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29 novembre, 2012

Le songe d’or, Charles NODIER

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(FABLE LEVANTINE).

 

Chapitre premier
LE KARDOUON

 

Le kardouon est, comme tout le monde le sait, le plus joli, le plus subtil et le plus accort des lézards. Le kardouon est vêtu d’or comme un grand seigneur ; mais il est timide et modeste, et il vit seul et retiré ; c’est ce qui l’a fait passer pour savant. Le kardouon n’a jamais fait de mal à personne, et il n’y a personne qui n’aime le kardouon. Les jeunes filles sont toutes fières quand il les regarde au passage avec des yeux d’amour et de joie, en redressant son cou bleu chatoyant de rubis entre les fentes d’une vieille muraille, ou en faisant étinceler sous les feux du soleil les reflets innombrables du tissu merveilleux dont il est habillé.

 

Elles se disent entre elles : « Ce n’est pas toi, c’est moi que le kardouon a regardée aujourd’hui, c’est moi qu’il trouve la plus belle, et qui serai son amoureuse. »

 

Le kardouon n’y pense pas. Le kardouon cherche çà et là de bonnes racines pour fêtoyer ses camarades et s’en goberger avec eux sur une pierre resplendissante, à la pleine chaleur du midi.

 

Un jour, le kardouon trouva dans le désert un trésor tout composé de pièces à fleur de coin si jolies et si polies qu’on aurait cru qu’elles venaient de gémir et de sauter en bondissant sous le balancier. Un roi qui se sauvait s’en était débarrassé là pour aller plus vite.

 

« Vertu de Dieu ! dit le kardouon, voici, ou je me trompe fort, quelque précieuse denrée qui me vient à point pour mon hiver ! Ce doivent être au pire des tranches de cette carotte fraîche et sucrée qui réveille toujours mes esprits quand la solitude m’ennuie ; seulement je n’en vis jamais d’aussi appétissantes. »

 

Et le kardouon se glissa vers le trésor, non directement, parce que ce n’est pas sa manière, mais en traçant de prudents détours ; tantôt la tête levée, le museau à l’air, le corps tout d’une venue, la queue droite et verticale comme un pieu ; tantôt arrêté, indécis, penchant tour à tour chacun de ses yeux vers le sol pour y appliquer sa fine oreille de kardouon, et chacune de ses oreilles pour en relever son regard ; examinant la droite, la gauche, écoutant partout, voyant tout, se rassurant de plus en plus, filant un trait comme un brave kardouon, se retirant sur lui-même en palpitant de terreur, comme un pauvre kardouon qui se sent poursuivi loin de son trou ; et puis tout heureux et tout fier, relevant son dos en cintre, arrondissant ses épaules à tous les jeux de la lumière, roulant les plis de son riche caparaçon, hérissant les écailles dorées de sa cotte de mailles, verdoyant, ondoyant, fuyant, lançant aux vents la poussière sous ses doigts, et la fouettant de sa queue. C’était sans contredit le plus beau des kardouons.

 

Quand il fut arrivé au trésor, il y plongea deux perçants regards, se roidit comme un bâton, se redressa sur ses deux pieds de devant, et tomba sur la première pièce d’or qui s’offrit à ses dents.

 

Il s’en cassa une.

 

Le kardouon silla de dix pieds en arrière, retourna plus réfléchi, mordit plus modestement.

 

« Elles sont diablement sèches, dit-il. Oh ! que les kardouons qui amassent ainsi des tranches de carottes pour leur postérité sont coupables de ne pas les tenir dans un endroit humide où elles conservent leur qualité nourrissante ! Il faut convenir, ajouta-t-il intérieurement, que l’espèce du kardouon n’est guère avancée ! Quant à moi qui dînai l’autre jour, et qui ne suis pas, grâce au ciel, pressé d’un méchant repas comme un kardouon du commun, je vais transporter cette provende sous le grand arbre du désert, parmi des herbes humectées de la rosée du ciel et de la fraîcheur des sources ; je m’endormirai à côté sur un sable doux et fin que la première aube vient échauffer ; et quand une maladroite d’abeille, qui se lève, tout étourdie, de la fleur où elle a dormi, m’éveillera de ses bourdonnements, en tourbillonnant comme une folle, je commencerai le plus beau déjeuner de prince qu’ait jamais fait un kardouon. »

 

Le kardouon dont je parle était un kardouon d’exécution. Ce qu’il avait dit, il le fit ; c’est beaucoup. Dès le soir, tout le trésor, transporté pièce à pièce, rafraîchissait inutilement sur un beau tapis de mousses aux longues soies qui fléchissaient sous son poids. Au-dessus, un arbre immense étendait ses branches luxuriantes de verdure et de fleurs, comme pour inviter les passants à goûter un agréable sommeil sous son ombrage.

