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16 janvier, 2018

Les cloches, Charles FUSTER (CONTE POUR NOEL)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:07

(Au comte Aug. de Blangy).

I

C’était dans un bourg de Bohême,

Au temps sinistre, au siècle noir

Où les races au désespoir

Se livraient le combat suprême.

Partout, dans les champs dévastés,

Fumaient les débris des cités,

Partout ricanait le blasphème,

Et l’on n’eût pu voir, en tout lieu,

Que des murs, renversés par Dieu,

Où pleurait la misère blême.

Des torches passaient dans la nuit :

C’était quelque nouvelle horde.

En demandant miséricorde,

Les plus courageux avaient fui.

Les autres, femmes amaigries,

Vieillards tremblants aux chairs flétries,

Infirmes, moribonds, blessés,

Petits enfants à la mamelle,

Restaient, muets et pêle-mêle,

Près des églises entassés.

Oh ! la morne et tragique église

Que celle de ce bourg en feu !

Des blessés râlaient au milieu ;

Le sang tachait la pierre grise.

Dans le silence des grabats,

Nul ne parlait, même tout bas,

Mais des plaintes déchiraient l’ombre. ,

Et, tous les prêtres étant morts,

L’autel, comme un vivant remords,

Demeurait là, lugubre et sombre.

Et les cloches ? Plus de sonneur !

Pour suivre au combat Monseigneur,

Il était mort loin de ses proches,

Mort loin de tout secours humain,

Et, depuis lors, aucune main

N’avait plus éveillé les cloches.

Au haut de la tour de grani

Où l’oiseau ne fait plus son nid,

Solennelles et résignées,

Les cloches dorment lourdement,

Et livrent leur bronze, en dormant.

Aux fils épais des araignées.

L’une annonçait, au temps jadis,

La volupté des épousailles ;

Puis sont venus les jours maudits

Et les sanglantes fiançailles.

La plus frêle versait dans l’air

Le cristal de son rire clair

En fêtant les joyeux baptêmes :

Pour les petits plus de baisers ;

Comment seraient-ils baptisés ?

Leur tendant des seins épuisés,

Les mères ont faim elles-mêmes.

La plus lourde cloche des trois,

Qui faisait trembler les murs froids

Dès que résonnait son cantique,

Était plus grave et plus mystique.

Quand cette cloche se mouvait,

C’est que la mort s’était penchée

Sur les angoisses d’un chevet ;

C’est que, de la chair desséchée,

L’âme, brusquement arrachée,

Les ailes grandes, se levait !

Mais, à présent, c’est le silence,

Et, lorsqu’une âme au ciel s’élance,

La cloche n’accompagne plus,

D’un murmure sublime et tendre,

L’âme qui la voudrait entendre,

L’âme qui cherche les élus…

Entre les humides poutrelles

Où pèse le silence lourd,

Mornes, n’osant se plaindre entr’elles,

Les cloches dorment sur le bourg.

II

Noël approche. Voici l’heure

Où, dans les blonds pays joyeux,

Partout, sous la clarté des cieux,

De joie et d’amour l’homme pleure.

Ici, pour célébrer Noël,

Passa Procope le Cruel ;

On a mis en croix des victimes,

Étranglé, mutilé, pendu,

– Et Dieu l’a peut-être entendu,

Mais Dieu ne punit plus les crimes !

Autour de l’église sans voix,

Partout, maudissant les épées.

Les aïeules se sont groupées

Comme des fuyards dans les bois.

Les enfants imitent les vieilles ;

Chacun se blottit et se tait ;

C’est Noël, la nuit des merveilles :

Ah ! si du moins, à leurs oreilles,

Un dernier carillon tintait !

Ô miracle ! sous les poutrelles,

Dans le mystère du clocher,

Les trois cloches surnaturelles

Ont eu l’air de se rapprocher.

La cloche qui, naguère encore,

Saluait les jeunes époux,

A dit aux autres : « Dormez-vous ? »

La petite cloche sonore

A répondu : « Je ne dors pas.

« Jésus est né : dans les combats,

« Dans les deuils, c’est lui qu’on implore… »

Et la plus lourde, celle-ci

Qui berçait le dernier souci

Et le premier essor des âmes,

S’est soulevée, a frissonné,

À regardé la plaine en flammes

Puis elle a dit : « Jésus est né ! »

Et, d’elle-même, elle a sonné.

Et les deux autres, ses amies,

Lasses de rester endormies

À cause du sonneur parti,

Les deux autres se sont levées

En frôlant les noires travées

Où leurs deux voix ont retenti.

La cloche des baptêmes roses

Se rappelle beaucoup de choses

Et les dit en mots de cristal ;

Celle des tendres épousailles

À des caresses de métal,

Et la cloche des funérailles

Demande à Dieu la fin du mal.

Et soudain, de toutes les flèches,

À tous les coins de l’horizon,

S’épand et coule, en ondes fraîches,

La miraculeuse oraison.

Dans les fossés des chairs pourrissent ;

Les corps des pendus se meurtrissent

En heurtant les clous des gibets :

Parmi les ténèbres profondes,

Ce qui descend, en fraîches ondes,

C’est de l’amour et de la paix.

Et voilà comment, dans la plaine

Où crépitaient les bourgs fumants,

Malgré ces épouvantements

Dont la nuit tragique était pleine,

Malgré l’aboi des loups hurleurs,

Tandis que les vieilles, ravies,

Donnaient le reste de leurs vies

À calmer les petits en pleurs,

Tandis que, dans le creux des haies,

Les mutilés, tout noirs de plaies,

N’avaient pas fini de râler,

On put ouïr, la nuit entière,

Les cloches chanter leur prière

Sans qu’un sonneur les fît parler !

Charles FUSTER (1866-1929).

