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8 octobre, 2013

L’homme riche et le rat mort (Conte bouddhiste)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:33

Autrefois, le Bodhisattva était un grand maître de maison ; ses richesses accumulées égalaient celles du roi ; il se plaisait constamment à secourir les pauvres ; sa bonté atteignait tous les êtres vivants ; il acceptait tous ceux qui se réfugiaient auprès de lui, de même que la mer reçoit en elle les cours d’eau.
Or, le fils d’un de ses amis, par sa conduite déréglée, en vint à dissiper tout son patrimoine ; le maître de maison eut pitié de lui et lui donna ces instructions :
 » Si vous pratiquez votre profession avec sagesse, vous en retirerez un bonheur et des avantages infinis. Je vous donne mille onces d’or pour que cela vous serve de capital.  »
L’autre répondit qu’il acceptait avec respect et qu’il ne se permettrait pas de contrevenir à ces prudents avertissements ; il se mit ensuite à faire le commerce.

 

Cependant le caractère de cet homme était pervers et sa conduite était partiale ; il aimait rendre un culte aux démons et aux êtres malfaisants ; il s’adonnait sans mesure au vin et à la joie ; ayant épuisé tout son argent, il redevint pauvre. Cela se répéta à cinq reprises, et cinq fois il dépensa tout ce qu’il avait ; à bout de ressource, il revint encore demander la protection du maître de maison. Précisément alors, sur un tas de fumier qui était devant la porte de ce dernier, il y avait un rat mort ; le maître de maison le lui montra en disant :
 » Un homme de bien qui serait intelligent pourrait gagner sa vie et faire fortune avec ce rat mort, tandis que vous, même avec mille onces d’or, vous vous laissez réduire à la misère. Maintenant, je vais vous donner encore une fois mille onces d’or.  »
Or, un mendiant était à quelque distance et entendit ses enseignements. Tout déconcerté, il se sentit ébranlé ; il s’avança pour mendier de la nourriture, puis s’en alla en emportant ce rat. Pour se conformer aux excellentes instructions qu’il avait entendues, il mendia tous les assaisonnements nécessaires, les combina et fit rôtir son rat qu’il vendit pour deux pièces de monnaie ; avec cela, il fit ensuite le commerce de légumes et se procura plus de cents pièces de monnaie ; partant de peu pour arriver à de brillants résultats, il devint un homme fort riche.
Un jour qu’il était seul, il songea à ceci :
 » J’étais au début un mendiant, comment ai-je pu me procurer une telle fortune ?  »
Il comprit soudain et dit :
 » C’est parce que le sage maître de maison a donné une leçon à cet autre sot que j’ai pu acquérir ces richesses ; or celui qui reçoit un bienfait et ne s’en montre pas reconnaissant peut être appelé un ingrat.  »
Il fit alors une table d’argent ; il fit en outre un rat d’or et, après lui avoir rempli le ventre de toutes sortes de joyaux, il le posa sur cette table en l’entourant d’une foule de parures précieuses ; il disposa toutes sortes d’aliments délicats ; il offrit le tout en présent à ce maître de maison et lui exposa pourquoi il le faisait en lui disant :
 » Maintenant, je m’acquitte envers votre bonté céleste.  »
Le maître de maison lui réplique :
 » Excellent vraiment est l’homme qu’on peut instruire.  »
Il lui donna alors sa fille en mariage et lui confia sa demeure et tous ses biens.

 

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29 septembre, 2013

Vérités inutiles (Conte africain)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

Béye-la Chèvre, sautillante et bavarde, restait écervelée même passées ses jeunes années, car si elle avait su de bonne heure où poser ses pattes agiles dans ses courses imprévisibles, elle trouvait souvent que les sentes, qui partaient en brousse et aux champs ou revenaient au village, manquaient d’imagination :
car les sentes tordues ont beau virer et lambiner elles finissent toujours, pour le troupeau, à l’enclos.

 

Béye, disait-on, n’a pas de tantes. Entendez par là que toute son éducation était chaque jour à faire et les soeurs de son père avaient renoncé depuis toujours à lui inculquer la moindre notion d’obéissance.

