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10 février, 2018

L’argent de Pierre Poky, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:36

Les eaux thermales de Bajmocz (département de Nyitra), étaient autrefois d’une force curative miraculeuse. Chaque année, des milliers de malades y affluaient, et tous y recouvrèrent leur santé.

Il y a bien des siècles, c’est un certain Pierre Poky qui était le propriétaire du bain. C’était un homme avide d’argent, et ne songeant qu’à s’enrichir de plus en plus, quitte à écorcher les étrangers. Il supprima donc l’usage qu’on avait eu jusque-là, de mettre les eaux gratis à la portée des pauvres qui ne pouvaient pas payer.

Or, un jour que les riches se livraient à un splendide festin, survint un pauvre malade qui avait de la peine à traîner ses membres paralytiques.

– Ôte-toi de devant nous, lui cria brusquement le propriétaire, et ne viens pas dégoûter ces seigneurs par l’aspect de ton corps infirme.

– De grâce, je ne demande qu’à me baigner dans le fossé où découle l’eau qui a déjà servi.

– Va-t’en, te dis-je. Si tu es malade, va te placer dans un hôpital, dit le cruel Poky, et il chassa à coup de cravache le pauvre mendiant.

Mais le châtiment du ciel ne fut pas long à venir. Le lendemain matin, il n’y avait pas une goutte d’eau dans les sources : elles étaient taries comme par enchantement.

Un silence sinistre remplaça le joyeux bruit de la veille, et saisis d’une peur superstitieuse, les étrangers se sauvèrent au plus vite. Le soir, l’établissement était désert. Un seul être vivant errait dans les avenues, se déchirant les cheveux, et murmurant de temps à autre :

– Que d’or j’aurais pu amasser encore !

Puis prenant, tout à coup, un air de joie maligne :

– N’importe, s’écria-t-il, qui que ce soit qui ait fait le coup, il n’a pas réussi à me désoler, car j’ai là-haut de l’argent bel et bon, dix sacs tout plein de beaux écus.

Là-dessus il s’élança vers sa chambre, et alluma une bougie pour jouir de la vue de ses ducats. Mais comme il ouvrit les sacs, il fut comme pétrifié : son or était changé en cailloux. Il poussa un hurlement farouche, et jetant par la fenêtre le contenu de ses sacs, il s’enfuit dans les ténèbres.

Personne ne l’a plus revu jamais.

Bientôt après cette expiation, les sources de Bajmocz se sont rouvertes. Les cailloux y sont encore, et les habitants des environs les appellent : L’argent de Pierre Poky.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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6 avril, 2014

Le lion et le renard cordonnier (Conte arabe)

Classé dans : — unpeudetao @ 9:14

Il était une fois un vieux lion qui ne pouvait plus chasser car ses pattes ankylosées refusaient de le porter. Compère renard se mit en tête de se moquer de lui : – Ô Monseigneur ! Tu devrais courir un peu pour te dégourdir les jambes. – Insolent ! Il fut un temps où tu n’osais même pas rôder à distance de mes terres et te voilà maintenant me narguant parce que je suis vieux et que mes jambes me lâchent. – Monseigneur ! Quelle méprise ! Je suis ton humble serviteur et je ne cherche qu’à t’aider. – En quoi un misérable comme toi pourrait m’aider ? Le renard, se maintenant à bonne distance, poursuivit : – En te soulageant de tes douleurs. Le métier de cordonnier n’a pas de secret pour moi. Nous sommes cordonniers de père en fils ! Je vais te fabriquer des bottines en cuir afin que tu puisses marcher sans avoir mal aux pieds, et même chasser comme au temps de ta jeunesse ! À ces mots, le fauve redressa la tête et un frisson parcourut sa crinière. – Voyons cela ! Allez au travail ! Et gare à toi si tu me racontes des histoires. Sans plus tarder le renard se dirigea vers un monceau de terre où on venait d’enfouir le cadavre d’une vachette. Il y découpa quatre larges morceaux de peau encore fraiche et rejoignit le roi des animaux sans crainte, sûr de son affaire. – Ô mon roi ! Tends tes pieds. Le lion s’exécuta de bonne grâce à l’idée de retrouver une nouvelle jeunesse. Le renard s’appliqua délicatement et lui couvrit chaque patte d’un morceau de peau qu’il attacha d’un lacet en tige de palmiers nains. Sous l’effet de l’humidité, le lion éprouva une agréable sensation. Le renard insista : – Maintenant il ne te reste plus qu’à mettre tes pattes à sécher au soleil et tu pourras filer. Le lion, confiant, suivit les consignes à la lettre, et patienta sous le soleil brûlant. Hélas, le cuir se rétrécit, se rétrécit… et durcit comme du bois mort ! La douleur arracha au lion de terribles rugissements. Aucun animal n’osa s’en approcher. Le renard, lui, fier de son exploit, parcourait le pays pour annoncer la nouvelle : – Je suis le vengeur ! Le lion est sous la torture. Seule la hase, madame lièvre, eut pitié et dit au lion : – Monseigneur ! Promets-moi de ne pas me dévorer et j’atténuerai tes souffrances. – Parole de roi. Tu auras même une récompense ! La hase s’activa du mieux qu’elle put en courant du point d’eau au roi des animaux. Elle remplissait son gosier et le déversait sur le cuir qui se dilatait. Elle libéra enfin les pattes du lion qui retrouvèrent quelque liberté de mouvement. L’animal, ingrat, loin de remercier madame lièvre qui s’était donnée tant de mal, leva sa lourde patte et la laissa retomber sur elle. Elle se débattit : – Tu cherches à dévorer celle qui t’a sauvé ? – Oui, c’est la providence qui t’envoie. Et gloup ! Il l’engloutit si vite, qu’elle glissa rapidement et se retrouva expulsée par derrière. Ouf ! Elle se sauva sans demander sans reste, tout en répétant : « Bonnes gens ! Craignez le mal qui vient de celui à qui vous avez fait du bien ! Bonnes gens… »

 

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31 mars, 2014

Peau de vachette (Conte arabe)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:41

