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6 mai, 2012

Le feu de la nostalgie (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:54

 

      Medjoun, séparé de sa bien-aimée, était tombé malade et le feu de la nostalgie faisait bouillir son sang. Un médecin vint pour le soigner mais, lorsqu’il mit le doigt sur le siège de sa douleur, l’amoureux poussa un cri :
      – Laisse-moi ! Si je dois mourir, ce sera tant pis ! »
      Le médecin répliqua, étonné :
      « Toi qui ne crains pas le lion et qui es chaque soir entouré d’animaux sauvages, les effrayant par la seule force de ton amour ! Que signifie cette peur subite ? »
      Medjoun répondit :
      « Je n’ai pas peur de la maladie car je suis plus patient que la montagne. Mon corps est content de la maladie. Le chagrin est mon lot quotidien et mon corps est plein de Leila. Aussi ai-je craint qu’en me faisant une saignée, tu ne blesses ma bien-aimée ! »

 

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1 mai, 2012

La ville (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:08

 

      Un des serviteurs du sultan de Bokkara avait été banni par son maître à la suite d’une dénonciation calomnieuse. Pendant dix ans, le pauvre homme avait erré de pays en pays, brûlé par le feu de la nostalgie. Un jour, sa patience l’abandonnant, il décida de rentrer à Bokkara. Il se mit en route en disant : « La ville de Bokkara est la source de la science ! »
      Puis :
      « Il me faut y aller car c’est pour moi le seul moyen de rejoindre ma bien-aimée. Je veux la retrouver et lui dire : « Me voici ! rends-moi éternel mais n’ai aucune pitié pour moi car j’aime mieux mourir à tes côtés que vivre aux côtés des autres. J’en ai fait cent fois l’essai : sans toi, plus rien n’a de goût. » O musiciens ! chantez et réveillez mon coeur ! O mon chameau, mon voyage est terminé ! O la terre, bois mes larmes ! O mes amis, je m’en vais ! Je vais rejoindre Celui à qui l’on obéit. Mon coeur se languit de Bokkara. Voilà ce qu’est l’amour de la patrie pour un amoureux ! »
      Ses amis lui dirent :
      « O insensé ! Réfléchis un peu aux conséquences de tout ceci. Sois raisonnable. Ne te détruis pas comme le papillon qui se jette dans le feu. Si vraiment tu vas à Bokkara, alors tu es un fou et mérites d’être jeté en prison. Là-bas, le sultan t’attend, plein de colère, l’épée aiguisée. Dieu t’a donné une occasion de te sortir de cette situation et toi, tu cherches le chemin de la prison. Même si le sultan avait envoyé des dizaines de soldats pour qu’ils te ramènent à Bokkara, tu aurais dû tenter de leur échapper. Mais, rien de tel ne te menace. Comment se fait-il que tu te sentes ainsi lié ? »
      Il était sous l’emprise d’un amour secret mais ceux qui le conseillaient ainsi ne le savaient pas. Et l’amoureux leur répondit :
      « Taisez-vous ! Je n’ai que faire de vos conseils car le lien qui me tient est trop solide. Toutes vos paroles ne font que le renforcer. Aucun savant ne peut comprendre cet amour. Quand le chagrin d’amour s’installe en un lieu, aucun imam ne peut plus enseigner quoi que ce soit. N’essayez pas de m’effrayer avec vos présages de mort car l’amoureux côtoie des milliers de morts à tout instant. Je le sais par expérience : ma vie est dans ma mort. O mes bons amis ! Tuez-moi ! Tuez-moi ! Tuez-moi ! »
      Il ne croyait cependant pas se rendre à Bokkara pour suivre l’enseignement d’un maître. Car le véritable enseignant pour un amoureux, c’est la beauté du Bien-Aimé. Les leçons, les cahiers et les livres, ce sont Son visage. C’est un tournoiement et un frisson.
      Donc, l’amoureux prit le chemin de Bokkara et le sable du désert s’est transformé en soie sous ses pieds. La grande rivière s’est changée en ruisseau et le désert en jardin de roses. Il aurait pu, aussi bien, être attiré par la ville de Samarkand, mais ce qui l’attirait, c’était Bokkara. Et, quand il vit, au loin, se dessiner les contours des remparts, il perdit connaissance. On lui passa de l’eau de rose sur le visage pour le ranimer et, rempli de joie, il rentra à Bokkara. Tous ceux qu’il rencontra lui dirent :
      « Ne te montre pas ainsi ! Le sultan te recherche ! Il veut se venger de toi, dix ans après ! Au nom de Dieu, ne te mets pas en danger ! Tu étais l’aimé du sultan, son vizir, son conseiller. Tu as été reconnu coupable et as été banni. Puisque tu en as réchappé, pourquoi reviens-tu ? »
      L’amoureux leur répondit :
      « Je suis un assoiffé. Je sais que l’eau peut me tuer mais, même si mes mains et mon corps gonflent, rien n’étanchera la soif de mon coeur fougueux ! Et, à qui me demandera des explications, je répondrai : « Je regrette de ne pouvoir boire l’océan ! » Si le sultan veut faire couler mon sang, je m’en réjouirai comme la terre se réjouit de la pluie. »
      Et l’amoureux alla se prosterner, les yeux remplis de larmes, devant le sultan. La populace s’assembla, curieuse de savoir si le sultan allait le pendre ou le brûler.
     
