24 septembre, 2013

Chevaucher le vent, Lie-tseu (Taoïste)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:08

le jeune Yin Cheng avait entendu dire que Lie-heu avait pénétré les mystères du Tao et qu’il pouvait chevaucher le vent.
Désireux de découvrir le secret du vieux maître, il se fit admettre parmi le petit nombre de ses disciples.
Mais après plusieurs mois, il n’avait toujours reçu aucun enseignement. Maître Lie ne lui avait pas adressé la parole une seule fois, il ne l’avait même pas gratifié d’un regard.

 

Alors, un jour, le disciple aborda le sage et lui quémanda une parole de vérité, un mot qui le mettrait sur la Voie. Lie-heu ne répondit rien et passa son chemin.
Le lendemain, Yin Cheng vint prendre congé avec une moue dépitée. Maître Lie le laissa partir sans rien dire.
Le disciple revint après plusieurs semaines.
- Que signifient toutes ces allées et venues ? demanda Lie-tseu.
- J’étais irrité contre vous, Maître, car vous ne m’avez pas donné le moindre enseignement alors que cela fait plusieurs mois que je suis dans votre école.
Mais j’ai réfléchi : je vous demande humblement pardon et vous prie de m’éclairer sur votre conduite.

 

- Voilà qui est mieux, reprit le sage. Assieds-toi et écoute comment j’ai moimême été enseigné par mon Maître.
Ce n’est qu’au bout de trois ans de silence complet, pendant lesquels ma bouche n’osa prononcer un seul mot, que mon Maître daigna me jeter un regard.
Je me mis alors à parler en prenant bien soin de n’émettre aucun jugement sur les choses et les êtres. Alors, au bout de cinq ans, mon Maître m’adressa un sourire. À partir de ce jour, je perdis peu à peu l’habitude de juger mentalement, je ne savais plus distinguer le bien et le mal, la beauté et la laideur, l’affirmation et la négation.
Et au bout de sept ans, mon Maître m’invita enfin à m’asseoir sur sa natte pour lui poser une question.
Il ne me répondit que par un geste. Méditant ce geste, je devins incapable de percevoir la différence entre l’intérieur et l’extérieur.
Alors, au bout de neuf ans, mon Maître me dit une parole. À cet instant, mon esprit se figea et j’eus l’impression que mon corps se dissolvait, que ma chair et mes os se liquéfiaient. Et je fus emporté par un souffle d’air, comme une feuille tombée de l’arbre, comme un fétu de paille.

 

Lie-tseu éclata soudain d’un rire tonitruant :
- Et toi qui n’as même pas passé une seule année près de ton Maî’tre, tu voudrais déjà chevaucher le vent ! Ton corps est trop plein de désirs, ton esprit d’impatience, comment pourrais-tu te mouvoir dans le Vide ?

 

*****************************************************

27 août, 2013

Tigresse blanche et Dragon de jade (Conte taoïste)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:59

La belle Taï Yin Nu, par piété filiale, accepta d’épouser à dix sept ans l’homme que ses parents lui avaient choisi, un riche et rustre cabaretier. Le mariage fut un désastre. Malgré sa bonne volonté, elle ne parvint pas à aimer son mari, encore moins à se faire aimer de lui bien qu’il prît plaisir à se vautrer sur elle.

 

Comme s’il avait été contaminé par les piliers de son établissement, il devint en quelques années un ivrogne impénitent, l’un de ceux qui se défoulent tous les soirs sur leur femme. Le sourire de son fils était la seule consolation de Taï Yin Nu, et le seul cadeau que son mari lui ait jamais fait.

 

Au bout de dix ans de mariage, le tavernier fut emporté par sa cirrhose. Sa veuve dut, pour survivre avec son enfant, tenir seule le cabaret. Beaucoup d’hommes lui tournaient autour comme des bourdons autour d’une fleur.
Mais d’homme, elle n’en voulait plus.

 

La taverne de la jolie veuve ne désemplissait pas, et les clients lui prenaient trop de temps et d’énergie. Épuisée, elle devint irritable, y compris avec son fils. Il souffrait d’être repoussé par sa mère et, un jour, comme s’il voulait se rappeler à elle, il tomba malade. Les médecins des environs ne purent trouver le remède et l’état du garçon empira de jour en jour. Désespérée, elle fit venir un devin qui lui affirma que l’enfant n’était pas possédé par un esprit malin mais que son mal était puissant et pourrait être fatal s’iln’était pas contré à temps. Il fallait agir vite, voilà ce que disait le Yi King.

 

Il lui conseilla d’aller trouver Taï Hsuan Nu, la Dame des Grands Mystères, l’Immortelle qui vivait avec ses disciples dans la montagne. Taï Yin Nu confia son fils à sa mère, ferma l’établissement et prit le chemin des nuages. La taoïste sans âge la reçut dans son sanctuaire troglodyte où elle préparait les candidats à la renaissance spirituelle dans le ventre de la montagne.

 

L’ immortelle regarda la belle tourmentée de son œil pénétrant et sans même l’interroger lui dit :
- J’ai les herbes qu’il faut pour arrêter le mal mais l’enfant ne guérira vraiment que quand sa mère aura rétabli en elle les conditions de l’harmonie.

 

Puis elle l’invita à rester quelques jours pour lui parler du Tao et lui donner des conseils pratiques pour le cultiver. Elle offrit enfin à sa visiteuseun mélange de plantes et un exemplaire du Traité des Cinq Joyaux. Quand elle la raccompagna à l’entrée de la grotte, elle l’encouragea à suivre la Voie et l’incita à revenir pour recevoir d’autres instructions.