Il était une fois, un sultan qui avait deux femmes qui ne lui donnèrent pas d’enfant. Sur les conseils de son astrologue, il se remaria une troisième fois. Cette troisième épouse avait vu en songe qu’elle tenait dans ses bras une lune traversée par un rayon de lumière. Comme elle était enceinte, elle en fit la confidence à ses concubines : – Selon ce bon présage, je mettrai au monde un garçon avec, sur le front, une mèche de cheveux en or. Cette prémonition suscita la jalousie des deux femmes. Elles complotèrent et le jour de l’accouchement, elles en appelèrent à la maudite vieille Settoute en lieu et place d’une sage femme. Comme il était prédit, la mère mit au monde un beau petit garçon avec sur le front une mèche d’or. Settoute le remplaça par un chiot et l’emporta sous son voile. Le sultan s’impatientait de voir le bébé à la mèche d’or quand ses deux premières épouses lui tendirent le chiot en lui annonçant d’un air catastrophé : – Tu as épousé un monstre, voilà le fruit de ses entrailles. – Quoi ? Une femme qui accouche d’un animal mérite de vivre avec les animaux. Habillez-la d’une peau de vache et attachez-la avec les bêtes, hurla le sultan. La pauvre mère en couche n’avait pas eu le temps de voir son enfant. Accusée de monstre, elle se retrouva parmi les bêtes. Pour se débarrasser du bébé, Settoute le déposa dans une corbeille et le livra à la mer. Fort heureusement, les flots ne tardèrent pas à le rejeter sur une plage isolée à l’endroit exact où un pêcheur, très pauvre, préparait ses filets. La corbeille qui scintillait au soleil attira son attention. Il s’en approcha et découvrit le nourrisson avec de l’or sur l’oreiller. Comme il n’avait pas d’enfant, au comble du bonheur, il courut le porter à sa femme : – Notre maison se remplit ! Le ciel nous a envoyé un fils ! Un fils avec de l’or sur la tête. Nous voilà comblés. Le pêcheur et sa femme devinrent riches. Il leur suffisait de vendre au souk l’or recueilli chaque matin sur l’oreiller du petit garçon. Le temps passa dans le bonheur et la paix et l’enfant grandit en âge, en intelligence et en beauté. Un jour, l’un de ses camarades après une bousculade, lui lança avec mépris: – Pour qui te prends-tu ? Tu n’es que le fils de la vague. Ces paroles plongèrent le jeune homme dans une profonde mélancolie. Il se plaignit à ses parents. Le pêcheur et sa femme lui dirent toute la vérité : – Dieu nous est témoin, nous t’aimons comme notre enfant, mais il est temps que tu recherches ta vraie famille. Va ! Notre bénédiction t’accompagne. Retrouve tes origines. – Je reviendrai si le ciel me prête vie ! promit le jeune homme. Il enfourcha son cheval et prit la route. Il voyagea longtemps, longtemps. Il traversa des villes prospères, des contrées arides, des pays inconnus. Enfin, au bout de maintes péripéties, le hasard le conduisit dans le sultanat de son père. Lorsqu’il entendit l’histoire de Peau de Vachette, cette femme de sultan qui accoucha d’un chiot au lieu d’un fils à la mèche d’or, il reconnut sa mère ! Il était donc prince ! Et comme il était riche et de noble allure, il réussit à se faire inviter par le sultan. Il se présenta au palais avec une malle. Cette malle contenait de somptueux vêtements, des baumes, des savons et des parfums. Après dîner, il provoqua la surprise du sultan lorsqu’il lui formula cette demande : – Sire, permettez à cette créature surnommée Peau de vachette de venir dormir dans ces appartements que vous mettez à ma disposition. – Vous n’y pensez pas mon ami ! Ce n’est pas un être humain ! objecta le sultan. – Sire, je vous le demande comme une faveur au nom de l’hospitalité que vous m’accordez. – Soit ! Comme vous voudrez ! Mais demain, après votre départ, elle retournera avec les bêtes. Le prince ne dit plus rien et reçut Peau de vachette qui s’endormit, pour la première fois, depuis longtemps, à l’abri. Dans la nuit, il la réveilla discrètement, ouvrit sa malle et l’invita à se servir : – Voilà de quoi te laver, te coiffer, te parfumer et t’habiller. L’heure de la vérité a sonné. La pauvre femme obéit sans comprendre ce qui lui arrivait. Un moment après, elle apparut vêtue de magnifiques kaftans. Elle scintillait. Ce fut alors que le jeune homme ôta son turban et lui annonça d’une voix émue : – Regarde mon front ! Je suis ton fils et tu es ma mère ! Jamais tu n’as accouché d’un chiot. Elle se jeta dans ses bras. Les cris de joie alertèrent le sultan qui accourut. Il fut stupéfait de voir avec son invité une belle, plus belle que le soleil. Il se crut victime de quelque Djinn venu troubler son esprit quand son hôte lui révéla la vérité en ôtant son turban pour la deuxième fois : – Monseigneur ! Je suis votre fils et cette femme est ma mère. Regardez mes cheveux. Ainsi, rien n’empêcha la vérité de se révéler au grand jour. Les deux concubines furent chassées, exilées à tout jamais. Puis le sultan, après les pardons, organisa un nouveau mariage avec celle qu’il avait si injustement punie. Le prince n’oublia pas ses parents adoptifs qu’il fit venir auprès de lui. Et tous vécurent heureux, ensembles, et longtemps.

 

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29 septembre, 2013

Vérités inutiles (Conte africain)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

Béye-la Chèvre, sautillante et bavarde, restait écervelée même passées ses jeunes années, car si elle avait su de bonne heure où poser ses pattes agiles dans ses courses imprévisibles, elle trouvait souvent que les sentes, qui partaient en brousse et aux champs ou revenaient au village, manquaient d’imagination :
car les sentes tordues ont beau virer et lambiner elles finissent toujours, pour le troupeau, à l’enclos.

 

Béye, disait-on, n’a pas de tantes. Entendez par là que toute son éducation était chaque jour à faire et les soeurs de son père avaient renoncé depuis toujours à lui inculquer la moindre notion d’obéissance.

 

Un jour elle avait trouvé que ses compagnons de pacage n’étaient pas assez curieux et que les champs récoltés jonchés de chaume et piquetés de vieilles souches n’offraient pas plus de nouveautés que les prés verts nés des premières pluies.

 

Le village dont elle avaient maintes et maintes fois fouillé tous les recoins jusqu’au fond des cases, des cuisines et des greniers vidés, n’avaient plus de secret ni de charme pour elle, tout comme les abois des chiens et les coups de bâtons des petits enfants.

 

Et Béye-la-Chèvre s’en était allée tournant les fesses au village vers le coeur de la brousse où les pieds d’acacia étaient plus fournis et plus jeunes, leurs feuilles plus tendres et leurs épines moins acérées.

 

Leuck-le-Lièvre avait bien levé la tête en voyant le bout d’une patte pointue frôler son gîte, mais Béye-la-Chèvre était loin, quand trottant du devant en sautillant du derrière sur la sente où l’herbe haute commençaient à étendre son pagne d’ombre, le Petit-aux-longues oreilles qu’à l’accoutumée peu de choses ou peu de gens étonnent, voulut lui demander ce qu’elle faisait au crépuscule si loin de la demeure des hommes et de l’enclos à bétail.

 

Secouant ses longues oreilles dans un clap-clap fataliste et fronçant le bout de son nez ridé, Leuck s’était assis au pied d’une termitière et regardait Béye-la-Chèvre disparaître en gambadant dans les dernières lueurs du jour.

Des bribes de la sagesse qui faisait le renom des siens montaient de son coeur toujours en alerte à ses lèvres marmotteuses.
Fo dule
Bou fa
Là où tu n’as pas à..
tu n’as pas à y..

 

Ainsi enseignait-on aux jeunes levrauts dès avant la sortie du nid.

 

Bo fa dé..
Lou la fa..
Yo ko..
Si tu y..
Ce qui t’y..
Tu l’auras..

 

Les paroles étaient comme la besace que l’aïeul des Lièvres pendait à son flanc gauche lorsqu’il parcourait le pays, brousses et villages. Leur valeur venait de ce que l’on mettait dans la peau des mots.