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2 mars, 2015

Tu as le choix (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:47

Marc B. est directeur commercial dans une grande compagnie. Il y est entré comme magasinier. Il est la personne la plus positive que je connaisse. Quand je lui demande  » Comment ça va ? », il me répond invariablement :  » C’est une journée formidable ! »  Et il ajoute  » Et toi tu es une personne unique et formidable.  » Quand un employé a des problèmes professionnels ou personnels, c’est Marc qui l’aide à voir les solutions là où cette personne ne voyait que des problèmes. Quand un client est mécontent, c’est Marc qui lui parle. Le problème résolu, ce client devient souvent un de nos meilleurs clients. Quand il y a un conflit, c’est encore Marc qui sauve la situation et en sort quelque chose de positif. Il a toujours le sourire. Il rayonne une vitalité, une énergie de lui qui semblent ne jamais le quitter. Quand il fait beau, il est bien. Quand il fait mauvais, et que je me sens morose, il chantonne comme un pinson au printemps. S’il est dans la rue, il parle avec des inconnus, bavarde avec eux et rit comme s’ils se connaissaient depuis des années.

 

Un jour, n’y tenant plus, je suis allé le voir pour lui demander son secret.  » Il n’y a pas de secret « , me répondit-il,  » Tu as toujours le choix.  »  » Quel choix ? Je ne comprends pas.  »  » A tout moment, tu choisis si tu vas te laisser abattre ou au contraire te redresser et tirer le meilleur de toi-même. Par exemple, lorsque je me lève le matin, s’il fait mauvais, je ne pense pas au temps gris, aux nuages, j’imagine le ciel bleu au-dessus des nuages ou de la pluie. Je pense à la caresse du soleil sur ma peau, aux beaux jours qui vont bientôt revenir, et je me sens heureux.  » Si je me sens de mauvaise humeur en me levant, je me recouche une minute, et je me dis que je vais me lever en pleine forme et plein d’énergie et d’optimisme. Je t’avoue qu’il m’arrive de m’assoupir un instant. Mais ensuite, quand je me lève, je suis toujours de bonne humeur.  » Je lui réponds :  » Mais il y a les mauvaises nouvelles, les gens qui t’agressent, tout ce qui va mal…  »  » Tout cela, c’est toi qui l’autorise à te faire du mal. C’est ton choix. Tu peux très bien, si tu prends conscience que c’est un choix, choisir de voir le bon côté des choses, choisir de ne pas être affecté personnellement, garder ta force et ton optimisme.  »

 

Quelques années plus tard, Marc a été touché par un cancer très grave. Selon ses médecins, il n’en avait plus que pour quelques semaines à vivre. Tous ses amis le voyaient perdu. C’était il y a 6 ans. Il est aujourd’hui en pleine forme.  » Comment as-tu fait pour t’en sortir ? C’est un vrai miracle ! »  » Mon vieux, je dois t’avouer que la nouvelle et surtout la tête des médecins qui me l’annonçaient a failli me faire passer de vie à trépas très vite. Je me suis retrouvé un revolver à la main, prêt à me donner la mort.  » Tu te souviens de ce que je t’ai dit un jour ? Je me suis dit que j’avais le choix. Je pouvais vivre ou mourir. Et j’ai choisi de vivre. Le lendemain même, j’ai entendu par un copain portugais parler d’une recette des moines franciscains qui avait guéri des milliers de gens au Brésil et au Portugal. J’ai cherché, je me suis procuré la recette, je l’ai fait scrupuleusement, et quelques semaines plus tard j’étais guéri. Plus de traces de métastases dans mon corps. Les médecins ont parlé de « rémission spontanée ». Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Moi je sais que c’était mon choix.  »

 

Marc s’est marié, il est maintenant papa et toujours d’un enthousiasme communicatif et d’un amour de la vie qui font plaisir à voir.

 

Depuis, moi aussi, j’ai appliqué la méthode de Marc. Lorsque quelque chose m’arrive, je prends le temps d’y réfléchir, ne serait-ce qu’une seconde. Je me dis  » J’ai le choix.  » Et je choisis de voir la bouteille à moitié pleine au lieu de la voir à moitié vide. Ma vie a changé du tout au tout, et cela a aussi changé mes enfants, ma femme, mon entourage. L’attitude de Marc est contagieuse.

 

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24 avril, 2014

La fourmi et le roi Salomon (Conte mauritanien)

Classé dans : — unpeudetao @ 12:52

Ce jour-là, une jeune fourmi avait osé, elle avait osé rester là, dans son trou, en train de travailler, pendant que toutes les autres fourmis se bousculaient pour se prosterner sous les pieds de Salomon, Salomon qui se promenait dans le désert, à côté de leur fourmilière. Salomon était un roi doublé d’un prophète. Il avait des dons impressionnants dont celui de dompter les animaux, de comprendre leur langage et de leur parler. Malgré les ruades et bousculades de la foule, Salomon a remarqué l’absence de la jeune fourmi. Il leva la tête, la découvrit dans son trou et lui dit : – Que fais-tu là, bête menue, et pourquoi ne fais-tu pas comme tes congénères ? – Sire, répondit-elle, ce n’est ni par impolitesse, ni par désobéissance que je ne suis pas venue comme les autres, mais tout simplement, je m’occupe à quelque chose qui me tient particulièrement à cœur : je veux déplacer cette dune de sable que vous voyez là ! – Ha ha ha ! Mon pauvre ami, rétorqua le roi Salomon, je doute que tu aies la vertu nécessaire, c’est-à-dire la patience et surtout la chance suffisante, c’est-à-dire la longévité, pour accomplir ce travail immense. – Moi non plus je n’en sais rien, confessa la fourmi, mais ce que je sais c’est que la force qui me pousse est plus puissante que la tempête du désert, je veux parler de la force de l’amour, car de l’autre côté de la dune de sable se trouve ma bien-aimée. Si je mourais avant de l’atteindre, je finirais ma vie dans la folie de cette chose qui meurt en dernier dans le cœur des êtres, c’est-à-dire l’espérance. Cet échange a fortement ébranlé le grand roi et prophète Salomon, qui, dans le désert au milieu de nulle part, a compris le vrai sens de l’amour.

