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11 mai, 2012

Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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12 février, 2012

L’initiation de Malik Dinar (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:51

 

     Après avoir passé de nombreuses années à étudier les questions philosophiques, Dinar pensa que le moment était venu de partir en quête de la connaissance.
     « J’irai, se dit-il, à la recherche du Maître caché, dont on dit aussi qu’il demeure au tréfonds de soi. »
     Il emporta quelques dattes pour toute provision.
     Sur le chemin poussiéreux, un derviche avançait avec peine. Dinar accorda son pas au sien. Les deux hommes marchèrent quelque temps en silence.
     Le derviche parla enfin :
     « Qui es-tu ? Où vas-tu ?
     – Je suis Dinar, je vais à la recherche du Maître caché.
     – Je suis El-Malik El-Fatih, je marcherai avec toi, dit le derviche.
     – Peux-tu m’aider à trouver le Maître ? demanda Dinar.
     – Est-ce que je peux t’aider ? Est-ce que tu peux m’aider ? répondit Fatih dans la manière irritante propre aux derviches. On dit que le Maître caché est au-dedans de l’homme. Selon qu’il sait tirer profit ou non des expériences de la vie, il le trouve ou ne le trouve pas. Je ne peux rien te dire de plus. »
     Ils passèrent près d’un arbre qui grinçait et oscillait. Le derviche s’arrêta, écouta puis se tourna vers Dinar :
     « L’arbre dit : « Quelque chose me fait mal, arrêtez-vous un instant, enlevez cette chose de mon côté, que je trouve le repos. »
     – Je n’ai pas le temps, répliqua Dinar. Et puis, comment un arbre pourrait-il parler ! »
     Ils se remirent en chemin.
     Peu après, le derviche dit à Dinar :
     « Quand nous étions près de l’arbre, j’ai senti comme une odeur de miel : peut-être y a-t-il un essaim d’abeilles sauvages dans le tronc.
     – Alors, retournons-y ! s’écria Dinar. Nous pourrons recueillir le miel. Ce que nous ne mangerons pas, nous le vendrons.
     – Comme tu voudras », dit le derviche.
     Ils revinrent sur leurs pas. Arrivés près de l’arbre, ils virent un groupe de voyageurs occupés à recueillir une énorme quantité de miel.
     « Nous avons eu de la chance ! leur dirent ces gens. Il y a là assez de miel pour nourrir une ville entière. Nous sommes de pauvres pèlerins : nous allons devenir de riches marchands ! Notre avenir est assuré. »
     Dinar et Fatih se remirent en chemin.
     Ils allaient par un sentier de montagne quand ils perçurent un bourdonnement. Le derviche colla son oreille au sol, puis se releva.
     « Sous nos pieds, dit-il, des millions de fourmis s’activent à construire leur demeure. Ce bourdonnement est un appel à l’aide concerté. Dans le langage des fourmis, il signifie : « Aidez-nous, aidez-nous. Nous creusons, mais nous avons rencontré d’étranges pierres qui font obstacle à notre progression. Aidez-nous à les enlever de là. » Faut-il que nous nous arrêtions pour les aider, ou veux-tu poursuivre ton voyage sans tarder ?
     – Frère, répondit Dinar, les fourmis, les pierres, ce n’est pas notre affaire. Pour ma part, une seule chose m’intéresse : la recherche du Maître.
     – Comme tu voudras, frère, dit le derviche. On dit pourtant que tout est lié. Peut-être cela a-t-il un rapport avec nous ? »
     Dinar ne prêta pas attention à ce que marmonnait le vieil homme, et ils poursuivirent leur chemin.
     Ils firent halte, la nuit venue. Dinar s’aperçut alors qu’il avait perdu son couteau.
     « J’ai dû le laisser tomber près de la fourmilière », dit-il.
     Le lendemain matin, ils revinrent sur leurs pas. Ils n’arrivèrent pas à retrouver le couteau. Des gens se trouvaient là, couverts de boue : ils se reposaient près d’un tas de pièces d’or.