 

La nouvelle adepte retrouva la paix intérieure et son fils la santé. Elle engagea une serveuse pour l’aider à la taverne et consacra du temps à pratiquer les exercices taoïstes et étudier le livre, sans négliger son fils. Taï Yin Nu retourna régulièrement à la caverne de l’ Immortelle pour approfondir sa compréhension de la Voie.

 

Un jour, la Dame des Grands Mystères lui dit :
- Inutile de revenir. Nos chemins se séparent ici. Je vais bientôt quitter ce monde. Tu trouveras un nouveau maître. Trois jours après, un homme étrange entra dans la taverne de la jolie veuve. Ses vêtements délavés et râpés étaient ceux d’un vagabond mais ses traits fins et ses gestes délicats trahissaient le lettré. Il resta longtemps à siroter une liqueur suave tout en observant la maîtresse des lieux.

 

Elle fut subjuguée par la lumière noire de son regard, qui savait trouver le chemin de son âme et faire sauter les verrous de son cœur. Cet homme était-il si différent des autres ? Était-il un adepte lui aussi ? Elle voulut en avoir le cœur net et, au moment où il devait payer la note, elle retint la serveuse et alla lui réclamer elle-même cinq pièces de cuivre, ce qui était fort cher pour un gobelet de liqueur. Il les sortit de sa poche sans sourciller et les posa sur la table de façon à former le diagramme des cinq éléments. Elle lui demanda s’il savait compter. Il sourit et répondit :
- Au nord, l’Eau : un.
 Au sud, le Feu : deux.
 À l’est, le Bois : trois.
 À l’ouest, le Métal : quatre.
 Et au centre, la Terre : cinq.

 

Elle reprit :
- Vous comptez bien. Quel chemin suivez-vous ?
- Je suis sur les traces d’une Tigresse blanche.
- Et moi sur celles d’un Dragon de jade.
- Alors, nous nous sommes peut-être trouvés ! Comment vous appelez-vous ?
- Taï Yin Nu, la Dame au Grand Yin. Et vous ?
- Moi, c’est Taï Yang Tseu, le Maître du Grand Yang.

 

Et ils rirent de bon cœur. Puis elle l’invita dans sa chambre de méditation car ils avaient beaucoup de choses à se dire. Lun et l’autre avaient trouvé son maître. Ils restèrent ensemble, se partagèrent leurs secrets, s’entraidèrent dans leur quête. Ils se livrèrent souvent au jeu de la Tige de Jade et du Lotus rouge, pratiquant ainsi la condensation du Souffle du Dragon.

 

Les taoïstes affirment que deux fourneaux reliés l’un à l’autre activent davantage la transmutation alchimique qui rend immortel.
En d’autres termes, ils s’aimèrent, voilà tout. Et l’amour n’est-il pas le Tao de l’éternelle jeunesse ?

 

*****************************************************

 

8 avril, 2012

Les pains noirs, Anatole FRANCE (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 10:06

 

EN ce temps-là, Nicolas Nerli était banquier dans la noble ville de Florence. Quand sonnait tierce, il était assis à son pupitre, et quand sonnait none, il y était assis encore, et il y faisait tout le jour des chiffres sur ses tablettes. Nicolas Nerli prêtait de l’argent à l’Empereur et au Pape. Il était audacieux et défiant. Il avait acquis de grandes richesses et dépouillé beaucoup de gens. C’est pourquoi il était honoré dans la ville de Florence. Il habitait un palais où la lumière que Dieu créa n’entrait que par des fenêtres étroites ; et c’était prudence, car le logis du riche doit être comme une citadelle, et ceux qui possèdent de grands biens font sagement de défendre par force ce qu’ils ont acquis par ruse.

 

Donc, le palais de Nicolas Nerli était muni de grilles et de chaînes. Au dedans, les murs étaient peints par d’habiles ouvriers qui y avaient représenté les Vertus, les patriarches, les prophètes et les rois d’Israël. Des tapisseries, tendues dans les chambres, offraient aux yeux les histoires d’Alexandre et de César. Nicolas Nerli faisait éclater sa richesse dans la ville par des fondations pieuses.

 

Il avait élevé hors les murs un hôpital dont la frise, sculptée et peinte, représentait les actions les plus honorables de sa vie ; en reconnaissance des sommes d’argent qu’il avait données pour l’achèvement de Sainte-Marie-Nouvelle, son portrait était suspendu dans le choeur de cette église. On l’y voyait agenouillé, les mains jointes, aux pieds de la très sainte Vierge. Et il était reconnaissable à son bonnet de laine rouge, à son manteau fourré, à son visage gras et à ses petits yeux vifs. Sa bonne femme, Mona Bismantova, l’air honnête et triste, se tenait de l’autre côté de la Vierge, dans l’humble attitude de la prière. Cet homme était un des premiers citoyens de la République ; comme il n’avait jamais parlé contre les lois, et parce qu’il n’avait point souci des pauvres ni de ceux que les puissants du jour condamnent à l’amende et à l’exil, rien n’avait diminué dans l’opinion des magistrats l’estime qu’il s’était acquise à leurs yeux par sa grande richesse.

 

Rentrant, un soir d’hiver, plus tard que de coutume dans son palais, il fut entouré, au seuil de sa porte, par une troupe de mendiants à demi nus qui tendaient la main.

