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21 septembre, 2013

Fortune (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 6:20

      Un homme avait eu par héritage une importante fortune. Mais il la dilapida rapidement pour se retrouver bien vite dans un extrême dénuement. Car la fortune est changeante pour les héritiers.
      Il se promenait, tel un vautour, parmi les ruines, sans ressources, sans demeure. Il adressa un jour cette prière à Dieu :
« Ô Seigneur ! Les biens dont tu m’as comblé se sont vite dissipés! Renouvelle tes faveurs pour moi ou prends ma vie ! »
      Car le prophète a dit :
      « Le fidèle est comme le roseau ! Son chant est plus fort lorsqu’il est vide à l’intérieur. »
      Ainsi, notre héritier passait-il ses journées dans la prière, le visage plein de larmes.
      Mais existe-t-il quelqu’un qui ait frappé à la porte de la miséricorde sans rien recevoir ? L’héritier ruiné entendit donc une voix dans son rêve qui lui disait :
« Quitte Bagdad et rends-toi en Égypte ! On subviendra à tes besoins là-bas et tu y deviendras riche. Car tes larmes et tes prières sont acceptées ! »
      Cette même voix lui décrivit avec précision une ville, un quartier de cette ville et un lieu de ce quartier. Elle dit encore :
« Rends-toi là et tu trouveras un trésor fait de choses rares. »
      L’héritier, plein d’espoir, se rendit donc en Égypte. Il y parvint dans un état de grand épuisement, n’ayant rien mangé depuis des jours. Il lui vint l’idée de mendier mais la honte l’en empêcha. Cependant, au bout d’un moment, sa patience l’abandonna et il décida de demander l’aumône, à la nuit tombée, afin que l’obscurité couvre sa honte. Il se dit :
« Je vais crier le nom de Dieu et peut-être les gens me donneront-ils quelque chose à manger. »
      Un tiers de la nuit se passa alors qu’il hésitait encore, se demandant :
« Dois-je dormir le ventre vide ou dois-je mendier ? »
      Mais soudain, il fut capturé par un garde qui faisait la ronde de nuit et ce dernier se mit à le frapper de coups de bâton. Car il se trouvait qu’à cette époque, la population était excédée par les méfaits des voleurs de nuit et le sultan avait donné aux gardes des consignes sévères :
« Ne vous laissez pas abuser par leurs mensonges et soyez sans pitié ! Si vous trouvez un homme dans la rue en pleine nuit, coupez-lui la main, même s’il s’agit de quelqu’un de votre famille ! »
      L’héritier implora pitié et demanda à être écouté afin qu’il puisse raconter son histoire. Quand il lui eut donné de nombreux coups de bâton, le garde lui dit :
« Vas-y ! Je t’écoute. Que fais-tu à cette heure dans les rues ? Tu es étranger. Quelles sont tes intentions ? Sais-tu que le sultan nous a recommandé d’être sans pitié pour les voleurs tels que toi ? »
      L’héritier jura sur tout ce qu’il avait de sacré :
« Je ne suis ni un voleur ni un ami des voleurs. Je ne suis qu’un pauvre solitaire qui vient de Bagdad. »
      Et il raconta tout : son histoire, son rêve et son espoir de trouver un trésor. Et ses yeux firent couler une rivière de larmes. Le garde fut touché par ses paroles et lui dit :
« Tu n’as pas l’air d’être un voleur. Tu es peut-être un honnête homme mais tu es vraiment trop stupide. Tu as fait tout ce chemin à cause d’un rêve ! Cela est sûr : tu n’as pas la moindre graine d’intelligence. Il m’est arrivé des centaines de fois d’avoir de tels rêves. Une voix me disait : « Rends-toi à Bagdad. Va dans tel quartier, à tel endroit et tu y trouveras un trésor. » Mais, je ne me suis pas déplacé pour autant ! »
      Il décrivit à l’héritier l’endroit que lui indiquait la voix de ses rêves et l’héritier reconnut dans sa description l’endroit exact où il vivait.
Alors il s’écria :
« L’endroit du trésor était l’endroit même où je vivais ! Pourquoi ai-je enduré tous ces tourments ? »

 

      Puis, il remercia Dieu et se dit :
« Toutes mes peines et mes tourments m’ont guidé vers le trésor qui était chez moi. Qu’importe que l’on me prenne pour un savant ou pour un idiot : j’ai trouvé le trésor ! »

 

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13 mai, 2012

Patience (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:28

 