 

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27 mars, 2014

Corne d’or et corne d’argent (Conte marocain)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:07

Il y a très longtemps de cela, il y avait un roi qui s’était marié une première fois, puis une deuxième fois mais sans jamais réussir à avoir un enfant. Il était très inquiet parce qu’il vieillissait et qu’il craignait de laisser son trône vide. A l’époque, il n’était pas possible pour un roi de ne pas avoir de garçon… C’est ainsi qu’il décida de prendre une troisième épouse. Il organisa encore une fois, un grand mariage comme seuls les rois savent le faire. Au bout de quarante jours et quarante nuits, lorsque les festivités prirent fin, il réunit ses trois épouses et leur dit :  » Mes chères épouses, je vous aime et je vous respecte toutes les trois, je vous traiterai de la même manière sans jamais favoriser l’une d’entre vous. Mais vous, qu’êtes-vous capables de faire pour moi, pour me prouver votre amour ?  »  » Moi, je pourrai faire du pain pour tout le royaume avec un seul grain de blé « , lui dit la première.  » Moi, je pourrai te faire le plus beau burnous [4] avec un seul fil de laine « , lui dit la deuxième.  » Moi, j’aimerai te donner un garçon avec une corne d’or et une corne d’argent « , lui dit la troisième. Le roi très heureux leur répondit en riant :  » J’espère que vous pourrez réaliser tous ces vœux pour moi. En attendant, j’aimerai qu’il y ait la plus parfaite entente entre vous.  »

 

Les jours passèrent et la troisième épouse se retrouva enceinte. Les deux autres en furent très jalouses, d’autant plus qu’elles n’avaient pas accompli leurs promesses.  » Et si en plus, elle a un garçon avec une corne d’or et une corne d’argent ? Il l’aimera forcément plus que nous … Elle aura plus de faveurs que nous « , se disaient-elles. Inquiètes, elles allèrent consulter une settouta afin qu’elle les aide à trouver une solution pour se débarrasser d’elle. Tout fut arrangé. Le jour où la malheureuse ressentit les douleurs de l’accouchement, elles appelèrent la settouta. Celle-ci arriva pour l’aider à mettre au monde l’enfant… Et en effet, cette nuit-là, naquit un garçon avec une corne d’or et une autre en argent. Avec l’aide des deux épouses, la settouta enroula le bébé dans une couverture, le mit dans une corbeille et le jeta dans une rivière. Elle mit à la place, un affreux corbeau noir. La pauvre malheureuse avait tellement souffert pendant l’accouchement, qu’elle ne se rendit compte de rien. Lorsqu’elle vit le corbeau prés d’elle et qu’on lui dit que c’était elle qui l’avait mis au monde, elle eut tellement honte qu’elle n’osait plus regarder personne. Quant au roi, il était tellement déçu et tellement en colère, qu’il ordonna qu’on la jeta avec les chiens et qu’on l’appela désormais  » la mère du corbeau « . Les deux autres étaient contentes, elles étaient débarrassées d’elle. Et le pauvre petit bébé… Dieu eut pitié de lui… Le soir même, un bûcheron passant par-là le trouva. Il le recueillit et le traita comme si c’était son propre enfant.

 

Les jours passèrent, le garçon grandit et lorsqu’il fut un beau jeune homme, le bûcheron et sa femme lui apprirent qu’ils n’étaient que ses parents adoptifs et qu’ils ne savaient pas d’où il venait, puisqu’ils l’avaient trouvé dans une corbeille au bord de la rivière. Bien qu’il les aimait énormément, il ne put s’empêcher de prendre la décision d’aller à la recherche de ses propres parents. Il s’en alla avec leur bénédiction, promettant de revenir très bientôt. D’une ville à une autre, après plusieurs mois de marche, il arriva dans le royaume de son père. Là, il entendit parler de « la mère du corbeau », l’épouse du roi, qui avait mis au monde un affreux corbeau noir alors qu’elle avait promis au roi de lui donner un garçon avec une corne d’or et une corne d’argent. On lui dit qu’elle vivait toujours dans le royaume, qu’elle gardait les chameaux et qu’elle dormait avec les chiens. Il alla se présenter au roi et sans rien dire, enleva la coiffe qui lui couvrait toute la tête et le front, et qu’il portait depuis qu’il était enfant. Le roi n’en revenait pas. « Qui es-tu ? lui demanda-t-il. Approche ici, Qu’as-tu sur le front ? Des cornes ? C’est en or, C’est en argent ? » – « Je ne sais pas, répondit le jeune homme. Mais je viens d’apprendre que mon père et ma mère avec lesquels j’ai vécu depuis que je suis né, ne sont en fait que mes parents adoptifs. Ils m’ont recueilli, alors que j’étais abandonné au bord d’une rivière. Et j’aimerai connaître mon histoire ! » Le roi convoqua sur-le-champ « la mère du corbeau » et toutes les personnes qui l’avaient assistée pendant l’accouchement. Lorsque les deux épouses et la settouta virent ce beau jeune homme avec une corne d’or et une corne d’argent, elles s’évanouirent. Quant à « la mère du corbeau », sa joie était si grande, qu’elle se mit à faire des youyous, oubliant toutes ses années de malheur. Elle pleurait de bonheur en embrassant son fils et en le serrant très fort contre elle. Le roi ordonna qu’on brûla immédiatement la settouta et les deux épouses car il avait tout compris. Il demanda à la mère de son fils, ce qu’il pouvait faire pour qu’elle lui pardonna. « Je te pardonne, lui dit-elle, car tu étais très malheureux. Mais si tu veux que je sois vraiment heureuse, j’aimerai que tu ramènes les parents adoptifs de mon fils, vivre avec nous dans le palais. Sans eux, il serait peut-être mort et nous aurions continué à être malheureux toi et moi ! ». Et le roi fit venir le bûcheron et son épouse et les traita comme un couple princier.

 

Depuis, on entendit tous les jours la musique et les chants dans ce palais, où tout le monde vivait heureux.

 

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14 novembre, 2013

Dona Agueda de Mexia, Théodore Boudet (Conte portugais)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:10

IL était une belle fille discrète et de bonnes façons. Dom Joan était épris d’elle, empressé, galant à merveille. Gentilhomme et beau cavalier, aucun n’était plus digne d’elle ; mais le père de la damoiselle crut prendre pour sage parti, de la donner à un marchand qui demeurait dans le pays. Dom Joan, quand il sut la nouvelle, fut sur le point de trépasser ; il s’en alla bien loin de là, sans dire où il se dirigeait. Trois mois il s’en alla ainsi, trois mois en pareille agonie. Il avait fait seller son cheval et sans savoir ce qu’il faisait. Il s’en allait par les chemins, ne sachant pas où il allait. À ce que voulait le cheval, le cavalier obéissait, passant de pays en pays dont il ne connaissait aucun, et tant qu’à la fin le cheval s’en revint vers son écurie, sans que dom Joan s’en doutât. Il vint à passer par la rue où sa maîtresse demeurait. La maison qu’elle habitait, la fenêtre où il la voyait, tout est couvert par un drap noir, aussi noir que noir peut être. Il fit appeler une dame par l’amour de Dieu et de courtoisie. – Signes d’absence si lugubres, dis-moi pour qui les portes-tu ?