 

Il les écarta par de dures paroles. Mais la faim les rendait farouches et hardis comme des loups, ils se formèrent en cercle autour de lui et lui demandèrent du pain d’une voix plaintive et rauque. Il se baissait déjà pour ramasser des pierres et les leur jeter, quand il vit venir un de ses serviteurs qui portait sur sa tête une corbeille de pains noirs, destinés aux hommes de l’écurie, de la cuisine et des jardins.

 

Il fit signe au panetier d’approcher et, puisant à pleines mains dans la corbeille, il jeta les pains aux misérables. Puis, rentré en sa maison, il se coucha et s’endormit. Dans son sommeil, il fut frappé d’apoplexie et mourut si soudainement qu’il se croyait encore dans son lit quand il vit, en un lieu « muet de toute lumière », saint Michel illuminé d’une clarté sortie de son corps.

 

L’archange, ses balances à la main, chargeait les plateaux. Reconnaissant dans le côté le plus lourd les joyaux des veuves qu’il gardait en gage, la multitude d’écus qu’il avait indûment retenus, et certaines pièces d’or très belles, que lui seul possédait, les ayant acquises par usure ou par fraude, Nicolas Nerli connut que c’était sa vie, désormais accomplie, que saint Michel pesait en ce moment devant lui. Il devint attentif et soucieux.

 

- Messer san Michele, dit-il, si vous mettez d’un côté tout le gain que j’ai fait dans ma vie, placez de l’autre, s’il vous plaît, les belles fondations par lesquelles j’ai manifesté magnifiquement ma piété. N’oubliez ni le dôme de Sainte-Marie-Nouvelle, auquel j’ai contribué pour un bon tiers ; ni mon hôpital hors les murs, que j’ai bâti tout entier de mes deniers.
- N’ayez crainte, Nicolas Nerli, répondit l’archange. Je n’oublierai rien.

 

Et de ses mains glorieuses il posa dans le plateau le plus léger le dôme de Sainte-Marie et l’hôpital avec sa frise sculptée et peinte. Mais le plateau ne s’abaissa point.

 

Le banquier en conçut une vive inquiétude.

 

- Messer saint Michel, reprit-il, cherchez bien encore. Vous n’avez mis de ce côté de la balance ni mon beau bénitier de Saint-Jean, ni la chaire de Saint-André, où le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ est représenté au naturel. C’est un ouvrage qui m’a coûté fort cher.

 

L’archange mit la chaire et le bénitier par-dessus l’hôpital dans le plateau qui ne descendit point. Nicolas Nerli commença de sentir son front inondé d’une sueur froide.

 

- Messer Archange, demanda-t-il, êtes-vous sûr que vos balances sont justes ?

 

Saint Michel répondit en souriant que, pour n’être point sur le modèle des balances dont usent les changeurs de Venise, elles ne manquaient nullement d’exactitude.

 

- Quoi ! soupira Nicolas Nerli tout blême, ce dôme, cette chaire, ce bénitier, cet hôpital avec tous ses lits, ne pèsent donc pas plus qu’un fétu de paille, qu’un duvet d’oiseau !
- Vous le voyez, Nicolas, dit l’archange, et jusqu’ici le poids de vos iniquités l’emporte de beaucoup sur le faix léger de vos bonnes oeuvres.
- Je vais donc aller en enfer, dit le Florentin. Et ses dents claquaient d’épouvante.
- Patience, Nicolas Nerli, reprit le peseur céleste, patience ! nous n’avons pas fini. Il nous reste ceci.

 

Et le bienheureux Michel prit les pains noirs que le riche avait jetés la veille aux pauvres. Il les mit dans le plateau des bonnes oeuvres qui descendit soudain, tandis que l’autre remontait, et les deux plateaux restèrent de niveau. Le fléau ne penchait plus ni à droite ni à gauche et l’aiguille marquait l’égalité parfaite des deux poids.

 

Le banquier n’en croyait pas ses yeux.

 

Le glorieux archange lui dit :

 

- Tu le vois, Nicolas Nerli, tu n’es bon ni pour le ciel ni pour l’enfer. Va ! retourne à Florence ! multiplie dans ta ville ces pains que tu as donnés de ta main, la nuit, sans que personne ne te vît ; et tu seras sauvé. Car ce n’est pas assez que le ciel s’ouvre au larron qui se repentit. La miséricorde de Dieu est infinie : elle sauvera même un riche. Sois celui-là. Multiplie les pains dont tu vois le poids dans mes balances. Va !

 

Nicolas Nerli se réveilla dans son lit. Il résolut de suivre le conseil de l’archange et de multiplier le pain des pauvres pour entrer dans le royaume des cieux.

 

Pendant les trois années qu’il passa sur la terre après sa première mort, il fut pitoyable aux malheureux et grand aumônier.

 

Anatole FRANCE (1844-1924).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

26 mars, 2012

Marouf le cordonnier (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:06

 