 

Et le kardouon fatigué s’endormit paisiblement en rêvant racines fraîches.

 

Ceci est l’histoire du kardouon.

 

Chapitre II
XAÏLOUN

 

Le lendemain survint dans le même endroit le pauvre bûcheron Xaïloun, qui fut grandement attiré par le mélodieux glouglou des eaux courantes et par le frais et riant froufrou de la feuillée. Ce lieu de repos flatta tout d’abord la paresse naturelle de Xaïloun, qui était encore loin de la forêt, et qui, selon son usage, ne se souciait pas autrement d’y arriver.

 

Comme il y a peu de personnes qui aient connu Xaïloun de son vivant, je vous dirai que c’était un de ces enfants disgraciés de la nature, qu’elle semble n’avoir produits que pour vivre. Il était assez mal fait de sa personne et fort empêché de son esprit ; au demeurant, simple et bonne créature, incapable de faire le mal, incapable d’y penser, et même incapable de le comprendre ; de sorte que sa famille n’avait vu en lui depuis l’enfance qu’un sujet de tristesse et d’embarras. Les rebuts humiliants auxquels Xaïloun était sans cesse exposé lui avaient inspiré de bonne heure le goût d’une vie solitaire, et c’était pour cela qu’on lui avait donné la profession de bûcheron, à défaut de toutes celles que lui interdisait l’infirmité de son intelligence ; car on ne l’appelait à la ville que l’imbécile Xaïloun. – Les enfants le suivaient en effet dans les rues avec des rires malins, en criant : « Place, place à l’honnête Xaïloun, à Xaïloun, le plus aimable bûcheron qui ait jamais manié la cognée, car voilà qu’il va causer de science avec son cousin le kardouon dans les clairières du bois. Oh ! le digne Xaïloun ! »

 

Et ses frères se retiraient de son passage en rougissant d’une orgueilleuse pudeur.

 

Mais Xaïloun ne faisait pas semblant de les voir, et il riait aux enfants.

 

Xaïloun s’était accoutumé à penser que la pauvreté de ses vêtements entrait pour beaucoup dans les motifs de ce dédain et de ces dérisions journalières, car aucun homme n’est porté à juger désavantageusement de son esprit ; il en avait conclu que le kardouon, qui est beau entre tous les habitants de la terre quand il se pavane au soleil, était la plus favorisée des créatures de Dieu ; et il se promettait en secret, s’il pénétrait un jour dans les intimes amitiés du kardouon, de se parer de quelque mise-bas de sa garde-robe de fête, pour entrer en se prélassant dans le pays, et fasciner les yeux des bonnes gens de toutes ces munificences.

 

« D’ailleurs, ajoutait-il, quand il avait réfléchi autant que le permettait son jugement de Xaïloun, le kardouon est, dit-on, mon cousin, et je m’en aperçois à la sympathie qui m’entraîne vers cet honorable personnage. Puisque mes frères m’ont rebuté par mépris, je n’ai point d’autre proche parent que le kardouon, et je veux vivre avec lui, s’il me reçoit bien, quand je ne serais bon qu’à lui faire tous les soirs une large litière de feuilles sèches pour son sommeil, qu’à border proprement son lit quand il s’endort, et qu’à chauffer sa chambre d’un feu clair et réjouissant, lorsque la saison devient mauvaise. Le kardouon peut vieillir avant moi, poursuivit Xaïloun ; car il était déjà preste et beau que j’étais encore tout petit, et que ma mère me le montrait en disant :
Tiens, voilà le kardouon ! – Je sais, s’il plaît à Dieu, les soins qu’on peut rendre à un malade et les petites douceurs dont on l’amuse. C’est dommage qu’il soit un peu fier ! »

 

À la vérité, le kardouon répondait mal aux avances ordinaires de Xaïloun. À son approche il disparaissait comme un éclair dans le sable et ne s’arrêtait que derrière une butte ou une pierre pour tourner sur lui de côté deux yeux étincelants qui auraient fait envie aux escarboucles.

 

Xaïloun le regardait alors d’un air respectueux, en lui disant à mains jointes :

 

« Hélas ! mon cousin, pourquoi me fuyez-vous, moi qui suis votre ami et votre compère ? Je ne demande qu’à vous suivre et à vous servir, de préférence à mes frères, pour lesquels je voudrais mourir, mais qui me paraissent moins gracieux et moins aimables que vous. Ne rebutez pas comme eux votre fidèle Xaïlon, si vous avez besoin, par hasard, d’un bon domestique. »

 

Mais le kardouon s’en allait toujours, et Xaïloun rentrait en pleurant chez sa mère, parce que son cousin le kardouon n’avait pas voulu lui parler.