 

- Je les porte pour ma dame, dona Aguede de Mexia ; son âme est avec Dieu, son corps est dans la terre froide, et c’est pour vous dom Joan, pour votre amour qu’elle est morte

 

Dom Joan, quand il ouït cela, comme mort tomba à terre ; ses yeux ne pleuraient pas, sa bouche ne s’ouvrait pas. Autour de lui, tous regardaient ce qu’il allait faire. Il s’en fut droit à l’église où sa dame reposait.

 

- Je te prie, sacristain, pour Dieu et saint Marie, que tu m’aides à ouvrir le tombeau de mon amie.

 

Là il la vit aussi belle qu’il la voyait autrefois. Il mit les genoux en terre et leva le bras au ciel. Il jura par Dieu à sa dame qu’à nulle autre il ne serait. Il prit un poignard d’or pour aller lui tenir compagnie. Alors la sainte Vierge, la vierge sainte Marie, ne voulut pas permettre que cette âme se perdît, elle fit un miracle ; la morte tendit la main droite vers son amant et sa bouche eut un sourire. La vie qui s’était enfuie revint avec l’amour qui n’était point parti. On courut pour chercher son père ; il était dans le désespoir. Viennent parents, viennent amis, tous avec une grande joie. Et pour femme on donna la dame à dom Joan qui était le plus digne d’elle.

 

Théodore Boudet, comte de PUYMAIGRE (1816-1901).

 

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26 octobre, 2013

La patience du moine Ksanti (Conte bouddhiste)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:19

Autrefois, il y avait un moine nommé Ksanti, qui retiré dans une grande forêt, cultivait la patience et pratiquait la bienveillance.
Un jour le roi Kali, suivi de ses courtisanes, entra dans la forêt pour s’y promener et s’y divertir.
Son repas terminé, le roi s’arrêta pour dormir un peu. Les courtisanes, se promenant dans la forêt en fleur, aperçurent le moine, lui présentèrent leurs hommages et prirent place à ses côtés. Alors Ksanti leur fit l’éloge de la patience et de la bienveillance ; ses paroles étaient si belles que ces femmes ne se lassaient pas de l’entendre et restèrent longtemps près de lui.

 

Le roi Kali s’éveilla et, ne voyant plus ses courtisanes, saisit son épée et suivit leurs traces. Lorsqu’il les vit assises autour du moine, sa jalousie amoureuse déborda ; les yeux furieux et brandissant son épée, il demanda au moine :
 » Que fais-tu là ?  »
Ksanti répondit :
 » Je suis ici pour cultiver la patience et pratiquer la bienveillance.  »
Le roi lui dit :
 » Je vais aussitôt te mettre à l’épreuve. Avec mon épée, je te couperai les oreilles, le nez et jusqu’aux mains et aux pieds. Si tu ne t’irrites pas, je saurai que tu cultives la patience.  »
Le moine répondit :
 » Fais à ta guise.  »
Alors le roi tira son épée et lui coupa les oreilles, le nez, puis enfin les mains et les pieds, tout en lui demandant :
 » Ton esprit est-il agité?  »
Ksanti répondait :
 » Je cultive la bienveillance et la patience ; mon esprit n’est pas agité.  »
Le roi lui dit :
 » Ton corps est là, sans force ; tu dis bien que ton esprit n’est pas agité, mais qui pourrait te croire ?  »
Alors Ksanti fit ce serment :
 » Si je cultive vraiment la bienveillance et la patience, que mon sang devienne du lait. »
Aussitôt son sang se changea en lait ; le roi, stupéfait, s’en alla avec ses courtisanes. Mais alors, dans la forêt, un roi-dragon, prenant parti pour le moine, tonna et lança la foudre ; le roi, grièvement atteint, s’écroula et ne rentra pas dans son palais.

 

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6 octobre, 2013

Rose Latulipe (Conte populaire québécois)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:52

Rose était la fille unique d’un dénommé Latulipe.  Celui-ci l’adorait, il tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux.  Et, il va sans dire, Latulipe ne pouvait rien refuser à sa fille.
Rose était une jolie brunette, mais un peu éventée.
Elle avait un amoureux nommé Gabriel, à qui elle était fiancée depuis peu. On avait fixé le mariage à Pâques. 
Rose aimait beaucoup les divertissements, si bien qu’un jour de Mardi gras, elle demanda à son père d’organiser une soirée de danse. Celui-ci accepta, bien sûr, mais il fit promettre à Rose que tous les invités seraient partis à minuit car ce serait alors le Mercredi des Cendres. Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à coup, au milieu d’un cotillon, on frappa à la porte. C’était un monsieur vêtu d’un superbe capot de chat sauvage. Il demanda au maître de la maison la permission de se divertir un peu.
- C’est trop d’honneur nous faire, avait dit Latulipe, dégrayez-vous s’il vous plaît, nous allons faire dételer votre cheval.

 

On lui offrit de l’eau-de-vie. L’inconnu n’eut pas l’air d’apprécier la boisson offerte. Il fit une grimace  en l’avalant; car Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l’eau bénite de celle qu’il tenait à la main, et l’avait remplie d’alcool.

 

C’était un bel homme que cet étranger mais il avait quelque chose de sournois dans les yeux.
Il invita la belle Rose à danser et ne l’abandonna pas de la soirée.
Rose se laissa subjuguer par cet élégant jeune homme habillé de velours noir. Elle était la reine du bal.
Quant au pauvre Gabriel, renfrogné dans un coin, ne paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit.
Une vieille tante, assise dans sa berceuse, observait la scène en disant son chapelet. À un certain moment, elle fit signe à Rose qu’elle voulait lui parler.
- Écoute, ma fille, lui dit-elle ; je n’aime pas beaucoup ce monsieur, sois prudente. Quand il me regarde avec mon chapelet, ses yeux semblent lancer des éclairs.
- Allons, ma tante, dit Rose, continuez votre chapelet, et laissez les gens du monde s’amuser.