     Il était une fois un certain Marouf, cordonnier de son état, qui vivait au Caire avec sa femme, Fatima. Cette harpie le traitait si durement, rendant toujours le mal pour le bien, que Marouf se prit à la considérer comme l’incarnation de l’inexplicable esprit de contradiction.
     Accablé par un sentiment de totale injustice, réduit au dernier degré du désespoir, il se réfugia dans un monastère en ruine, près du Caire, où il s’abîma dans la prière et la supplication. Il répétait sans cesse : « Seigneur, j’implore ton aide, envoie-moi l’instrument de ma délivrance, que je puisse partir loin d’ici, et trouver la sécurité et l’espérance ! »
     Il répéta cette invocation pendant des heures. Et l’impossible arriva. Un être de grande taille et d’étrange apparence sembla traverser le mur en face de lui, à la manière des Abdal, les « Transformés », ces êtres humains qui ont acquis des pouvoirs qui dépassent de beaucoup ceux de l’homme ordinaire.
     « Je suis l’Abdel-Makan, le Serviteur du Lieu, dit-il au cordonnier. Qu’attends-tu de moi ? »
     Marouf lui parla de ses problèmes.
     Le Transformé le prit sur son dos et s’éleva avec lui dans les airs. Ils volèrent plusieurs heures à une vitesse inouïe.
     Quand le jour se leva, Marouf se retrouva dans une cité lointaine et prospère, à la frontière de la Chine. Quelqu’un l’arrêta dans la rue, lui demanda qui il était. Marouf le lui dit, et tenta d’expliquer comment il était arrivé là. Les passants, des rustres pour la plupart, commencèrent à s’attrouper. Ils se moquèrent d’abord de lui, puis le huèrent et lui jetèrent des pierres, l’accusant d’être soit un fou, soit un imposteur.
     La foule continuait de malmener l’infortuné cordonnier lorsqu’arriva un cavalier.
     « Vous n’avez pas honte ! cria-t-il en dispersant les gens. Tout étranger est un hôte. Les liens sacrés de l’hospitalité nous unissent à cet homme. Nous lui devons protection. »
     Le cavalier portait le nom d’Ali. C’était un marchand. Il expliqua à Marouf comment il était passé de la misère à l’opulence : « Les marchands d’Ikhtiyar, ainsi s’appelle cette étrange cité, sont particulièrement enclins à croire les gens sur parole. Si quelqu’un est pauvre, ils refuseront de lui donner sa chance : s’il est pauvre, pensent-ils, ce n’est pas sans raison. Par contre, si un homme passe pour être riche et se présente comme tel, ils lui témoigneront de la considération, lui feront confiance et lui rendront honneur. »
     Après avoir découvert ce fait, Ali, alors dans la misère, avait rendu visite à plusieurs riches marchands de la ville, et, prétextant le retard d’une de ses caravanes, leur avait demandé de lui accorder un prêt. Les prêts furent accordés ; Ali fit fructifier l’argent en commerçant dans les grands bazars ; il put ainsi rendre le capital initial et s’enrichir.
     Il conseilla au cordonnier d’en faire autant.
     C’est ainsi que Marouf, vêtu d’une robe somptueuse, offerte par son nouvel ami, alla emprunter de l’argent aux marchands d’Ikhtiyar. Mais il était d’un naturel généreux : il le distribua aussitôt aux mendiants. Les mois passaient ; rien n’indiquait que sa caravane fût sur le point d’arriver ; il ne faisait pas d’affaires avec les commerçants du bazar ; il multipliait les dons charitables, car les marchands rivalisaient entre eux pour prêter de l’argent à un homme qui le dépensait sur-le-champ en actes de charité : ils se disaient que non seulement ils le récupéreraient quand viendrait sa caravane, mais qu’ils auraient part aux avantages spirituels qui s’attachent aux actes de bienfaisance.
     Mais, ne voyant toujours rien venir, ils commencèrent à se poser des questions. Ils finirent par soupçonner Marouf d’être un imposteur et vinrent se plaindre auprès du roi de la cité. Celui-ci appela Marouf à comparaître devant lui.
     Comme il hésitait sur le parti à prendre, il résolut de le mettre à l’épreuve. Il possédait un joyau de haut prix : il l’offrirait au marchand Marouf pour voir s’il se rendrait compte ou non de sa valeur. S’il savait l’apprécier, il lui donnerait sa fille en mariage (car ce roi était cupide) ; sinon, il le jetterait en prison.
     Marouf se présenta à la cour le jour dit. On lui mit le joyau dans la main.
     « C’est pour toi, mon bon Marouf, dit le roi. Mais, dis-moi, pourquoi ne paies-tu pas tes dettes ?
     – Votre Majesté, ma caravane, qui achemine vers Ikhtiyar des biens inestimables, n’est pas encore arrivée. Quant à ce joyau, je crois qu’il est préférable que Votre Majesté le garde, car il est sans valeur comparé aux pierres vraiment précieuses dont mes chameaux sont chargés. »