      Un disciple avait envie de rencontrer cheikh Ebu’l-Hassan Harkaani. Il quitta donc la ville de Talkan pour la ville de Harkan. Il traversa maintes montagnes et vallées en priant Dieu afin qu’il lui permette un jour de contempler le visage du cheikh. Après bien des tribulations, il finit par découvrir la maison du cheikh. Plein de respect, il frappa à la porte. De l’intérieur, la femme du cheikh lui répondit en criant :
      « Que veux-tu ? Que viens-tu faire ici ? »
      Le disciple répondit :
      « Je suis venu rendre visite au cheikh ! »
      La femme alors se mit à rire :
      « N’as-tu vraiment rien de mieux à faire ? Tu as traversé tout le pays pour voir le visage d’un imbécile ! Peut-être en avais-tu assez de ton pays ? »
      Ainsi, cette femme vilipenda son mari sans vergogne. Mais, ce n’est pas mon affaire que de rapporter ses propos. Ce qui est sûr, c’est que ses paroles noyèrent de chagrin le coeur du disciple. Les larmes aux yeux, il demanda :
      « Où est-il, ce beau cheikh ?
      – C’est un hypocrite ! dit la femme. Un piège pour les idiots ! Une laisse pour les égarés ! Combien de personnes comme toi sont ainsi venues et se sont mises en péril par sa faute ! Il vaut mieux que tu t’en retournes sans le voir ! »
      Le disciple se mit à crier :
      « C’est assez à présent ! La lumière des hommes de Dieu a couvert l’Orient et l’Occident. Tes paroles sataniques ne m’arracheront pas d’ici. Je ne suis pas venu ici comme un nuage poussé par le vent pour quitter ce seuil comme de la poussière. Ô femme, tu souffles pour éteindre le flambeau de la vérité. Mais tu ne réussiras qu’à te brûler la tête. Peut-on éteindre le soleil d’un souffle ? Si tu n’habitais pas dans cette maison, je lacérerais ton visage. Remercie le ciel d’être le chien de cette maison ! »
      Puis, le disciple demanda autour de lui où l’on pouvait trouver le cheikh. Et quelqu’un lui répondit :
      « Il est parti chercher du bois dans la forêt ! »
      Satan qui cherche à cacher la lumière sous la poussière mit le doute dans le coeur du disciple, qui se dit :
      « Comment ce cheikh peut-il garder semblable femme en sa maison et vivre avec elle ? Comment ces deux opposés peuvent-ils s’unir ? »
      Mais, en même temps, il se disait :
      « Je ne dois pas juger le cheikh car ce serait un péché. »
      Alors, son ego lui posait cette question :
      « Comment Gabriel peut-il vivre avec Satan? Comment le guide peut-il vivre avec celui qui égare les gens ? »
      Tandis qu’il était assailli par toutes ces pensées, il vit le cheikh, monté sur un lion, qui venait à sa rencontre. Le lion tirait un chargement de bois et un serpent servait de fouet au cheikh. Quand celui-ci aperçut le disciple, il se mit à sourire. Car la lumière de son coeur lui avait fait découvrir ses pensées. Il lui décrivit celles-ci et lui conta ses aventures comme s’il y avait assisté.
      « Si je ne montrais pas de patience envers elle, dit-il, comment ce lion pourrait-il tirer mon fardeau ? Je suis joyeux, ivre et fidèle, comme un chameau sous la charge que Dieu lui a offerte. Je ne prends pas trop en considération les critiques du peuple. Nous pouvons supporter le fardeau de cette idiote et de milliers de gens comme elle. Ce destin est une leçon pour nos élèves. »
      Toutes ces paroles te sont adressées afin que tu supportes avec patience les personnes de mauvais caractère.

 

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Mat (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:26

 