      Le sultan montra alors à ces sots ce que le temps révélera aux malheureux. Comme les papillons, ils se sont précipités vers le feu en le prenant pour la lumière. Mais le feu de l’amour n’est pas comme la flamme d’une bougie : il est une lumière parmi les lumières.

 

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21 avril, 2012

La belle servante (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:29

      Il était une fois un sultan, maître de la foi et du monde. Parti pour chasser, il s’éloigna de son palais et, sur son chemin, croisa une jeune esclave. En un instant, il devint lui-même un esclave. Il acheta cette servante et la ramena à son palais afin de décorer sa chambre de cette beauté. Mais, aussitôt, la servante tomba malade.
      Il en va toujours ainsi ! On trouve la cruche mais il n’y a pas d’eau. Et quand on trouve de l’eau, la cruche est cassée ! Quand on trouve un âne, impossible de trouver une selle. Quand enfin on trouve la selle, l’âne a été dévoré par le loup.
      Le sultan réunit tous ses médecins et leur dit :
      « Je suis triste, elle seule pourra remédier à mon chagrin. Celui d’entre vous qui parviendra à guérir l’âme de mon âme pourra profiter de mes trésors. »
      Les médecins lui répondirent :
      « Nous te promettons de faire le nécessaire. Chacun de nous est comme le messie de ce monde. Nous connaissons la pommade qui convient aux blessures du coeur. »
      En disant cela, les médecins avaient fait fi de la volonté divine. Car oublier de dire « Inch Allah ! » rend l’homme impuissant. Les médecins essayèrent de nombreuses thérapies mais aucune ne fut efficace. Chaque jour, la belle servante dépérissait un peu plus et les larmes du sultan se transformaient en ruisseau.
      Chacun des remèdes essayés donnait le résultat inverse de l’effet escompté. Le sultan, constatant l’impuissance de ses médecins, se rendit à la mosquée. Il se prosterna devant le Mihrab et inonda le sol de ses pleurs. Il rendit grâces à Dieu et lui dit :
      « Tu as toujours subvenu à mes besoins et moi, j’ai commis l’erreur de m’adresser à un autre que toi. Pardonne-moi ! »
      Cette prière sincère fit déborder l’océan des faveurs divines, et le sultan, les yeux pleins de larmes, tomba dans un profond sommeil. Dans son rêve, il vit un vieillard qui lui disait :
      « Ô sultan ! tes voeux sont exaucés ! Demain tu recevras la visite d’un étranger. C’est un homme juste et digne de confiance. C’est également un bon médecin. Il y a une sagesse dans ses remèdes et sa sagesse provient du pouvoir de Dieu. »
      À son réveil, le sultan fut rempli de joie et il s’installa à sa fenêtre pour attendre le moment où son rêve se réaliserait. Il vit bientôt arriver un homme éblouissant comme le soleil dans l’ombre.
      C’était bien le visage dont il avait rêvé. Il accueillit l’étranger comme un vizir et deux océans d’amour se rejoignirent. Le maître de maison et son hôte devinrent amis et le sultan dit :
      « Ma véritable bien-aimée, c’était toi et non pas cette servante. Dans ce bas monde, il faut tenter une entreprise pour qu’une autre se réalise. Je suis ton serviteur ! »
      Ils s’embrassèrent et le sultan dit encore :
      « La beauté de ton visage est une réponse à toute question ! »
      Tout en lui racontant son histoire, il accompagna le vieux sage auprès de la servante malade. Le vieillard observa son teint, lui prit le pouls et décela tous les symptômes de la maladie. Puis, il dit :
      « Les médecins qui t’ont soignée n’ont fait qu’aggraver ton état car ils n’ont pas étudié ton coeur. »
      Il eut tôt fait de découvrir la cause de la maladie mais n’en souffla mot. Les maux du coeur sont aussi évidents que ceux de la vésicule. Quand le bois brûle, cela se sent. Et notre médecin comprit rapidement que ce n’était pas le corps de la servante qui était affecté mais son coeur.
      Mais, quel que soit le moyen par lequel on tente de décrire l’état d’un amoureux, on se trouve aussi démuni qu’un muet. Oui ! notre langue est fort habile à faire des commentaires mais l’amour sans commentaires est encore plus beau. Dans son ambition de décrire l’amour, la raison se trouve comme un âne, allongé de tout son long dans la boue. Car le témoin du soleil, c’est le soleil lui-même.
      Le vieux sage demanda au sultan de faire sortir tous les occupants du palais, étrangers et amis.