     Dévoré de convoitise, le roi fit signe à Marouf qu’il pouvait disposer, et envoya au représentant des marchands un message leur enjoignant de se taire. Il décida de marier sa fille à Marouf malgré l’opposition du grand vizir qui ne se gêna pas pour dire que ce soi-disant marchand était un fieffé menteur. Cela faisait des années qu’il demandait la main de la princesse, aussi le roi mit-il cette remarque sur le compte du parti pris.
     Quand Marouf apprit que le roi voulait lui accorder la main de sa fille, il déclara au vizir :
     « Dis à Sa Majesté que je ne peux pourvoir aux besoins d’une épouse ayant rang de princesse tant que ma caravane chargée d’inestimables joyaux et d’autres merveilles n’est pas parvenue à destination. Je propose donc que le mariage soit remis à plus tard. »
     Quand le roi apprit quelle était l’attitude de Marouf, il lui ouvrit aussitôt le Trésor : le marchand pourrait y puiser ce dont il aurait besoin pour adopter le mode de vie approprié et répandre des bienfaits dignes de son rang de gendre du roi.
     Jamais on ne vit noces pareilles. Des joyaux furent distribués aux pauvres par poignées. À tous ceux qui avaient ne serait-ce qu’entendu parler du mariage fut offert un somptueux cadeau. Les cérémonies, d’un faste sans précédent, durèrent quarante jours.
     Quand les époux furent enfin seuls, Marouf dit à la princesse : « J’ai déjà tant puisé dans le Trésor royal ! Cela me cause de l’inquiétude. » Car il fallait bien qu’il donne une explication à son visible désarroi.
     « Ne te fais pas de soucis, dit la princesse : ta caravane finira bien par arriver. »
     Le vizir, lui, ne se tenait pas pour battu. Il revint à la charge pour obtenir du roi que la situation réelle de Marouf soit examinée de près. Finalement, les deux hommes décidèrent de demander l’aide de la princesse. Celle-ci accepta de tirer l’affaire au clair dès que l’occasion se présenterait.
     Une nuit, alors qu’ils étaient dans les bras l’un de l’autre, elle demanda à son mari d’éclaircir le mystère de la caravane disparue. Marouf se résolut à dire la vérité. « Il n’y a pas de caravane, avoua-t-il. Le vizir a raison. Mais il agit par convoitise. C’est aussi par convoitise que ton père m’a accordé ta main. Et toi, pourquoi as-tu consenti à m’épouser ?
     – Tu es mon mari, répliqua la princesse, jamais je ne te déshonorerai. Prends ces cinquante mille pièces d’or, enfuis-toi loin d’ici, envoie-moi un message dès que tu seras en lieu sûr : je t’y rejoindrai le moment venu. Pour ce qui est de la situation à la cour, compte sur moi, j’en fais mon affaire. »
     Habillé comme le sont les esclaves, Marouf enfourcha son cheval et se fondit dans la nuit.
     Quand le roi et le vizir firent venir la princesse pour qu’elle fasse son rapport, elle leur dit :
     « Père respecté, cher et honoré vizir, j’allais aborder la question avec mon époux la nuit dernière, quand est survenu un événement inattendu.
     – Que s’est-il passé ? firent-ils d’une même voix.
     – Nous avons entendu du bruit sous nos fenêtres. Dix mamelouks, superbement vêtus, arrivaient, porteurs d’un message du chef de la caravane de Marouf, qui expliquait la raison de son retard : une bande de Bédouins a attaqué la caravane, tué cinquante des cinq cents gardes qui l’accompagnent, et emporté deux cents charges de chameaux.
     – Et qu’a dit Marouf ?
     – Il n’a pas dit grand-chose, deux cents charges de chameaux, cinquante vies humaines, ce n’est rien pour lui, il a sauté sur son cheval en me criant qu’il partait au-devant de sa caravane et qu’il la conduirait lui-même jusqu’à nous. »
     Ainsi la princesse gagnait-elle du temps.
     Quant à Marouf, il filait comme une flèche, sans savoir où. Il s’arrêta enfin, près d’un lopin de terre qu’un paysan était en train de labourer. Il le salua. Le paysan lui dit, avec gentillesse : « Grand Esclave de Sa Majesté, accepte d’être mon invité, je vais chercher de quoi manger, tu partageras mon repas. » Et il partit en hâte.
     Marouf, touché par son bon coeur, descendit de son cheval, prit la charrue en mains et poursuivit le labour. Il avait à peine creusé quelques sillons que le soc buta contre une pierre. Il réussit à la retirer, et mit au jour un escalier qui s’enfonçait dans le sol. Il descendit les marches et se retrouva dans une salle immense, remplie d’innombrables merveilles.
     D’un coffret de cristal Marouf sortit un anneau. Il le frotta contre son vêtement. Apparut aussitôt une créature étrange qui lui dit : « Me voici ! Je suis ton serviteur, mon Seigneur ! »
     Ce djinn, connu sous le nom de Père du Bonheur, était un des plus puissants chefs des djinns. Le trésor entreposé dans la salle souterraine avait appartenu à Shaddad, fils d’Aad. Voilà ce que le djinn, désormais son esclave, apprit à Marouf.