 

Là où tu n’as pas à..
aller, à parler, à monter, à mettre le doigt
Tu n’as pas à y
aller, à y parler, à monter, à mettre le doigt
Si tu y
vas, y parles, y montes, y mets le doigt
Ce qui t’y arrivera, t’y fera taire, t’y fera tomber, t’y mordra
Tu l’auras cherché..

 

A l’heure où le muezzin au village des hommes appelait les fidèles aux dernières dévotions quotidiennes, Leuck-le-Lièvre se répétait encore sa leçon comme une prière du soir, alors que Vère-la-lune ayant chassé les étoiles, seule au fond du ciel, commençait à s’ennuyer..

 

Un enfant de nuage, balle de coton mal égrenée qui passait, attira les regards de Vère-la-Lune sur la terre. Et Vère toujours curieuse se demanda quelles étaient ces deux ombres dont l’une nez en l’air et fesses basses venait d’arrêter net l’autre dans un fond de terreur et un bêê ê éperdu..

 

Bèye-la-Chèvre avaient trouvé sur son chemin aventureux Bouki-l’Hyène.
Le pied qui ne reste pas en place finit par marcher sur un étron.

 

Et les pattes de Béye-la-Chèvre avaient conduit leur propriétaire celle-ci ne savait maintenant où, mais fort bien devant qui..

 

Li dou moure !
M’bouraké la !!!
nasilla en reniflant l’imprudente voyageuse.

 

Ce n’est pas de la chance :
C’est du couscous à l’arachide sucré !!!

 

 » Comment ! c’est toi Béye, si tard et si loin de l’enclos ?  »
 » On..cle Bou-kk-ki « , tremblait Béye-la-Chèvre de la voix et des membres..
 » Tout arrive décidément en ce monde. En ce pays plein d’herbe et d’eau, d’où la maladie s’est enfuie depuis des lunes et des lunes il ne meurt plus une bête même pas la plus vieille des vaches de ce malheur de Malal-le-Berger ; et Laobé le creuseur de bois surveille trop bien ses ânes : plus un seul bout de fesse à emporter depuis plus d’une lune… et voici que tu gambades toute seule, Béye, au coeur de la nuit et au milieu de la brousse.  »

 

Ce n’est pas de la chance :
C’est du couscous à l’arachide sucré !!!

 

Et Bouki tourna deux fois autour de Béye dont les pattes flageolantes aux onglons comme des aiguilles s’enfonçaient dans la peau du sentier.

 

 » Vois-tu, continuait Bouki, la chose est tellement ahurissante que si je la racontais un jour au pays, l’on ne me croirait pas, parce que la vérité dépend de qui la dit aussi bien que de qui l’écoute : et je connais trop bien les miens.
.. Mais si toi, tu me dis trois vérités qui me convainquent et que je puisse leur rapporter et convaincre ceux de chez moi, je te laisserai partir saine et sauve, avec tes deux oreilles et ton bout de queue.  »

 

Ce disant Bouki pointait son nez vers le cou frémissant de Béye la vagabonde qui regrettait maintenant les leçons qu’elle n’avait jamais voulu écouter..
Bouki prit ensuite un léger recul et abaissa davantage ses reins fléchis. Mais le danger ne semblait pas pour autant s’éloigner de Béye-la-Chèvre. Il lui servait même de maître, un bon maître, car elle commençait :
 » Oncle Bouki, si en rentrant au village, je raconte que je t’ai croisé sur ma route, oncle Bouki, personne ne me croira.  »
Et Bouki d’approuver :
 » Voilà une vérité toute verte et velue et qui crève les yeux. Mais ce sont les deux autres qui t’empêchent de dormir.  »

 

Bèye arrachant ses onglons de la peau du sentier fit un léger bond de côté. Bouki en fit deux en avant.

 

Et Béye de continuer :
 » Oncle Bouki, j’ai vu quelque chose de plus long que le chameau et qui passe la nuit dans la case.  »
 » Dis-moi Béye, qu’est-ce qui dépasse Guelème-le-Chameau et qui passe la nuit dans la case ?  »
 » Oncle Bouki, la chaîne de Rabbe-le-Tisserand est plus longue que Guélème-le-Chameau, et elle ne reste jamais dehors la nuit.  »
Et Bouki forcée d’acquiescer :
 » Voici deux vérités toutes vertes et velues et qui crèvent les yeux. Mais c’est l’autre qui t’empêche de dormir.  »

 

Béye fit un tout petit écart en arrière. Bouki fit deux bonds en avant.
Et Béye de terminer le fruit de sa toute fraîche sagesse.

 

 » Oncle Bouki, édentée, surdentée ou mal dentée, aucune hyène ne plaît aux propriétaire de la Chèvre.  »
Bouki-l’Hyène était bien forcée de le reconnaître :
 » Ces trois vérités toutes vertes et velues crèvent en effet les yeux.. Mais..  »
d’un bond sautant sur Béye-la-Chèvre..
Malheureusement, ce soir, Béye, tu as rencontré le BESOIN.

 

Extrait de « Contes et Lavanes » de Bigaro Diop.

 

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13 mai, 2013

Al Lew-Drez, Émile SOUVESTRE (Légendes de Bretagne)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:49

Comme les enfants dorment doucement dans les lits clos ! Le chien jaune ronfle sur la grande pierre de l’âtre, les vaches ruminent derrière leur claie de genêts ; la lueur mourante du foyer tremblote le long du vieux fauteuil du grand-père.

 

C’est maintenant, chères gens, qu’il faut se signer et répéter tout bas une prière pour les pauvres âmes de ceux qu’on a aimés. Voici que minuit sonne à l’église de Saint-Michel en grève, minuit de la Pentecôte bénie.

 

C’est l’heure où les vrais chrétiens reposent leurs têtes sur l’oreiller de balle, contents de ce que le bon Dieu leur a donné, et s’endorment au cher bruit de la respiration des petits enfants qui sommeillent.

 

Mais Périk Skoarn, lui, n’a pas de petits enfants ; c’est un jeune homme hardi et seul dans la vie. Il a vu les nobles des environs venir à la messe de la paroisse, et il est envieux de leurs chevaux à brides plaquées d’argent, de leurs manteaux de velours et de leurs bas de soie à coins bariolés.

 

Il voudrait être riche comme eux, afin d’avoir à l’église un banc garni de cuir rouge et de pouvoir conduire aux Pardons les belles pennérèz assises sur la croupe de son cheval et un bras appuyé sur son épaule.

 

Voilà pourquoi Périk se promène sur la LewDréz, aux pieds de la dune de Saint-Efflam, tandis que les chrétiens reposent dans leurs maisons, protégés par la Vierge. Périk est un homme amoureux de grandeurs et de belles filles ; les désirs sont aussi nombreux dans son cœur que les nids d’hirondelles de mer sur les grands récifs.

 

Les vagues soupirent tristement à l’horizon noir, les cancres rongent à petit bruit les cadavres des noyés ; le vent qui souffle dans les roches du Roch-Ellas imite le sifflet des collecteurs de la Lew-Dréz ; mais Skoarn se promène toujours.