      « Je veux, dit-il, que personne ne puisse écouter aux portes car j’ai des questions à poser à la malade. »
      La servante et le vieillard se retrouvèrent donc seuls dans le palais du sultan. Le vieil homme commença à l’interroger avec beaucoup de douceur :
      « D’où viens-tu ? Tu n’es pas sans savoir que chaque région a des méthodes curatives qui lui sont propres. Y a-t-il dans ton pays des parents qui te restent? Des voisins, des gens que tu aimes ? »
      Et, tout en lui posant des questions sur son passé, il continuait à lui tâter le pouls.
      Si quelqu’un s’est mis une épine dans le pied, il le pose sur son genou et tente de l’ôter par tous les moyens. Si une épine dans le pied cause tant de souffrance, que dire d’une épine dans le coeur ! Si une épine vient se planter sous la queue d’un âne, celui-ci se met à braire en croyant que ses cris vont ôter l’épine alors que ce qu’il lui faut, c’est un homme intelligent qui le soulage.
      Ainsi, notre talentueux médecin prêtait grande attention au pouls de la malade à chacune des questions qu’il lui posait. Il lui demanda quelles étaient les villes où elle avait séjourné en quittant son pays, quelles étaient les personnes avec qui elle vivait et prenait ses repas. Le pouls resta inchangé jusqu’au moment où il mentionna la ville de Samarcande. Il constata une soudaine accélération. Les joues de la malade, qui jusqu’alors étaient fort pâles, se mirent à rosir. La servante lui révéla alors que la cause de ses tourments était un bijoutier de Samarcande qui habitait son quartier lorsqu’elle avait séjourné dans cette ville.
      Le médecin lui dit alors :
      « Ne t’inquiète plus, j’ai compris la raison de ta maladie et j’ai ce qu’il faut pour te guérir. Que ton coeur malade redevienne joyeux ! Mais ne révèle à personne ton secret, pas même au sultan. »
      Puis il alla rejoindre le sultan, lui exposa la situation et lui dit :
      « Il faut que nous fassions venir cette personne, que tu l’invites personnellement. Nul doute qu’il ne soit ravi d’une telle invitation, surtout si tu lui fais parvenir en présent des vêtements décorés d’or et d’argent. »
      Le sultan s’empressa d’envoyer quelques-uns de ses serviteurs en messagers auprès du bijoutier de Samarcande. Lorsqu’ils parvinrent à destination, ils allèrent voir le bijoutier et lui dirent :
      « Ô homme de talent ! Ton nom est célèbre partout ! Et notre sultan désire te confier le poste de bijoutier de son palais. Il t’envoie des vêtements, de l’or et de l’argent. Si tu viens, tu seras son protégé. »
      À la vue des présents qui lui étaient faits, le bijoutier, sans l’ombre d’une hésitation, prit le chemin du palais, le coeur rempli de joie. Il quitta son pays, abandonnant ses enfants et sa famille, rêvant de richesses. Mais l’ange de la mort lui disait à l’oreille :
      « Va ! Peut-être crois-tu pouvoir emporter ce dont tu rêves dans l’au-delà ! »
      À son arrivée, le bijoutier fut introduit auprès du sultan. Celui-ci lui fit beaucoup d’honneur et lui confia la garde de tous ses trésors. Le vieux médecin demanda alors au sultan d’unir le bijoutier à la belle servante afin que le feu de sa nostalgie s’éteigne par le jus de l’union.
      Durant six mois, le bijoutier et la belle servante vécurent dans le plaisir et dans la joie. La malade guérissait et embellissait chaque jour.
      Un jour, le médecin prépara une décoction pour que le bijoutier devienne malade. Et, sous l’effet de sa maladie, ce dernier perdit toute sa beauté. Ses joues se ternirent et le coeur de la belle servante se refroidit à son égard. Son amour pour lui s’amenuisa ainsi jusqu’à disparaître complètement.
      Quand l’amour tient aux couleurs ou aux parfums, ce n’est pas de l’amour, c’est une honte. Ses plus belles plumes, pour le paon, sont des ennemies. Le renard qui va librement perd la vie à cause de sa queue. L’éléphant perd la sienne pour un peu d’ivoire.
      Le bijoutier disait :
      « Un chasseur a fait couler mon sang, comme si j’étais une gazelle et qu’il voulait prendre mon musc. Que celui qui a fait cela ne croie pas que je resterai sans me venger. »
      Il rendit l’âme et la servante fut délivrée des tourments de l’amour. Mais l’amour de l’éphémère n’est pas l’amour.

 

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