     Le cordonnier lui ordonna de remonter le trésor à la surface de la terre : il fut aussitôt chargé sur des chameaux, des mulets et des chevaux matérialisés par le Père du Bonheur. Les djinns qui le servaient produisirent toutes sortes d’objets précieux et se métamorphosèrent en gardes et en caravaniers. Quand la caravane fut prête à partir, Marouf leur ordonna de la conduire jusqu’à la cité marchande.
     Sur ces entrefaites, le paysan revint avec de l’orge et des lentilles. Voyant la caravane, il imagina avoir affaire au roi en personne. Marouf lui donna un peu d’or et lui dit qu’il recevrait plus tard une autre récompense. Puis les deux hommes s’assirent et mangèrent l’orge et les lentilles.
     La caravane de Marouf entra dans Ikhtiyar. Le roi vilipenda le vizir pour avoir insinué que son gendre était un imposteur. Quand la princesse apprit qu’une caravane resplendissante était entrée en ville, et qu’elle appartenait à son mari, elle pensa qu’il avait prétendu avoir tout inventé pour mettre sa loyauté à l’épreuve.
     Ali pensa pour sa part que la caravane était l’oeuvre de la princesse. Il supposa qu’elle avait d’une manière ou d’une autre trouvé le moyen de sauver la réputation et la vie de Marouf.
     Les marchands qui lui avaient prêté de l’argent, et s’étaient étonnés qu’il l’ait généreusement distribué, furent cette fois stupéfaits de le voir prodiguer aux pauvres et aux nécessiteux une telle quantité d’or, de joyaux, de présents.
     Le vizir, quant à lui, continuait de soupçonner la bonne foi de Marouf. « On n’a jamais vu un marchand se conduire de la sorte », dit-il au roi, auquel il proposa d’attirer son gendre dans un piège. Il persuada ce dernier de venir dîner chez lui, le reçut dans son jardin, le grisa de musique et de vin. L’ivresse délia la langue du cordonnier, qui dit toute la vérité. Le vizir s’empara de l’anneau magique, fit apparaître le djinn, lui ordonna de faire disparaître Marouf dans un désert lointain. Le djinn proféra des injures contre son maître, lui reprochant d’avoir révélé le secret, puis le saisit et le jeta dans les sables de l’Hadramout. Le vizir commanda alors au djinn de capturer le roi et de le précipiter dans le désert où il avait jeté son gendre. Après quoi, il prit le pouvoir et résolut de séduire la princesse. Mais quand il vint vers elle, celle-ci s’empara de l’anneau qu’il portait au doigt, le frotta contre sa robe, ordonna au djinn d’enchaîner le vizir et d’aller chercher son père et son mari. Une heure plus tard, le roi et son gendre étaient de retour au palais. Le vizir fut mis à mort pour haute trahison. Marouf fut nommé grand vizir. La princesse lui donna un fils, et garda l’anneau en sa possession. Et ils vécurent tous heureux.
     À la mort du roi, Marouf monta sur le trône. Peu après, la princesse tomba gravement malade. Elle lui confia l’enfant et l’anneau, insista pour qu’il en prenne également soin, et s’en alla.
     Quelques mois plus tard, le roi Marouf était au lit, quand il se réveilla en sursaut. Une femme était allongée auprès de lui. Cette femme n’était autre que sa première épouse, l’affreuse Fatima, transportée là par magie. Elle expliqua au roi ce qu’il était advenu d’elle.
     Après la disparition de Marouf, elle s’était repentie. Réduite à la mendicité, elle avait connu des moments très difficiles, et sombré dans la misère. Une nuit, alors qu’elle s’était allongée sur le sol pour trouver le sommeil, elle avait poussé un cri de détresse. Un djinn lui était apparu, qui lui avait raconté tout ce qui était arrivé à Marouf depuis qu’il l’avait quittée. Elle lui avait demandé de la conduire à Ikhtiyar. Elle y fut transportée à la vitesse de la lumière.
     Elle avait l’air toute contrite. Aussi Marouf accepta-t-il de la reprendre pour épouse, non sans l’avoir avertie qu’il était le roi désormais et possédait de surcroît un anneau magique qui lui assurait les services du grand djinn, le Père du Bonheur. Elle le remercia humblement, et joua son rôle de reine.
     Mais elle haïssait le petit prince.
     Chaque soir, le roi enlevait l’anneau de son doigt. Fatima le savait. Une nuit, elle entra sans un bruit dans la chambre royale et vola l’anneau magique. Mais le petit prince l’avait suivie, et quand il la vit Prendre l’anneau, effrayé à l’idée qu’elle puisse l’utiliser à ses fins, il tira sa petite épée de son fourreau et tua la mégère.
     C’est ainsi que Fatima la fourbe trouva la mort là où elle avait trouvé les honneurs.
     Marouf fit venir à la cour l’honnête paysan qui avait été l’instrument de son salut et le nomma vizir. Et il épousa sa fille. À compter de ce jour, ils connurent tous bonheur et succès.