 

Un jour elle avait trouvé que ses compagnons de pacage n’étaient pas assez curieux et que les champs récoltés jonchés de chaume et piquetés de vieilles souches n’offraient pas plus de nouveautés que les prés verts nés des premières pluies.

 

Le village dont elle avaient maintes et maintes fois fouillé tous les recoins jusqu’au fond des cases, des cuisines et des greniers vidés, n’avaient plus de secret ni de charme pour elle, tout comme les abois des chiens et les coups de bâtons des petits enfants.

 

Et Béye-la-Chèvre s’en était allée tournant les fesses au village vers le coeur de la brousse où les pieds d’acacia étaient plus fournis et plus jeunes, leurs feuilles plus tendres et leurs épines moins acérées.

 

Leuck-le-Lièvre avait bien levé la tête en voyant le bout d’une patte pointue frôler son gîte, mais Béye-la-Chèvre était loin, quand trottant du devant en sautillant du derrière sur la sente où l’herbe haute commençaient à étendre son pagne d’ombre, le Petit-aux-longues oreilles qu’à l’accoutumée peu de choses ou peu de gens étonnent, voulut lui demander ce qu’elle faisait au crépuscule si loin de la demeure des hommes et de l’enclos à bétail.

 

Secouant ses longues oreilles dans un clap-clap fataliste et fronçant le bout de son nez ridé, Leuck s’était assis au pied d’une termitière et regardait Béye-la-Chèvre disparaître en gambadant dans les dernières lueurs du jour.

Des bribes de la sagesse qui faisait le renom des siens montaient de son coeur toujours en alerte à ses lèvres marmotteuses.
Fo dule
Bou fa
Là où tu n’as pas à..
tu n’as pas à y..

 

Ainsi enseignait-on aux jeunes levrauts dès avant la sortie du nid.

 

Bo fa dé..
Lou la fa..
Yo ko..
Si tu y..
Ce qui t’y..
Tu l’auras..

 

Les paroles étaient comme la besace que l’aïeul des Lièvres pendait à son flanc gauche lorsqu’il parcourait le pays, brousses et villages. Leur valeur venait de ce que l’on mettait dans la peau des mots.

 

Là où tu n’as pas à..
aller, à parler, à monter, à mettre le doigt
Tu n’as pas à y
aller, à y parler, à monter, à mettre le doigt
Si tu y
vas, y parles, y montes, y mets le doigt
Ce qui t’y arrivera, t’y fera taire, t’y fera tomber, t’y mordra
Tu l’auras cherché..

 

A l’heure où le muezzin au village des hommes appelait les fidèles aux dernières dévotions quotidiennes, Leuck-le-Lièvre se répétait encore sa leçon comme une prière du soir, alors que Vère-la-lune ayant chassé les étoiles, seule au fond du ciel, commençait à s’ennuyer..

 

Un enfant de nuage, balle de coton mal égrenée qui passait, attira les regards de Vère-la-Lune sur la terre. Et Vère toujours curieuse se demanda quelles étaient ces deux ombres dont l’une nez en l’air et fesses basses venait d’arrêter net l’autre dans un fond de terreur et un bêê ê éperdu..

 

Bèye-la-Chèvre avaient trouvé sur son chemin aventureux Bouki-l’Hyène.
Le pied qui ne reste pas en place finit par marcher sur un étron.

 

Et les pattes de Béye-la-Chèvre avaient conduit leur propriétaire celle-ci ne savait maintenant où, mais fort bien devant qui..

 

Li dou moure !
M’bouraké la !!!
nasilla en reniflant l’imprudente voyageuse.

 

Ce n’est pas de la chance :
C’est du couscous à l’arachide sucré !!!

