5 juillet, 2018

Le faux Messie, Hermann HESSE

Classé dans : — unpeudetao @ 1:39

C’était, je crois, à Worms, il y habitait un Juif qui avait une belle fille. Un jeune clerc du voisinage tomba amoureux d’elle, eut bon succès et la rendit enceinte. Leurs maisons étaient toutes proches l’une de l’autre, il pouvait aller fréquemment dans la sienne sans attirer l’attention et parler à son gré avec la jeune fille. Or donc elle découvrit qu’elle était enceinte et dit au jeune homme : « Je suis en espoir d’enfant ; que dois-je faire ? Si mon père s’en aperçoit, il me tuera. » Il rétorqua : « Ne crains rien, je saurai bien te tirer d’affaire. Si ton père ou ta mère te disent : que se passe-t-il, ma fille ? Ton corps enfle, tu sembles te trouver dans un état intéressant – réponds-leur : Je ne suis au courant de rien ; je sais que je suis vierge et n’ai encore jamais eu affaire à un homme – Je saurai bien m’arranger pour qu’ils te croient. » Il réfléchit avec soin à la façon d’aider la jeune fille et manigança la filouterie suivante. Dans le silence de la nuit, il glissa un tuyau jusqu’à la fenêtre de la chambrette où il savait que ses parents dormaient et prononça ces paroles dans le tuyau : « O, vous qui êtes des justes et des favoris de Dieu, réjouissez-vous ! Votre fille vierge a conçu un fils, il sera le sauveur de votre peuple d’Israël. » Là-dessus, il retira un peu le tuyau. Le Juif, éveillé par ce discours, réveilla aussi sa femme et lui dit : « Eh bien ! n’as-tu pas entendu ce que disait la voix céleste ? » La femme répondit : « Non. » Et lui : « Prions, afin que toi aussi tu sois jugée digne de l’entendre. » Pendant qu’ils priaient, le clerc était resté à la fenêtre et épiait attentivement leurs paroles. Après un petit instant, il répéta son discours précédent et ajouta : « Vous devez prodiguer beaucoup d’honneurs à votre fille et la soigner avec beaucoup de précautions, et le petit enfant que l’Immaculée mettra au monde, il vous faudra en prendre soin bien fidèlement ; car c’est le Messie que vous attendez. » Les bonnes gens jubilèrent d’allégresse, désormais certains de la double révélation, et c’est avec peine qu’ils attendirent le jour. Ils contemplèrent alors leur fille dont le ventre commençait un peu à s’arrondir, et lui dirent : « Dis-nous, mon enfant, de qui es-tu enceinte ? » Elle leur répondit alors selon ses instructions. Les parents ne pouvaient presque plus se tenir de joie, et ils se montrèrent incapables de cacher à leur parentèle ce que l’ange leur avait révélé. Celle-ci la raconta à son tour, et la nouvelle se répandit dans toute la ville que cette vierge allait enfanter le Messie. Lorsque le temps de l’accouchement fut proche, un grand concours de Juifs se précipita dans la maison, avides de voir leurs vœux comblés par la naissance de celui qu’ils attendaient depuis si longtemps. Mais Dieu dans sa justice transforma la vaine espérance de ses ennemis en duperie, leur joie en deuil, leur attente en confusion. Et cela fut selon l’ordre. À ceux dont les pères s’étaient autrefois mépris avec Hérode sur la naissance salvatrice du fils de Dieu, il advint à bon droit d’être aujourd’hui trompés par une semblable illusion. Que se passa-t-il ensuite ? L’heure fatidique arriva pour la malheureuse, et avec elle, comme c’est l’usage chez les femmes, douleurs, soupirs et cris. Enfin elle accoucha d’un enfant, mais non du Messie, car ce fut d’une petite fille.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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23 avril, 2018

Le chevalier au pommier, Hermann HESSE

Classé dans : — unpeudetao @ 4:39

Un chevalier – ainsi l’ai-je appris de la bouche d’un saint homme – avait commis bien des méfaits. Un beau jour, poussé par le remords, il vint trouver un prêtre, lui fit sa confession et se vit infliger une pénitence qu’il ne put accomplir. Après que semblable fait se fut reproduit à maintes reprises, le prêtre lui dit un jour : « De cette façon, nous n’arrivons à rien. Dis-moi plutôt : y a-t-il quelque pénitence que tu puisses observer ? » Le chevalier répondit : « Sur mes terres, il y a un pommier qui porte des fruits si acides et si chétifs que je n’ai jamais pu en manger. Si vous en êtes d’accord, que ma pénitence soit de ne plus manger désormais de ces pommes de toute ma vie. » Le prêtre savait bien qu’il suffit souvent que quelque chose soit défendu pour induire en tentation, avec l’aide de la chair et du diable, et il répondit : « Pour tous tes péchés, je t’impose de ne jamais manger sciemment du fruit de cet arbre. » Le chevalier alla son chemin et ne prit pas plus garde à la pénitence infligée que si elle n’en avait pas été une. Mais l’arbre se dressait à un endroit tel que le chevalier pouvait le voir chaque fois qu’il rentrait dans sa demeure ou qu’il en sortait. Et chaque fois la défense lui revenait en mémoire, et bientôt le souvenir s’accompagnait de la tentation la plus forte. Un jour qu’il passait devant l’arbre, il se mit à contempler les pommes. C’est alors que Celui qui, par cet arbre interdit, tenta et mis sous le joug notre premier parent, le jeta dans une tentation si forte qu’il s’approcha de l’arbre et, tantôt tendant la main vers une pomme et tantôt la retirant, il passa presque tout le jour entre l’envie et la répulsion. La grâce lui vint en aide, si bien qu’il en sortit vainqueur. Cependant le combat contre la concupiscence fut si dur que, le cœur palpitant, il s’effondra sous le pommier et rendit l’âme.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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2 juillet, 2017

Du fils au juif qui fut délivré du brasier, GAUTIER DE COINCY

Classé dans : — unpeudetao @ 1:56

IL Y AVAIT, dans une juiverie, à Bourges, un petit juif plus sage et plus beau qu’aucun petit juif. Aussi les clercs de la Cité le tenaient en grande estime. Il les accompagnait en classe et parce qu’il allait à leur école, son père souvent et durement battait sa chair tendre. Il ne laissait pas de persévérer et tant fit-il qu’un jour à Pâques, voyant communier plusieurs de ses amis, il se rangea parmi eux pour les imiter.