 

Il regarde la montagne et repasse dans sa mémoire ce que lui a dit le vieux mendiant de la croix d’Yar. Le vieux mendiant sait ce qui est arrivé dans la contrée, alors que nos plus vieux chênes étaient encore des glands, et nos plus vieilles corneilles des œufs non encore couvés.

 

Or, le vieux mendiant d’Yar lui a dit que là où se trouve maintenant la dune de Saint-Efflam s’étendait autrefois une ville puissante ; les flottes de cette ville couvraient la mer, et elle était gouvernée par un roi ayant pour sceptre une baguette de noisetier avec laquelle il changeait toute chose selon son désir.

 

Mais la ville et le roi furent damnés pour leurs crimes, si bien qu’un jour, par l’ordre de Dieu, les grèves s’élevèrent comme les flots d’une eau bouillonnante et engloutirent la cité. Seulement, chaque année, la nuit de la Pentecôte, au premier coup de minuit, un passage s’ouvre dans la montagne et permet d’arriver jusqu’au palais du roi.

 

Dans la dernière salle de ce palais se trouve suspendue la baguette de noisetier qui donne tout pouvoir ; mais, pour arriver jusqu’à elle, il faut se hâter, car, aussitôt que le dernier son de minuit s’est éteint, le passage se referme et ne doit se rouvrir qu’à la Pentecôte suivante.

 

Skoarn a retenu ce récit du vieux mendiant d’Yar, et voilà pourquoi il se promène si tard sur le sable de la Lew-Dréz.

 

Enfin, un tintement aigu retentit au clocher de Saint-Michel, Skoarn tressaille !.. Il regarde, à la clarté des étoiles, le rocher de granit qui forme la tête de la montagne, et le voit s’entr’ouvrir lentement comme la gueule d’un dragon qui s’éveille.

 

Il assure alors à son poignet le cordon de cuir qui tient son penn-baz et se précipite dans le passage, d’abord obscur, puis éclairé par une lumière semblable à celles qui brillent, la nuit, dans les cimetières. Il arrive ainsi à un palais immense, dont les pierres sont sculptées comme celles de l’église du Folgoat ou de Quimper-sur-l’Odet.

 

La première salle où il entre est pleine de bahuts où l’on voit entassé autant d’argent qu’il y a de grains de blé dans les huches après la moisson ; mais Périk Skoarn veut plus que de l’argent, et il passe outre. – Dans ce moment sonne le sixième coup de minuit.

 

Il trouve une seconde salle entourée de coffres qui regorgent de plus d’or que les râteliers ne regorgent d’herbes en fleur au mois de juin ; Périk Skoarn aime l’or, mais il veut encore davantage, et il va plus loin. – Le septième coup vient de sonner.

 

La troisième salle où il entre est garnie de corbeilles où les perles ruissellent comme le lait dans les terrines de terre de Cornouailles, aux premiers jours du printemps. Skoarn eût bien voulu en emporter pour les jolies filles de Plestin ; mais il continue sa route en entendant sonner le huitième coup.

 

La quatrième salle était toute éclairée par des coffrets remplis de diamants, jetant plus de flamme que les bûchers d’ajonc sur les coteaux du Douron, le soir de la Saint-Jean. Skoarn est ébloui ; il s’arrête un instant, puis court vers la dernière salle, en entendant sonner le neuvième coup.

 

Mais là, il demeure subitement saisi d’admiration ! Devant la baguette de noisetier que l’on voit suspendue au fond, sont rangées cent jeunes filles belles à perdre les âmes des saints ; chacune d’elles tient d’un main une couronne de chêne et, de l’autre, une coupe de vin de feu. Skoarn, qui a résisté à l’argent, à l’or, aux perles et aux diamants, ne peut résister à la vue de ces belles créatures aimées du péché.

 

Le dixième coup sonne, et il ne l’entend pas ; le onzième retentit, et il demeure immobile ; enfin le douzième se fait entendre aussi lugubre que le coup de canon d’un navire en perdition parmi les brisants !..

 

Périk, épouvanté, veut retourner en arrière ; mais il n’est plus temps. Toutes les portes se sont refermées ; les cent belles jeunes filles ont fait place à cent statues de granit, et tout rentre dans la nuit.

 

Voilà comment les pères ont raconté l’histoire de Skoarn. Vous savez maintenant ce qui arriva à un jeune homme pour avoir ouvert trop facilement son cœur aux séductions. Que la jeunesse prenne son enseignement : il est bon de marcher les yeux baissés vers la terre, de peur de désirer les étoiles qui sont à Dieu et à ses anges.

 

Émile SOUVESTRE (1806-1854).

 

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22 avril, 2013

Sigute, Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (légende lithuanienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:09

Il était une fois un frère et une sœur, Jonelis, jeune homme aussi sensé qu’intrépide, et Sigute, fillette dont le charmant minois reflétait toutes les grâces de l’esprit et du cœur. Ils vivaient chez leur belle-mère, une vieille femme soupçonneuse et criarde, et supportaient avec résignation ses innombrables lubies, sans le moins du monde se douter qu’elle entretenait un secret commerce avec Belzébuth et ses suppôts. Cette aimable matrone était mère d’une souillon qui lui ressemblait à la fois au physique et au moral, et qui, attifée dès son lever de ses plus malpropres atours, demeurait jusqu’au soir accroupie devant la porte de la maison, à bayer aux corneilles et à faire la nique aux passants.

 

La sorcière détestait de tout son cœur Jonelis et Sigute, cette dernière surtout ; pourtant, elle en usa avec quelque modération à son endroit aussi longtemps que son frère demeura auprès d’elle dans la maison. Mais, du jour où il lui fallut suivre le Grand-Duc Souverain à la guerre, l’affreuse marâtre donna libre cours à l’aversion que lui inspirait sa belle-fille. Il n’était humiliation ni travail rebutant qu’elle ne lui imposât pour le malin plaisir de la tourmenter. L’hiver, elle l’employait à la cuisine et la faisait coucher par les plus grands froids sous les combles. L’été, elle l’envoyait dès l’aube à la lisière du bois avec le bétail et l’enfermait pour la nuit à l’étable, après l’avoir réconfortée d’un brouet clair accompagné, les dimanches et fêtes, de quelques rogatons.

 

Parmi les habitants de la ferme se trouvaient une vache et une chienne, l’une et l’autre d’un noir de corbeau. Comme tous les animaux du très vieux temps, ces honnêtes quadrupèdes entendaient le langage des hommes et ornaient souvent leurs discours de sentences et de figures dont la grâce naturelle et la sagesse pleine de modestie apparaîtraient inimitables aux meilleurs esprits de nos temps. La sympathie de ces humbles créatures entretenait la résignation dans le cœur de Sigute et l’inclinait à rechercher un soulagement à ses maux dans les spectacles divertissants ou instructifs que la bienveillante nature oppose à la folie et à la méchanceté des hommes. Malheureusement, les instants consacrés par nos trois amies à ce touchant commerce apparaissaient à la sorcière comme une atteinte intolérable à ses intérêts et à ses droits. La surveillance de plus en plus étroite qu’elle exerça sur ses pupilles et les châtiments cruels qu’elle leur infligeait à la moindre infraction eurent tôt fait de les déterminer à délaisser leurs innocents entretiens. La vache, séparée des autres habitants de la ferme, rumina mille projets irréalisables de vengeance ; la chienne s’abandonna à une sombre mélancolie ; quant à Sigute, elle rechercha la consolation et l’oubli dans un redoublement de zèle et de patience qui ne lui valut de la part de l’insupportable commère qu’un surcroît de criailleries et de mauvais traitements.

 

Cet état de choses se prolongea jusqu’au jour où, son humeur s’envenimant au point de lui faire passer toutes les bornes, la belle-mère dénaturée donna tête baissée dans le panneau préparé par ses propres mains. Un matin, comme Sigute sortait de la ferme avec le troupeau, elle reçut l’ordre de quitter ses vêtements, y compris la chemise. La pauvrette obéit en rougissant et en baissant les yeux. La magicienne lui tendit alors une poignée d’étoupe en marmottant ces versiculets diaboliques :

 

            Fille bonne à rouer, à rouer,
            Au rouet, au rouet, au rouet
            Enroué, enroué, enroué
            Tout drouet, tout drouet, tout drouet.
            Tissons, plissons, lissons
            Chemise, la v’là mise
            Au nez des polissons.

 

Le travail devait être terminé à la nuit tombante. Mais comment, avec une mauvaise poignée d’étoupe, et en si peu de temps, confectionner une chemise élégante et suffisamment longue et large pour dérober aux regards des mauvais sujets les appas d’une grande fille comme Sigute ? La pauvre enfant n’avait plus rien à perdre ; elle courut conter ses nouveaux malheurs à la vache. Celle-ci, tout d’abord, meugla :

 

            Mais, mais, mais, Sigute aimée,
            Ha ! j’en reste bouche bée.
            Ha ! j’en suis éberluée.
            Mais, mais, mais, Sigute aimée..

 

Puis, après un instant de réflexion :

 

            Cette étoupe, sœur aimée,
            Elle n’est pas enflammée.
            Nous pouvons, sans nul danger,
            Essayer de la manger.

 

Grâce à une lente et incisive mastication, le lin finit par se frayer un passage à travers le puissant gosier. La vache aussitôt fut saisie d’une quinte saccadée et sifflante. Sigute lui porta dans le dos un grand coup du plat de la main, et le mufle tiède et parfumé cracha une merveilleuse chemise de brise et de soleil qui s’envola comme une pelote de fil de la Vierge et dont Sigute réussit à s’emparer sur un buisson d’épine après une course éperdue.

 

Quand la fillette rentra à la ferme dans son vêtement enchanté, la belle-mère écarquilla les yeux mais ne souffla mot. Au point du jour, elle réitéra son ordre de la veille ; l’enfant quitta sa chemise et reçut une poignée d’étoupe qu’elle s’empressa de porter à sa ruminante amie. Dans sa hâte, elle ne prit point garde qu’elle était suivie à la dérobée par la fille de la sorcière.

 

La méchante laideron assista à toutes les phases du tissage magique et en rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci se dit dans son mauvais cœur : « Si les bêtes elles-mêmes prennent le parti de Sigute, c’est qu’elles estiment sans doute ses pouvoirs supérieurs aux nôtres. Il faut donc absolument que sainte Nitouche disparaisse sans retard de ce monde. »

 

À la tombée de la nuit, la mère et la fille s’armèrent de pelles et creusèrent jusqu’à l’aube un grand trou devant le seuil de la maison. Quand Sigute sortit avec ses bestiaux, la sorcière, loin de la gronder, comme à l’ordinaire, lui souhaita le bonjour et lui fit mille compliments. Un feu d’enfer sifflait dans le four. Les deux diablesses emplirent de braise la fosse, la recouvrirent ensuite de ramilles et de paille et dissimulèrent le tout sous une couche légère de gravier. Au crépuscule, quand Sigute rentra du pâturage, son ennemie, pour la première fois depuis le départ de Jonelis, l’invita à partager son souper et à passer la nuit dans la maison :

 

            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.

 

La souillon chantonna de son côté :

 

            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.

 

Sigute fit un pas en avant.. Mais la chienne, qui avait tout vu et entendu, se jeta sur elle en aboyant et grognant :

 

            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Plein de feu le tombeau,
            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Gare, gare au bobo
            Caché là sous le sable.
            Dare dare à l’étable !

 

La sorcière hurla : « As-tu fini de faire peur aux poules, vilaine bête ! » Mais Sigute, troublée par les avertissements obscurs de son amie, déclina l’honneur et eut, pour cette fois, la vie sauve.

 

Le lendemain, mêmes caresses et même invitation. Sigute fit deux pas vers la porte, mais Noiraude, enfermée dans le chenil, se prit à hurler de plus belle.
La vieille se jeta sur elle et lui arracha une patte de devant. Même scène le troisième, quatrième et cinquième jour. Noiraude n’était plus qu’un tronc surmonté d’une tête. Le sixième jour, la diablesse lui arracha la langue. Il n’y avait plus personne pour avertir Sigute : elle fit le septième pas vers le seuil et tomba dans la fosse. La marâtre recueillit ses cendres et en fit un tas au pied du poteau à l’entrée de la ferme.

 

À l’aube du huitième jour, le bétail quitta l’étable sous la conduite de Souillon. La vache noire, libre désormais, marchait fièrement à la tête du troupeau.
En passant près du poteau, elle reconnut à leur odeur les restes de son amie. Elle en approcha son museau et souffla de toutes ses forces : un canard aux couleurs éblouissantes s’envola aussitôt des cendres vers le ciel.

 

La guerre tirait à sa fin. Un beau matin, Jonelis reprend le chemin de la ferme sur un beau palefroi dont lui a fait présent le Grand-Duc. Comme il traverse la forêt, il entend tout à coup la voix de sa sœur. Il regarde à droite, à gauche, se retourne.. Personne. La voix chante :

 

            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière
            Sous le seuil de sa maison
            Creuse un trou noir et profond.
            Pour en faire une fournaise
            Elle y jette paille et braise
            Qui, bien à l’abri du vent,
            Vont couver traîtreusement.
            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.
            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Vers le seuil de la chaumière
            Je ne fais, ma foi, qu’un bond,
            Et je chois dans le charbon.
            Écoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière,
            Dans un pan de son manteau,
            Porte ma cendre au poteau.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Hébé, la vache laitière,
            Sur le tas souffle son nard..
            – Vole, vole, beau canard.

 

Les derniers mots de la complainte semblaient sortir de terre : Jonelis baissa la tête et aperçut à ses pieds le canardeau enchanté. Il le prit dans ses mains, l’embrassa longuement et le pria de lui faire un récit plus détaillé de ses malheurs.

 

Ayant donné libre cours à ses soupirs et à ses larmes, le jeune homme s’assit au pied d’un sapin et, tout en caressant l’oiseau, médita quelque temps sur la conduite à tenir. La forêt, plongée dans son grand sommeil d’après-midi d’automne, exhalait une agréable odeur, ensemble mielleuse et amère, de résine.
Par le jeu d’une association étrange, ce parfum suscita dans l’esprit du guerrier une résolution des plus inattendues. Il se leva, alla recueillir sur les troncs environnants une quantité considérable de la gluante matière, puis, s’approchant de son coursier qui folâtrait dans les fougères, il lui en frotta tout le corps depuis le haut du cou jusques à la naissance de la queue.