 

 » Comment ! c’est toi Béye, si tard et si loin de l’enclos ?  »
 » On..cle Bou-kk-ki « , tremblait Béye-la-Chèvre de la voix et des membres..
 » Tout arrive décidément en ce monde. En ce pays plein d’herbe et d’eau, d’où la maladie s’est enfuie depuis des lunes et des lunes il ne meurt plus une bête même pas la plus vieille des vaches de ce malheur de Malal-le-Berger ; et Laobé le creuseur de bois surveille trop bien ses ânes : plus un seul bout de fesse à emporter depuis plus d’une lune… et voici que tu gambades toute seule, Béye, au coeur de la nuit et au milieu de la brousse.  »

 

Ce n’est pas de la chance :
C’est du couscous à l’arachide sucré !!!

 

Et Bouki tourna deux fois autour de Béye dont les pattes flageolantes aux onglons comme des aiguilles s’enfonçaient dans la peau du sentier.

 

 » Vois-tu, continuait Bouki, la chose est tellement ahurissante que si je la racontais un jour au pays, l’on ne me croirait pas, parce que la vérité dépend de qui la dit aussi bien que de qui l’écoute : et je connais trop bien les miens.
.. Mais si toi, tu me dis trois vérités qui me convainquent et que je puisse leur rapporter et convaincre ceux de chez moi, je te laisserai partir saine et sauve, avec tes deux oreilles et ton bout de queue.  »

 

Ce disant Bouki pointait son nez vers le cou frémissant de Béye la vagabonde qui regrettait maintenant les leçons qu’elle n’avait jamais voulu écouter..
Bouki prit ensuite un léger recul et abaissa davantage ses reins fléchis. Mais le danger ne semblait pas pour autant s’éloigner de Béye-la-Chèvre. Il lui servait même de maître, un bon maître, car elle commençait :
 » Oncle Bouki, si en rentrant au village, je raconte que je t’ai croisé sur ma route, oncle Bouki, personne ne me croira.  »
Et Bouki d’approuver :
 » Voilà une vérité toute verte et velue et qui crève les yeux. Mais ce sont les deux autres qui t’empêchent de dormir.  »

 

Bèye arrachant ses onglons de la peau du sentier fit un léger bond de côté. Bouki en fit deux en avant.

 

Et Béye de continuer :
 » Oncle Bouki, j’ai vu quelque chose de plus long que le chameau et qui passe la nuit dans la case.  »
 » Dis-moi Béye, qu’est-ce qui dépasse Guelème-le-Chameau et qui passe la nuit dans la case ?  »
 » Oncle Bouki, la chaîne de Rabbe-le-Tisserand est plus longue que Guélème-le-Chameau, et elle ne reste jamais dehors la nuit.  »
Et Bouki forcée d’acquiescer :
 » Voici deux vérités toutes vertes et velues et qui crèvent les yeux. Mais c’est l’autre qui t’empêche de dormir.  »

 

Béye fit un tout petit écart en arrière. Bouki fit deux bonds en avant.
Et Béye de terminer le fruit de sa toute fraîche sagesse.

 

 » Oncle Bouki, édentée, surdentée ou mal dentée, aucune hyène ne plaît aux propriétaire de la Chèvre.  »
Bouki-l’Hyène était bien forcée de le reconnaître :
 » Ces trois vérités toutes vertes et velues crèvent en effet les yeux.. Mais..  »
d’un bond sautant sur Béye-la-Chèvre..
Malheureusement, ce soir, Béye, tu as rencontré le BESOIN.

 

Extrait de « Contes et Lavanes » de Bigaro Diop.

 

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22 avril, 2013

Sigute, Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (légende lithuanienne)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:09

Il était une fois un frère et une sœur, Jonelis, jeune homme aussi sensé qu’intrépide, et Sigute, fillette dont le charmant minois reflétait toutes les grâces de l’esprit et du cœur. Ils vivaient chez leur belle-mère, une vieille femme soupçonneuse et criarde, et supportaient avec résignation ses innombrables lubies, sans le moins du monde se douter qu’elle entretenait un secret commerce avec Belzébuth et ses suppôts. Cette aimable matrone était mère d’une souillon qui lui ressemblait à la fois au physique et au moral, et qui, attifée dès son lever de ses plus malpropres atours, demeurait jusqu’au soir accroupie devant la porte de la maison, à bayer aux corneilles et à faire la nique aux passants.

 

La sorcière détestait de tout son cœur Jonelis et Sigute, cette dernière surtout ; pourtant, elle en usa avec quelque modération à son endroit aussi longtemps que son frère demeura auprès d’elle dans la maison. Mais, du jour où il lui fallut suivre le Grand-Duc Souverain à la guerre, l’affreuse marâtre donna libre cours à l’aversion que lui inspirait sa belle-fille. Il n’était humiliation ni travail rebutant qu’elle ne lui imposât pour le malin plaisir de la tourmenter. L’hiver, elle l’employait à la cuisine et la faisait coucher par les plus grands froids sous les combles. L’été, elle l’envoyait dès l’aube à la lisière du bois avec le bétail et l’enfermait pour la nuit à l’étable, après l’avoir réconfortée d’un brouet clair accompagné, les dimanches et fêtes, de quelques rogatons.

 

Parmi les habitants de la ferme se trouvaient une vache et une chienne, l’une et l’autre d’un noir de corbeau. Comme tous les animaux du très vieux temps, ces honnêtes quadrupèdes entendaient le langage des hommes et ornaient souvent leurs discours de sentences et de figures dont la grâce naturelle et la sagesse pleine de modestie apparaîtraient inimitables aux meilleurs esprits de nos temps. La sympathie de ces humbles créatures entretenait la résignation dans le cœur de Sigute et l’inclinait à rechercher un soulagement à ses maux dans les spectacles divertissants ou instructifs que la bienveillante nature oppose à la folie et à la méchanceté des hommes. Malheureusement, les instants consacrés par nos trois amies à ce touchant commerce apparaissaient à la sorcière comme une atteinte intolérable à ses intérêts et à ses droits. La surveillance de plus en plus étroite qu’elle exerça sur ses pupilles et les châtiments cruels qu’elle leur infligeait à la moindre infraction eurent tôt fait de les déterminer à délaisser leurs innocents entretiens. La vache, séparée des autres habitants de la ferme, rumina mille projets irréalisables de vengeance ; la chienne s’abandonna à une sombre mélancolie ; quant à Sigute, elle rechercha la consolation et l’oubli dans un redoublement de zèle et de patience qui ne lui valut de la part de l’insupportable commère qu’un surcroît de criailleries et de mauvais traitements.

 

Cet état de choses se prolongea jusqu’au jour où, son humeur s’envenimant au point de lui faire passer toutes les bornes, la belle-mère dénaturée donna tête baissée dans le panneau préparé par ses propres mains. Un matin, comme Sigute sortait de la ferme avec le troupeau, elle reçut l’ordre de quitter ses vêtements, y compris la chemise. La pauvrette obéit en rougissant et en baissant les yeux. La magicienne lui tendit alors une poignée d’étoupe en marmottant ces versiculets diaboliques :

 

            Fille bonne à rouer, à rouer,
            Au rouet, au rouet, au rouet
            Enroué, enroué, enroué
            Tout drouet, tout drouet, tout drouet.
            Tissons, plissons, lissons
            Chemise, la v’là mise
            Au nez des polissons.

 

Le travail devait être terminé à la nuit tombante. Mais comment, avec une mauvaise poignée d’étoupe, et en si peu de temps, confectionner une chemise élégante et suffisamment longue et large pour dérober aux regards des mauvais sujets les appas d’une grande fille comme Sigute ? La pauvre enfant n’avait plus rien à perdre ; elle courut conter ses nouveaux malheurs à la vache. Celle-ci, tout d’abord, meugla :

 

            Mais, mais, mais, Sigute aimée,
            Ha ! j’en reste bouche bée.
            Ha ! j’en suis éberluée.
            Mais, mais, mais, Sigute aimée..

 

Puis, après un instant de réflexion :

 

            Cette étoupe, sœur aimée,
            Elle n’est pas enflammée.
            Nous pouvons, sans nul danger,
            Essayer de la manger.

 

Grâce à une lente et incisive mastication, le lin finit par se frayer un passage à travers le puissant gosier. La vache aussitôt fut saisie d’une quinte saccadée et sifflante. Sigute lui porta dans le dos un grand coup du plat de la main, et le mufle tiède et parfumé cracha une merveilleuse chemise de brise et de soleil qui s’envola comme une pelote de fil de la Vierge et dont Sigute réussit à s’emparer sur un buisson d’épine après une course éperdue.

 

Quand la fillette rentra à la ferme dans son vêtement enchanté, la belle-mère écarquilla les yeux mais ne souffla mot. Au point du jour, elle réitéra son ordre de la veille ; l’enfant quitta sa chemise et reçut une poignée d’étoupe qu’elle s’empressa de porter à sa ruminante amie. Dans sa hâte, elle ne prit point garde qu’elle était suivie à la dérobée par la fille de la sorcière.

 

La méchante laideron assista à toutes les phases du tissage magique et en rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci se dit dans son mauvais cœur : « Si les bêtes elles-mêmes prennent le parti de Sigute, c’est qu’elles estiment sans doute ses pouvoirs supérieurs aux nôtres. Il faut donc absolument que sainte Nitouche disparaisse sans retard de ce monde. »

 

À la tombée de la nuit, la mère et la fille s’armèrent de pelles et creusèrent jusqu’à l’aube un grand trou devant le seuil de la maison. Quand Sigute sortit avec ses bestiaux, la sorcière, loin de la gronder, comme à l’ordinaire, lui souhaita le bonjour et lui fit mille compliments. Un feu d’enfer sifflait dans le four. Les deux diablesses emplirent de braise la fosse, la recouvrirent ensuite de ramilles et de paille et dissimulèrent le tout sous une couche légère de gravier. Au crépuscule, quand Sigute rentra du pâturage, son ennemie, pour la première fois depuis le départ de Jonelis, l’invita à partager son souper et à passer la nuit dans la maison :

 

            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.

 

La souillon chantonna de son côté :

 

            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.

 

Sigute fit un pas en avant.. Mais la chienne, qui avait tout vu et entendu, se jeta sur elle en aboyant et grognant :

 

            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Plein de feu le tombeau,
            Tout beau, tout beau, tout beau !
            Gare, gare au bobo
            Caché là sous le sable.
            Dare dare à l’étable !

 

La sorcière hurla : « As-tu fini de faire peur aux poules, vilaine bête ! » Mais Sigute, troublée par les avertissements obscurs de son amie, déclina l’honneur et eut, pour cette fois, la vie sauve.

 

Le lendemain, mêmes caresses et même invitation. Sigute fit deux pas vers la porte, mais Noiraude, enfermée dans le chenil, se prit à hurler de plus belle.
La vieille se jeta sur elle et lui arracha une patte de devant. Même scène le troisième, quatrième et cinquième jour. Noiraude n’était plus qu’un tronc surmonté d’une tête. Le sixième jour, la diablesse lui arracha la langue. Il n’y avait plus personne pour avertir Sigute : elle fit le septième pas vers le seuil et tomba dans la fosse. La marâtre recueillit ses cendres et en fit un tas au pied du poteau à l’entrée de la ferme.

 

À l’aube du huitième jour, le bétail quitta l’étable sous la conduite de Souillon. La vache noire, libre désormais, marchait fièrement à la tête du troupeau.
En passant près du poteau, elle reconnut à leur odeur les restes de son amie. Elle en approcha son museau et souffla de toutes ses forces : un canard aux couleurs éblouissantes s’envola aussitôt des cendres vers le ciel.

 

La guerre tirait à sa fin. Un beau matin, Jonelis reprend le chemin de la ferme sur un beau palefroi dont lui a fait présent le Grand-Duc. Comme il traverse la forêt, il entend tout à coup la voix de sa sœur. Il regarde à droite, à gauche, se retourne.. Personne. La voix chante :

 

            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière
            Sous le seuil de sa maison
            Creuse un trou noir et profond.
            Pour en faire une fournaise
            Elle y jette paille et braise
            Qui, bien à l’abri du vent,
            Vont couver traîtreusement.
            Entrez, chère enfant, entrez,
            Nous avons du pain bien frais.
            Entre, Sigute, allons, entre,
            Tu te rempliras le ventre.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Vers le seuil de la chaumière
            Je ne fais, ma foi, qu’un bond,
            Et je chois dans le charbon.
            Écoute, écoute, ô mon frère,
            Notre mère la sorcière,
            Dans un pan de son manteau,
            Porte ma cendre au poteau.
            Ecoute, écoute, ô mon frère,
            Hébé, la vache laitière,
            Sur le tas souffle son nard..
            – Vole, vole, beau canard.

 

Les derniers mots de la complainte semblaient sortir de terre : Jonelis baissa la tête et aperçut à ses pieds le canardeau enchanté. Il le prit dans ses mains, l’embrassa longuement et le pria de lui faire un récit plus détaillé de ses malheurs.

 

Ayant donné libre cours à ses soupirs et à ses larmes, le jeune homme s’assit au pied d’un sapin et, tout en caressant l’oiseau, médita quelque temps sur la conduite à tenir. La forêt, plongée dans son grand sommeil d’après-midi d’automne, exhalait une agréable odeur, ensemble mielleuse et amère, de résine.
Par le jeu d’une association étrange, ce parfum suscita dans l’esprit du guerrier une résolution des plus inattendues. Il se leva, alla recueillir sur les troncs environnants une quantité considérable de la gluante matière, puis, s’approchant de son coursier qui folâtrait dans les fougères, il lui en frotta tout le corps depuis le haut du cou jusques à la naissance de la queue.

 

À une faible distance de la ferme, le canard, qui suivait son frère dans les airs, poussa un cri strident. L’instant d’après, Jonelis aperçut la sorcière qui venait à sa rencontre avec une coupe de cristal pleine d’hydromel.
Le soldat mit pied à terre. Son cheval, effarouché par l’aspect de la vieille qu’il ne connaissait point, se prit à souffler, hennir, hérisser sa crinière, jouer des oreilles, piaffer et ruer comme un beau diable. La marâtre, qui trouvait ces plaisanteries un tantet déplacées, pria son beau-fils d’attacher la bête à un arbre au bord du chemin. « Mais n’ayez donc pas peur, petite mère, Mirliflore est un bon drille qui ne vous fera aucun mal ; faites-lui la risette et lui donnez une bonne tape sur l’épaule, cela le calmera incontinent. » La vieille caresse l’odoriférant démon, sa main droite happe à la résine, elle ne peut plus la détacher du cou de l’animal. – « Mettez-y l’autre main, et tirez la dextre, comme ça, elle se décollera. » La mégère obéit : la senestre est engluée à son tour. – « Appuyez le pied droit et tirez. » Le pied reste pris dans la poix. – « Essayez avec le pied gauche. » Les deux jambes sont immobilisées. – « Un bon coup de tête dans le ventre, et vous êtes libre. » Mirliflore, changé en centaure d’un nouveau genre, rit de toutes ses dents.
Sigute, qui vient de reprendre sa forme humaine, implore la grâce de la vieille. Jonelis lui impose silence et, se tournant vers son fidèle coursier :

 

« Noble compagnon d’armes, généreux Mirliflore à l’œil de feu, à la crinière flottante, à l’humeur fière et enjouée ! Partez, partez au galop, au grand galop, comme si vous aviez tous les diables de l’enfer à vos trousses. Et gardez-vous de rentrer à l’écurie avant que Madame ne soit réduite en bouillie pour les chats. »

 

L’honnête cheval s’envola comme un trait et la cervelle de la sorcière, berceau de tant de mauvaises pensées et d’abominables actions, se répandit dans la campagne. De nos jours encore, quand l’hiver souffle sur nos contrées une froidure sœur de celle qui régnait dans l’esprit et le cœur de la vieille, les parents montrent aux enfants la neige et la glace miroitantes, et leur disent : « Voyez, ceci, c’est de la cervelle de sorcière. »

 

Oscar Venceslas de Lubicz MILOSZ (1877-1939), poète et philosophe français d’origine lithuanienne.
Contes lithuaniens de ma Mère l’Oye,
Éditions André Silvaire, 1963.