      Un pauvre était tombé dans un dénuement extrême. Les tourments de la misère empoisonnaient son coeur. Il adressa un jour cette prière à Dieu :
      « Ô Toi qui entends toute prière ! Tu m’as créé sans effort. Alors, offre-moi ma subsistance sans que j’aie besoin de m’en préoccuper. Tu as posé cinq perles sur ma tête et cinq sens cachés. Il m’est impossible de dénombrer les faveurs que tu as eues pour moi. Offre-moi aussi ma subsistance ! »
      Il priait ainsi, sans cesse, espérant que Dieu l’exaucerait. Mais, voyant le temps s’écouler, il se prenait à douter. Comme il se fatiguait de prier et sombrait dans le désespoir, Dieu lui suggéra :
      « Dieu est Celui qui abaisse et qui élève. Tout ce qu’il entreprend procède de cela. Vois la bassesse de la terre et la hauteur du ciel. Vois les années, une moitié dans la sécheresse et l’autre dans la verdure. Vois le temps qui s’accroît le jour et diminue la nuit. Le monde s’envole avec ses deux ailes. Les hommes sont de toutes couleurs mais dans le tombeau, ils deviennent tous de même couleur. »
      Notre subsistance est un vin versé dans une coupe d’or. La subsistance du chien, c’est sa pâtée dans son écuelle. Nous avons rendu la foule des nommes amoureuse du pain. Mais il existe des hommes qui sont ivres du Bien-Aimé. Puisque tu es satisfait de la nature, pourquoi tentes-tu de te soustraire à elle ?
      Un jour, notre pauvre fit un rêve, alors qu’il dormait. Mais les soufis peuvent rêver sans dormir. Dans son rêve, il entendit une voix dé l’inconnu qui lui disait :
      « O homme en détresse ! Va chez le papetier et cherches-y un papier dissimulé parmi d’autres, de telle forme et de telle couleur. Va le lire dans un lieu écarté et évite soigneusement que quiconque soit là au moment de cette lecture. Mais, si jamais ce secret était dévoilé, ne crains rien car nul autre que toi ne saurait en profiter. Et si un retard survient, prends patience et répète le verset : « Ne perdez pas l’espoir de la miséricorde ! »"
      Le pauvre fut si content de ce message que le monde lui en sembla comme rétréci. Et si Dieu n’y avait veillé, nul doute qu’il n’eût péri sous le coup de l’émotion.
      Il se rendit en hâte chez le papetier et se mit à trier les papiers. Il finit effectivement par mettre la main sur le papier qui lui avait été décrit dans son rêve. Et il se retira dans un endroit calme pour le lire. Et cette lecture le plongea dans l’étonnement : comment le plan d’un tel trésor pouvait-il se trouver parmi les articles du papetier ? Le pauvre se dit alors :
      « Dieu est le protecteur de toute chose. »
      Même s’il comblait les vallées d’or et d’argent, nul ne pourrait en profiter sans permission. Même si tu lisais des milliers de pages, il ne t’en resterait rien sans Sa volonté. Sache que l’univers céleste est à l’opposé de la compréhension humaine. Car la mouche ne peut être l’intime de la huppe.
      Sur le papier, il était écrit :
      « En dehors de la ville, il existe un bâtiment surmonté d’une coupole. Il tourne le dos à la ville et regarde en direction de l’étoile du berger. Va là-bas, tourne le dos à la ville et porte ton regard vers La Mecque. De là, tire une flèche et creuse à l’endroit où celle-ci tombera. »
      Plein d’ardeur et de joie, notre homme se hâta d’exécuter tout ceci ponctuellement. Mais, il usa sa pelle et sa pioche sans qu’aucun trésor apparaisse. Chaque jour, il lançait une nouvelle flèche et creusait un nouveau trou. C’était devenu là son travail quotidien et les gens de la ville se mirent à parler de ces curieuses activités. Des jaloux allèrent avertir le sultan.
      Quand le pauvre sut que le sultan avait été informé de son état, il décida d’accepter son destin et de se rendre au sultan. Il alla au palais et, avant qu’on ne le torture, remit le papier en disant :
      « Tenez ! Il n’y a aucune trace de trésor. Il vaut bien mieux que ce soit un chômeur comme le sultan qui s’occupe de cette affaire. S’il trouve un trésor, qu’il le garde ! Le chemin du désespoir est dangereux pour la raison et il faut de l’amour pour prendre ce chemin. »
      Et ainsi libéré de ses ennemis jaloux, il se concentra davantage sur son unique passion.
      Le chien guérit sa blessure en la léchant lui-même. Pour qui connaît les tourments de l’amour, il n’existe aucun autre ami. Personne n’est plus fou qu’un amoureux car la raison est aveugle et sourde devant l’amour. C’est un type de folie bien particulier et le médecin n’y peut rien. Si un médecin tombait un jour dans pareille folie, il laverait ses livres de médecine de son propre sang.
      Lorsqu’il priait, le pauvre se tournait vers son coeur et disait :
      « L’homme récolte l’équivalent de son effort. »
      Bien qu’il eût longtemps prié sans recevoir, il restait constant dans ses prières car, bien qu’il ne fût pas exaucé, il percevait une réponse. Comme il avait confiance en la générosité divine, son oreille entendait : « Oui ! »
      N’appelle pas cet oiseau car il s’envole vers toi. Sa subsistance est auprès de toi. Même s’il monte très haut dans le ciel, sa pensée est toujours tournée vers ton piège. Moi je suis malade et Toi, tu es le fils de Marie qui me rendra la santé. Ceci est le cri que Lui a mis en évidence. Ô mon Dieu ! ne rends pas apparent ce qui est caché ! Comme le ney, nous avons deux bouches. L’une d’elles est placée entre les lèvres et l’autre se lamente. Mais, si le ney ne connaissait pas la faveur des lèvres, cet univers ne connaîtrait pas le sucre. Il est préférable que Joseph reste au fond du puits car ses frères sont jaloux. Je suis ivre et voudrais me jeter au milieu des querelles. Qu’est-ce qu’un puits ? Moi, je viens de planter ma tente au milieu du Sahara. Offre-moi une coupe de vin et vois la grandeur de mon ivresse. Laisse là ce pauvre qui attend son trésor car nous, nous sommes noyés dans l’océan de plaisir. Ô pauvre ! Réfugie-toi auprès de Dieu mais n’espère rien d’un noyé.
      Ô échanson ! Verse une grande coupe à cet homme qui me regarde avec réprobation. Je connais tout son jeu : il est mat !

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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11 mai, 2012

Le chasseur et l’oiseau (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:58

 

      Un oiseau survolait une prairie. Là, un chasseur, caché dans les feuillages, avait tendu un piège avec quelques graines comme appât. L’oiseau se posa tout près et dit au chasseur sans le voir :
      « Qui es-tu ? Que fais-tu, couvert de feuillages, dans cette prairie remplie de bêtes sauvages ? »
      Le chasseur répondit :
      « Je suis un homme pieux qui a abandonné le monde et se satisfait des quelques plantes qui l’entourent. La mort de mes voisins a été une leçon pour moi. J’ai abandonné tous mes biens. Puisqu’au dernier jour, je serai seul et que je suis promis au tombeau, j’ai pensé qu’il valait mieux se consacrer à se rapprocher du Dieu unique. De tout temps, nos parents ont été les quatre éléments naturels mais nous, nous avons un penchant pour les parents éphémères.
      – C’est une erreur que de se retirer dans la solitude, dit l’oiseau. Il est préférable de prendre en patience les tourments que vous infligent les gens de mauvais caractère. Il faut se rendre utile à autrui, ainsi qu’un nuage !
      – Ton discours n’a pas de sens ! dit le chasseur, car la solitude vaut mieux qu’une mauvaise compagnie. Celui qui ne pense qu’à sa subsistance ne vaut pas mieux qu’un cadavre et sa compagnie est la véritable solitude. »
      L’oiseau :
      « Il ne peut y avoir de combat que si on te barre le chemin. Et le courage se manifeste lorsqu’on croise ses ennemis. »
      Le chasseur répondit :
      « C’est vrai si l’on est assez fort pour éviter la méchanceté. Sinon, mieux vaut se retirer !
      – Il te manque la fidélité du coeur ! dit l’oiseau. Si tu es amical, nombreux seront tes amis. Si la brebis s’éloigne du troupeau, c’est une occasion pour le loup. Même si tu t’es gardé du loup, ne te crois pas en sécurité si tu n’es pas entouré d’amis. Si les murs n’étaient pas amis les uns des autres, aucune maison n’aurait de toit. Si la plume n’était pas l’amie du papier, aucune parole ne serait transmise. »
      Des milliers de secrets furent ainsi échangés entre l’oiseau et le chasseur. Finalement l’oiseau demanda : « À qui sont ces grains de blé ?
      – Un orphelin me les a confiés, dit le chasseur. En effet, je suis le protecteur des orphelins.
      – Je suis dans une passe difficile, dit l’oiseau. J’ai si faim que je mangerais un cadavre. Ô homme vertueux ! permets-moi de manger quelques-unes de ces graines !
      – Si tu les mangeais sans besoin ce serait alors un péché ! dit le chasseur. Si vraiment tu es dans un état de besoin suprême alors tu dois donner un gage. »
      L’oiseau, plein de désir, se rua sur les graines et fut à l’instant capturé par le piège. Rendu à l’impuissance, il se mit à pleurer.
      Ô toi qui pleures ! Pleure avant ta mort et non pas après !
      L’oiseau s’écria :
      « Voilà la récompense de ceux qui se laissent séduire par les sortilèges des ascètes ! »
      Le chasseur lui répliqua :
      « Que non pas ! Voilà plutôt ce qui advient à ceux qui mangent le pain des orphelins ! »
      L’oiseau se lamenta et ses lamentations firent trembler le chasseur et son piège.
      « Ô bien-aimé ! disait-il, mon coeur est brisé par tous ces paradoxes. Caresse-moi la tête. Même si j’en suis indigne, daigne venir t’enquérir de mon état ! »

 

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9 mai, 2012

Le voyage de Minai (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:17

 

      Mohsin Minai n’était pas content de son sort, de la vie banale qu’il menait dans sa ville natale comme petit ouvrier émailleur. Un jour il décida de partir chercher fortune.
      Il se dirigea d’un pas tranquille vers la grand-porte, bien décidé à ne pas laisser passer sa chance. Il quittait la ville, lorsqu’un homme qu’il connaissait à peine le héla :
      « Moshin, si tu veux prendre un emploi d’émailleur, je connais quelqu’un qui cherche un homme de métier.
      – Non, merci, dit Mohsin : cette vie-là, je l’ai abandonnée, j’aspire à un sort meilleur ! »
      S’il n’avait pas décliné l’offre qui lui était faite, il serait devenu bien vite un émailleur célèbre, et un artiste révéré, car tel était l’aboutissement de l’occasion dont il refusait d’accepter le commencement.
      Cette rencontre ne fit qu’attiser son désir de suivre sa destinée.  » Si je n’avais pas entrepris ce voyage, se dit-il, si j’étais resté dans la petite baraque de l’émailleur, au bazar, je n’aurais pas eu cette possibilité de devenir un émailleur en titre avant plusieurs années. Vrai, la chance sourit aux voyageurs ! »
      Il poursuivit son chemin. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’il marchait, quand un inconnu l’aborda :
      « Quel est ton métier ?
      – Je suis maître émailleur », répondit Mohsin, tout en songeant : « Après tout, si j’étais resté dans ma ville natale, je serais déjà maître émailleur, c’est sûr. Pourquoi donc devrais-je me présenter comme simple ouvrier ? »
      L’inconnu lui dit :
      « Ma sœur se marie, je voudrais lui offrir un émail, une pièce unique. Accepterais-tu de faire cela pour moi ? Je te fournirai tous matériaux et instruments.
      – Volontiers ! » dit Mohsin.
      Il s’installa dans le village le plus proche et façonna pour la sœur de l’inconnu un magnifique bracelet en émail.
      Après quoi, il se dit :
      « Me voilà enfin devenu un homme important : je gagne de l’argent, mon talent est reconnu, j’ai pris de l’envergure aux yeux des gens, et ce n’est manifestement qu’un début. »
      Avec l’argent du bracelet, son premier ouvrage de commande en tant qu’artiste indépendant, il acheta une boutique, car il avait décidé de rester quelque temps en ce lieu.
      Peu après, quelqu’un entra dans la boutique et lui dit :
      « Je suis émailleur, je cherche un endroit propice où m’installer, je voudrais acheter ton affaire. »
      Il offrit à Mohsin Minai une si grosse somme d’argent pour sa boutique et son bon vouloir que la transaction fut vite conclue. Et Minai se mit en route de nouveau.
      Cela faisait déjà un jour ou deux qu’il marchait, quand des brigands l’attaquèrent, le délestèrent de sa fortune et l’abandonnèrent au bord de la route après l’avoir rossé.
      Minai ne pouvait savoir que s’il était resté au village, il se serait retrouvé dans une situation bien pire : ce même jour en effet la boutique qu’il avait vendue était engloutie dans un tremblement de terre, et son successeur, tué.
      Il resta là, prostré, se lamentant sur son sort, déplorant son inaptitude à persévérer, regrettant d’avoir vendu la boutique par cupidité.
      Un homme charitable qui passait par là aperçut l’émailleur malchanceux, s’approcha de lui.
      « Viens chez moi, dit-il, je t’aiderai. »
      Minai s’installa chez son nouvel ami, attendant que ses blessures guérissent.
      « J’ai un petit travail pour toi, au jardin », lui dit un jour son hôte. Minai accepta, et trois années s’écoulèrent ainsi, car les voyages lui faisaient peur désormais : il craignait que la malchance le poursuive, que le malheur le frappe. Il se félicitait en même temps de son humilité (n’avait-il pas été capable de suspendre ses ambitions ?) et de son aptitude à assumer ce modeste emploi de jardinier, lui, un artisan. Il se considérait comme particulièrement vertueux : il s’acquittait de sa dette envers son sauveur en le servant, en retour de la compassion immédiate que celui-ci avait témoignée à un vagabond sans le sou.
      Ce que Minai ne savait pas, c’est que s’il était resté là-bas, au bord de la route, quelque chose de complètement différent serait arrivé.
      Les brigands n’avaient pas tardé en effet à se quereller, après que la malchance les eut frappés plusieurs fois de suite. Le chef fut finalement tué par son second, et celui-ci rapporta tout l’argent dérobé à Mohsin, et même davantage, et déposa l’or à l’endroit où lui et ses complices l’avaient laissé à demi mort, ce pour éloigner la « malédiction ».
      Quand il eut travaillé mille jours dans le jardin de son protecteur, Mohsin Minai lui demanda la permission de partir et se dirigea vers la ville la plus proche. Il trouva un emploi chez un émailleur, comme ouvrier. Puis il entra chez un orfèvre, en tant que simple artisan, et finit émailleur en chef.
      « Maintenant, se dit-il, j’ai retrouvé ma voie, je suis là où j’aurais dû être si je n’avais pas eu ces idées de grandeurs et entrepris de voyager. »
      Mais ce qu’il ne savait pas, c’est que ses imaginations à propos de son humilité, et la croyance vaine que les événements de sa vie formaient une espèce de tout cohérent, faisaient obstacle à son progrès réel.
      Quand, à la suite d’une méprise, il fut arrêté et reconnu coupable de détournement de fonds, il commença de réarranger ses idées d’autre façon :
      « Si seulement j’étais resté là où j’étais, cela aurait mieux valu pour moi ! Mais les malheurs qui nous assaillent ne sont que des épreuves. Il me faut être patient dans l’infortune. »
      Ce qu’il ne voyait pas, ce qu’il ne parvint jamais à comprendre, c’est que les divers événements d’une vie font partie de chaînes de causes et d’effets différentes. Quiconque essaye de rassembler toutes les chaînes d’événements en une seule, de faire de toutes les histoires qui composent une vie une seule et unique et longue histoire, quiconque se flatte, en posant comme principe qu’il accomplit une seule destinée, devra affronter en conséquence des situations qui ne seront pas le « test » de son humilité et de sa patience, mais le paiement de sa stupidité. Ceux qui croient toujours être soumis à un test quand ils touchent le salaire de leurs actes, souffrent de vanité. Cette vanité les empêche même d’envisager qu’ils puissent à un moment ou à un autre récolter ce qu’ils ont semé.