     « Ce trésor était caché là-dessous, expliquèrent-ils aux deux hommes, nous venons de le déterrer. Nous étions en chemin quand un vieux derviche, au corps frêle, nous a hélés : « Creusez à cet endroit, a-t-il crié, vous trouverez ce qui est pierre pour certains et or pour d’autres. »"
     Dinar maudit sa malchance.
     « Si seulement nous nous étions arrêtés, dit-il, nous aurions trouvé le trésor hier soir et serions riches toi et moi, ô derviche… »
     Les gens l’interrompirent :
     « Ce derviche qui est avec toi ressemble étrangement à celui qui nous a parlé.
     – Les derviches se ressemblent tous », dit Fatih.
     Les deux hommes se remirent en chemin.
     Quelques jours plus tard, ils découvrirent une jolie rivière. Ils firent halte sur la berge et s’y reposèrent en attendant le passeur. Leur attention fut attirée soudain par un poisson. Il remonta plusieurs fois à la surface : il semblait vouloir leur dire quelque chose.
     « Ce poisson, dit le derviche, nous envoie le message que voici : « J’ai avalé un caillou. Attrapez-moi, donnez-moi telle herbe à manger, je pourrai vomir le caillou et je serai soulagé. Voyageurs, ayez pitié ! »"
     La barque accosta à ce moment-là. Dinar, impatient d’aller de l’avant, y poussa le derviche. Le passeur s’estima heureux de recevoir une petite pièce : c’est tout ce qu’ils pouvaient lui donner.
     Fatih et Dinar dormirent bien cette nuit-là sur l’autre rive : un homme charitable y avait fait édifier une auberge à l’intention des voyageurs.
     Le lendemain matin, ils buvaient leur thé à lentes gorgées, lorsque le passeur entra. La nuit dernière, la fortune lui avait souri, leur dit-il : les deux pèlerins lui avaient porté chance. Il baisa les mains du derviche, pour recevoir sa bénédiction.
     « Tu la mérites bien, mon fils », dit Fatih.
     Le passeur était riche désormais. Et voici comment c’était arrivé. La veille au soir, il s’apprêtait à rentrer chez lui, à l’heure habituelle, quand il avait aperçu les deux hommes sur l’autre rive. Malgré leur évidente pauvreté, il avait décidé de traverser de nouveau la rivière pour les amener à l’auberge : il avait fait cela pour la baraka, la bénédiction accordée à celui qui aide le voyageur. Ensuite, alors qu’il allait remiser sa barque, le batelier avait vu le poisson, échoué sur la rive : il essayait, semblait-il, d’avaler un brin d’une herbe sauvage. Le batelier le lui avait mis dans la bouche ; le poisson avait vomi un caillou et s’était glissé dans la rivière. Ce caillou était en fait un énorme diamant, sans défaut, d’un éclat incomparable, d’une valeur inestimable.
     « Tu es un démon ! cria Dinar, furieux, au derviche Fatih. Tu connaissais l’existence de ces trois trésors, sans doute grâce à tes pouvoirs de perception directe, pourtant tu ne m’as rien dit sur le moment ! Un vrai compagnon se comporte-t-il ainsi ? Ma malchance était déjà suffisamment tenace, maintenant, c’est pire, car sans toi je n’aurais jamais rien su de ce qui peut se cacher dans les arbres, les fourmilières et les poissons !… »
     À peine avait-il prononcé ces mots qu’il sentit comme un vent puissant se propager dans tout son être. Et il sut que la vérité était le contraire de ce qu’il avait dit.
     Le derviche, dont le nom signifie le Roi victorieux, lui toucha doucement l’épaule et sourit :
     « Maintenant, frère, tu sauras que l’on peut apprendre par l’expérience. Je suis celui qui est aux ordres du Maître caché. »
     Quand Dinar osa lever les yeux, il vit son maître descendre la rue avec un petit groupe de voyageurs qui discutaient des périls qu’ils devraient affronter en chemin.
     Aujourd’hui, Malik Dinar compte parmi les plus grands derviches. Malik Dinar, le compagnon, l’exemple, l’homme qui est arrivé.