 

Ce jour-là sa mère l’avait chassé en le frappant de colère et en le poussant par les épaules :

 

« Va-t’en, misérable ! lui avait-elle dit, va rejoindre ton cousin le kardouon, indigne que tu es d’avoir d’autres parents ! »

 

Xaïloun avait obéi à l’ordinaire, et il cherchait son cousin le kardouon.

 

« Oh ! oh ! dit-il en arrivant sous l’arbre aux larges ramées, en voilà vraiment bien d’une autre.. Mon cousin le kardouon qui s’est endormi sous ces ombrages, au confluent de toutes les sources, quoique cela ne soit pas dans ses habitudes ! – Une belle occasion, s’il en fut jamais, de causer d’affaires avec lui à son réveil. – Mais que diable garde-t-il là, et que prétend-il faire de toutes ces petites drôleries de plomb jaune, si ce n’est qu’il les ait préparées pour rajeunir ses habits ? C’est peut-être qu’il est de noces. Foi de Xaïloun, il y a des dupeurs aussi au bazar des kardouons ; car cette ferraille est fort grossière à voir, et il n’y a pas une des pièces du vieux pourpoint de mon cousin qui ne vaille mille fois mieux. J’attendrai cependant qu’il m’en dise son avis, s’il est d’une humeur plus parlante que de coutume ; car je dormirai commodément à cette place, et, comme j’ai le sommeil léger, je me réveillerai aussitôt que lui. »

 

À l’instant où Xaïloun allait se coucher, il fut soudainement frappé d’une idée.

 

« La nuit est fraîche, dit-il, et mon cousin le kardouon n’est pas exercé comme moi à coucher sur le bord des sources et à l’abri des forêts. L’air du matin n’est pas salutaire. »

 

Xaïloun ôta son habit et l’étendit doucement sur le kardouon, en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas le réveiller. Le kardouon ne se réveilla point.

 

Quand il eut fait cela, Xaïloun s’endormit profondément en rêvant à l’amitié du kardouon.

 

Ceci est l’histoire de Xaïloun.

 

Chapitre III
LE FAKIR ABHOC

 

Le lendemain survint dans le même endroit le fakir Abhoc, qui feignait d’aller en pèlerinage, mais qui cherchait dans le fait quelque bonne chape-chute de fakir.

 

Comme il s’approchait de la source pour se reposer, il aperçut le trésor, l’enveloppa du regard et en supputa promptement la valeur sur ses doigts.

 

« Grâce inespérée, s’écria-t-il, que le Dieu très puissant et très miséricordieux accorde enfin à ma société après tant d’années d’épreuves, et qu’il a daigné mettre, pour m’en rendre la conquête plus facile, sous la simple garde d’un innocent lézard de murailles et d’un pauvre garçon imbécile ! »

 

Je dois vous dire que le fakir Abhoc connaissait parfaitement de vue Xaïloun et le kardouon.

 

« Que le ciel soit loué en toutes choses, ajouta-t-il en s’asseyant quelques pas plus loin. Adieu la robe de fakir, les longs jeûnes et les rudes mortifications de corps. Je vais changer de pays et de vie, et acheter, au premier royaume où je me trouverai bien, quelque bonne province qui me rapporte de gros revenus.
Une fois établi dans mon palais, je ne m’occupe désormais que de me réjouir au milieu de mes jolies esclaves, parmi les fleurs et les parfums, et que de bercer mollement mes esprits au son de leurs instruments de musique, en sablant des vins exquis dans la plus large de mes coupes d’or. Je me fais vieux, et le bon vin égaie le coeur des vieillards. – Il me paraît seulement que ce trésor sera lourd à porter, et il siérait mal en tout cas à un grand seigneur terrien comme je suis, qui a une multitude de domestiques et une milice innombrable, de s’abaisser à un office de portefaix, même quand je ne devrais pas être vu. Pour que le prince du peuple attire à soi le respect de ses sujets, il faut qu’il se soit accoutumé à se respecter lui-même. On croirait d’ailleurs que ce manant n’a pas été envoyé ici à d’autre fin que de me servir, et comme il est plus robuste qu’un boeuf, il transportera aisément tout mon or jusqu’à la ville prochaine, où je lui ferai présent de ma défroque et de quelque basse monnaie à l’usage des petits gens. »

 

Après cette belle allocution intérieure, le fakir Abhoc, bien certain que son trésor n’avait rien à redouter du kardouon, ni du misérable Xaïloun, qui était aussi loin que le kardouon d’en connaître la valeur, se laissa entraîner sans résistance aux douceurs du sommeil, et il s’endormit fièrement en rêvant de sa province, de son harem peuplé des plus rares beautés de l’Orient, et de son vin de Schiraz écumant dans des coupes d’or.

 

Ceci est l’histoire du fakir Abhoc.