 

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8 mai, 2012

La partie d’échecs (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 20:02

 

      Le sultan aimait beaucoup jouer aux échecs avec Delkak mais chaque fois que ce dernier le mettait mat, il entrait dans une violente colère.
      « Que tu sois damné ! » lui criait-il.
      Il prenait les pièces sur l’échiquier et les lui lançait à la tête.
      « Tiens ! Voici le roi ! » disait-il.
      Delkak, avec beaucoup de patience, espérait le secours de Dieu. Un jour, le sultan lui ordonna de faire une partie et Delkak se mit à trembler comme s’il se trouvait nu sur la glace. De nouveau, le sultan perdit. Quand vint le moment fatal, Delkak se réfugia dans un coin de la pièce et se cacha sous six couches d’édredons afin de se protéger du jet des pièces. « Que fais-tu donc ? » lui demanda le sultan. De sous les édredons, Delkak lui répondit : « Que tu sois damné deux fois ! Quand tu débordes de colère, nul n’ose dire la vérité. C’est toi qui as perdu la partie mais, en réalité, c’est moi qui suis mis mat par tes coups et me vois contraint de me protéger sous les édredons pour te dire : « Que tu sois damné ! »"

 

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Le vin (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:07

 

      Il y avait un émir qui était un bon vivant et appréciait fort le vin. Sa demeure était le refuge des pauvres et des inconscients. Son coeur recelait, comme l’océan, des perles et de l’or.
      À cette époque, qui était celle de Jésus, il était permis de boire du vin. Une nuit, notre émir reçut la visite inopinée d’un autre émir dont le caractère était très semblable au sien. Pour que rien ne manque à leur joie, ils se firent apporter du vin. Mais, comme il en restait bien peu, l’émir appela son esclave et lui demanda d’aller se procurer du vin chez un prêtre du voisinage.
      « Prends cette cruche, lui dit-il, et va la remplir du vin de ce prêtre car son vin à lui est pur. Dans une seule goutte de ce breuvage, on trouve un effet qu’on chercherait vainement dans un tonneau d’autre vin ! »
      L’esclave se munit donc d’une cruche et courut au monastère. Il prit du vin et paya en monnaie d’or. Il a donné des cailloux et a reçu des joyaux. Car le vin, qui anime même les os, change pour celui qui en boit le trône en un vulgaire morceau de bois !
      Donc, muni de son précieux chargement, l’esclave s’en retourna vers le palais de son maître. Mais soudain apparut sur son chemin un ascète de triste mine. Son corps était comme consumé du feu de son coeur. Et ses dures épreuves l’avaient profondément marqué. Il vivait nuit et jour au contact de la terre et du sang. Sa patience et sa lucidité ne s’éteignaient qu’à minuit passé. Cet ascète demanda à l’esclave : « Que contient donc cette cruche ?
      – Du vin ! répondit celui-ci.
      – Et, pour qui est ce vin ? poursuivit l’ascète.
      – Pour mon maître ! répondit l’esclave.
      – Comment est-il possible de chercher la vérité tout en s’adonnant aux plaisirs de la boisson ? s’écria l’ascète. Peut-on boire le vin de Satan alors que la raison vous fait défaut ? La raison se disperse à notre insu et il convient de rajouter de la raison à la raison même. Lorsque l’on s’enivre aussi sottement, on se trouve comme l’oiseau pris au piège ! »
      Et, prenant une pierre, il la jeta sur la cruche qui se brisa. L’esclave s’enfuit et alla se réfugier chez son maître. Celui-ci lui demanda s’il avait trouvé du vin et l’esclave lui raconta ce qui était arrivé. L’émir entra alors dans une violente colère et demanda qu’on lui indique la maison de cet ascète.
      « Il a mérité un bon coup de casse-tête ! s’exclama-t-il. Cette espèce d’âne ! Que pourrait-il connaître de l’ordre de la sagesse ? Il aura voulu se faire remarquer, acquérir la renommée par l’hypocrisie ! Lorsqu’un fou se mêle de calomnies, le fouet est un excellent remède pour faire sortir Satan de sa tête ! »