 

À une faible distance de la ferme, le canard, qui suivait son frère dans les airs, poussa un cri strident. L’instant d’après, Jonelis aperçut la sorcière qui venait à sa rencontre avec une coupe de cristal pleine d’hydromel.
Le soldat mit pied à terre. Son cheval, effarouché par l’aspect de la vieille qu’il ne connaissait point, se prit à souffler, hennir, hérisser sa crinière, jouer des oreilles, piaffer et ruer comme un beau diable. La marâtre, qui trouvait ces plaisanteries un tantet déplacées, pria son beau-fils d’attacher la bête à un arbre au bord du chemin. « Mais n’ayez donc pas peur, petite mère, Mirliflore est un bon drille qui ne vous fera aucun mal ; faites-lui la risette et lui donnez une bonne tape sur l’épaule, cela le calmera incontinent. » La vieille caresse l’odoriférant démon, sa main droite happe à la résine, elle ne peut plus la détacher du cou de l’animal. – « Mettez-y l’autre main, et tirez la dextre, comme ça, elle se décollera. » La mégère obéit : la senestre est engluée à son tour. – « Appuyez le pied droit et tirez. » Le pied reste pris dans la poix. – « Essayez avec le pied gauche. » Les deux jambes sont immobilisées. – « Un bon coup de tête dans le ventre, et vous êtes libre. » Mirliflore, changé en centaure d’un nouveau genre, rit de toutes ses dents.
Sigute, qui vient de reprendre sa forme humaine, implore la grâce de la vieille. Jonelis lui impose silence et, se tournant vers son fidèle coursier :

 

« Noble compagnon d’armes, généreux Mirliflore à l’œil de feu, à la crinière flottante, à l’humeur fière et enjouée ! Partez, partez au galop, au grand galop, comme si vous aviez tous les diables de l’enfer à vos trousses. Et gardez-vous de rentrer à l’écurie avant que Madame ne soit réduite en bouillie pour les chats. »

 

L’honnête cheval s’envola comme un trait et la cervelle de la sorcière, berceau de tant de mauvaises pensées et d’abominables actions, se répandit dans la campagne. De nos jours encore, quand l’hiver souffle sur nos contrées une froidure sœur de celle qui régnait dans l’esprit et le cœur de la vieille, les parents montrent aux enfants la neige et la glace miroitantes, et leur disent : « Voyez, ceci, c’est de la cervelle de sorcière. »

 

Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (1877-1939), poète et philosophe français d’origine lithuanienne.
Contes lithuaniens de ma Mère l’Oye,
Éditions André Silvaire, 1963.

 

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16 juillet, 2012

L’avare et le Diable, Eugène ACHARD (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:52

Sur le chemin de Beauport, qui va de Québec à Sainte-Anne de Beaupré, à l’endroit appelé aujourd’hui l’Ange-Gardien, habitait un marchand du nom de Pierre Guyard qui était loin d’avoir la réputation d’un homme généreux.

 

Il était dur envers le pauvre monde et si quelque débiteur malchanceux ne pouvait, au jour dit, payer sa dette ou les intérêts échus, Pierre Guyard, sans bruit, sans se fâcher, froidement, faisait saisir et vendre à l’encan le mobilier, souvent chétif, du pauvre homme.

 

« Que voulez-vous, les temps sont durs », répondait-il à ceux qui s’étonnaient de ses procédés par trop expéditifs.

 

On ajoutait, mais pas trop haut, cependant, car beaucoup le craignaient, qu’il prêtait à gros intérêts.

 

Il entretenait aussi, avec certains boutiquiers de Québec, on ne savait trop quel commerce de marchandises, qui lui arrivaient par le fleuve, durant la nuit, en grand mystère, et qu’il transportait tout aussi mystérieusement à la ville.

 

Quoi qu’il en soit, Guyard était riche. Mais plus ses biens s’accroissaient, plus son avarice se montrait sordide. Sa femme et sa fille manquaient parfois du nécessaire.

 

« Il faut tondre la laine et ne pas toucher à la brebis ; celui qui écorne ses biens-fonds est près de la ruine », ne manquait-il jamais de répondre au curé de Château-Richer, lorsque celui-ci hasardait quelques remarques sur sa manière de vivre et sur les privations qu’il imposait aux siens.

 

Ah ! le vieil intéressé, comme on l’appelait, il était loin d’écorner ses biens-fonds.

 

Trois fois par an, en sa qualité de notable, Pierre Guyard devait offrir le pain bénit à l’église paroissiale de Château-Richer. Malgré sa ladrerie, jamais il n’avait cherché à se soustraire à cette obligation ; non point qu’il fut dévot, n’ayant guère d’autre religion que l’argent, mais parce que c’était une habitude prise et qu’il n’eût point osé y manquer.

 

Seulement pour se rattraper de cette dépense extraordinaire, il veillait à ce que, dans son intérieur on fit des économies, c’est-à-dire que, durant toute la semaine qui précédait et celle qui suivait cette largesse, on mangeait moins que d’habitude. Et comme en temps ordinaire, ni sa femme ni sa fille ne mangeaient à leur faim, vous voyez d’ici ce que pouvaient être ces deux semaines.

 

Or donc, un soir de novembre de l’an de grâce 1668, maître Guyard, après un frugal repas, prenait le frais devant sa porte. Le frais est bien dire, car cette saison n’est jamais chaude en notre pays, mais c’était encore là qu’on était le mieux, la maison n’étant chauffée que parcimonieusement et seulement aux plus grands froids.

 

Dame Guyard et sa fille tricotaient à qui mieux mieux sous l’œil attentif de leur époux et père.

 

- Il fait bien bon, ce soir, femme, dit Guyard, après un long silence. Oui, bien bon, il y a des années que nous n’avons eu de si belles soirées en novembre.

 

Et cela voulait dire : la bonne affaire, c’est tant de bûches d’économisées sur le chauffage.

 

- Hein donc ! mon homme, repartit la tricoteuse sans lever les yeux de son travail qu’elle parut vouloir activer encore.

 

Et la conversation tomba. Les deux époux n’avaient plus rien à se dire. Pierre n’était pas loquace. Les paroles n’abondaient sur ses lèvres que lorsqu’il s’agissait de conclure un bon marché.

 

Tout à coup passa, en courant, une petite fille qui ramenait chez elle la vache de ses parents. Elle se retourna en criant, à la fois curieuse et troublée :

 

- Un seigneur ! Un beau seigneur qui vient par le chemin du roi.

 

En effet, par le chemin tortueux, aux ornières profondes, s’avançait un gentilhomme de haute stature, feutre roux, à larges bords, orné d’une plume rouge énorme, bottes également rouges et épée au côté. Il semblait venir de Sainte-Anne de Beaupré ; il tenait à la main une bride et une selle de cheval.

 

Lorsqu’il arriva devant la maison de l’avare, il s’arrêta et poliment s’avança vers le groupe.