Or, une image grande et belle était taillée au-dessus de l’autel. Elle portait sur sa tête un voile et dans ses bras un enfant. Le petit juif, émerveillé, la contemplait, n’ayant jamais rien vu d’aussi délectable et il lui sembla, son tour venu, qu’en la place du prêtre la merveilleuse dame, descendant vers lui, prenait l’hostie consacrée puis, la posant sur ses lèvres, rassasiait ainsi son cœur.

Il s’en retourna le visage resplendissant d’un tel bonheur que son père, quand il l’aperçut, courut vers lui et l’embrassa.

« Cette bouche, dit-il, ce front, cette face ? D’où vient, mon fils, que te voilà si beau ? »

Un enfant ne doit pas mentir et celui-ci de répondre :

« Mon père, c’est que je viens de communier avec les clercs, mes compagnons. »

À peine eût-il achevé ces mots que le juif, furieux, le jeta rudement par terre et ameuta sa juiverie :

« Tu vas voir, s’écria-t-il, furieux, en dépit des chrétiens et de leur église, ce que je sais faire de toi. »

Aussitôt, saisissant par les cheveux l’enfant qui se débat en vain, il le traîne vers le four, où, verrier, il cuisait son verre, et le précipite dans le brasier dont il alimente le feu des bûches les plus sèches qu’il puisse choisir.

DU FILS AU JUIF DÉLIVRÉ DU BRASIER.

Mais il avait compté sans la mère dont on entendit bientôt les hurlements. S’arrachant les cheveux et battant des mains, elle court par les rues et soulève le peuple. En peu de temps, la ville entière était assemblée. Ils sont bien là dix mille qui, à leur tour, crient et mènent grand bruit. Le bois flambant est dispersé. Or, que trouve-t-on sur la braise ? L’enfant étendu comme sur un lit et intact du moindre cheveu jusqu’au vêtement.

Imaginez de quels accents fut loué le Seigneur Jésus par tous ceux qui le miracle virent. Ils se saisirent du chien qui avait montré cette rage, puis, l’ayant rossé congrûment, le lancèrent à son tour dans la fournaise qui, cette fois, sembla pétiller d’allégresse. Se rassemblant ensuite auprès de l’enfant, ils lui demandèrent, pleins de douceur, comment il avait pu ne pas rôtir au sein des charbons dévorants.

« Ma foi, dit-il, la belle image qui, ce matin, me souriait en me communiant, est descendue avec moi dans le brasier. Elle m’entoura de son voile de sorte que je pus m’endormir sans éprouver nul dommage de la fumée ni du feu. Et j’ai si bien reposé que me voici aise et dispos comme jamais. »

Tous et toutes de pitié pleurent et remercient les mains jointes la belle Dame qui sut préserver, par un tel miracle, les jours de son jeune serviteur. L’enfant fut mené à un prêtre qui le baptisa au nom de la Sainte-Trinité ainsi que sa mère et de nombreux juifs, après un témoignage si évident, convertis à notre foi. Et comment d’ailleurs peut-il en rester un seul, obstiné dans son erreur, sourd aux appels, aveugle aux splendeurs et insensible à la toute puissance de Celle dont Dieu annonçait déjà la venue par les paroles suaves de son prophète Isaïe, et où Jésus-Christ devait prendre chair et sang d’un sein virginal ?

GAUTIER DE COINCY (117.-1236), trouvère français. Mis en français moderne par Gonzague TRUC.

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18 décembre, 2016

Conte de Noël, René VÉBER

Classé dans : — unpeudetao @ 15:57

I.

Depuis deux longs jours, une neige épaisse

Implacablement descendait sans cesse,

En flocons serrés, du ciel morne et blanc ;

Les petits oiseaux voletaient, piaulant,

Ayant faim, perdus dans la plaine immense,

Et, transis, gelés, les membres perclus,

S’effaraient, ne s’y reconnaissant plus.

Il faisait très froid. – Nul bruit – un silence

Énorme de mort. – Et l’on aurait dit

Que tout le hameau dormait engourdi.

II.

Au bout du pays, presque à la lisière

D’un grand bois sauvage, en un chemin creux,

Dans une vilaine et triste chaumière,

Vivait un bonhomme, infirme, très vieux

Et très pauvre, avec sa petite Yvette,

Une toute frêle et douce fillette

D’à peine dix ans. – Il ne travaillait

Presque plus, trop faible. Et dans sa détresse

Le piteux logis, sous la neige épaisse,

Semblait tout honteux, se dissimulait.

III.

Or c’était Noël. Tout au soir, la veille,

La mignonne Yvette, entendant conter

Sur cette nuit-là d’étranges merveilles,

S’en était allée en secret porter

L’un de ses souliers – car de cheminée

On n’en avait pas – dehors, sous l’auvent.

Elle s’était dit qu’en l’apercevant,

Le petit Jésus faisant sa tournée,

Avec des joujoux très beaux pleins les bras,

Très probablement ne l’oublierait pas.

IV.