 

Chapitre IV
LE DOCTEUR ABHAC

 

Le lendemain, survint dans le même endroit le docteur Abhac, qui était un homme très versé dans toutes les lois, et qui avait perdu sa route en méditant sur un texte embrouillé, dont les juristes donnaient déjà cent trente-deux interprétations différentes. Il était sur le point de saisir la cent trente-troisième, quand l’aspect du trésor la lui fit oublier tout net, en transportant sa pensée sur le terrain scabreux de l’invention, de la propriété et du fisc. Elle s’anéantit si bien dans sa mémoire qu’il ne l’aurait pas retrouvée en cent ans. C’est une grande perte.

 

– Il appert, dit le docteur Abhac, que c’est le kardouon qui a découvert le trésor, et celui-ci n’excipera pas, j’en réponds, de son droit d’invention pour réclamer sa part légale dans le partage. Ledit kardouon est donc évincé de fait. Quant au fisc et à la propriété, je tiens que le lieu est vague, commun, propre à chacun et à tous, de façon que l’État et le particulier n’y ont rien à voir, ce qui est d’une heureuse opportunité dans l’occurrence actuelle, ce confluent d’eaux errantes marquant, si je ne me trompe, une délimitation litigieuse entre deux peuples belliqueux, et des guerres longues et sanglantes ayant à surgir du conflit possible de deux juridictions. Je ferais donc un acte innocent, légitime, et même provide, en emportant le trésor de céans, si je pouvais m’en charger d’un voyage. – Quant à ces aventuriers, dont l’un me paraît être un malotru de boquillon et l’autre un méchant fakir, gens sans nom, sans aveu et sans poids, il est probable qu’il ne se sont couchés ici que pour procéder demain à un partage amiable, parce qu’ils ne savent ni texte, ni commentaires, et qu’ils se sont estimés d’égale force. – Mais ils ne s’en tireront pas sans procès, ou j’y perdrai ma réputation. Seulement, comme le sommeil me gagne, à cause de la grande contention d’esprit que cette affaire m’a donnée, je vais prendre acte de possession en mettant quelques-unes de ces pièces dans mon turban, pour qu’il conste ostensiblement et péremptoirement en la cour, si la cause y est évoquée, de l’antériorité de mon droit ; celui qui possède la chose par appétence d’avoir, tradition d’avoir eu et première occupation étant présumé propriétaire, ainsi qu’il est écrit.

 

Et le docteur Abhac munit son turban de tant de pièces de conviction qu’il passa une grande partie du jour à le traîner, le pauvre homme, jusqu’à l’endroit où mourait, aux rayons du soleil horizontal, l’ombre des rameaux protecteurs. Encore y retourna-t-il à plusieurs reprises, bourrant toujours son turban de nouveaux témoins, tant qu’enfin il se décida bravement à en combler la forme, sauf à dormir la tête nue au serein.

 

« Je ne suis pas embarrassé de me réveiller, dit-il en appuyant son occiput fraîchement rasé sur le turban bouffi qui lui servait d’oreiller. Ces gens-ci se disputeront dès le point du jour, et ils seront trop heureux d’avoir un docteur ès lois sous la main pour les accommoder, ce qui m’assure part et vacation. »

 

Après quoi le docteur Abhac s’endormit magistralement, en rêvant procédure et or.

 

Ceci est l’histoire du docteur Abhac.

 

Chapitre V
LE ROI DES SABLES

 

Le lendemain, au déclin du jour, survint dans le même endroit un fameux bandit dont l’histoire ne conserve pas le nom, mais qui était dans toute la contrée la terreur des caravanes, auxquelles il imposait d’énormes tributs, et qu’on appelait, par cette raison, le ROI DES SABLES, si les mémoires de cette époque reculée sont fidèles. Jamais il n’était entré si avant dans le désert, parce que cette route n’était guère fréquentée des voyageurs, et l’aspect de cette source et de ces ombrages réjouit son coeur, ordinairement peu sensible aux beautés de la nature, de manière qu’il avisa de s’y arrêter un moment.

 

« Je n’ai pas été mal inspiré, vraiment, murmura-t-il entre ses dents, en apercevant le trésor. Le kardouon veille ici, suivant l’usage immémorial des lézards et des dragons, à la garde de cet amas d’or dont il n’a que faire ; et ces trois insignes écornifleurs sont venus de compagnie pour se le partager. Si je me charge de tout ce butin pendant qu’ils dorment, je ne manquerai pas de réveiller le kardouon, qui réveillera ces misérables, car il a toujours l’oeil au guet, et j’aurai affaire au lézard, au bûcheron, au fakir et à l’homme de loi, qui sont gens âpres à la curée et capables de la défendre. La prudence m’enseigne qu’il vaut mieux feindre de dormir à côté d’eux, tant que les ténèbres ne sont pas tout à fait tombées, puisqu’il paraît qu’ils se sont proposé de passer ici la nuit, et je profiterai ensuite de l’obscurité pour les tuer un à un d’un bon coup de kangiar. Ce lieu est si infréquenté que je ne crains pas d’être empêché demain au transport de ces richesses, et je me propose même de ne pas partir sans avoir déjeuné de ce kardouon, dont la chair est fort délicate, à ce que j’ai ouï dire à mon père. »

 

Et il s’endormit à son tour, en rêvant assassinats, pillage et kardouons cuits sur la braise.