 

- Messire, dit-il à Pierre Guyard, mon cheval a fait un faux pas sur la côte et a roulé dans le fleuve ; il a bien failli m’entraîner avec lui. J’ai pu sauver la bride et la selle mais l’onde a gardé le reste. Or je suis pressé ; il me faut absolument un autre cheval pour gagner Québec où je suis attendu, ce soir, chez le gouverneur. Vous plairait-il de me dire si, dans les alentours, quelqu’un pourrait me vendre une monture ?

 

- Holà ! Monseigneur, repartit le rusé marchand, ceux qui veulent acheter des chevaux ne viennent point à Château-Richer. S’il s’agissait de vaches, il ne serait guère difficile de vous en trouver une, mais des chevaux, dame, c’est plus rare, beaucoup plus rare.

 

- Vous ne voudriez cependant pas que j’arrive à Québec sur le dos d’une vache, tout le monde se moquerait de moi et M. de Courcelle refuserait certainement de me recevoir en semblable équipage. Mais il doit bien y avoir, par ici, un cheval à vendre, d’autant plus que je payerai bon prix.

 

- Alors il y aurait peut-être moyen de s’arranger. J’ai deux chevaux à l’écurie, et quoiqu’ils me soient, l’un et l’autre, fort utiles, je pourrais vous en céder un contre argent comptant.

 

- Allons les voir, dit l’étranger.

 

- Oh ! ne vous dérangez pas, on va nous l’amener.

 

Pierre Guyard avait en effet deux chevaux à l’écurie, mais comme il avait décidé de vendre le plus mauvais, il ne se souciait pas que l’acheteur put les comparer.

 

- Mélanie, dit-il vivement à sa femme, va chercher la jument. Et il ajouta en aparté, pensant que le voyageur ne l’entendait pas : « Voilà l’occasion ou jamais de me débarrasser de cette vieille rosse. »

 

Mélanie courut à l’écurie et revint bientôt traînant, derrière elle, un cheval poussif et à moitié boiteux.

 

- Hum ! fit le gentilhomme, à la vue de la jument, m’est avis que votre bête ne vaut pas grand argent.

 

- Comment ! protesta le maquignon improvisé, une bête pareille, travailleuse comme pas une et qui ne mange presque rien.

 

- Ah ! quant à ne rien manger, je le crois facilement, elle est maigre à faire pitié ! Le diable lui-même ne saurait lui rendre sa vigueur.

 

- C’est pourtant ce que j’ai de mieux.

 

- Que doit être l’autre, alors ? N’importe, il me faut un cheval et je prends celui-là ; combien en voulez-vous ? Un louis ?

 

- Un louis ! Monseigneur veut rire, il me faut vingt louis.

 

- Peste ! ce n’est pas rien, compère !

 

- J’ai dit vingt louis, pas un sol de moins.

 

- Je n’ai, sur moi, que douze louis, mais si vous voulez, je vous laisserai, en gage du surplus, la chaîne d’or que voici.

 

Et le gentilhomme présenta à l’avare une superbe chaîne d’or, valant à elle seule, cinquante louis.

 

- J’accepte, Monseigneur, mais il demeure entendu que si, dans un mois, jour pour jour, vous ne m’avez pas payé les huit louis que vous me devez encore, la chaîne m’appartiendra.

 

Quelques voisins s’étaient groupés à une courte distance, pour voir, de plus près, le bel inconnu.

 

- Accordé, fit celui-ci.

 

- Vous êtes témoins vous autres, s’exclama alors Pierre Guyard, interpellant les curieux qui se rapprochèrent.

 

C’était marché conclu.

 

Sans ajouter un mot, l’étranger remit à Pierre Guyard les douze louis ainsi que la chaîne d’or dans une magnifique cassette en bois précieux. Puis il harnacha lui-même la jument avec précaution, lui passa doucement la main sur le cou et se mit en selle.

 

La jument frissonna sous la caresse de l’étranger, hennit avec force et sembla rajeunie aux yeux de tous.

 

Elle secoua la tête à plusieurs reprises, huma le vent et, à la stupéfaction des spectateurs qui, depuis plusieurs années, la voyaient cheminer lourdement, la tête basse, elle partit ventre à terre, dans un tourbillon de poussière et de flammes, de vraies flammes qui semblaient jaillir du sol sous ses sabots.

 

- Au revoir et à bientôt, mon vendeur, s’écria l’étranger au moment de disparaître.

 

Et comme il s’évanouissait au tournant de la route, il laissa échapper un éclat de rire strident, sinistre, qui glaça de terreur tous les assistants.

 

Pierre Guyard demeurait cloué au sol, la bouche ouverte, le corps penché, les bras ballants.

 

- C’est pourtant bien ma jument, ma vieille jument, fit-il.

 

- Hé ! morguienne oui, ça l’est, approuva l’un des voisins, mais elle va d’un train d’enfer. On la dirait montée par le Diable.

 

- Qui sait ? murmura Pierre Guyard, rêveur.. Après tout, qu’importe, il l’a payée bon prix. Me voilà bien débarrassé. Et s’il ne revient pas..

 

D’un geste amoureux, il caressa la précieuse cassette.

 

Le lendemain, notre homme n’eut rien de plus pressé que d’aller contempler ses louis tout neufs et surtout la belle chaîne dont il avait rêvé une partie de la nuit.

 

« S’il pouvait ne pas revenir ! » Et à cette seule pensée, il souriait d’aise.

 

Il ouvrit la boîte pour contempler une fois de plus son trésor.

 

Mais à peine eut-il soulevé le couvercle qu’une fumée âcre s’échappa. Au fond de la cassette, plus rien, mais il en sortit une forme rouge avec des yeux de braise qui se mouvait dans la flamme et regardait l’avare.

 

Pierre Guyard en eut une telle épouvante qu’il poussa un grand cri, tomba à la renverse et rendit l’âme.

 

Sa femme et sa fille accoururent aussitôt.

 

Elles trouvèrent la cassette ouverte et, au fond, ce billet, sur une substance inconnue, en lettres rouges, encore brillantes :

 

« Pierre Guyard a voulu voler le Diable. C’est le Diable qui l’a volé. L’âme de l’avare, de l’homme sans pitié pour le pauvre, est attendue en enfer où elle a sa place marquée pour l’éternité. Elle y descendra au moment où Pierre Guyard ouvrira la cassette pour y admirer et désirer injustement le bijou de Satan. »

 

Pierre Guyard fut enterré dans un coin de son champ, le curé de Château-Richer ayant refusé au réprouvé la sépulture chrétienne.

 

Quant à sa femme et à sa fille, elles crurent devoir se dispenser de porter le deuil d’un damné qui, du reste, de son vivant, leur avait fait la vie bien dure.

 

La jeune fille se maria bientôt à un jeune cultivateur de Beaupré. Mais il répugnait à l’époux d’habiter la maison où était mort un réprouvé ; il la donna au curé de Château-Richer pour être employée aux bonnes œuvres.

 

Or, comme cette année-là fut fondée la nouvelle paroisse de l’Ange-Gardien, la maison du damné devint le presbytère. Et jamais, au grand jamais, le Diable n’y fit voir le bout de ses griffes, ce à quoi il n’eût certainement pas manqué, si la descendance de l’avare ne l’eût consacrée à un usage pieux.