Et quand il fit jour, un peu, la fillette

Se leva sans bruit et vite alla voir…

Or dans le soulier, étroite cachette

Un chardonneret, tout troublé, le soir

S’y étant blotti, dormait. Douce et bonne,

Elle prit l’oiseau dans sa main mignonne

Et le réchauffa, – puis vint lui jeter

Un peu de pain blanc, joyeuse, ravie

De voir le pauvret renaître à la vie

Et, tout rassuré, se mettre à chanter.

V.

Lors, en le voyant plein de confiance,

La mignonne en eut un bonheur immense

Et comprit : pour’ sûr, c’était le présent

Que Jésus avait bien voulu lui faire…

Pourquoi pas ?… Dieu garde à toute misère,

À toute souffrance un baume puissant,

Une joie au moins, bonne et consolante :

Celle d’alléger quelque autre douleur,

Quelque autre infortune encor plus navrante…

C’est si doux d’aimer et d’avoir bon cœur !

René VÉBER (1866-19..).

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27 octobre, 2016

Le feu et la grêle conjurés, Henri POURRAT (Légende)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:59

L’INCENDIE du moulin de Chinard, une nuit de Noël, sous la Restauration, fut un terrible incendie. C’était à Ambert, devant le portail ouest de l’église Saint-Jean. Des bluettes volèrent jusqu’à Cleurettes, à une lieue de là ! On eut des craintes pour tout le quartier. Mais le curé d’alors, M. de Rostaing, se fit soulever de terre par deux hommes habillés en militaires, et il conjura le feu.

Ces deux militaires étaient sans doute ses laquais. M. de Rostaing se faisait porter à l’église en chaise par deux laquais en livrée. – Les uns croient qu’il lui fallait n’avoir plus contact avec la terre ; d’autres que c’était la conjuration même qui le soulevait comme un possédé, et que les deux hommes étaient là pour le retenir…

Les prêtres peuvent conjurer le feu, mais ils doivent s’imposer en compensation de rudes pénitences. M. de Rostaing mourut dans l’année, avant de les avoir faites. Le jour de son enterrement, il y eut un tel orage que le cheval du curé de Saint-Ferréol, qui venait à l’office, avait de la grêle jusqu’au ventre dans le chemin et ne put passer le ruisseau d’Aubignat.

On raconte de reste que M. de Rostaing avait dit : « Tant que je serai là, il ne tombera pas de grêle sur la paroisse. Mais à ma mort, que verra-t-on ! » Il ne fut pas dans son caveau, ça tomba d’un tel appétit que les gens n’eurent qu’à s’abriter comme ils purent, à se mettre à croupetons, et à rester sur place. Ça les aurait tués.

Un Rolhion, de Grattarelles, se mariait ce jour-là avec une fille du voisinage. Ils vinrent s’épouser à Ambert. Ils rentrèrent chez eux au moulin pour la noce. Il leur fallut se retirer devant le flot, monter au grenier. L’eau arriva, emporta les plats sur la table.

Une histoire courait, mais qui n’a pu être bien retrouvée. C’était d’un paysan, qui apportait à la cure l’argent dû pour des messes. Ne rencontrant pas les domestiques, il poussait jusqu’à la chambre du curé. Comme il allait heurter à la porte, il entendait parler, et sans le vouloir il était témoin du pacte que le curé d’Ambert concluait avec le diable, afin qu’il n’y eût de son vivant ni incendie, ni tempête sur la paroisse.

Lors du grand incendie de l’épicerie Ch. qui fit deux victimes, – aux environs de 1900 – il s’est dit que M. le curé V. avait conjuré le feu, empêchant une explosion qu’on redoutait. Mais qu’il avait dû s’engager à accomplir de longues pénitences, et que s’il était mort avant d’avoir pu s’en acquitter, il aurait eu à les faire en l’autre monde.

En 1925, une grosse grêle hacha les récoltes d’une partie du canton d’Ambert. Il fut remarqué par les gens de Saint-Ferréol que tant que leur bon curé, l’abbé Jean, avait vécu, ces calamités leur avaient été épargnées, pour tomber sur eux dès qu’il était mort.

Henri POURRAT (1887-1959).

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14 août, 2016

Le Miserere, Gustave-Adolphe BÉCQUER (Légendes espagnoles)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

EN VISITANT, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris. C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, più vivo, a piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

– Savez-vous ce que c’est que ça ? demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

I

Il y a de cela nombre d’années, par une nuit pluvieuse et sombre, il vint, à la porte claustrale de cette abbaye, un pèlerin demandant du feu pour sécher ses vêtements, un morceau de pain pour apaiser sa faim, et un abri quelconque pour attendre le lendemain, afin de continuer sa route à la clarté du soleil. Le frère auquel cette demande fut adressée mit sa modeste collation, son pauvre lit, le feu de son âtre à la disposition du voyageur et lui demanda, après qu’il se fut reposé de ses fatigues, le but de son pèlerinage et l’endroit vers lequel il s’acheminait.

– Je suis musicien, reprit l’étranger ; je suis né très loin d’ici et dans ma patrie j’ai joui, un moment, d’une grande célébrité. Durant ma jeunesse, j’ai usé de mon art comme d’un puissant moyen de séduction et, par lui, j’ai allumé des passions qui m’ont entraîné jusqu’au crime. Je veux, dans ma vieillesse, tourner au bien les facultés que j’ai employées au mal, et me racheter par le moyen même qui a servi à me perdre.