      Ainsi vociférant, son casse-tête à la main, l’émir arriva, à moitié ivre, chez l’ascète, avec l’intention de le tuer. L’ascète, pris de peur, se cacha sous des balles de laine. Entendant depuis sa cachette les imprécations de l’émir, il se dit :
      « Il faut certes un grand courage pour oser dire la vérité en face des gens! Seuls les miroirs en sont capables. Il faut avoir un visage aussi dur qu’un miroir de métal pour oser dire à un tel homme : « Vois l’horreur de ta face ! »"
      Finalement, l’émir finit par dénicher l’ascète et se mit en devoir de le rouer de coups. Il fit tant de bruit que tout le quartier fut bientôt en émoi. L’ascète était meutri de tous côtés.
      O émir ! Pardonne-lui ! Ce pauvre ascète est un malchanceux qui a enduré beaucoup de souffrances. O chers amis ! Ayez pitié des amoureux ! Car ils sont comme morts dans ce monde de mort. Toi aussi, tu as cassé bien des cruches par ignorance. Et ton coeur espère pourtant le pardon. Alors, pardonne toi aussi si tu veux être pardonné.
      L’émir s’exclama :
      « Qui est-il pour avoir osé casser cette cruche ? Même le lion me considère avec crainte ! Comment cet ascète a-t-il eu le front de meurtrir le coeur de mon esclave et de me faire honte devant mon invité ? Il a répandu un vin plus précieux que le sang et maintenant, le voilà qui essaie de s’échapper comme une femme ! Même s’il était un oiseau, cela n’empêcherait pas la flèche de ma colère de déchirer ses ailes. Quand bien même il se protégerait sous des tonnes de rochers, ce serait pour moi un jeu que de faire éclater son refuge ! Mon intention est de le battre de telle sorte que ceci soit une leçon pour tous ceux de son espèce ! »
      Sa colère était si vive qu’il crachait du feu, ivre de sang. En entendant ces menaces, des gens se mirent à intercéder en faveur de l’ascète. Ils embrassèrent les mains et les pieds de l’émir :
      « O émir ! Une telle colère et une telle rage sont-elles dignes de toi ? Même si ton vin a été répandu, ne veux-tu pas trouver la joie sans le vin ? L’attirance que tu éprouves pour ce breuvage provient de toi. Ta corpulence et le teint de tes joues font de tous les vins tes esclaves et rendent jaloux tous les buveurs. Tu n’as que faire d’un vin aux couleurs de roses ! Car tu es toi-même de cette couleur. En réalité, le vin dans son tonneau frémit d’affection pour tes joues! Tu es un océan. Qu’est-ce qu’une goutte pour toi ? Tu es la source des joies et du plaisir. Pourquoi te mettre en peine pour un peu de vin ?
      « Le joyau, c’est l’homme et les cieux ne sont faits que pour lui. L’essentiel, c’est l’homme et tout le reste n’est que détail. Ne te galvaude pas car la raison, l’idée et la prévoyance sont tes esclaves. Toute créature a pour mission de te servir. Puisque c’est toi le bijou, il ne sied pas que tu cajoles ta monture. Hélas ! Tu cherches la science dans les livres et le goût du halva ! Mais tu es un océan de science caché dans une goutte. Tout l’univers est caché dans ton corps. Qu’est-ce donc que le vin, le sama (danse des derviches) ou la fornication, pour que tu espères y trouver du plaisir ou une utilité ? Comment le soleil pourrait-il emprunter aux étincelles ? Tu es une âme libre mais, hélas, tu es devenu prisonnier des conditions. Ayons pitié du soleil empêtré dans ses liens ! »
      L’émir répondit :
      « Non ! Le vin est ma passion et je ne peux me contenter de vos plaisirs innocents. Je voudrais être comme le jasmin qui frémit dans le vent. Je voudrais me libérer de tout espoir et de toute crainte. Je voudrais être comme le saule qui s’épanche de tous côtés. Je voudrais jouer avec le vent, ainsi que le font ses branches. »

 

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Le prisonnier (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:59

 