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

L’homme à la vie inexplicable (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 3:59

 

     Mojoud occupait un poste de petit fonctionnaire et avait toutes chances de finir ses jours comme inspecteur des poids et mesures.
     Un soir qu’il se promenait dans les jardins entourant un édifice ancien proche de son domicile, Khidr, le Guide caché des soufis, lui apparut : il était revêtu d’une robe verte, chatoyante.
     « Homme au brillant avenir ! dit Khidr. Quitte ton emploi et retrouve-moi dans trois jours au bord de la rivière. »
     Sur ces mots, il disparut.
     Le lendemain, Mojoud, tout tremblant, vint dire à son supérieur hiérarchique qu’il lui fallait partir. La nouvelle se répandit dans la ville. « Pauvre Mojoud ! Il est devenu fou ! » dirent les gens. Mais, comme ils étaient nombreux à briguer son poste, ils l’oublièrent vite.
     Le jour convenu, Mojoud retrouva Khidr, qui lui dit :
     « Déchire tes vêtements et jette-toi dans la rivière. Peut-être quelqu’un te sauvera-t-il. »
     Mojoud obtempéra, tout en se demandant s’il n’était pas devenu fou.
     Comme il savait nager, il ne se noya pas : il descendit la rivière emporté par le courant. Un pêcheur le tira de l’eau.
     « Homme insensé ! lui cria-t-il. Le courant est fort par ici ! Qu’essayes-tu de faire ?
     – À dire vrai, je n’en sais rien, murmura Mojoud.
     – Tu es fou. Je vais quand même t’emmener chez moi, dans ma hutte de roseaux au bord de la rivière, et je verrai ce que je peux faire pour toi… »
     Quand le pêcheur se rendit compte que Mojoud était un homme qui parlait bien, il lui dit :
     « Apprends-moi à lire et à écrire et aide-moi dans mon travail quotidien. En échange, tu auras ici le vivre et le couvert. »
     Quelques mois après, Khidr apparut de nouveau à Mojoud : il se tenait au pied de son lit :
     « Lève-toi, quitte cette hutte : il sera pourvu à tes besoins. »
     Mojoud partit sur-le-champ, avec ses vêtements de pêcheur. Il erra dans la campagne, finit par trouver une route ; au point du jour, il y rencontra un paysan monté à dos d’âne.
     « Cherches-tu du travail ? interrogea le paysan. Je vais au marché faire des courses. Peux-tu m’aider à rapporter mes achats ? »
     Mojoud le suivit. Il travailla près de deux ans comme valet de ferme. Il apprit beaucoup en matière d’agriculture et d’élevage, mais, pour le reste, peu de choses.
     Un après-midi, alors qu’il mettait de la laine en balles, Khidr lui apparut :
     « Laisse ce travail et mets-toi en chemin pour Mossoul. Avec l’argent que tu as économisé, ouvre une boutique de peaussier. »
     Mojoud obéit.
     À Mossoul, il devint un peaussier réputé. Trois années s’écoulèrent pendant lesquelles il exerça ce métier sans jamais revoir Khidr. Il avait mis de côté une très grosse somme d’argent et formait le projet d’acheter une maison, quand Khidr apparut et lui dit :
     « Donne-moi ton argent, quitte cette ville, marche jusqu’à Samarcande : là-bas, tu travailleras pour le compte d’un épicier. »
     C’est ce que fit Mojoud.
     Peu après son arrivée à Samarcande, il commença de manifester les signes caractéristiques de l’illumination. Il guérissait les malades, servait ses semblables, à la boutique et pendant ses moments de loisir. Et sa connaissance des mystères allait de plus en plus profond.
     Des religieux, des philosophes, et d’autres encore, lui rendaient visite.
     « Avec qui as-tu étudié ? demandaient-ils.
     – C’est difficile à dire », répondait Mojoud.
     Ses disciples l’interrogeaient :
     « Comment as-tu débuté dans la vie ?
     – Comme petit fonctionnaire.
     – Et tu as quitté ton poste pour te vouer à la mortification ?
     – Non, je l’ai quitté, tout simplement. » Ils ne le comprenaient pas.
     Des gens qui désiraient écrire l’histoire de sa vie vinrent le voir :
     « Qu’as-tu fait avant de venir ici ?
     – J’ai sauté dans une rivière, j’ai travaillé avec un pêcheur, puis j’ai quitté sa hutte de roseaux au milieu de la nuit. Après cela, je suis devenu valet de ferme. Alors que je mettais la laine en balles, j’ai tout laissé pour me rendre à Mossoul, où je suis devenu peaussier. J’ai mis de l’argent de côté, mais je l’ai donné. Puis je suis allé à pied jusqu’à Samarcande, j’ai rencontré un épicier et me suis engagé à son service. Et voilà où j’en suis maintenant.
     – Mais ce comportement inexplicable n’éclaircit pas la question des dons étranges que tu manifestes et des actions extraordinaires que tu accomplis, dirent les biographes.
     – C’est vrai », dit Mojoud.
     Aussi les biographes lui construisirent-ils une vie merveilleuse et exaltante, parce que tous les saints doivent avoir vécu une vie de saint, et que le récit de leur vie doit être conforme aux goûts et aux désirs de l’auditeur ou du lecteur plutôt qu’aux réalités de l’existence.
     Personne n’a le droit de parler de Khidr directement. C’est pourquoi cette histoire n’est pas vraie. C’est la représentation d’une vie. C’est la vie réelle d’un des plus grands soufis.

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

20 mars, 2012

Le Roi et les deux Bergers, Jean-Pierre Claris de FLORIAN

Classé dans : — unpeudetao @ 9:46

 

Certain monarque un jour déplorait sa misère,
et se lamentait d’être roi :
quel pénible métier ! Disait-il : sur la terre
est-il un seul mortel contredit comme moi ?
Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre ;
je chéris mes sujets, et je mets des impôts ;
j’aime la vérité, l’on me trompe sans cesse ;
mon peuple est accablé de maux ;
je suis consumé de tristesse ;
par-tout je cherche des avis,
je prends tous les moyens, inutile est ma peine ;
plus j’en fais, moins je réussis.
Notre monarque alors apperçoit dans la plaine
un troupeau de moutons maigres, de près tondus,
des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,
dispersés, bêlants, éperdus,
et des béliers sans force errant dans les bruyères.
Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,
tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,
tantôt à cet agneau qui demeure derrière,
puis à sa brebis la plus chère ;
et, tandis qu’il est d’un côté,
un loup prend un mouton qu’il emporte bien vîte.
Le berger court, l’agneau qu’il quitte
par une louve est emporté.
Guillot tout haletant s’arrête,
s’arrache les cheveux, ne sait plus où courir,
et, de son poing frappant sa tête,
il demande au ciel de mourir.
Voilà bien ma fidèle image !
S’écria le monarque ; et les pauvres bergers,
comme nous autres rois, entourés de dangers,
n’ont pas un plus doux esclavage ;
cela console un peu. Comme il disait ces mots,
il découvre en un pré le plus beau des troupeaux,
des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
tant leur riche toison les gêne,
des béliers grands et fiers, tous en ordre paissants,
des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
et de qui la mamelle pleine
fait accourir de loin les agneaux bondissants.
Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,
faisait des vers pour son Iris,
les chantait doucement aux échos attendris,
et puis répétait l’air sur son hautbois champêtre.
Le roi tout étonné disait : ce beau troupeau
sera bientôt détruit : les loups ne craignent guère
les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère ;
on les écarte mal avec un chalumeau.
Ah ! Comme je rirais… ! Dans l’instant le loup passe,
comme pour lui faire plaisir :
mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,
un chien s’élance et le terrasse.
Au bruit qu’ils font en combattant,
deux moutons effrayés s’écartent dans la plaine ;
un autre chien part, les ramène,
et pour rétablir l’ordre il suffit d’un instant.
Le berger voyait tout, couché dessus l’herbette,
et ne quittait pas sa musette.
Alors le roi presque en courroux
lui dit : comment fais-tu ? Les bois sont pleins de loups,
tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille ;
et, sans en être moins tranquille,
dans cet heureux état toi seul tu les maintiens !
Sire, dit le berger, la chose est fort facile ;
tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.