Les paroles énigmatiques de l’inconnu ne parurent pas absolument claires au frère lai ; déjà elles commençaient à éveiller sa curiosité. Poussé par ce sentiment, il continua ses questions et son interlocuteur poursuivit de cette façon :

– Je pleurais, dans le fond de mon âme, la faute que j’avais commise ; mais en cherchant à implorer la miséricorde de Dieu, je ne trouvais pas de mots pour exprimer dignement mon repentir, quand un jour mes yeux s’arrêtèrent, par hasard, sur un livre de prières. J’ouvris ce livre ; dans l’une de ses pages je découvris un gigantesque cri de véritable contrition, le psaume de David qui commence par : Miserere mei, Deus! Depuis le moment où j’ai lu ces strophes, mon unique pensée fut de trouver une forme musicale si magnifique, si sublime qu’elle fût digne de l’hymne grandiose de douleur composé par le roi-prophète. Jusqu’à présent je ne l’ai point trouvée ; mais si je parviens à exprimer ce que je sens dans mon cœur, ce que j’entends confusément dans ma tête, je suis certain de faire un Miserere tel et si merveilleux, que personne n’en a entendu de pareil, tel et si déchirant qu’en en écoutant les premiers accords, les archanges, les yeux inondés de larmes, diront avec moi, en s’adressant au Seigneur : Misericordia ! et le Seigneur aura pitié de sa pauvre créature.

Le pèlerin, arrivé à cette partie de son récit, se tut, un instant et, après avoir exhalé un soupir, il reprit le fil de son discours. Le frère lai, quelques employés de l’abbaye, deux ou trois bergers de la ferme des frères, qui faisaient cercle autour du foyer, l’écoutaient dans un profond silence :

– Dès lors, je n’ai cessé de parcourir toute l’Allemagne, toute l’Italie et la plus grande partie de ce pays classique pour la musique religieuse ; je n’ai pas encore entendu un Miserere qui ait pu m’inspirer, pas un, pas un, et j’en ai tant entendu que je puis dire les connaître tous.

– Tous ? dit alors, en l’interrompant, un des maîtres bergers ; parions que vous n’avez pas entendu le Miserere de la montagne.

– Le Miserere de la montagne, s’écria le musicien d’un air surpris. Quel est ce Miserere ?

– Ne l’ai-je pas dit ? murmura l’homme des champs ; et aussitôt il continua d’un ton mystérieux : ce Miserere, qu’entendent par hasard ceux seulement qui, comme moi, vont de jour et de nuit, à la suite des troupeaux au milieu des landes et des rochers, est toute une histoire, histoire très ancienne, mais aussi vraie qu’elle semble incroyable. Le fait est que dans la portion la plus escarpée des chaînes de montagnes, qui limitent l’horizon de la vallée, au fond de laquelle se trouve l’abbaye, il y eut, voilà bien des années, que dis-je bien des années ! bien des siècles, un fameux monastère, monastère édifié, paraît-il, par un seigneur avec les biens qu’il aurait dû laisser à son fils, mais dont il le déshérita en mourant, pour le punir de ses méfaits. Jusque-là tout allait au mieux ; mais ne voilà-t-il pas que ce fils qui, on le verra plus loin, devait être la peau du diable, s’il n’était le diable en personne, en apprenant que ses biens étaient au pouvoir des religieux et son château converti en église, réunit une troupe de bandits, composée de ses camarades dans la vie de perdition qu’il menait depuis son départ de la maison paternelle et, une nuit de jeudi saint, tandis que les moines étaient au chœur, à l’heure, au moment même où ils entonnaient ou allaient entonner le Miserere, les bandits mirent le feu au monastère et pillèrent l’église. On dit, les uns le croient, les autres non, qu’ils ne laissèrent pas un seul frère vivant. Après cette atrocité, les bandits et leur chef s’en allèrent, où ? on ne le sait… peut-être dans les noires profondeurs. Les flammes réduisirent le monastère en cendres, et les ruines de l’église se dressent encore sur la cime du rocher, d’où s’échappe la cascade qui, après avoir bondi de roc en roc, forme le gave qui baigne les murs de cette abbaye.

– Mais, s’écria le musicien impatienté, et le Miserere ?

– Attendez, reprit avec un grand calme le berger, nous y arrivons.

Cela dit, il continua ainsi son histoire :

– Tout le monde, dans le pays, fut scandalisé d’un tel crime ; des pères aux fils, des fils aux petits-enfants, on se le répéta avec horreur durant les longues veillées du soir ; mais ce qui contribue le plus à en perpétuer le souvenir, c’est que tous les ans, la nuit même où il fut commis, on voit briller des lumières à travers les fenêtres brisées de l’église, on entend une sorte de musique étrange, mêlée de chants lugubres et terribles qui se distingue, par moments, au milieu des rafales du vent. Ce sont les moines, ceux du moins qui, morts sans doute avant d’être prêts à comparaître, purifiés de toutes leurs fautes, devant le tribunal de Dieu, reviennent encore du purgatoire, afin d’obtenir, par leurs prières, la miséricorde du Très-Haut en chantant le Miserere.

Les assistants se regardaient les uns les autres, avec un air d’incrédulité : seul le pèlerin, que le récit de cette histoire semblait préoccuper vivement, demanda anxieux à celui qui la contait :

– Et vous dites que ce prodige se renouvelle encore ?

– Dans trois heures, sans faute, il commencera ; car cette nuit est précisément la nuit du jeudi saint, et l’horloge de l’abbaye vient de sonner huit heures.

– À quelle distance se trouve le monastère ?

– À une lieue et demie à peine… Mais, que faites-vous ? Où allez-vous par une pareille nuit ? La main de Dieu se retire-t-elle de vous ? s’écrièrent-ils tous en voyant le pèlerin se lever de son banc, prendre son bourdon et quitter le foyer pour se diriger vers la porte.

– Où je vais ? Entendre la musique merveilleuse, entendre le grand, le véritable Miserere, le Miserere de ceux qui reviennent dans ce monde après être morts, et savent ce qu’il en coûte de mourir dans le péché.