 

Ceci est l’histoire du ROI DES SABLES, qui était un voleur, et qu’on nommait ainsi pour le distinguer des autres.

 

Chapitre VI
LE SAGE LOCKMAN

 

Le lendemain survint dans le même endroit le sage Lockman, le philosophe et le poète ; Lockman, l’amour des humains, le précepteur des peuples et le conseiller des rois ; Lockman qui cherchait souvent les solitudes les plus écartées pour y méditer sur la nature et sur Dieu.

 

Et Lockman marchait d’un pas tardif, parce qu’il était affaibli par son grand âge, car il avait atteint, le même jour, le trois-centième anniversaire de sa naissance.

 

Lockman s’arrêta au spectacle qu’offraient alors les environs de l’arbre du désert, et il réfléchit un instant.

 

« Le tableau que votre divine bonté montre à mes regards, s’écria-t-il enfin, renferme, ô sublime Créateur de toutes choses ! d’ineffables enseignements, et mon âme est accablée, en le contemplant, d’admiration pour les leçons qui résultent de vos oeuvres, et de compassion pour les insensés qui ne vous connaissent point.

 

« Voilà un trésor, comme s’expriment les hommes, qui a peut-être coûté bien des fois à son maître le repos de l’esprit et de l’âme.

 

« Voilà le kardouon qui a trouvé ces pièces d’or, et qui, éclairé par le faible instinct dont vous avez pourvu son espèce, les a prises pour des tranches de racines desséchées par le soleil.

 

« Voilà le pauvre Xaïloun, dont l’éclat des vêtements du kardouon avait ébloui les yeux, parce que son intelligence ne pouvait pas percer, pour remonter jusqu’à vous, les ténèbres qui l’enveloppaient comme les langes d’un enfant au berceau, et adorer, dans ce magnifique appareil, la main toute-puissante qui en décore à son gré les plus viles de ses créatures.

 

« Voilà le fakir Abhoc, qui s’est fié à la timidité naturelle du kardouon et à l’imbécillité de Xaïloun pour rester seul possesseur de tant de biens, et se rendre opulent sur ses vieux jours.

 

« Voilà le docteur Abhac, qui a compté sur le débat que devait exciter, au réveil, le partage de ces trompeuses vanités de la fortune pour se faire médiateur entre les prétendants, et s’attribuer double part.

 

« Voilà le ROI DES SABLES, qui est venu le dernier, en roulant des idées fatales et des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que votre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre, et qui se promettait peut-être d’égorger les premiers venus pendant la nuit, autant que j’en peux juger par la violence désespérée avec laquelle sa main s’est fermée sur son kangiar.

 

« Et tous cinq se sont endormis pour toujours sous l’ombre empoisonnée de l’upas, dont un souffle de votre colère a jeté ici les semences funestes du fond des forêts de Java. »

 

Quand il eut dit ce que je viens de dire, Lockman se prosterna, et il adora Dieu.

 

Et quand Lockman se fut relevé, il passa la main dans sa barbe et il continua :

 

« Le respect qui est dû aux morts, reprit-il, nous défend de laisser leurs dépouilles en proie aux bêtes du désert. Le vivant juge le vivant, mais le mort appartient à Dieu. »

 

Et il détacha de la ceinture de Xaïloun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses.

 

Dans la première fosse il mit le fakir Abhoc.

 

Dans la seconde fosse il mit le docteur Abhac.

 

Dans la troisième fosse il enterra le ROI DES SABLES.

 

« Quant à toi, Xaïloun, continua Lockman, je t’emporterai hors de l’influence mortelle de l’arbre-poison, pour que tes amis, s’il t’en reste sur la terre depuis la mort du kardouon, puissent venir te pleurer sans danger à l’endroit où tu reposeras ; et je le ferai ainsi, mon frère, parce que tu as étendu ton manteau sur le kardouon endormi pour le préserver du froid. »

 

Ensuite Lockman emporta Xaïloun bien loin de là, et il lui creusa une fosse dans un petit ravin tout fleuri que les sources du désert baignaient souvent sans jamais l’inonder, sous des arbres dont les frondes flottantes au vent n’épanchaient autour d’elles que de la fraîcheur et des parfums.

 

Et quand cela fut fini, Lockman passa une seconde fois la main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi, Lockman alla chercher le kardouon, qui était mort sous l’arbre-poison de Java.

 

Après quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessus de celle de Xaïloun, sur un petit revers mieux exposé au soleil, dont les rayons naissants éveillent la gaieté des lézards.