 

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8 janvier, 2012

Le chandelier de fer (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 11:20

 

     Il était une fois une pauvre veuve. Un jour qu’elle regardait par la fenêtre, elle vit passer un humble derviche. Il paraissait très las ; sa robe rapiécée était sale : il avait manifestement besoin d’aide.
     Se précipitant dans la rue, elle lui cria :
     « Noble derviche, je sais que tu es un des élus, mais il y a des moments, j’en suis sûre, où même quelqu’un d’aussi insignifiant que moi peut être utile aux chercheurs de vérité. Viens te reposer sous mon toit. Ne dit-on pas : « Quiconque aide les Amis sera aidé à son tour, quiconque contrarie leurs desseins verra ses desseins contrariés, bien qu’on ne sache jamais quand ni comment » ?
     – Merci, brave femme », dit le derviche.
     Il entra dans la chaumière. Après quelques jours, il était tout à fait reposé et rétabli.
     Cette femme avait un fils du nom d’Abdullah qui avait eu peu d’occasions de progresser dans la vie : il avait passé le plus clair de son temps à couper du bois pour le vendre au marché du village et n’avait pu agrandir le champ de ses expériences au point de se tirer d’affaire ou de sortir sa mère de la misère.
     « Mon enfant, dit le derviche, je suis un homme de savoir, si démuni que je puisse paraître. Viens, sois mon compagnon, je partagerai avec toi tout ce qui s’offrira, si toutefois ta mère y consent. »
     La mère ne demandait pas mieux que d’autoriser son fils à voyager en compagnie du sage.
     Les deux hommes se mirent en route. Ils parcoururent de nombreux pays, endurèrent bien des épreuves, jusqu’au jour où le derviche dit à son compagnon : « Abdullah, nous voici au terme de notre voyage. Je vais accomplir certains rites. S’ils sont favorablement reçus, la terre s’entrouvrira et révélera ce que peu d’hommes ont contemplé : un trésor caché il y a bien des années en ce lieu. As-tu peur ? »
     Abdullah répondit qu’il était prêt et jura de rester constant quoi qu’il arrive.
     Le derviche exécuta d’étranges mouvements, murmura des sons incompréhensibles, Abdullah se joignit à lui, la terre s’ouvrit.
     « Maintenant, écoute-moi bien, Abdullah, prête-moi une entière attention. Tu vas descendre dans la caverne qui s’ouvre à nos pieds. Tu devras t’emparer d’un chandelier de fer. Avant de l’atteindre, tu verras des trésors dont il a rarement été donné aux hommes de voir la pareille. Ignore-les. Seul le chandelier de fer est ton but et l’objet de ta quête. Dès que tu l’auras trouvé, apporte-le ici. »
     Abdullah descendit dans la caverne par un escalier taillé dans la roche et, vrai, il entrevit tant de joyaux étincelants, de pièces de vaisselle d’or, de trésors étonnants (qu’aucun mot d’aucune langue ne saurait décrire) qu’il était comme paralysé. Il sortit enfin de cet état, et, oubliant les paroles du derviche, s’empara d’autant d’objets, parmi les plus attirants, qu’il put en tenir dans ses bras.
     C’est alors qu’il vit le chandelier. Il se dit qu’il ferait aussi bien de l’apporter au derviche, et qu’il pourrait cacher dans ses larges manches les objets volés. Il se remplit les manches, prit le chandelier, remonta à la surface de la terre, et se retrouva près de la chaumière. Le derviche avait disparu. Dès qu’il voulut montrer ses trésors à sa mère, ceux-ci semblèrent fondre complètement. Il ne restait plus que le chandelier : un chandelier à douze branches portant douze chandelles. Il en alluma une. Une forme imprécise se manifesta aussitôt : on eût dit un derviche. La silhouette tournoya un instant, posa une petite pièce sur le sol et s’évanouit brusquement.
     Alors Abdullah alluma les autres chandelles. Douze derviches se matérialisèrent, dansèrent une heure durant et lui jetèrent douze pièces d’argent avant de disparaître.
     Abdullah et sa mère étaient stupéfaits.
     Ils recommencèrent le lendemain : de nouveau, les derviches dansèrent et leur jetèrent douze pièces. Et il en fut ainsi chaque jour. Ils pouvaient vivre, et bien vivre, du produit du chandelier.
     Mais Abdullah n’avait pas oublié les merveilles entrevues dans la caverne souterraine. Il était bien décidé à tenter sa chance, car il voulait devenir vraiment riche. Il essaya de retrouver l’endroit où le derviche avait fait s’entrouvrir la terre. Mais il eut beau chercher, il ne le trouva pas. Désormais, il était obsédé par le désir d’être riche.. Il se mit en route, voyagea de ville en ville, de région en région. C’est ainsi qu’un jour il arriva à la porte d’un palais, principale résidence du derviche misérable que sa mère avait autrefois aperçu par la fenêtre de leur chaumière.
     Cela faisait des mois qu’il était en chemin.. Quel bonheur d’être admis en présence du derviche ! Un derviche royalement vêtu, entouré d’une foule de disciples..
     « Maintenant, ingrat que tu es ! dit-il au jeune homme, je vais te montrer ce que ce chandelier peut faire. » Il prit un bâton, en frappa le chandelier : chaque branche se transforma en un trésor plus vaste que tout ce qu’Abdullah avait entrevu dans la caverne.
     Le derviche fit enlever l’or, l’argent et les bijoux pour qu’on les distribue à des gens méritants. Et voilà qu’apparut de nouveau le chandelier de fer, prêt à resservir.
     Le derviche se tourna vers le jeune homme :
     « On ne peut compter sur toi pour faire les choses correctement, et tu as trahi ma confiance : c’est pourquoi tu dois t’en aller. Au moins as-tu rapporté le chandelier de fer. Pour cela, je te donne un chameau et une charge d’or. »
     Abdullah passa la nuit au palais. Au petit matin, il cacha le chandelier dans un des sacs accrochés au bât du chameau. De retour chez lui, il alluma les chandelles et prit un bâton pour frapper le chandelier.
     Mais il n’avait toujours pas appris le modus operandi. Au lieu d’utiliser la main droite pour tenir le bâton, il se servit de la gauche. Les douze derviches apparurent, prirent la charge d’or et le chandelier, sellèrent le chameau et disparurent.
     Maintenant Abdullah était moins bien loti qu’avant, car il devait vivre avec le souvenir de son incompétence, de son ingratitude, de sa malhonnêteté.. Il ne pouvait oublier non plus les richesses qu’il avait eues à portée de main. Mais il n’eut pas d’autre chance et jamais plus il n’eut l’esprit tranquille.

 

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