 

Minuit sonna. On oublia le Mercredi des Cendres.
- Encore une petite danse, dit l’étranger.
- Belle Rose, vous êtes si jolie, je vous veux. Soyez à moi pour toujours ?
- Eh bien! oui, répondit-elle, un peu étourdiment.
- Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre promesse.
Quand Rose lui présenta sa main, elle la retira aussitôt en poussant un petit cri, car elle s’était senti piquer ; elle devint très pâle et dut abandonner la danse.
Mais l’étranger, continuait ses galanteries auprès de la belle. Il lui offrit même un superbe collier en perles et en or :
- Ôtez votre collier de verre, belle rose, et acceptez, pour l’amour de moi, ce collier de vraies perles.
Or, à ce collier de verre pendait une petite croix, et la pauvre fille refusait de l’ôter.

 

Pendant ce temps, deux jeunes gens qui étaient allés s’occuper du cheval de l’étranger avaient remarqué de bien étranges phénomènes. Le bel étalon noir était certes, une bien belle bête mais pourquoi dégageait-il cette chaleur insupportable ?  Toute la neige sous ses sabots avait fondu.
Ils rentrèrent donc et, discrètement, firent part à Latulipe de leurs observations.

 

Le curé, que Latulipe avait envoyé chercher, arriva ; l’inconnu en tirant sur le fil du collier de verre de Rose l’avait rompu, et se préparait à saisir la pauvre fille, lorsque le curé, prompt comme l’éclair, s’écria d’une voix tonnante :
- Que fais-tu ici, malheureux, parmi les chrétiens ?
- Cette jeune fille s’est donnée à moi et le sang qui a coulé de sa main est le sceau qui me l’attache pour toujours, répliqua Lucifer.
- Retire-toi, Satan, s’écria le curé. 
Il prononça des mots latins que personne ne comprit. Le diable disparut aussitôt avec un bruit épouvantable en laissant une odeur de soufre dans la maison.

 

Cinq ans après, une foule de curieux s’étaient réunis dans l’église, de grand matin, pour assister aux funérailles d’une religieuse. Parmi l’assistance, un vieillard déplorait en sanglotant la mort d’une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, faisait ses derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée: la malheureuse Rose Latulipe.

 

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29 septembre, 2013

L’arbre qui voulait rester nu (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:51

Il était une fois un arbre.
Au beau milieu d’un verger, il était sorti de terre, petite pousse verte et fragile se confondant avec les herbes alentours. Curieux de tout, il regarda bien vite le monde qui l’entourait, les fleurs qui s’ouvraient le matin et se refermaient le soir, les oiseaux qui sifflaient en sautant de branche en branche, le paysan qui venait tôt le matin cueillir les fruits des arbres, les graminées qui ondulaient sous la caresse des vents..

 

Ah!, il le trouvait beau ce monde autour de lui, il avait envie lui aussi de participer à cette beauté, de trouver sa place dans cette harmonie.

 

Une année s’écoula et, ayant grandi, il était devenu un petit rameau portant quelques tiges. Il se rendit compte qu’il n’était pas un brin d’herbe comme il l’avait crû tout d’abord, mais un arbre et se mit à observer plus attentivement ses aînés.

 

Il les trouvait si grands, si beaux recouverts de leurs feuilles et de leurs fleurs; il fût si émerveillé de voir toutes ces fleurs se transformer en fruits, il fût si attendri des soins attentifs que leur apportait le paysan, mais..

 

Mais, se regardant, il s’aperçut que son écorce ne ressemblait à aucune de celles qui les habillait, que ses branches n’avaient pas la même forme que les leurs. Alors, il eût peur, peur de n’être pas assez grand, peur de n’être pas assez beau, peur de ne pas porter assez de fruits, il eût peur que les autres, pommiers, poiriers, mirabelliers.. n’acceptent pas sa différence et il décida de ne produire ni feuille, ni fleur, ni fruit.

 

C’est ainsi que les années passèrent, à chaque printemps, son tronc s’épaississait, s’allongeait, de nouvelles branches poussaient, mais.. Ni feuille, ni fleur, ni fruit.

 

Pour ne pas se trouver nu face aux autres, il s’était depuis son jeune âge laissé peu à peu recouvrir par un lierre grimpant, par des liserons et par des bouquets de gui : ne sachant à quoi il pourrait ressembler, il se couvrait d’une beauté qui n’était pas la sienne.

 

Le jardinier plus d’une fois projeta de le couper pour en faire du bois de chauffage, mais trop occupé par ailleurs, il remit chaque fois cette tâche à plus tard. Un matin pourtant il vint, armé d’une grande hache et commença par couper le lierre qui enserrait l’arbre. Du lierre, il y en avait tellement que cela lui prit toute la journée et qu’une fois de plus, il remit l’abattage à plus tard. Cette nuit là, un petit ver parasite piqua le liseron qui en mourut aussitôt et le lendemain, les oiseaux du ciel apercevant le gui vinrent le picorer.

 

Il ne restait plus de l’arbre au milieu du verger qu’un tronc et des branches : il ne restait plus que l’arbre au milieu du verger.

 

S’apercevant soudain de sa nudité et ne sachant par quel artifice la couvrir, il se décida enfin à laisser pousser tout au long de ses branches de belles petites feuilles d’un vert tendre, à laisser éclore au bout de chaque rameau de mignonnes petites fleurs blanches contrastant joliment avec le brun de la ramure et le vert du feuillage.

 

Le paysan sur ces entrefaites revint avec sa hache et découvrant à la place du tronc inutile un magnifique cerisier, ne trouva plus aucune raison de le couper. Il le laissa donc, trop heureux du miracle qui s’était produit.

 

Depuis ce jour, l’arbre vit heureux au milieu du verger, il n’est pas comme les autres, ni plus beau, ni plus grand, mais tout aussi utile. Il a compris que ni la texture de l’écorce, ni le tracé des branches, ni la forme des feuilles, ni la couleur des fleurs n’ont d’importance : seuls importent les fruits qu’il porte et que nul autre que lui ne peut porter.

 

Aussi, tous les ans, à la belle saison, les enfants du paysan viennent avec une échelle et, s’éparpillant dans sa ramure, se gavent de ses fruits et le réjouissent par leurs rires.