 

« Dieu me préserve, dit Lockman, de séparer dans la mort ceux qui se sont aimés ! »

 

Et quand il eut parlé ainsi, Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi, Lockman retourna jusqu’au pied de l’arbre upas.

 

Après quoi il y creusa une fosse très profonde, et il y enterra le trésor.

 

« Cette précaution, dit-il en souriant dans son âme, peut sauver la vie d’un homme ou celle d’un kardouon. »

 

Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue pour venir se coucher près de la fosse de Xaïloun, et il se sentit défaillir avant d’y arriver, à cause de son grand âge.

 

Et quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaïloun, il défaillit tout à fait, se laissa tomber sur la terre, éleva son âme vers Dieu et mourut.

 

Ceci est l’histoire du sage Lockman.

 

Chapitre VII
L’ESPRIT DE DIEU

 

Le lendemain survint dans l’air un de ces esprits de Dieu que vous n’avez jamais vus que dans vos songes, qui planait, remontait, semblait se perdre parfois dans l’azur éternel, redescendait encore, et se balançait à des hauteurs que la pensée ne peut mesurer, sur de larges ailes bleues, comme un papillon géant.

 

À mesure qu’il se rapprochait, on le voyait déployer les anneaux d’une chevelure blonde comme l’or dans la fournaise, et il se laissait aller au courant des airs qui le berçaient, en jetant ses bras d’ivoire et sa tête abandonnée à tous les petits nuages du ciel.

 

Puis il se posa, en bondissant du pied, sur les frêles rameaux, sans peser sur une feuille, sans faire fléchir une fleur, et puis il vola, en la caressant du battement de ses ailes, autour de la fosse récente de Xaïloun.

 

« Eh quoi ! s’écria-t-il, Xaïloun est donc mort, Xaïloun que le ciel attend, à cause de son innocence et de sa simplicité ? »

 

Et de ses larges ailes bleues qui caressaient la fosse de Xaïloun, il laissa tomber au milieu de la terre qui le couvrait une petite plume, qui soudainement y prit racine, y germa et s’y développa comme le plus beau panache qu’on ait jamais vu couronner le cercueil des rois ; ce qu’il fit pour mieux le retrouver.

 

Alors il aperçut le poète qui s’était endormi dans la mort comme dans un rêve joyeux, et dont tous les traits riaient de paix et de félicité.

 

« Mon Lockman aussi, dit l’esprit, a voulu rajeunir pour se rapprocher de nous, quoiqu’il n’ait passé qu’un petit nombre de saisons parmi les hommes, qui n’ont pas eu le temps, hélas ! de profiter de ses leçons. Viens cependant, mon frère, viens avec moi, réveille-toi de la mort pour me suivre ; allons au jour éternel, allons à Dieu !.. »

 

Au même instant il appliqua un baiser de résurrection sur le front de Lockman, le souleva légèrement de son lit de mousse, et le précipita dans un ciel si profond que l’oeil des aigles se fatigua de les chercher, avant de s’être tout à fait ouvert à leur départ.

 

Ceci est l’histoire de l’ange.

 

Chapitre VIII
LA FIN DU SONGE D’OR

 

Ce que je viens de raconter s’est passé il y a des siècles infinis, et depuis ce temps-là le nom du sage Lockman n’est jamais sorti de la mémoire des hommes.

 

Et depuis ce temps-là l’upas étend toujours ses rameaux, dont l’ombre donne la mort entre des sources qui coulent toujours.

 

Ceci est l’histoire du monde.

 

Charles NODIER (1780-1844).

 