Cela dit, il disparut aux yeux du frère lai interdit et des pasteurs non moins étonnés. Le vent sifflait et faisait grincer les portes, comme si une main puissante les eût secouées pour les arracher de leurs gonds ; la pluie tombant en tourbillons fouettait les vitres des fenêtres et, de temps à autre, la lueur d’un éclair illuminait l’horizon qu’on découvrait par leurs ouvertures. Le premier moment de stupeur passé, le frère lai s’écria :

– Il est fou !

– Il est fou ! répétèrent les bergers, en attisant de nouveau le feu et en se groupant autour du foyer.

II

Le mystérieux personnage traité de fou dans l’abbaye chemina une heure ou deux, en remontant le ruisseau qui lui avait été indiqué par le berger, conteur de l’histoire, après quoi il arriva dans l’endroit où s’élevaient les noires et imposantes ruines du monastère. La pluie venait de cesser ; les nuages flottaient en sombres masses et de leurs bords déchiquetés glissait, par moments, un furtif rayon de lumière pâle et douteuse ; le vent, qui fouettait les massifs piliers et parcourait les cloîtres déserts, semblait exhaler des gémissements. Cependant rien d’extraordinaire, rien de surnaturel ne venait frapper l’imagination. Celui qui avait dormi tant de nuits, abrité seulement par les ruines d’une tour abandonnée ou d’un château solitaire, celui qui avait bravé, dans ses longues pérégrinations, des centaines de tempêtes, était familiarisé avec tous ces bruits. Les gouttes d’eau qui filtraient par les fissures des arceaux brisés, pour tomber sur les dalles, en rendant un son aussi régulier que celui du balancier d’une horloge ; les cris que poussaient les hiboux en se réfugiant sous le nimbe de pierre d’une statue, debout encore dans l’excavation d’un mur ; le frôlement des reptiles qui, réveillés de leur léthargie par la tempête, avançaient leurs têtes difformes hors des trous où ils dormaient et rampaient au milieu des raiforts sauvages et des ronces poussant au pied de l’autel, et dans les jointures des pierres sépulcrales dont se composait le pavé de l’église ; tous ces murmures étranges et mystérieux de la campagne, de la solitude et de la nuit, arrivaient distinctement aux oreilles du pèlerin, assis sur la statue mutilée d’un tombeau, tandis qu’il attendait, anxieux, l’heure où devait se réaliser le prodige.

Le temps passait, passait ainsi et il n’apercevait rien ; les mille rumeurs confuses de la nuit résonnaient et se combinaient de mille façons différentes, mais restaient toujours les mêmes. « Si l’on m’avait trompé ! » pensa le musicien. Dans le même moment, il entendit un bruit nouveau, bruit inexplicable en pareil endroit ; semblable à celui que produit une pendule quelques moments avant de sonner l’heure, bruit de roues qui tournent, de cordes qu’on étire, d’une machine qui s’agite sourdement et s’apprête à user de sa mystérieuse vitalité mécanique, et la cloche sonna un… deux… trois… jusqu’à onze coups.

Dans le temple, il n’y avait ni horloge, ni cloche, ni clocher quelconque. Le dernier coup, répété d’écho en écho, s’affaiblissait sans s’éteindre entièrement. On en entendait encore les vibrations dans l’air frémissant, quand les dalles granitiques qui recouvraient les sépultures, les marches en marbre des autels, les pierres des ogives, les balustrades taillées à jour du chœur, les festons en forme de trèfle des corniches, les noirs contreforts des murs, le pavé, les voûtes, l’église entière s’illuminèrent spontanément, sans qu’il fût possible de distinguer la torche, le cierge ou la lampe qui répandaient cette clarté insolite.

Le temple offrait l’image d’un squelette, dont les os jaunis dégagent des gaz phosphorescents qui brillent et apparaissent dans l’obscurité, comme une flamme bleuâtre, inquiète et craintive. Tout sembla s’animer, mais comme par ces secousses galvaniques qui impriment à l’être mort des contractions parodiant la vie : mouvements instantanés plus horribles encore que l’inertie du cadavre avant d’être secoué par cette force inconnue. Les pierres se réunirent aux pierres, les fragments brisés de l’autel, qui gisaient épars et sans ordre, se levèrent aussi intacts que si l’ouvrier venait de leur donner le dernier coup de ciseau, en même temps que l’autel, les chapelles détruites se redressèrent, les chapiteaux brisés et l’immense série de voûtes effondrées, qui se croisaient et s’entrelaçaient capricieusement, refirent avec leurs colonnes un labyrinthe de porphyre. Une fois le temple réédifié, on entendit des accords lointains qui pouvaient être confondus avec les sourds gémissements de l’air, et qui formaient cependant un ensemble de voix lointaines et graves ; on eût dit qu’elles sortaient du sein de la terre, d’où elles s’élevaient peu à peu ; à chaque instant, en effet, elles devenaient plus perceptibles.

Le téméraire pèlerin éprouva un commencement de peur, mais sa peur fut combattue par sa passion pour tout ce qui était inusité et merveilleux ; fortifié par cette passion, il quitta la tombe sur laquelle il s’était reposé ; il se pencha sur le bord de l’abîme, au fond duquel le torrent bondissait sur des rochers, en produisant dans sa chute les roulements d’un tonnerre incessant, épouvantable, et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Il venait de voir, sous des capuchons relevés, les mâchoires décharnées, les blanches dents, les noires cavités des yeux de têtes de morts, et à moitié couverts de vêtements en lambeaux, les squelettes des moines précipités jadis, du portail de l’église dans le gouffre. Ils sortaient du fond de l’onde, s’accrochaient, avec les longs doigts de leurs mains osseuses, aux fentes des rochers et grimpaient ainsi jusqu’à toucher le bord du précipice, et d’une voix basse, sépulcrale, ils disaient avec une expression de douleur déchirante, le premier verset du psaume de David : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam!