 

N’ayons pas peur des fruits que nous pourrions porter, car nul autre ne pourra les porter pour nous, mais chacun pourra s’en nourrir. N’ayons pas peur des fruits que nous pourrions porter.
Car chaque fois que nous les refuserons, il manquera quelque chose dans le monde ; n’ayons pas peur des fruits que nous pourrions porter, car chacun d’eux permettra de faire grandir la Vie et l’Amour que Dieu nous a donnés.

 

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27 août, 2013

Tigresse blanche et Dragon de jade (Conte taoïste)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:59

La belle Taï Yin Nu, par piété filiale, accepta d’épouser à dix sept ans l’homme que ses parents lui avaient choisi, un riche et rustre cabaretier. Le mariage fut un désastre. Malgré sa bonne volonté, elle ne parvint pas à aimer son mari, encore moins à se faire aimer de lui bien qu’il prît plaisir à se vautrer sur elle.

 

Comme s’il avait été contaminé par les piliers de son établissement, il devint en quelques années un ivrogne impénitent, l’un de ceux qui se défoulent tous les soirs sur leur femme. Le sourire de son fils était la seule consolation de Taï Yin Nu, et le seul cadeau que son mari lui ait jamais fait.

 

Au bout de dix ans de mariage, le tavernier fut emporté par sa cirrhose. Sa veuve dut, pour survivre avec son enfant, tenir seule le cabaret. Beaucoup d’hommes lui tournaient autour comme des bourdons autour d’une fleur.
Mais d’homme, elle n’en voulait plus.

 

La taverne de la jolie veuve ne désemplissait pas, et les clients lui prenaient trop de temps et d’énergie. Épuisée, elle devint irritable, y compris avec son fils. Il souffrait d’être repoussé par sa mère et, un jour, comme s’il voulait se rappeler à elle, il tomba malade. Les médecins des environs ne purent trouver le remède et l’état du garçon empira de jour en jour. Désespérée, elle fit venir un devin qui lui affirma que l’enfant n’était pas possédé par un esprit malin mais que son mal était puissant et pourrait être fatal s’iln’était pas contré à temps. Il fallait agir vite, voilà ce que disait le Yi King.

 

Il lui conseilla d’aller trouver Taï Hsuan Nu, la Dame des Grands Mystères, l’Immortelle qui vivait avec ses disciples dans la montagne. Taï Yin Nu confia son fils à sa mère, ferma l’établissement et prit le chemin des nuages. La taoïste sans âge la reçut dans son sanctuaire troglodyte où elle préparait les candidats à la renaissance spirituelle dans le ventre de la montagne.

 

L’ immortelle regarda la belle tourmentée de son œil pénétrant et sans même l’interroger lui dit :
- J’ai les herbes qu’il faut pour arrêter le mal mais l’enfant ne guérira vraiment que quand sa mère aura rétabli en elle les conditions de l’harmonie.

 

Puis elle l’invita à rester quelques jours pour lui parler du Tao et lui donner des conseils pratiques pour le cultiver. Elle offrit enfin à sa visiteuseun mélange de plantes et un exemplaire du Traité des Cinq Joyaux. Quand elle la raccompagna à l’entrée de la grotte, elle l’encouragea à suivre la Voie et l’incita à revenir pour recevoir d’autres instructions.

 

La nouvelle adepte retrouva la paix intérieure et son fils la santé. Elle engagea une serveuse pour l’aider à la taverne et consacra du temps à pratiquer les exercices taoïstes et étudier le livre, sans négliger son fils. Taï Yin Nu retourna régulièrement à la caverne de l’ Immortelle pour approfondir sa compréhension de la Voie.

 

Un jour, la Dame des Grands Mystères lui dit :
- Inutile de revenir. Nos chemins se séparent ici. Je vais bientôt quitter ce monde. Tu trouveras un nouveau maître. Trois jours après, un homme étrange entra dans la taverne de la jolie veuve. Ses vêtements délavés et râpés étaient ceux d’un vagabond mais ses traits fins et ses gestes délicats trahissaient le lettré. Il resta longtemps à siroter une liqueur suave tout en observant la maîtresse des lieux.

 

Elle fut subjuguée par la lumière noire de son regard, qui savait trouver le chemin de son âme et faire sauter les verrous de son cœur. Cet homme était-il si différent des autres ? Était-il un adepte lui aussi ? Elle voulut en avoir le cœur net et, au moment où il devait payer la note, elle retint la serveuse et alla lui réclamer elle-même cinq pièces de cuivre, ce qui était fort cher pour un gobelet de liqueur. Il les sortit de sa poche sans sourciller et les posa sur la table de façon à former le diagramme des cinq éléments. Elle lui demanda s’il savait compter. Il sourit et répondit :
- Au nord, l’Eau : un.
 Au sud, le Feu : deux.
 À l’est, le Bois : trois.
 À l’ouest, le Métal : quatre.
 Et au centre, la Terre : cinq.

 

Elle reprit :
- Vous comptez bien. Quel chemin suivez-vous ?
- Je suis sur les traces d’une Tigresse blanche.
- Et moi sur celles d’un Dragon de jade.
- Alors, nous nous sommes peut-être trouvés ! Comment vous appelez-vous ?
- Taï Yin Nu, la Dame au Grand Yin. Et vous ?
- Moi, c’est Taï Yang Tseu, le Maître du Grand Yang.

 

Et ils rirent de bon cœur. Puis elle l’invita dans sa chambre de méditation car ils avaient beaucoup de choses à se dire. Lun et l’autre avaient trouvé son maître. Ils restèrent ensemble, se partagèrent leurs secrets, s’entraidèrent dans leur quête. Ils se livrèrent souvent au jeu de la Tige de Jade et du Lotus rouge, pratiquant ainsi la condensation du Souffle du Dragon.

 

Les taoïstes affirment que deux fourneaux reliés l’un à l’autre activent davantage la transmutation alchimique qui rend immortel.
En d’autres termes, ils s’aimèrent, voilà tout. Et l’amour n’est-il pas le Tao de l’éternelle jeunesse ?

 

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14 mai, 2013

Trois petits livres à lire le soir, Renée ZELLER (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 9:19

À Madame J. M.