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22 avril, 2012

Peau d’Ane, Charles PERRAULT

Classé dans : — unpeudetao @ 11:15

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.
Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.
Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux:
 »Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous:
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.
Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps:
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.
 »Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci:
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »
Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
 »Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas. »
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur:
 »Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende. »
Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit:
 »Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil. »
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.
L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main:
 »Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »
Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.
Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.
 »Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encore ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.
Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.
La princesse ainsi travestie
De chez la sage fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince qui pour la fête
De son heureux hymen s’apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue
Qu’on ne parcoure promptement;
Mais on s’agite vainement,
On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées;
Les dames de la cour, toutes découragées,
N’en dînèrent point la plupart;
Mais du curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n’eut point d’offrande.
L’infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le dimanche un peu plus de repos
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n’était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.
J’oubliais de dire en passant
Qu’en cette grande métairie
D’un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie,
Que là, poules de barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canes petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l’envie dix cours toutes entières.
Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau céphale:
Son air était royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d’Ane de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encore le coeur d’une princesse.
 »Qu’il a l’air grand, quoiqu’il l’ait négligé,
Qu’il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé!
D’une robe de rien s’il m’avait honorée,
Je m’en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j’ai. »
Un jour le jeune prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure:
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son coeur.
Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
Dans le palais, pensif il se retire,
Et la nuit et le jour il soupire;
Il ne veut plus aller au bal
Quoiqu’on soit dans le carnaval.
Il hait la chasse, il hait la comédie,
Il n’a plus d’appétit, tout lui fait mal au coeur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.
Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d’une allée effroyable,
Où l’on ne voit goutte en plein jour.
 »C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle
Et que Peau d’Ane l’on appelle,
A cause de la peau qu’elle met sur son cou;
De l’amour c’est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu’on puisse voir après le loup. »
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l’amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N’en seront jamais effacés.
Cependant la reine sa mère,
Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
 »O ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d’Ane est une noire taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
– N’importe, dit la reine, il faut le satisfaire,
Et c’est à cela seul que nous devons songer. »
Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
S’il en avait voulu manger.
Peau d’Ane donc prend sa farine
Qu’elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S’enferme seule en sa chambrette.
D’abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d’argent que vite elle laça
Pour dignement faire l’ouvrage
Qu’aussitôt elle commença.
On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l’oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s’en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,
Qu’on ne peut la voir un moment
Qu’elle ne sache qu’on l’a vue.
Je suis bien sûr encore, et j’en ferais serment,
Qu’elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le prince trouva la galette si bonne
Qu’il ne s’en fallut rien que d’une faim gloutonne
Il n’avalât aussi l’anneau.
Quand il en vit l’émeraude admirable,
Et du jonc d’or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d’une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l’instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les médecins sages d’expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu’il était malade d’amour.
Comme l’hymen, quelque mal qu’on ne dise,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s’en fit quelque temps prier,
Puis dit:  »Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon. »
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu’on n’osa dire non.
Voilà donc qu’on se met en quête
De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n’en est point qui ne s’apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu’il a le secret de le rendre menu.
L’une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L’autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu’elle le rapetisse;
Et l’autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n’est enfin point de manoeuvre
Qu’une dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.
L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Etaient trop gros et n’entraient pas.
Les comtesses, et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D’un dédain presque égal rebutait tout le monde.
Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s’y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu’un câble au travers d’une aiguille.
On crut enfin que c’était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu’à régner le Ciel la destine?
Le prince dit:  »Et pourquoi non?
Qu’on la fasse venir. » Chacun se prit à rire,
Criant tout haut:  »Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon? »
Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l’ivoire
Qu’un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D’une justesse sans égale.
Son petit doigt fut entouré,
La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu’avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s’apprêtait à rire;
Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
Et qu’elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants, dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d’une majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu’avecque ses deux mains on eût pu l’embrasser,
Montrèrent leurs appâts et leur grâce divine:
Des dames de la cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d’appâts;
La reine en était affolée,
Et le prince son cher amant,
De cent plaisirs l’âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.
Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l’aurore,
Montés sur de grands éléphants;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du monde,
Il en débarque et la cour en abonde.
Mais nul prince, nul potentat,
N’y parut avec tant d’éclat
Que le père de l’épousée,
Qui d’elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N’en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu’il la vit:  »Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant », dit-il et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l’embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s’intéresser,
Et le futur époux était ravi d’apprendre
Que d’un roi si puissant il devenait le gendre.
Dans ce moment la marraine arriva
Qui raconta toute l’histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau d’Ane de gloire.
Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu’elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu’il n’est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue;
Que de l’eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature.
Pourvu qu’elle ait de beaux habits;
Que sous le ciel il n’est point de femelle
Qui ne s’imagine être belle,
Et qui souvent ne s’imagine encore
Que si des trois beautés la fameuse querelle
S’était démêlée avec elle, elle aurait eu la pomme d’or.
Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire;
Mais tant que dans le monde on aura des enfants
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

 

Charles PERRAULT (1628-1703).

 

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12 février, 2012

Les trois anneaux (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:52

 