Quand les moines furent arrivés au péristyle du temple, ils se rangèrent sur deux files, avant d’y entrer, et allèrent s’agenouiller dans le chœur, continuant à chanter avec des voix plus élevées, plus solennelles, les versets du psaume. Une musique accompagnait en mesure leurs voix, et cette musique était le bruit du tonnerre que la tempête passée murmurait au loin ; c’était le bourdonnement du vent gémissant dans les grottes de la montagne ; c’était le bruit monotone de la cascade qui tombe sur les rochers, de la goutte d’eau qui s’infiltre, et le cri du hibou caché, et le frôlement des reptiles inquiets. Tout cela composait cette musique et, en outre, quelque chose d’inexplicable, d’à peine compréhensible, une chose semblable à l’écho d’un orgue… accompagnant les versets du gigantesque hymne de contrition composé par le roi psalmiste, avec des notes et des accords aussi grandioses que les paroles sont terribles.

La cérémonie continua ; le musicien qui y assistait, absorbé, atterré, croyait être hors du monde réel, et vivre dans les fantastiques régions des rêves, là où les choses revêtent des formes étranges et phénoménales. Une terrible secousse vint l’arracher à la stupeur qui absorbait toutes les facultés de son esprit ; ses nerfs tressaillirent sous le coup d’une émotion des plus violentes, ses dents claquèrent, il fut pris d’un tremblement impossible à réprimer, et le froid pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Les moines prononçaient, en ce moment, ces effroyables paroles du Miserere : In iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea.

Aux accents de ce verset, répercuté d’écho en écho, renvoyé de voûte en voûte, il s’éleva une clameur épouvantable qui semblait le cri de douleur arraché à l’humanité entière par la conscience de ses iniquités ; cri horrible composé de tous les gémissements de l’infortune, de tous les hurlements du désespoir, de tous les blasphèmes de l’impiété ; concert monstrueux, digne expression de ceux qui, conçus dans le péché, ont vécu dans l’iniquité. Le chant continua, tantôt d’une tristesse navrante et profonde, tantôt pareil à un rayon de soleil qui, rompant les sombres nuages de la tempête, substitue, à l’éclair terrifiant, un éclair de joie ; il continua jusqu’à ce que, grâce à une transformation subite, l’église resplendissante fût baignée d’une lumière céleste.

Les ossements des moines se recouvrirent de leurs chairs ; une auréole lumineuse brilla au-dessus de leurs fronts ; la coupole s’ouvrit et laissa voir le ciel semblable à l’océan lumineux accessible aux regards des justes. Les séraphins, les anges, les archanges et les chœurs célestes accompagnaient d’un hymne glorieux ce verset, qui montait alors jusqu’au trône du Seigneur, comme une trombe d’harmonie, comme la gigantesque spirale d’un encens sonore : Auditu meo dabis gaudium et laetitiam, et exultabunt ossa humiliata.

En ce moment, la clarté éblouissante aveugla les yeux du pèlerin, ses tempes battirent avec violence et ses oreilles bourdonnèrent ; il tomba sans connaissance à terre et n’entendit plus rien.

III

Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.

– Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.

– Oui, répondit le musicien.

– Et qu’en pensez-vous ?

– Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressant à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye.

Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre. Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! » Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement. Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.

Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.

Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables. In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique. Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.

Qui sait si ce n’était qu’une folie ?

Gustave-Adolphe BÉCQUER (1836-1870), espagnoles.

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20 décembre, 2015

Conte de Noël, Marguerite BURNAT-PROVINS

Classé dans : — unpeudetao @ 6:04

VERS le dixième mois après ma mort. Dieu le Père dit : « S’il t’en coûte trop de ne point voir ton fils, je te permets d’aller cette nuit dans ta maison. » Et je redescendis vers la terre. Sous sa cape de brume froide, ma vieille ville sommeillait ; il n’était pas minuit et les vitraux de la cathédrale étaient encore pleins d’ombre. Dans notre quartier, le vent du nord se tordait, déchiré aux façades mornes, le gel avait vitré le ruisseau et l’arbre qui dépasse le mur, à l’angle de la rue des Récollets, claquait des branches, comme on claque des dents. J’entrai dans ma demeure sans le savoir, mon âme filtrant à travers la muraille et quand j’y fus, il me sembla que j’avais retrouvé mes artères anéanties, qu’un sang neuf se mettait à bouillir dans mon corps réédifié. Mais, je n’étais plus rien, c’était bien fini et j’allai de chambre en chambre, arrêtée à tout moment par des surprises cruelles. Dans le bureau de mon mari, sur la table de travail, ma photographie n’était plus au même endroit, mais un peu en retrait. J’avais cédé la place à une femme blonde assez belle, d’après ce que disait le grand portrait qui avait effacé le mien. Deux fois morte, je me mis à regretter follement la vie. Une odeur de bon souper restait aux murs de la salle à manger, des braises rougeoyaient encore au fond de l’âtre, je tendis mes mains de fantôme et ne sentis point la chaleur de mon foyer. Une désespérance infinie me terrassait. Allais-je oublier que j’étais venue pour voir mon fils, dont la petite figure me poursuivait par l’autre monde ! Je montai doucement, mais son berceau n’était plus dans ma chambre transformée. Mon lit avait quitté son coin, là, rien de moi n’était resté et je sanglotai debout dans cette chambre inconnue où mon passé était enseveli. Je compris que mon mari et sa femme avaient dû courir à quelque fête, à un réveillon joyeux et que le petit était là tout seul, tout seul, mon Dieu ! Je le trouvai, bien pâle, avec un cerne mauve autour de ses yeux clos. Une grosse fille que je n’avais jamais vue dormait dans une couchette auprès de lui. Sur la cheminée brûlait la veilleuse qui rassurait les nuits de mon enfance, la veilleuse aux panneaux de verres peints, où l’on voyait un château dans les bois, un pont, un âne monté par une jolie fille… ce pauvre lumignon éclairait le triste sommeil de mon enfant. Je me penchai, exténuée de tristesse, et, pour oublier la vie comme la mort, je mis mon front contre le sien sur l’oreiller, avec le geste d’autrefois. Mais je ne sentis pas plus la chaleur de la tête fragile que celle des cendres rougies. C’était trop de ruines et mon âme se tordit dans la plus affreuse angoisse. À ce moment, au pied du berceau, une clarté douce et bleue s’étendit, comme la traîne d’argent de la lune sur les clairs des Flandres. Jésus enfant me regardait. Toute la divine pitié s’épandait dans ses yeux idéalement purs, il étendit la main vers mon fils et me dit : Prends-le. Je l’ai enveloppé de ses langes et de sa couverture de laine et, le serrant tout contre moi, je l’ai emporté.