 

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

3 mars, 2012

Du Cuisinier et du Chien, Ésope

Classé dans : — unpeudetao @ 6:59

 

Un Chien étant entré dans la cuisine, et épiant le temps que le Cuisinier l’observait le moins, emporta un coeur de Boeuf, et se sauva. Le Cuisinier le voyant fuir après le tour qu’il lui avait joué, lui dit ces paroles :
Tu me trompes aujourd’hui impunément ; mais sois bien persuadé que je t’observerai avec plus de soin, et que je t’empêcherai bien de me voler à l’avenir ; car tu ne m’as pas emporté le coeur ; au contraire tu m’en as donné.
Les pertes et la mauvaise fortune ouvrent l’esprit, et font que l’Homme prend mieux ses précautions pour se garantir des disgrâces qui le menacent.

 

Ésope (VII VI siècles avant J.-C.).

 

**********************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

8 février, 2012

Le Lion chassant, Marie de France

Classé dans : — unpeudetao @ 15:03

 

Jadis la coutume et la loi
Exigeaient que le Lion fût Roi
De toutes les bêtes qui sont
Et qui de par ce monde vont.
Du Bufle il fit son Sénéchal,
Le tenant pour preux et loyal.
Le Loup obtint sa prévôté.
Tous trois, étant au bois allés,
Virent un Cerf et le chassèrent,
Puis, l’ayant tué, l’écorchèrent.
Le Loup au Buffle alors demande
Comment se partager la viande.
« Cela dépend de mon seigneur
Car à tout seigneur tout honneur. »
Le Lion a dit, puis a juré
Qu’il aurait tout, en vérité :
La première part, étant Roi,
Il la prenait, c’était de droit ;
La deuxième lui revenait
Comme étant des trois qui chassaient ;
La troisième, il l’avait gagnée
Car, le Cerf, il l’avait tué ;
Qui prendrait l’autre quart pour lui
Serait son mortel ennemi,
Nul ne voulut donc y toucher :
Le Cerf lui resta tout entier.

 

Le Lion alla une autre fois
Avec des compagnons au bois.
La Chèvre y fut, et la Brebis.
Un Cerf y fut à nouveau pris
Et l’on pensa le partager.
Le Lion dit : « Je veux tout garder.
La plus grosse part est pour moi,
La cour y consent : je suis Roi ;
La deuxième est pour mes efforts ;
La troisième car je suis fort
Et, l’autre, je l’ai divisée :
Pour l’avoir, il faudra lutter. »
Quand ses compagnons l’entendirent,
Plantant là le tout, ils s’enfuirent.

 

C’est ainsi, à n’en point douter,
Quand un pauvre a pour associé
Un homme plus puissant que lui :
Nul gain ne lui fera profit.
Le riche voudra l’emporter,
Le pauvre perdra ses alliés
Et si un gain est imparti,
Le riche prendra tout pour lui.

 

Marie de France (XII siècle).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

15 janvier, 2012

Le Loup et le Mouton, Marie de France

Classé dans : — unpeudetao @ 0:16

 

Jadis advint qu’un Loup promit :
« Plus de viande pour moi, fini,
Des quarante jours de carême. »
Décision prise de lui-même…
Mais, croisant au bois un Mouton,
Gros et gras, tondu, sans toison,
Tout soudain, il se demanda :
« Quoi ? Qu’est-ce donc que je vois là ?
Mais c’est un Mouton, m’est avis !
Ah ! Si je n’avais pas promis
De ne plus toucher à la viande,
Je goûterais sa chair friande.
Je le vois bien, c’était folie :
Il est seul, là, sans compagnie.
Si je le laisse, tôt ou tard,
Quelqu’un viendra de quelque part
Et saura très bien l’emporter
Sans rien me laisser de côté.
Qui me dit que c’est un Mouton ?
Je peux le manger en saumon.
Le Saumon est plus fin de chair ;
Du reste, il est vendu plus cher. »

 

Ainsi de l’Homme au coeur rapace :
Jamais il ne peut, quoi qu’il fasse,
Dominer sa voracité
Et jamais n’y peut résister
Homme ou femme de son espèce,
Malgré ses voeux ou ses promesses.

 

Marie de France (XII siècle).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

11 janvier, 2012

le Cerf se voyant dans l’eau, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 18:25

 

Dans le cristal d’une fontaine
            Un Cerf se mirant autrefois
            Louait la beauté de son bois,
            Et ne pouvait qu’avecque peine
            Souffrir ses jambes de fuseaux,
Dont il voyait l’objet se perdre dans les eaux.
Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
Disait-il en voyant leur ombre avec douleur :
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;
            Mes pieds ne me font point d’honneur.
               Tout en parlant de la sorte,
               Un Limier le fait partir ;
               Il tâche à se garantir ;
               Dans les forêts il s’emporte.
            Son bois, dommageable ornement,
            L’arrêtant à chaque moment,
            Nuit à l’office que lui rendent
            Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
Il se dédit alors, et maudit les présents
            Que le Ciel lui fait tous les ans.

 

Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l’Utile ;
            Et le Beau souvent nous détruit.
Ce Cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;
            Il estime un bois qui lui nuit.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

*****************************************************

 

http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

1234

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose