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13 octobre, 2013

L’idiot 2 (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:55

Un idiot dit un jour à un pauvre qui passait :
« Personne ne te connaît dans cette ville ! »
Le pauvre répondit :
» Qu’est-ce que cela peut bien faire que les citadins ne me connaissent pas ? Il me suffit de me connaître moi-même. Si l’inverse se produisait, ma souffrance serait bien pire. Je suis un idiot, mais un idiot plein de chance et ma chance porte secours à mon intelligence ! »

 

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16 mai, 2012

Eveillé dans le rêve (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:36

 

      Au cours d’un voyage, un juif, un musulman et un chrétien se lièrent d’amitié. De même que la raison se lie d’amitié avec l’ego de Satan, de même un fidèle peut devenir l’ami de deux égarés. Le corbeau, le hibou et le faucon sont tombés dans la même cage. Un Oriental et un Occidental qui passent la nuit en un même lieu deviennent amis. Mais quand les barreaux de la cage se brisent, chaque oiseau s’envole dans une direction différente.
      Comme ces trois compagnons arrivaient à la fin d’une étape, quelqu’un vint leur apporter du halva et ce présent rendit joyeux nos trois solitaires. Les gens de la ville sont des savants raffinés dans leur comportement. Mais le paysan est un maître de générosité.
      Ce jour-là, le juif et le chrétien n’avaient pas faim alors que le musulman, lui, avait jeûné. C’était pour lui l’heure de rompre le jeûne et sa faim était grande. Mais les deux autres lui dirent :
      « Laissons cela ici. Nous le mangerons demain !
      – Mangeons-le ce soir ! répliqua le musulman. Pourquoi patienter jusqu’à demain ?
      – Aurais-tu donc l’intention de le manger à toi tout seul ? demandèrent les autres.
      – Nous sommes trois, dit le musulman. Divisons ce halva en trois parties égales et que chacun mange sa part à sa guise !
      – Il mérite l’enfer celui qui divise ! Toi, tu es le bien de Dieu et toutes les parts de halva lui appartiennent. Comment oserais-tu faire ce partage ? »
      Le musulman se résigna et dit : « Ô amis ! Qu’il en soit selon vos désirs ! » Et ils allèrent se coucher. Au matin, chacun se mit à prier selon sa religion. Après la prière, l’un d’eux proposa que chacun raconte son rêve de la nuit. Et que celui qui avait fait le rêve le plus beau reçoive la part de halva de celui qui avait fait le rêve le moins beau… Le juif raconta son rêve :
      « Sur mon chemin, j’ai croisé Moïse. Je l’ai suivi sur la montagne du Sinaï. Là-haut, nous avons été entourés de lumière. Puis, j’ai vu que, par la volonté divine, la montagne se divisait en trois. Un morceau de la montagne tomba dans la mer. Et l’eau de la mer s’adoucit sur-le-champ. Un autre morceau tomba sur la terre et des ruisseaux jaillirent, comme autant de remèdes pour les affligés. Le troisième morceau s’envola vers la Kabbah pour devenir la montagne d’Arafat. Lorsque mon étonnement fut passé, je constatai que la montagne du Sinaï était toujours en place mais que son sol, comme de la glace, fondait sous les pieds de Moïse. Elle fondit tant et si bien qu’elle finit par s’aplanir. Quand ce nouveau sujet d’étonnement fut pour moi épuisé, je vis de nouveau Moïse et le Sinaï à sa place. J’aperçus une foule dans le désert qui entoure la montagne. Chacun portait une canne et un manteau et tous se dirigeaient vers la montagne. Ils levèrent les mains pour la prière et souhaitèrent voir le visage de Dieu. Quand mon étonnement fut passé, je vis que chacun de ces hommes était un prophète de Dieu. Je vis aussi des anges magnifiques. Leurs corps étaient faits de neige immaculée. Plus loin, je vis un autre groupe d’anges, mais faits de feu cette fois-ci… »
      Le juif continua ainsi à raconter son rêve :
      Ô toi ! As-tu une certitude pour ce qui te concerne ? Ou pour ce qui concerne ton existence ? Comment te permets-tu de te moquer ainsi d’autrui ? Qui sait qui aura la chance de mourir comme un musulman ?
      À son tour, le chrétien raconta son rêve :
      « C’est le Messie qui m’est apparu. Avec lui, je suis monté aussi haut que le soleil. C’était étrange. Je ne peux pas comparer ce que j’ai vu avec les choses de ce monde et ne puis donc vous raconter ce rêve. »
      Le musulman dit alors :
      « Ô mes amis ! Mon sultan Mustapha m’est apparu. Il m’a dit : « L’un de tes amis s’est rendu au Sinaï. Il s’y promène avec la parole de Dieu, comblé d’amour et de lumière. Jésus a emmené ton autre ami au ciel. Lève-toi ! Profite au moins du halva ! Tes amis ont été favorisés. Ils profitent de la compagnie des anges et de la connaissance. Pauvre idiot ! Ne perds pas de temps ! Mange le halva ! »"
      À ces mots, le juif et le chrétien s’écrièrent :
      « As-tu vraiment mangé tout le halva ?
      – Comment aurais-je pu désobéir à un ordre du prophète ? Toi qui es juif, ne ferais-tu pas de même pour un ordre venant de Moïse ? Et toi, qui es chrétien, oserais-tu désobéir à Jésus ? »
      Les deux autres lui dirent :
      « Il est certain que ton rêve est plus juste que le nôtre. Ton sommeil consiste à être réveillé dans ton rêve. Quel beau rêve ! »
     
      Laisse de côté toutes les prétentions concernant la connaissance et le mysticisme. La plus belle des choses est de se comporter avec respect et de servir autrui.

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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11 mai, 2012

Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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Le chasseur et l’oiseau (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:58

 

      Un oiseau survolait une prairie. Là, un chasseur, caché dans les feuillages, avait tendu un piège avec quelques graines comme appât. L’oiseau se posa tout près et dit au chasseur sans le voir :
      « Qui es-tu ? Que fais-tu, couvert de feuillages, dans cette prairie remplie de bêtes sauvages ? »
      Le chasseur répondit :
      « Je suis un homme pieux qui a abandonné le monde et se satisfait des quelques plantes qui l’entourent. La mort de mes voisins a été une leçon pour moi. J’ai abandonné tous mes biens. Puisqu’au dernier jour, je serai seul et que je suis promis au tombeau, j’ai pensé qu’il valait mieux se consacrer à se rapprocher du Dieu unique. De tout temps, nos parents ont été les quatre éléments naturels mais nous, nous avons un penchant pour les parents éphémères.
      – C’est une erreur que de se retirer dans la solitude, dit l’oiseau. Il est préférable de prendre en patience les tourments que vous infligent les gens de mauvais caractère. Il faut se rendre utile à autrui, ainsi qu’un nuage !
      – Ton discours n’a pas de sens ! dit le chasseur, car la solitude vaut mieux qu’une mauvaise compagnie. Celui qui ne pense qu’à sa subsistance ne vaut pas mieux qu’un cadavre et sa compagnie est la véritable solitude. »
      L’oiseau :
      « Il ne peut y avoir de combat que si on te barre le chemin. Et le courage se manifeste lorsqu’on croise ses ennemis. »
      Le chasseur répondit :
      « C’est vrai si l’on est assez fort pour éviter la méchanceté. Sinon, mieux vaut se retirer !
      – Il te manque la fidélité du coeur ! dit l’oiseau. Si tu es amical, nombreux seront tes amis. Si la brebis s’éloigne du troupeau, c’est une occasion pour le loup. Même si tu t’es gardé du loup, ne te crois pas en sécurité si tu n’es pas entouré d’amis. Si les murs n’étaient pas amis les uns des autres, aucune maison n’aurait de toit. Si la plume n’était pas l’amie du papier, aucune parole ne serait transmise. »
      Des milliers de secrets furent ainsi échangés entre l’oiseau et le chasseur. Finalement l’oiseau demanda : « À qui sont ces grains de blé ?
      – Un orphelin me les a confiés, dit le chasseur. En effet, je suis le protecteur des orphelins.
      – Je suis dans une passe difficile, dit l’oiseau. J’ai si faim que je mangerais un cadavre. Ô homme vertueux ! permets-moi de manger quelques-unes de ces graines !
      – Si tu les mangeais sans besoin ce serait alors un péché ! dit le chasseur. Si vraiment tu es dans un état de besoin suprême alors tu dois donner un gage. »
      L’oiseau, plein de désir, se rua sur les graines et fut à l’instant capturé par le piège. Rendu à l’impuissance, il se mit à pleurer.
      Ô toi qui pleures ! Pleure avant ta mort et non pas après !
      L’oiseau s’écria :
      « Voilà la récompense de ceux qui se laissent séduire par les sortilèges des ascètes ! »
      Le chasseur lui répliqua :
      « Que non pas ! Voilà plutôt ce qui advient à ceux qui mangent le pain des orphelins ! »
      L’oiseau se lamenta et ses lamentations firent trembler le chasseur et son piège.
      « Ô bien-aimé ! disait-il, mon coeur est brisé par tous ces paradoxes. Caresse-moi la tête. Même si j’en suis indigne, daigne venir t’enquérir de mon état ! »

 

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9 mai, 2012

Le voyage de Minai (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:17

 

      Mohsin Minai n’était pas content de son sort, de la vie banale qu’il menait dans sa ville natale comme petit ouvrier émailleur. Un jour il décida de partir chercher fortune.
      Il se dirigea d’un pas tranquille vers la grand-porte, bien décidé à ne pas laisser passer sa chance. Il quittait la ville, lorsqu’un homme qu’il connaissait à peine le héla :
      « Moshin, si tu veux prendre un emploi d’émailleur, je connais quelqu’un qui cherche un homme de métier.
      – Non, merci, dit Mohsin : cette vie-là, je l’ai abandonnée, j’aspire à un sort meilleur ! »
      S’il n’avait pas décliné l’offre qui lui était faite, il serait devenu bien vite un émailleur célèbre, et un artiste révéré, car tel était l’aboutissement de l’occasion dont il refusait d’accepter le commencement.
      Cette rencontre ne fit qu’attiser son désir de suivre sa destinée.  » Si je n’avais pas entrepris ce voyage, se dit-il, si j’étais resté dans la petite baraque de l’émailleur, au bazar, je n’aurais pas eu cette possibilité de devenir un émailleur en titre avant plusieurs années. Vrai, la chance sourit aux voyageurs ! »
      Il poursuivit son chemin. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’il marchait, quand un inconnu l’aborda :
      « Quel est ton métier ?
      – Je suis maître émailleur », répondit Mohsin, tout en songeant : « Après tout, si j’étais resté dans ma ville natale, je serais déjà maître émailleur, c’est sûr. Pourquoi donc devrais-je me présenter comme simple ouvrier ? »
      L’inconnu lui dit :
      « Ma sœur se marie, je voudrais lui offrir un émail, une pièce unique. Accepterais-tu de faire cela pour moi ? Je te fournirai tous matériaux et instruments.
      – Volontiers ! » dit Mohsin.
      Il s’installa dans le village le plus proche et façonna pour la sœur de l’inconnu un magnifique bracelet en émail.
      Après quoi, il se dit :
      « Me voilà enfin devenu un homme important : je gagne de l’argent, mon talent est reconnu, j’ai pris de l’envergure aux yeux des gens, et ce n’est manifestement qu’un début. »
      Avec l’argent du bracelet, son premier ouvrage de commande en tant qu’artiste indépendant, il acheta une boutique, car il avait décidé de rester quelque temps en ce lieu.
      Peu après, quelqu’un entra dans la boutique et lui dit :
      « Je suis émailleur, je cherche un endroit propice où m’installer, je voudrais acheter ton affaire. »
      Il offrit à Mohsin Minai une si grosse somme d’argent pour sa boutique et son bon vouloir que la transaction fut vite conclue. Et Minai se mit en route de nouveau.
      Cela faisait déjà un jour ou deux qu’il marchait, quand des brigands l’attaquèrent, le délestèrent de sa fortune et l’abandonnèrent au bord de la route après l’avoir rossé.
      Minai ne pouvait savoir que s’il était resté au village, il se serait retrouvé dans une situation bien pire : ce même jour en effet la boutique qu’il avait vendue était engloutie dans un tremblement de terre, et son successeur, tué.
      Il resta là, prostré, se lamentant sur son sort, déplorant son inaptitude à persévérer, regrettant d’avoir vendu la boutique par cupidité.
      Un homme charitable qui passait par là aperçut l’émailleur malchanceux, s’approcha de lui.
      « Viens chez moi, dit-il, je t’aiderai. »
      Minai s’installa chez son nouvel ami, attendant que ses blessures guérissent.
      « J’ai un petit travail pour toi, au jardin », lui dit un jour son hôte. Minai accepta, et trois années s’écoulèrent ainsi, car les voyages lui faisaient peur désormais : il craignait que la malchance le poursuive, que le malheur le frappe. Il se félicitait en même temps de son humilité (n’avait-il pas été capable de suspendre ses ambitions ?) et de son aptitude à assumer ce modeste emploi de jardinier, lui, un artisan. Il se considérait comme particulièrement vertueux : il s’acquittait de sa dette envers son sauveur en le servant, en retour de la compassion immédiate que celui-ci avait témoignée à un vagabond sans le sou.
      Ce que Minai ne savait pas, c’est que s’il était resté là-bas, au bord de la route, quelque chose de complètement différent serait arrivé.
      Les brigands n’avaient pas tardé en effet à se quereller, après que la malchance les eut frappés plusieurs fois de suite. Le chef fut finalement tué par son second, et celui-ci rapporta tout l’argent dérobé à Mohsin, et même davantage, et déposa l’or à l’endroit où lui et ses complices l’avaient laissé à demi mort, ce pour éloigner la « malédiction ».
      Quand il eut travaillé mille jours dans le jardin de son protecteur, Mohsin Minai lui demanda la permission de partir et se dirigea vers la ville la plus proche. Il trouva un emploi chez un émailleur, comme ouvrier. Puis il entra chez un orfèvre, en tant que simple artisan, et finit émailleur en chef.
      « Maintenant, se dit-il, j’ai retrouvé ma voie, je suis là où j’aurais dû être si je n’avais pas eu ces idées de grandeurs et entrepris de voyager. »
      Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que ses imaginations à propos de son humilité, et la croyance vaine que les événements de sa vie formaient une espèce de tout cohérent, faisaient obstacle à son progrès réel.
      Quand, à la suite d’une méprise, il fut arrêté et reconnu coupable de détournement de fonds, il commença de réarranger ses idées d’autre façon :
      « Si seulement j’étais resté là où j’étais, cela aurait mieux valu pour moi ! Mais les malheurs qui nous assaillent ne sont que des épreuves. Il me faut être patient dans l’infortune. »
      Ce qu’il ne voyait pas, ce qu’il ne parvint jamais à comprendre, c’est que les divers événements d’une vie font partie de chaînes de causes et d’effets différentes. Quiconque essaye de rassembler toutes les chaînes d’événements en une seule, de faire de toutes les histoires qui composent une vie une seule et unique et longue histoire, quiconque se flatte, en posant comme principe qu’il accomplit une seule destinée, devra affronter en conséquence des situations qui ne seront pas le « test » de son humilité et de sa patience, mais le paiement de sa stupidité. Ceux qui croient toujours être soumis à un test quand ils touchent le salaire de leurs actes, souffrent de vanité. Cette vanité les empêche même d’envisager qu’ils puissent à un moment ou à un autre récolter ce qu’ils ont semé.