 

L’UNE des douze béguines, célèbres en Brabant vers l’an de grâce 1370, était affligée d’un goût excessif pour les aventures spirituelles. Ses sœurs, nées nonnes – ou du moins paraissant telles par l’intime placidité qui les faisait se mouvoir à l’aise en toute règle, discipline ou conseil – se sanctifiaient sans heurt, écoutant avec respect la lecture des lettres spirituelles de leur admirable maître Ruysbroeck. S’il arrivait que le sens profond leur en échappât, point ne s’en troublait leur esprit, qui s’enfonçait dans la « lumière obscure », au bercement des mots ineffables. Seule, dame Ermelinde, ardente et subtile, se tourmentait l’âme à vivre intensément tous les étals mystiques décrits dans les traités de haute spiritualité. Elle n’était pas entrée au béguinage, comme tant d’autres, par lointain appel d’enfance, goût naturel de dévotion, déception du monde, voire volonté paternelle, mais bien sous la poussée d’une telle force d’amour que son cœur, dépassant chaque créature en particulier, les étreignait toutes dans les bras du Crucifié. Non contente de scruter les doctrines suréminentes, il n’était raffinement d’ascétisme qu’elle n’essayât. Au béguinage, on la tenait pour inquiète et singulière, ce pourquoi la « grande Dame » ne lui épargnait pas les remontrances, encore qu’elle l’aimât. Ermelinde était jeune, ingénue et tendre.

 

Or, voici qu’un jour de particulière détresse intérieure, la béguine hasarda cette étrange demande à sa supérieure : « Vous plairait-il, très Révérende Dame, de me donner une compagne âgée et discrète, afin que j’aille, en la vallée verte, consulter Maître Ruysbroeck en personne sur la plus haute spiritualité de ce monde ? »

 

La grande Dame regarda la quémandeuse d’un air de commisération assez humiliant et lui répondit que non, vraiment, son cas n’étant point si rare ni tragique, il lui suffirait de répandre son âme aux pieds du Christ en une veillée fervente, pour obtenir la grâce ultime de simplicité.

 

Dolente, mais soumise, Ermelinde s’en fut.

 

Le soir tombait. Un soir de Pâques fleuries où l’aigre bise du Nord s’était soudainement apaisée ; une douceur inusitée passait sur le pré clos du béguinage.
Au frôlement d’une mante noire – celle d’Ermelinde – un mouton bêla, puis tout retomba dans un religieux silence.

 

La béguine poussa la porte de la chapelle du béguinage, qui fit un bruit prolongé de soupir, et se trouva dans une nuit piquée d’une seule flamme, celle qui tremblait devant le Saint Sacrement. Agenouillée sous les ailes d’un séraphin sculpté, qui ombrageait le Ciborio, elle s’ouvrit de sa peine au Christ : « Seigneur, mon époux, implora-t-elle, conduisez-moi vers votre serviteur Ruysbroeck, à moins qu’il ne vous plaise de m’instruire vous-même. » Elle formulait sa requête pour la troisième fois quand elle sentit, à l’épaule, une main douce qui se posait. Ermelinde se retourna : une femme au visage tant maternel qu’angélique lui souriait ; une femme, oui, mais quasi divine sous son manteau d’hyacinthe à bordure d’hermine ; elle tenait en sa dextre une crosse élevée qui se recourbait en volutes d’or fin.

 

« Ce n’est point la Vierge, se dit Ermelinde, la Vierge Mère serait tout de blanc vêtue avec un chapel de roses sur son voile ; c’est plutôt Madame sainte Waudru, l’abbesse de Mons, qui fut mariée dans le siècle à Monseigneur saint Vincent, patron du pays de Soignes où Maître Ruysbroeck s’est retiré. » À peine la béguine avait-elle eu le temps de penser ces choses que sainte Waudru, car c’était bien elle, lui fit signe de la suivre.

 

Au contact de la crosse abbatiale, la porte de la chapelle s’ouvrit et se referma sans bruit, comme aussi l’huis monumental de la clôture monastique. Dehors, c’était l’orée de la forêt. Les claires étoiles semblaient s’être abaissées presque au niveau des arbres et, ainsi que des veilleuses, posées de branche en branche, faisaient une allée de lumière.

 

La grande abbesse marchait, comme marchent les élus, droite et sans fouler les herbes de ses pieds immobiles. À sa suite, se hâlait la petite béguine, étonnée de se sentir si légère et sans crainte aucune.

 

C’est la haute nuit.

 

Sur un tapis de nacre, que la lune a jeté dans le bois, un homme blanc se dresse, les bras étendus. Ermelinde, parvenue au cœur de la vallée verte reconnaît maître Ruysbroeck, lequel faisait sous les grands arbres son oraison de minuit. L’abbesse a disparu ; à peine perçoit-on à la cime des frondaisons hautes et noires, un dernier reflet de sa crosse dorée. Alors, s’enhardissant, la petite béguine parle à l’extatique. « Je vous requiers humblement, Maître admirable, de m’apprendre le secret de haute perfection, que je n’aille plus de ci, de là, butiner la science qui vous fixe en paix dans la claire Trinité. »

 

Maître Ruysbroeck ne répond pas, mais, levant le doigt, il fait un signe à Ermelinde qui se met à sa suite. Et tous deux s’en vont à travers si sombres sentiers que la béguine n’est plus guidée, sinon par la tache mouvante de la robe blanche du chanoine.

 

Dans la nuit, soudainement, un point d’or s’allume, c’est la flamme d’une lampe de fer à larmes d’argent, posée au seuil d’un petit ermitage tout enseveli d’ombre. Au coup frappé par Maître Ruysbroeck une femme apparaît, dont le visage pâli s’encadre de longs cheveux fauves aux tresses dénouées. Ermelinde pense à Marie Madeleine tandis que son guide demande : « Veux-tu nous laisser veiller une heure avec toi, ma sœur la conscience ? » Alors la porte s’ouvre toute grande laissant apparaître l’intérieur d’un oratoire de pierre nue, barré au fond d’une grande croix de bois. La femme silencieuse tend à Ermelinde un vieux livre aux coins usés sur lequel est écrit, en lettres noires délavées de larmes : « Histoire de ma vie passée ». Et elle lui montre la croix.
La béguine a pris le livre en ses mains et, lentement, le feuillette à genoux. Aucune faute griève ne souille son âme innocente et pourtant, que de désordres lit-elle ! Craintes vaines, duplicités menues, curiosités, instabilités, effervescences d’imagination, dépits secrets, fines recherches de soi et tout un pullulement de lâchetés quotidiennes. Son cœur, jusqu’alors étourdi, défaillirait de honte à telle découverte, si la croix ne se dressait, salvatrice.
Vers elle Ermelinde lève ses yeux humides et ses mains suppliantes : « J’ai péché, Seigneur, s’écrie-t-elle, mais jette sur moi la robe de sang qui me fera toute pure et brillante. Que ta contrition qui te couvrit d’une rosée de pourpre, me revête de force pour vivre en ton service et pour ta louange. »

