animé ? Sans lui, comment l’esprit serait-il le secret de ce souffle qui a fécondé Myriam (Marie) ?
      Notre vaillant guerrier a donc pris ce puits pour un chemin. Cette terre aride lui a plu et il a commencé ses semailles. Mais lorsqu’un homme fornique en rêve avec une femme, il comprend à son réveil et commence à regretter en disant : « Hélas, j’ai répandu mon eau dans la vanité ! »
      Notre héros selon la chair n’était donc pas un véritable héros et il dissipait ses graines dans le désert. Le cheval de l’amour a pris le mors aux dents et ne craint plus la mort. Il va disant : « Je ne reconnais plus de sultan car mon oeuvre, c’est l’amour ! »
      Quand un lion voit son reflet dans un puits, il l’attaque et finit par tomber dans le puits. Il ne faut pas que l’homme soit intime avec la femme car l’homme et la femme sont comme le feu et le coton. Pour qu’un pareil feu reste innocent, il faudrait qu’il soit, comme celui de Joseph, arrosé de l’eau de vérité.
      Sur le chemin du retour, le vaillant guerrier établit son campement dans une forêt. Il était tellement sous l’emprise du feu de l’amour qu’il ne distinguait plus la terre du ciel. Rentrant sous sa tente, il se précipita à la rencontre de la belle esclave.
      En un tel instant, que devient la raison ? Que devient la crainte du sultan ? Quand le désir charnel bat le tambour, la raison s’effondre. Et nos yeux éblouis considèrent le sultan comme s’il était un moustique.
      Donc, le vaillant guerrier se défit et s’allongea aux côtés de la belle esclave. Au moment même où son membre atteignait sa forme achevée, un grand bruit éclata à l’extérieur. Notre héros se leva en hâte, se saisit de son épée et sortit de sa tente. Là, il vit un lion qui créait la panique parmi les soldats. Les chevaux étaient en fuite, renversant les tentes sur leur passage. Sans crainte, le guerrier se mit devant le lion et lui trancha la tête d’un seul coup d’épée. Puis, il retourna dans sa tente auprès de la belle esclave qui était pleine d’admiration devant son courage. Mais le membre du guerrier, qui était resté en érection durant son combat avec le lion, s’amollit soudain alors qu’il la prenait dans ses bras.
      Notre héros a perdu le droit chemin à cause d’une fausse aurore. Comme un moustique, il s’est noyé dans une marmite de lait. Quelques jours suffirent pour qu’il éprouve des remords : par crainte du sultan, il fit jurer à la belle esclave de ne pas révéler leur secret.
      Quand le sultan vit l’esclave, il tomba dans l’ivresse.
      « Vit-on jamais pareille chose, s’exclama-t-il. Je n’en crois pas mes yeux ! Cela dépasse tout ce qu’on m’avait rapporté ! »
      À quoi bon posséder l’Orient et l’Occident puisque tout ceci est aussi éphémère que l’étincelle ? Le sultan, plein de désir, emmena la belle esclave dans sa chambre dans le but de consommer l’acte d’amour. Mais, tandis qu’il était assis entre les jambes de cette dernière, un incident vint lui couper le chemin du plaisir. Un bruit de souris se fit entendre et son membre se ramollit soudain sans qu’il y puisse remédier. En effet, il craignait que ce soit là quelque serpent dissimulé dans la paille de la litière.
      À la vue de cette faiblesse soudaine et de ce ramollissement, la belle esclave se mit à rire car elle se rappelait le vaillant guerrier dont le membre était resté ferme au cours du combat avec le lion. Elle fut ainsi prise d’un rire incoercible. Et son rire était comme un déferlement qui finit par faire entrer le sultan dans une violente colère. Il dégaina son épée :
      « Dis-moi la vérité, s’écria-t-il. Ton rire a mis le doute dans mon coeur. Si tu me caches quelque chose, je te couperai la tête. Si tu parles, tu seras libre et heureuse. »
      L’esclave se vit donc contrainte de raconter son union avec le guerrier durant son voyage et aussi la cause de son rire : la comparaison entre le membre du guerrier face à un lion et celui du sultan face à une souris !
      Ne sème pas de mauvaises graines car un jour elles germeront et paraîtront au grand jour. D’un seul coup, le sultan comprit toutes les injustices qu’il avait commises dans le seul but de posséder cette esclave et il se repentit devant Dieu en disant :
      « J’ai eu envie de la femme d’un autre. J’ai forcé la porte d’autrui et quelqu’un a forcé ma porte ! Ce que j’ai voulu faire à d’autres, cela m’est arrivé à moi, comme punition. J’ai dérobé l’esclave du chah de Mossoul et on me l’a dérobée ! J’ai trahi et j’ai été trahi. Si je me venge sous l’empire de la colère, ceci me reviendra car je suis la source de tout ce qui vient d’arriver. Ô mon Dieu, pardonne-moi ! Pardonne-moi ! »
      Puis, il dit à l’esclave :
      « Que tout ceci reste entre toi et moi. Je te donnerai à ce vaillant guerrier car, par sa mauvaise action, il m’a fait un bien immense. »
      Il fit venir le guerrier et lui dit :
      « Cette esclave a cessé de me plaire car sa présence attriste la mère de mon enfant. Comme tu as risqué ta vie pour elle, je ne peux que te la remettre ! »
      Il la remit donc au guerrier et décapita ainsi sa colère et ses désirs.

 

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