     Il était une fois un homme sage, très riche, qui avait un fils.
     « Mon fils, lui dit-il un jour, voici un anneau orné de pierreries. Garde-le : il est signe que tu es mon successeur. Et transmets-le à ta postérité. C’est un objet de valeur, de belle facture, qui peut de surcroît ouvrir une porte donnant accès à des richesses. »
     Quelques années plus tard, l’homme sage eut un autre fils. Quand celui-ci eut atteint l’âge requis, il lui donna un anneau orné de pierreries, et prononça les mêmes paroles.
     Il fit de même avec son troisième et dernier fils.
     Après la mort de l’Ancien, les fils, une fois grands, revendiquèrent tour à tour la primauté en vertu de l’anneau qu’ils possédaient. Et chacun d’eux fit des adeptes.
     Personne ne pouvait dire avec certitude lequel des trois anneaux était le plus précieux. Chaque groupe prétendait pourtant que son anneau surpassait en valeur ou en beauté les deux autres.
     Chose curieuse, la « porte donnant accès à des richesses » restait fermée aux possesseurs des clés et à leurs plus proches partisans, préoccupés qu’ils étaient de la question de la préséance, de la possession de l’anneau, de sa valeur et de son apparence.
     Seuls quelques-uns cherchèrent la porte du trésor de l’Ancien.
     Ces anneaux possédaient des propriétés magiques dont l’Ancien n’avait pas parlé. Clés, certes, ils l’étaient, mais ils n’avaient pas été conçus pour ouvrir directement la porte du trésor. Il suffisait de les contempler, sans argumenter ni trop s’attacher à l’une ou l’autre de leurs qualités. Ceux qui en étaient capables pouvaient dire où se trouvait le trésor, et y accéder en reproduisant simplement le contour de l’anneau.
     Pendant ce temps, les partisans de chacun des anneaux répétaient, avec des variantes, ce qu’avait dit l’Ancien en léguant un anneau à chacun de ses fils.
     La première communauté pensait avoir déjà trouvé le trésor.
     Pour la deuxième, le trésor était une allégorie.
     La troisième renvoyait la possibilité d’ouvrir la porte à un avenir lointain et imaginaire.

 

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9 octobre, 2008

Le Soleil Raconte, ANDERSEN (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:39

Le Soleil Raconte

 

Maintenant, c’est moi qui raconte ! dit le vent.
- Non, si vous permettez, protesta la pluie, c’est mon tour à présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de souffler
de votre mieux.
- Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les parapluies, j’en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi !
- C’est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s’exprima si fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se coucha et cessa de
mugir et de grogner ; la pluie le secoua en rouspétant : «Est-ce que nous devons nous laisser faire ! Il nous suit tout le temps. Nous n’allons tout de
même pas l’écouter. Cela n’en vaut pas la peine. » Mais le rayon de soleil raconta :
Un cygne volait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de l’or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes
voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d’un jeune homme qui surveillait la marchandise ; on l’appelait « supecargo ». La plume de l’oiseau
de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui pouvait se permettre
d’acheter des éperons d’or et échanger un tonneau d’or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l’éclairais, ajouta le rayon de soleil.
Le cygne survola un pré vert. Un petit berger de sept ans venait juste de se coucher à l’ombre d’un vieil arbre. Le cygne embrassa une des feuilles de l’arbre,
laquelle se détacha et tomba dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois, dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit
au garçon les miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu’il y avait
lu, et le livre l’amena jusqu’aux bancs de l’école et à la table du grand savoir. J’ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le soleil. Le cygne
descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui les bordent, là où nichent
les coucous et les pigeons sauvages.
Une pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses bras, elle
aperçut un cygne d’or, le cygne de la fortune, s’élever des roseaux près de la rive. Mais qu’est-ce qui brillait là ? Un ouf d’or. La femme le pressa contre
sa poitrine et l’œuf resta chaud, il y avait sans doute de la vie à l’intérieur; oui, on sentait des coups légers. La femme les perçut mais pensa qu’il
s’agissait des battements de son propre cœur. A la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa l’œuf sur la table. « Tic, tac » entendit-on à
l’intérieur. Lorsque l’œuf se fendilla, la tête d’un petit cygne comme emplumé d’or pur en sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre
femme avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses enfants.
A cet instant le petit oiseau d’or s’envola.
La femme embrassa les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien ; elle appliqua chaque anneau contre son cœur et le leur mit au doigt.
Un des garçons prit une motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu’à ce qu’il en sortît la statue de Jason portant la toison d’or.
Le deuxième garçon courut sur le pré où s’épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa très fort. Puis
il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après, dans la grande ville, on parlait
d’un grand peintre.
Le troisième des garçons mit l’anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un écho du fond du cœur. Des sentiments et des pensées s’élevèrent
en sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le maître des
sons et chaque pays au monde peut dire à présent : oui, il m’appartient.
Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu’il avait la pépie et qu’à la maison on devrait
lui donner du beurre et du poivre comme aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi, je lui ai donné un baiser qui valait
dix baisers humains. Le garçon devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il avait l’anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses
pensées s’élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de l’immortalité.
- Quel long récit ! bougonna le vent.
- Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m’en remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta :
- Le cygne de la fortune vola au-dessus d’un golfe profond où des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d’entre eux songeait à se marier,
et aussi se maria-t-il bientôt.
Le cygne lui apporta un morceau d’ambre. L’ambre a une force attractive et il attira dans sa maison la force du cœur humain. Tous dans la maison vécurent
heureux dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil.
- Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien longtemps. Je me suis ennuyé !
Et nous, qui avons écouté le récit du rayon de soleil, que dirons-nous ? Nous dirons : «Le rayon de soleil a fini de raconter».

 
Conte d’Andersen.

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