 

Eugène ACHARD (1884-1976), écrivain québécois d’origine française.
* M. de Courcelle fut gouverneur du Canada de 1665 à 1672.

 

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16 mai, 2012

La légende du bouvier (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:40

 

      Il était une fois un éleveur de bétail qui avait quitté sa terre natale et s’en était allé très loin gagner sa vie et partager son savoir et son savoir-faire avec les éleveurs d’autres régions.
      Quand il eut atteint le pays où il avait décidé de se fixer, il se présenta comme un expert en bétail. Les éleveurs lui firent fête, car ils étaient très désireux d’apprendre ce qu’il savait.
      « Nous sommes heureux de te connaître, dirent-ils. Nous-mêmes sommes des spécialistes des vaches et des bœufs, et nous avons besoin de gens comme toi, bien que ce pays ne soit pas propice aux bovins : ils tombent très souvent malades, et malgré toute notre science, nous ne pouvons les sauver. »
      Il leur demanda :
      « Et comment nourrissez-vous vos animaux, comment les soignez-vous ? »
      Ils lui décrivirent leurs méthodes, et il vit immédiatement qu’ils empêchaient en fait leurs troupeaux de se multiplier et de prospérer, à cause de conceptions profondément ancrées mais dénuées de tout fondement concernant la nature et l’élevage du bétail.
      Ils imaginaient servir leurs troupeaux, mais leurs sentiments personnels comptaient bien plus pour eux que la nécessité d’élever le bétail de la bonne manière.
      Quand il essaya d’attirer leur attention sur ce point, ils parurent si horrifiés, si consternés qu’il fut obligé de dire : « Je ne faisais que plaisanter, bien sûr vous avez raison de traiter vos animaux comme vous le faites. »
      Parce qu’il avait dit cela, ils lui permirent de s’occuper de leurs vaches et de leurs bœufs. Ils finirent même par le nommer administrateur principal du bétail.
      L’étranger était désormais un expert reconnu dans son pays d’adoption. Mais pour ce qui était de pouvoir exercer son vrai talent, son aptitude à veiller sur le bétail et à le soigner, il se trouvait dans une situation fort difficile.
      Quand les animaux étaient malades, il était contraint par les prescriptions officielles de les soigner avec des remèdes fameux mais inefficaces. Aussi devait-il passer un tiers de ses nuits, au lieu de se reposer, à faire la tournée des étables pour administrer aux troupeaux le traitement curatif approprié.
      Puisqu’il devait aussi nourrir le bétail avec des aliments incomplets – ceux que ces gens considéraient comme les meilleurs -, il lui fallait consacrer un autre tiers de son temps libre à donner en secret au bétail la nourriture dont celui-ci avait réellement besoin.
      Du temps normalement réservé au repos, toujours il ne disposa que d’un tiers.
      Ce mode de vie abrégea ses jours, mais il acquit un grand renom parmi la gent bétaillère, qui voyait en lui un modèle des vertus propres à la sagesse bétaillère, modèle inscrit au cœur de leur histoire et de leurs idéaux.
      Les troupeaux de bovins se développèrent et prospérèrent. Après sa mort, les gens de bétail, perplexes, appliquèrent avec un zèle renouvelé ce qu’ils imaginaient être les solutions correctes permettant d’assurer le bien-être de leurs troupeaux, mais les animaux tombèrent malades et moururent plus souvent encore qu’avant la venue de l’éleveur.
      Or celui-ci avait un fils, auquel il avait fait jurer le secret, et ce fils le remplaça le moment venu. C’est ainsi que fut maintenu, envers et contre tous, le bien-être des gens, et celui de leurs vaches et de leurs bœufs.

 

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7 mai, 2012

La vache et l’île (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:16

 

      Sur une île verdoyante, une vache vivait dans la solitude. Elle y paissait jusqu’à la tombée de la nuit et engraissait ainsi chaque jour. La nuit, ne voyant plus l’herbe, elle s’inquiétait de ce qu’elle allait manger le lendemain et cette inquiétude la rendait aussi maigre qu’une plume. À l’aube, la prairie reverdissait et elle se remettait à paître avec son appétit bovin jusqu’au coucher du soleil. Elle était de nouveau grasse et pleine de force. Mais, la nuit suivante, elle recommençait à se lamenter et à maigrir. Le temps avait beau s’écouler, jamais il ne lui venait à l’esprit que, la prairie ne diminuant pas, il n’y avait guère lieu de s’inquiéter de la sorte.
      Ton ego est cette vache et l’île, c’est l’univers. La crainte du lendemain rend la vache maigre. Ne t’occupe pas du futur. Mieux vaut regarder le présent. Tu manges depuis des années et les dons de Dieu n’ont jamais pour autant diminué.

 

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4 mai, 2012

La gazelle (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:52

 

      Un chasseur captura un jour une gazelle et l’enferma dans l’enclos où il parquait ses ânes et ses vaches. La pauvre gazelle courait, égarée, de-ci de-là. La nuit venue, le chasseur apporta du foin pour les ânes. Ceux-ci avaient si grand-faim que cette vile nourriture leur était douce comme le sucre. La gazelle, étourdie par la poussière, vaguait en tous sens. Etre uni à son contraire est une torture pire que la mort.
      Toi aussi, tu subis cette torture sans même t’en apercevoir. L’oiseau de ton âme est enfermé dans la même cage que son contraire. L’esprit est comme un faucon mais ta nature est celle du corbeau.
      Pendant longtemps, cette gazelle au parfum de musc se languit dans l’enclos des ânes. Elle se trouvait là comme un poisson échoué sur le rivage. Le musc et les excréments se trouvaient réunis en un même lieu. Les ânes commencèrent alors à se moquer d’elle. L’un disait :
      « Oh ! Oh ! Elle a le caractère d’un sultan ! »
      Un autre :
      « Sans doute possède-t-elle des perles ! »
      Quand ils furent rassasiés, ils l’invitèrent cependant à satisfaire sa faim, mais la gazelle leur dit :
      « Je suis bien lasse et n’ai guère d’appétit !
      – Ah oui ? firent les ânes. Nous comprenons parfaitement. Tu as envie de faire des caprices. Tu as peur de déroger !
      – C’est votre nourriture, dit la gazelle. Elle vous convient, mais moi, je suis l’amie de l’herbe fraîche. J’ai l’habitude de me désaltérer à l’eau pure des rivières. Sans doute ce qui m’arrive était écrit dans mon destin. Hélas, ma nature n’a pas changé et me voici dans la situation d’un pauvre dont le regard n’est même pas avide ! Mes vêtements sont peut-être défraîchis mais moi-même, je suis encore toute fraîche ! Quand je pense qu’autrefois je mangeais à mon gré des lilas, des tulipes et des iris !
      – La nostalgie t’égare ! répliquèrent les ânes.
      – Mon musc est mon témoin ! répondit la gazelle. Même l’ambre et l’encens lui portent le respect. Ceux qui sentent font seuls la différence. Mon musc n’est certes pas destiné aux amateurs de fange ! Oh ! comme il est vain de proposer du musc à qui apprécie l’odeur du crottin ! »
     
      Dans ce bas monde, le salut est dans la nostalgie et la solitude.

 

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