 

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L’esclave abusé (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:09

 

      Un homme possédait un esclave indien. Il l’avait éduqué avec beaucoup de soin et avait allumé dans son coeur la lumière du savoir. Cet homme généreux avait élevé cet esclave depuis sa plus tendre enfance dans les manières les plus raffinées. Il avait aussi une fille, aussi brillante qu’une étoile dans sa beauté. Quand cette dernière parvint à l’âge de la maturité, bien des hommes vinrent demander sa main à son père, offrant son poids d’or en compensation. Mais le père se disait :
      « Tous les biens que l’on me propose sont éphémères. Venus ce jour, ils peuvent disparaître cette nuit-même. La beauté des visages n’est pas davantage à prendre en considération car la moindre piqûre d’épine la fera pâlir. La noblesse n’est pas non plus un bon critère car beaucoup de nobles sont orgueilleux et souvent leur propre famille a honte d’eux. Quant aux savants, ils sont loin d’être parfaits. Ils ont le savoir mais pas l’amour de la foi et leurs yeux ne voient que la renommée. »
      Ainsi, après beaucoup de réflexion, il confia sa fille à un homme de foi aimé du peuple. Deux femmes lui dirent :
      « Cet homme n’est ni riche ni noble. Et il n’est même pas beau ! »
      Mais lui répliqua :
      « C’est un homme pieux et en ce bas monde, voilà qui vaut tous les trésors ! »
      La nouvelle de ce mariage se répandit et on offrit des cadeaux et des tissus précieux. Or, à cette même époque, l’esclave indien tomba malade. Il commença à maigrir et à perdre ses forces. Les médecins ne parvenaient pas à découvrir le secret de sa maladie et pourtant la simple raison disait :
      « C’est du coeur qu’il est malade et on ne guérit pas le coeur avec les pommades du corps. »
      L’esclave ne pouvait, bien sûr, avouer la cause de sa maladie. Une nuit, son maître dit à son épouse :
      « Demande-lui la raison de son état. Depuis tant d’années, tu es comme une mère pour lui et nul doute qu’il te dévoile son secret ! »
      Le lendemain, la femme alla au chevet de l’esclave et, avec beaucoup de tendresse, elle lui caressa la tête comme une mère affectueuse. Elle lui posa sa question et l’esclave répondit :
      « Jamais, je n’avais pensé que vous confieriez votre fille à un étranger. N’est-ce pas un grand dommage que la fille de mon maître soit confiée à quelqu’un d’autre tandis que le feu consume ma poitrine ? »
      À ces mots, la femme ressentit une grande colère mais elle parvint à se contenir.
      « Comment cela est-il possible ? se disait-elle, qu’un bâtard indien puisse espérer la fille de son maître ! Et dire que nous lui faisions confiance ! Il n’en était guère digne. »
      Quand son épouse l’eut informé de cet état de chose, le maître de maison dit :
      « Dis-lui de patienter. Dis-lui que ce mariage sera annulé et que nous lui confierons notre fille. Moi, je me charge de lui faire changer d’avis. N’hésite pas à dissiper ses craintes. Excuse-toi auprès de lui en disant que nous ignorions tout de son amour pour notre fille et qu’assurément, il la mérite. Ainsi, il vivra dans un rêve agréable et les rêves agréables font engraisser les hommes. Les animaux engraissent avec de la paille et les hommes avec des honneurs ! »
      La femme dit :
      « Ce sera une grande honte pour moi de lui dire pareille chose car le mensonge ne sort pas de ma bouche. Pourquoi ceci ? Laisse donc périr ce maudit !
      – Non ! Non ! reprit son époux, fais-lui ce plaisir afin qu’il guérisse. Laisse-moi le soin d’ôter l’amour de son coeur une fois que son corps aura été guéri ! »
      Quand la femme eut transmis ces promesses à l’esclave, celui-ci déborda de joie et se mit à engraisser de nouveau. Son visage se remplit de sang et il remercia Dieu. Il se demandait bien de temps en temps si tout cela ne cachait pas un piège mais son maître, pour compléter la mise en scène, invita des amis afin qu’ils viennent féliciter l’esclave et lui souhaiter bonne chance dans son mariage. Ce fut suffisant pour lui ôter tout doute et faire disparaître les derniers symptômes de sa maladie.
      Or, pour sa nuit de noces, on lui tendit un piège. On habilla un jeune homme en femme et on le para de henné. Ce jeune homme avait une apparence de poulet mais c’était en réalité un coq impétueux.
      Au moment de l’union, on éteignit les chandelles et le jeune indien se retrouva au lit avec le jeune homme tandis que la foule battait du tambourin à l’extérieur. L’indien poussa des cris et appela au secours, mais le bruit de la fête couvrait ses appels. Jusqu’à l’aube, le pauvre esclave fut comme un sac de farine lacéré par un chien. Puis, on l’emmena au hammam, ainsi qu’il est de coutume pour les jeunes mariés. Quand on le ramena à sa chambre de noces, il vit la fille de son maître venue l’accueillir, accompagnée de sa mère. Il se protégea vivement de ses deux mains et s’écria :
      « Que Dieu protège celui qui voudra t’épouser, car dans la journée, tu es fraîche comme la plus belle des femmes, mais la nuit, ton membre est comme celui d’un âne ! »
      Voilà ! Il en va ainsi des biens de ce monde. Ils sont agréables de loin et sinistres de près. Comme une jeune mariée, ce monde est rempli de manières. Mais, de près, il n’est qu’une vieille femme desséchée.

 

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8 mai, 2012

Le vin (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:07

 

      Il y avait un émir qui était un bon vivant et appréciait fort le vin. Sa demeure était le refuge des pauvres et des inconscients. Son coeur recelait, comme l’océan, des perles et de l’or.
      À cette époque, qui était celle de Jésus, il était permis de boire du vin. Une nuit, notre émir reçut la visite inopinée d’un autre émir dont le caractère était très semblable au sien. Pour que rien ne manque à leur joie, ils se firent apporter du vin. Mais, comme il en restait bien peu, l’émir appela son esclave et lui demanda d’aller se procurer du vin chez un prêtre du voisinage.
      « Prends cette cruche, lui dit-il, et va la remplir du vin de ce prêtre car son vin à lui est pur. Dans une seule goutte de ce breuvage, on trouve un effet qu’on chercherait vainement dans un tonneau d’autre vin ! »
      L’esclave se munit donc d’une cruche et courut au monastère. Il prit du vin et paya en monnaie d’or. Il a donné des cailloux et a reçu des joyaux. Car le vin, qui anime même les os, change pour celui qui en boit le trône en un vulgaire morceau de bois !
      Donc, muni de son précieux chargement, l’esclave s’en retourna vers le palais de son maître. Mais soudain apparut sur son chemin un ascète de triste mine. Son corps était comme consumé du feu de son coeur. Et ses dures épreuves l’avaient profondément marqué. Il vivait nuit et jour au contact de la terre et du sang. Sa patience et sa lucidité ne s’éteignaient qu’à minuit passé. Cet ascète demanda à l’esclave : « Que contient donc cette cruche ?
      – Du vin ! répondit celui-ci.
      – Et, pour qui est ce vin ? poursuivit l’ascète.
      – Pour mon maître ! répondit l’esclave.
      – Comment est-il possible de chercher la vérité tout en s’adonnant aux plaisirs de la boisson ? s’écria l’ascète. Peut-on boire le vin de Satan alors que la raison vous fait défaut ? La raison se disperse à notre insu et il convient de rajouter de la raison à la raison même. Lorsque l’on s’enivre aussi sottement, on se trouve comme l’oiseau pris au piège ! »
      Et, prenant une pierre, il la jeta sur la cruche qui se brisa. L’esclave s’enfuit et alla se réfugier chez son maître. Celui-ci lui demanda s’il avait trouvé du vin et l’esclave lui raconta ce qui était arrivé. L’émir entra alors dans une violente colère et demanda qu’on lui indique la maison de cet ascète.
      « Il a mérité un bon coup de casse-tête ! s’exclama-t-il. Cette espèce d’âne ! Que pourrait-il connaître de l’ordre de la sagesse ? Il aura voulu se faire remarquer, acquérir la renommée par l’hypocrisie ! Lorsqu’un fou se mêle de calomnies, le fouet est un excellent remède pour faire sortir Satan de sa tête ! »
      Ainsi vociférant, son casse-tête à la main, l’émir arriva, à moitié ivre, chez l’ascète, avec l’intention de le tuer. L’ascète, pris de peur, se cacha sous des balles de laine. Entendant depuis sa cachette les imprécations de l’émir, il se dit :
      « Il faut certes un grand courage pour oser dire la vérité en face des gens! Seuls les miroirs en sont capables. Il faut avoir un visage aussi dur qu’un miroir de métal pour oser dire à un tel homme : « Vois l’horreur de ta face ! »"
      Finalement, l’émir finit par dénicher l’ascète et se mit en devoir de le rouer de coups. Il fit tant de bruit que tout le quartier fut bientôt en émoi. L’ascète était meutri de tous côtés.
      O émir ! Pardonne-lui ! Ce pauvre ascète est un malchanceux qui a enduré beaucoup de souffrances. O chers amis ! Ayez pitié des amoureux ! Car ils sont comme morts dans ce monde de mort. Toi aussi, tu as cassé bien des cruches par ignorance. Et ton coeur espère pourtant le pardon. Alors, pardonne toi aussi si tu veux être pardonné.
      L’émir s’exclama :
      « Qui est-il pour avoir osé casser cette cruche ? Même le lion me considère avec crainte ! Comment cet ascète a-t-il eu le front de meurtrir le coeur de mon esclave et de me faire honte devant mon invité ? Il a répandu un vin plus précieux que le sang et maintenant, le voilà qui essaie de s’échapper comme une femme ! Même s’il était un oiseau, cela n’empêcherait pas la flèche de ma colère de déchirer ses ailes. Quand bien même il se protégerait sous des tonnes de rochers, ce serait pour moi un jeu que de faire éclater son refuge ! Mon intention est de le battre de telle sorte que ceci soit une leçon pour tous ceux de son espèce ! »
      Sa colère était si vive qu’il crachait du feu, ivre de sang. En entendant ces menaces, des gens se mirent à intercéder en faveur de l’ascète. Ils embrassèrent les mains et les pieds de l’émir :
      « O émir ! Une telle colère et une telle rage sont-elles dignes de toi ? Même si ton vin a été répandu, ne veux-tu pas trouver la joie sans le vin ? L’attirance que tu éprouves pour ce breuvage provient de toi. Ta corpulence et le teint de tes joues font de tous les vins tes esclaves et rendent jaloux tous les buveurs. Tu n’as que faire d’un vin aux couleurs de roses ! Car tu es toi-même de cette couleur. En réalité, le vin dans son tonneau frémit d’affection pour tes joues! Tu es un océan. Qu’est-ce qu’une goutte pour toi ? Tu es la source des joies et du plaisir. Pourquoi te mettre en peine pour un peu de vin ?
      « Le joyau, c’est l’homme et les cieux ne sont faits que pour lui. L’essentiel, c’est l’homme et tout le reste n’est que détail. Ne te galvaude pas car la raison, l’idée et la prévoyance sont tes esclaves. Toute créature a pour mission de te servir. Puisque c’est toi le bijou, il ne sied pas que tu cajoles ta monture. Hélas ! Tu cherches la science dans les livres et le goût du halva ! Mais tu es un océan de science caché dans une goutte. Tout l’univers est caché dans ton corps. Qu’est-ce donc que le vin, le sama (danse des derviches) ou la fornication, pour que tu espères y trouver du plaisir ou une utilité ? Comment le soleil pourrait-il emprunter aux étincelles ? Tu es une âme libre mais, hélas, tu es devenu prisonnier des conditions. Ayons pitié du soleil empêtré dans ses liens ! »
      L’émir répondit :
      « Non ! Le vin est ma passion et je ne peux me contenter de vos plaisirs innocents. Je voudrais être comme le jasmin qui frémit dans le vent. Je voudrais me libérer de tout espoir et de toute crainte. Je voudrais être comme le saule qui s’épanche de tous côtés. Je voudrais jouer avec le vent, ainsi que le font ses branches. »

 

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La guerre contre l’ego (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:04

     
      Un soufi nommé Ayazi disait :
      J’ai participé à quatre-vingt-dix guerres, le corps nu, sans protection aucune. J’ai reçu ainsi de multiples blessures, coups de lance ou coups d’épée, espérant goûter la mort des martyrs mais aucune flèche ne m’a touché à un endroit vital. Ceci n’est qu’une question de chance et mon effort était vain. N’ayant pu goûter le bonheur du martyre, je me suis retiré dans une cellule. Or, un jour, j’entendis le bruit des tambours et compris alors que les soldats repartaient en guerre. J’ai senti comme une lamentation de tout mon être qui disait :
      « Voici venu le moment de combattre. Lève-toi et réalise tes voeux dans la guerre ! »
      Je lui répondis :
      « O ! maudit inconstant ! Dis-moi la vérité. Que caches-tu derrière cette fourberie ? Je sais bien qu’en toi, il n’y a aucun penchant pour le combat. Si tu ne me réponds pas pour de bon, je te ferai subir les affres de l’ascétisme ! »
      Et mon ego de répondre :
      « En ces lieux, il n’est de jour où tu ne me martyrises. Mon état est pire que celui de tes ennemis et nul n’en a connaissance ! Tu me tues par le manque de repos et de nourriture. Si je meurs au combat, alors au moins le peuple verra qui je suis !
      – Pauvre ego ! lui répondis-je. Tu n’es qu’un hypocrite. Tu n’es que vanité. Non seulement tu vis dans la calomnie, mais encore tu veux mourir dans la calomnie. »
      Et c’est ainsi que je me suis promis de ne plus jamais quitter cette cellule. Car tout ce que fait l’ego en pareille circonstance ne peut être qu’apparat. Pareil combat est le seul vrai combat. L’autre sorte n’est qu’un petit combat. Ce n’est certes pas là l’affaire de qui s’effraie d’une souris ! Notre homme était un soufi ainsi que celui de l’histoire précédente. Mais l’un meurt d’un coup d’épingle alors qu’aucune épée ne résiste à l’autre. Le premier a l’apparence d’un soufi mais il n’en a pas l’âme. C’est cette espèce-là qui ternit la réputation des soufis.

 

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L’histoire précédente ici :
http://unpeudetao.unblog.fr/contes-soufis/le-prisonnier/

 

6 mai, 2012

Les épreuves (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:10

 

      Hadrat Omar, fils d’Osman de La Mecque, écrivit ce qui suit à Junaid, Shibli et Harari :
      « Si terrible est la Voie spirituelle que personne ne devrait entreprendre ce voyage à moins d’être capable de passer à gué deux mille cataractes rugissantes, de gravir deux mille volcans crachant le feu. Celui qui n’est pas prêt à affronter pareilles épreuves devrait s’abstenir de s’appeler « chercheur ». »
      Junaid dit :
      « Je n’ai subi qu’une seule de ces épreuves. »
      Harari dit :
      « Je n’ai fait que quelques pas chancelants. »
      Shibli dit :
      « Je n’ai rien vu ni même pressenti de terrifiant. »
      Alors une voix de l’autre monde se fit entendre :
      « Ceux qui regardent comme terrifiantes ces épreuves, qui ne les considèrent pas comme des avantages essentiels, ceux qui peuvent s’appesantir sur leurs propres souffrances au lieu de les endurer, ceux-là ne sont pas des soufis, mais autre chose. Ils ne cherchent pas l’esprit, mais la sensation. Ils sont « du monde » et imaginent que les sentiments de ce monde sont des sentiments sublimes. »

 

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