      Il y avait un soufi qui accompagnait une armée en guerre. Quand vint le moment du combat, les cavaliers partirent comme des flèches mais le soufi resta dans sa tente. Car les âmes pesantes restent sur terre tandis que les âmes ardentes s’élèvent jusqu’au ciel.
      Les soldats revinrent victorieux, possesseurs d’un immense butin. Au moment du partage, ils voulurent en faire profiter le soufi mais lui refusa en alléguant sa tristesse d’avoir manqué le combat. Comme rien ne parvenait à calmer sa peine, les soldats lui dirent :
« Nous avons ramené une grande quantité de prisonniers. Tu n’as qu’à tuer l’un d’eux et, de cette manière, tu auras participé au combat ! »
      Cette solution rendit le soufi tout joyeux et, s’emparant de l’un des prisonniers, il l’emmena derrière sa tente pour le tuer, afin d’avoir supprimé au moins un ennemi.
      Un long moment s’écoula et les soldats finirent par se demander la raison de ce retard insolite. L’un d’eux, par curiosité, alla aux nouvelles. Or, derrière la tente, il découvrit le prisonnier, les mains liées. Il avait mordu le soufi au cou et ce dernier, le visage ensanglanté, gisait à terre, vaincu.
      Il en va de même pour toi. Devant ton ego, qui a pourtant les mains liées, tu t’évanouis comme le soufi. Tu éprouves le vertige du haut d’une petite colline mais des milliers de montagnes t’attendent.
      Les soldats tuèrent immédiatement le prisonnier et lavèrent le visage du soufi avec de l’eau de rose pour calmer sa douleur. Quand il reprit connaissance, on lui demanda :
      « Est-il possible d’être aussi faible ? Comment as-tu pu te laisser vaincre par un homme aux mains liées ? »
      Le soufi répondit :
      « Au moment où je m’apprêtais à lui couper la tête, il m’a jeté un regard étrange et j’ai perdu connaissance. Une armée a surgi de son regard pour m’attaquer. C’est là tout ce dont je me souviens ! »
      Les soldats répliquèrent :
      « Il est inutile de participer à la guerre lorsqu’on a un pareil courage. Un prisonnier ligoté a eu raison de ta patience ! Le bruit d’une épée qui tranche une tête n’est pas le bruit d’un battoir à linge ! Tu n’es pas familier avec le combat des hommes. Comment pourrais-tu prétendre nager dans un océan de sang ? Bien des têtes sans corps roulent à terre car il ne s’agit pas d’une invitation à se mettre à table. Ne retrousse pas tes manches comme s’il s’agissait de manger une écuelle de soupe. Ceci est une affaire d’hommes et non pas de timorés ! »
     
      Comment la raison qui s’effraie d’une souris pourrait-elle dégainer son épée devant l’ennemi ? Un pareil combat n’est pas fait pour ceux qui se réfugient d’une illusion dans une autre.

 

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7 mai, 2012

Lanterne en plein jour (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:40

     
      Un prêtre se promenait en plein jour au marché en portant une lanterne allumée. Ainsi muni, il tournait en rond dans le bazar. Un importun lui dit :
      « Pourquoi rentres-tu ainsi dans chaque boutique ? Que cherches-tu ? A quoi cela rime-t-il, alors qu’il fait grand jour, de chercher quelque chose à la lueur d’une lanterne ? »
      Le prêtre répondit :
      « Je cherche un homme vivant et qui ait le souffle d’un saint !
      – Eh bien, regarde ! fit l’homme, ce bazar est rempli par la foule !
      – Non ! fit le prêtre, je cherche un homme qui peut contrôler son désir et sa colère ! L’un de ceux qui restent hommes au plus fort du désir. Je voudrais qu’un tel homme me foule au pied comme la poussière, afin que je puisse sacrifier mon âme pour lui.
      – Tu cherches là une chose bien rare. Tes actes démontrent que tu fais fi du destin. Toi, tu ne vois que l’apparence mais l’essentiel est décidé par le destin. Et, quand le destin se réalise, même les cieux sont frappés d’étonnement. Tenter de nier cela, c’est rétrécir l’univers. Le destin peut transformer la pierre en eau. Toi qui as vu tourner la meule du moulin, viens donc voir la rivière qui l’entraîne. Tu as vu la poussière s’envoler ? Regarde plutôt le vent qui en est la cause. Tu vois la marmite des idées qui bout. Sois raisonnable et vois plutôt le feu qui est dessous et qui la fait bouillir. Ne te préoccupe pas de la patience et pense à celui qui t’a offert la patience. Tu prétends avoir vu quelque chose mais tes actes démontrent que tu n’as rien vu du tout ! Admire l’océan plutôt que l’écume car celui qui ne voit que l’écume tombe dans la manie du secret tandis que celui qui voit l’océan tombe dans l’admiration. Il transforme son coeur en océan. Qui voit l’écume est pris de vertige et tourne en rond mais qui a vu l’océan ne connaît pas le doute. »

 

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