 

À mesure qu’est montée sa prière et que sa confiance a crû, la grâce en son âme s’est répandue allègre et purifiante. Ermelinde, exultant de candeur et de bon vouloir, s’est relevée, et suit à nouveau l’Admirable qui l’entraîne dehors. Les voici, tous deux, cheminant encore entre les futaies où filtre l’aube. Mais la forêt s’est élargie et devient une allée unique qui conduit droit vers un jardin clôturé de marbre pur. Un jeune homme en garde l’entrée.
Son front se penche sous des boucles nazaréennes et ses yeux sont clos à demi. Il tient ouvert sur sa poitrine un livre blanc comme pétales de lis, sur lequel on lit, écrit en poussière de rubis : « Vie du Seigneur Jésus ».

 

La béguine reçoit en ses mains le livre blanc et vermeil, comme elle avait reçu le livre sombre de ses péchés, et lorsqu’elle croit avoir devant elle l’apôtre Jean, retentit la voix du chanoine disant : « Mon frère le recueillement, ouvre-nous le jardin de la méditation. » En parcourant les routes fleuries de lis de la vie cachée, celles de la vie souffrante, bordées de roses ardentes, ou de la vie glorieuse semées d’astres parfumés, Ermelinde tourne dévotement les feuillets satinés et tout odorants des vertus de Jésus. Elle s’attarde au chapitre du Calvaire, en baise longuement les cinq lettres capitales, écrites avec du sang vermeil, ces lettres qui sont les plaies de son Bien Aimé. Et voici qu’enflammée d’amour sacré, le souvenir du monde lui devient pesant, elle ne soupire plus qu’à la réunion avec son époux, au royaume des joies. Elle souhaiterait mourir vraiment, si le souci de « combler par ses souffrances ce qui manque à la passion du Christ » pour le salut des brebis errantes ne la retenait sur terre.

 

Dans l’aurore de flamme, qui bientôt devient le jour, Ermelinde est sortie du jardin. Pour la troisième fois s’en vont cheminant le grand chanoine et la béguine menue : ils ont maintenant dépassé la vallée verte pour entrer dans un pays où tout est couleur de ciel clair et de flot profond ; c’est le pays du mystère. Là s’élève un temple à douze portes, dont chacune est une pierre précieuse, tout comme en la céleste Jérusalem. À l’entrée de la principale qui est de jaspe, se dresse un ange porteur d’un livre de saphir clair aux reflets verts, et pourpres, avec de l’or mêlé. Cà et là, l’or saille en hauts reliefs, formant des lettres qui narrent comment l’on goûte, en paradis, la saveur de Dieu. Ruysbroeck a fléchi les genoux devant l’ange et dit : « Je vous salue, sublime contemplation de l’éternité. » Il prend ensuite le livre céleste et le dépose entre les mains tremblantes d’Ermelinde. Aussitôt le portique de jaspe s’ouvre à l’attouchement de l’ange et l’intérieur du temple apparaît, tout tapissé de roses blanches qui jamais ne se fanent. Au centre du grand vaisseau, un Graal d’émeraude, laissant transparaître l’hostie et quelques gouttes de sang divin, repose sur une nuée d’or. Et c’est sous ce double signe du ciel descendu sur terre qu’Ermelinde se met à lire son livre de l’Éternelle Béatitude. Et comme, entraîné dans l’indicible joie, son esprit semble la quitter pour aller rejoindre la ronde des anges, son corps alangui s’en détache peu à peu ; elle tombe assoupie, la tête appuyée sur le livre de saphir.

 

La cloche aigre du béguinage tinta, faisant s’envoler les hirondelles. Dame Ermelinde ouvrit les yeux. Hélas, elle n’était plus dans le temple embaumé, au pied du Graal mystérieux, mais bien à la même place que la veille au soir, sous le séraphin du Ciborio. Disparu Maître Ruysbroeck ! Et sainte Waudru, la grande abbesse ? Ce n’était plus qu’une image, peinte à fresque sur le mur. Pourtant l’inquiète béguine avait fait mieux qu’un rêve, car son âme était tout autre. Ce qu’elle avait entrevu pendant cette nuit mystérieuse elle allait le vivre au réveil. La messe, qui justement commençait, lui apparut comme si le drame s’en déroulait pour la première fois. Elle perçut le battement du cœur du Christ en l’hostie, le ciel, pour elle, était descendu. Et quand, après sexte, la grande dame réunit la communauté en une conférence extraordinaire, quel fut l’étonnement joyeux d’Ermelinde d’ouïr annoncer :

 

« De trois petits livres à lire le soir. »

 

C’était un message de Maître Ruysbroeck « à ses sœurs de la vie parfaite ». Il s’agissait précisément d’un livre noir et souillé, celui de la vie passée : d’un autre blanc, scripturé de rouge, celui de la vie du Christ ; d’un troisième enfin, bleu et vert écrit en or fin : le livre de la vie céleste d’éternité.

 

Dès lors, Ermelinde chemina droit vers Dieu dans le rayonnement de l’Esprit. La lecture journalière du livre de sa conscience la fortifiait et jamais plus elle ne s’endormit sans mettre spirituellement à son chevet le livre béatifiant des contemplations éternelles. Elle se réveillait ainsi, chaque aurore, avec une grande faim du paradis qui s’apaisait dans l’Eucharistie.

 

Et l’intime harmonie de sa vie venait de ce qu’elle avait enfin compris le texte sacré :

 

« Si on te dit : le Christ est ici ou il est là, n’y va point, car
voici :
LE ROYAUME DE DIEU, IL EST AU DEDANS DE TOI. »

 

Renée ZELLER (début XXe siècle).

 

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