 

Marguerite BURNAT-PROVINS (1872-1952).

 

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16 décembre, 2015

Conte pour le temps de Noël, Jean DESGAGNÉS

Classé dans : — unpeudetao @ 9:38

Elles étaient toutes allumées dans la noirceur du ciel et toutes elles brillaient de leur mieux. Et les étoiles connues et les inconnues, et celle des marins perdus en mer et celle des marins non perdus. Et les étoiles qui ont toutes leurs pointes intactes et celles qui n’en ont plus que trois ou quatre parce qu’elles ont été heurtées par des compagnes peu prudentes. Toutes attentives à surveiller la juste déclinaison et la juste ascension droite, l’étoile polaire marquant le nord comme il se doit. Il faisait froid, très froid dans le ciel ; des astres s’interpellaient en arabe – on sait que l’arabe est la langue officielle des espaces sidéraux – on s’entretenait de luminosité, de coordonnées célestes, de questions plus personnelles encore. Des galaxies faisaient les cent pas dans les champs élyséens ; paisiblement, la chèvre broutait l’herbe des altitudes. De temps en temps passait un ange qu’on entendait répéter à soi-même les prières qu’il allait présenter à l’Éternel. Et les âmes des plus frais trépassés montaient, souvent avec des ailes d’occasion, « s’asseoir aux limbes », ainsi qu’on dit là-haut. Les étoiles ne s’occupent guère des planètes, « ces conjugaisons de poussière et de noirceur », comme elles les appellent. Elles leur reprochent un manque d’imagination et la manie de toujours tourner en rond. De fait les planètes (Mars, Jupiter, la Terre et combien d’autres !) empruntent leur lumière d’une étoile autour de laquelle elles gravitent. Cette étoile-centre-de-gravitation prend alors le nom de soleil, elle s’acquitte bien de sa tâche mais les responsabilités la rendent parfois soucieuse ; c’est alors que nous avons des jours sombres. Un peu avant le milieu de la nuit, la circulation angélique s’accrut d’une façon considérable, trop considérable, pour qu’on pensât aux marches de santé d’après les banquets célestes : « Les voilà encore en procession ! » s’exclama une étoile athée. « En voilà une heure pour se promener ! Ma foi ! Ils sont somnambules, s’ils croient que c’est ainsi qu’ils vont sauver le monde ! » Ce n’était plus une procession, c’était le ciel qui sortait et se dispersait à travers les astres. Et les anges chantaient que la paix fût sur la terre aux hommes de bonne volonté. Des étoiles, celles qui comprenaient le latin, annoncèrent à leurs compagnes qu’il se passait de grandes choses sur une petite conjugaison de poussière et de noirceur, c’est-à-dire une planète. Tous les astres se tournèrent donc vers la terre qui brillait déjà d’une lumière très spirituelle. Et l’on sut qu’une étoile miraculeuse était de l’évènement, qui serait donnée en signe à des astrologues auxquels il fallait parler le langage des faits. Vers minuit, les chants s’amplifièrent, les anges insistaient que la paix fût sur la Terre et c’est ainsi que les astres surent que Dieu habitait tout spécialement cette planète. Attentives, des nébuleuses s’immobilisèrent la queue en l’air, des comètes cessèrent leur trajectoire. Et la nouvelle extraordinaire se propagea d’espace en espace, de galaxie en galaxie « in excelsis », comme disaient les anges dans leurs chants. Et la gloire de Dieu monta au plus haut du ciel où les étoiles brillaient de leurs feux les plus purs. Beaucoup d’entre elles suivirent les anges jusqu’à la Terre qu’elles jonchèrent, toutes blanches et fraîches et recueillies. « Tiens ! il neige », dit la Vierge à Joseph. « Pourvu qu’Il ne prenne point froid ! »

 

Jean DESGAGNÉS (XXe siècle), écrivain québécois.

 

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2 mars, 2015

Tu as le choix (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:47

Marc B. est directeur commercial dans une grande compagnie. Il y est entré comme magasinier. Il est la personne la plus positive que je connaisse. Quand je lui demande  » Comment ça va ? », il me répond invariablement :  » C’est une journée formidable ! »  Et il ajoute  » Et toi tu es une personne unique et formidable.  » Quand un employé a des problèmes professionnels ou personnels, c’est Marc qui l’aide à voir les solutions là où cette personne ne voyait que des problèmes. Quand un client est mécontent, c’est Marc qui lui parle. Le problème résolu, ce client devient souvent un de nos meilleurs clients. Quand il y a un conflit, c’est encore Marc qui sauve la situation et en sort quelque chose de positif. Il a toujours le sourire. Il rayonne une vitalité, une énergie de lui qui semblent ne jamais le quitter. Quand il fait beau, il est bien. Quand il fait mauvais, et que je me sens morose, il chantonne comme un pinson au printemps. S’il est dans la rue, il parle avec des inconnus, bavarde avec eux et rit comme s’ils se connaissaient depuis des années.

 

Un jour, n’y tenant plus, je suis allé le voir pour lui demander son secret.  » Il n’y a pas de secret « , me répondit-il,  » Tu as toujours le choix.  »  » Quel choix ? Je ne comprends pas.  »  » A tout moment, tu choisis si tu vas te laisser abattre ou au contraire te redresser et tirer le meilleur de toi-même. Par exemple, lorsque je me lève le matin, s’il fait mauvais, je ne pense pas au temps gris, aux nuages, j’imagine le ciel bleu au-dessus des nuages ou de la pluie. Je pense à la caresse du soleil sur ma peau, aux beaux jours qui vont bientôt revenir, et je me sens heureux.  » Si je me sens de mauvaise humeur en me levant, je me recouche une minute, et je me dis que je vais me lever en pleine forme et plein d’énergie et d’optimisme. Je t’avoue qu’il m’arrive de m’assoupir un instant. Mais ensuite, quand je me lève, je suis toujours de bonne humeur.  » Je lui réponds :  » Mais il y a les mauvaises nouvelles, les gens qui t’agressent, tout ce qui va mal…  »  » Tout cela, c’est toi qui l’autorise à te faire du mal. C’est ton choix. Tu peux très bien, si tu prends conscience que c’est un choix, choisir de voir le bon côté des choses, choisir de ne pas être affecté personnellement, garder ta force et ton optimisme.  »

 

Quelques années plus tard, Marc a été touché par un cancer très grave. Selon ses médecins, il n’en avait plus que pour quelques semaines à vivre. Tous ses amis le voyaient perdu. C’était il y a 6 ans. Il est aujourd’hui en pleine forme.  » Comment as-tu fait pour t’en sortir ? C’est un vrai miracle ! »  » Mon vieux, je dois t’avouer que la nouvelle et surtout la tête des médecins qui me l’annonçaient a failli me faire passer de vie à trépas très vite. Je me suis retrouvé un revolver à la main, prêt à me donner la mort.  » Tu te souviens de ce que je t’ai dit un jour ? Je me suis dit que j’avais le choix. Je pouvais vivre ou mourir. Et j’ai choisi de vivre. Le lendemain même, j’ai entendu par un copain portugais parler d’une recette des moines franciscains qui avait guéri des milliers de gens au Brésil et au Portugal. J’ai cherché, je me suis procuré la recette, je l’ai fait scrupuleusement, et quelques semaines plus tard j’étais guéri. Plus de traces de métastases dans mon corps. Les médecins ont parlé de « rémission spontanée ». Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Moi je sais que c’était mon choix.  »

 

Marc s’est marié, il est maintenant papa et toujours d’un enthousiasme communicatif et d’un amour de la vie qui font plaisir à voir.

 

Depuis, moi aussi, j’ai appliqué la méthode de Marc. Lorsque quelque chose m’arrive, je prends le temps d’y réfléchir, ne serait-ce qu’une seconde. Je me dis  » J’ai le choix.  » Et je choisis de voir la bouteille à moitié pleine au lieu de la voir à moitié vide. Ma vie a changé du tout au tout, et cela a aussi changé mes enfants, ma femme, mon entourage. L’attitude de Marc est contagieuse.

 

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19 février, 2015

A, b, c, d.. (Conte de Noël)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:30

 » La foi est toujours vivante dans le coeur des hommes  » se dit le curé en voyant l’église bondée. C’était des ouvriers du quartier le plus pauvre de Rio de Janeiro, réunis cette nuit-là avec un seul objectif en commun : la messe de Noël. Il en fut réconforté. D’un pas digne, il gagna le milieu de l’autel.  » A, b, c, d..  » C’était, semblait-il, un enfant qui perturbait la solennité de l’office. Les assistants regardèrent derrière eux, mécontents. Mais la voix continuait :  » A, b, c, d ..  »  » Arrêtez ! » dit le curé. Le gamin parut s’éveiller d’une transe. Il lança un regard craintif autour de lui et son visage s’empourpra de honte.  » Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne vois pas que tu troubles nos prières ? » Le gamin baissa la tête et les larmes coulèrent sur ses joues.  » Où est ta mère ? » insista le curé.  » Elle ne t’a pas appris à suivre une messe ? » Tête basse, le gamin répondit :  » Excusez-moi, mon père, mais je n’ai pas appris à prier. J’ai été élevé dans la rue, sans père ni mère. Aujourd’hui c’est Noël et j’avais besoin de causer avec Dieu. Je ne connais pas la langue qu’il comprend, alors je dis les lettres que je sais. J’ai pensé que, là-haut, il pourrait prendre ces lettres et s’en servir pour former les mots et les phrases qui lui plaisent.  » Le gamin se leva.  » Je m’en vais  » dit-il.  » Je ne veux pas gêner les personnes qui savent si bien communiquer avec Dieu.  »  » Viens avec moi  » répondit le curé. Il prit le gamin par la main et le conduisit à l’autel. Puis il se tourna vers ses fidèles.  » Ce soir, avant la messe, nous allons réciter une prière spéciale. Nous allons laisser Dieu écrire ce qu’il veut entendre. Chaque lettre correspondra à un moment de l’année, où nous réussirons à faire une bonne action, à lutter avec courage pour un rêve ou à dire une prière sans mot. Nous allons Lui demander de mettre en ordre les lettres de notre vie. Nous allons former des voeux afin que ces lettres lui permettent de créer les mots et les phrases qui lui plaisent.  » Les yeux fermés, il se mit à réciter l’alphabet. Et, à son tour, toute l’église répéta :  » A, b, c, d..  »

 

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