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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8 mai, 2012

Le vin (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 19:07

 

      Il y avait un émir qui était un bon vivant et appréciait fort le vin. Sa demeure était le refuge des pauvres et des inconscients. Son coeur recelait, comme l’océan, des perles et de l’or.
      À cette époque, qui était celle de Jésus, il était permis de boire du vin. Une nuit, notre émir reçut la visite inopinée d’un autre émir dont le caractère était très semblable au sien. Pour que rien ne manque à leur joie, ils se firent apporter du vin. Mais, comme il en restait bien peu, l’émir appela son esclave et lui demanda d’aller se procurer du vin chez un prêtre du voisinage.
      « Prends cette cruche, lui dit-il, et va la remplir du vin de ce prêtre car son vin à lui est pur. Dans une seule goutte de ce breuvage, on trouve un effet qu’on chercherait vainement dans un tonneau d’autre vin ! »
      L’esclave se munit donc d’une cruche et courut au monastère. Il prit du vin et paya en monnaie d’or. Il a donné des cailloux et a reçu des joyaux. Car le vin, qui anime même les os, change pour celui qui en boit le trône en un vulgaire morceau de bois !
      Donc, muni de son précieux chargement, l’esclave s’en retourna vers le palais de son maître. Mais soudain apparut sur son chemin un ascète de triste mine. Son corps était comme consumé du feu de son coeur. Et ses dures épreuves l’avaient profondément marqué. Il vivait nuit et jour au contact de la terre et du sang. Sa patience et sa lucidité ne s’éteignaient qu’à minuit passé. Cet ascète demanda à l’esclave : « Que contient donc cette cruche ?
      – Du vin ! répondit celui-ci.
      – Et, pour qui est ce vin ? poursuivit l’ascète.
      – Pour mon maître ! répondit l’esclave.
      – Comment est-il possible de chercher la vérité tout en s’adonnant aux plaisirs de la boisson ? s’écria l’ascète. Peut-on boire le vin de Satan alors que la raison vous fait défaut ? La raison se disperse à notre insu et il convient de rajouter de la raison à la raison même. Lorsque l’on s’enivre aussi sottement, on se trouve comme l’oiseau pris au piège ! »
      Et, prenant une pierre, il la jeta sur la cruche qui se brisa. L’esclave s’enfuit et alla se réfugier chez son maître. Celui-ci lui demanda s’il avait trouvé du vin et l’esclave lui raconta ce qui était arrivé. L’émir entra alors dans une violente colère et demanda qu’on lui indique la maison de cet ascète.
      « Il a mérité un bon coup de casse-tête ! s’exclama-t-il. Cette espèce d’âne ! Que pourrait-il connaître de l’ordre de la sagesse ? Il aura voulu se faire remarquer, acquérir la renommée par l’hypocrisie ! Lorsqu’un fou se mêle de calomnies, le fouet est un excellent remède pour faire sortir Satan de sa tête ! »
      Ainsi vociférant, son casse-tête à la main, l’émir arriva, à moitié ivre, chez l’ascète, avec l’intention de le tuer. L’ascète, pris de peur, se cacha sous des balles de laine. Entendant depuis sa cachette les imprécations de l’émir, il se dit :
      « Il faut certes un grand courage pour oser dire la vérité en face des gens! Seuls les miroirs en sont capables. Il faut avoir un visage aussi dur qu’un miroir de métal pour oser dire à un tel homme : « Vois l’horreur de ta face ! »"
      Finalement, l’émir finit par dénicher l’ascète et se mit en devoir de le rouer de coups. Il fit tant de bruit que tout le quartier fut bientôt en émoi. L’ascète était meutri de tous côtés.
      O émir ! Pardonne-lui ! Ce pauvre ascète est un malchanceux qui a enduré beaucoup de souffrances. O chers amis ! Ayez pitié des amoureux ! Car ils sont comme morts dans ce monde de mort. Toi aussi, tu as cassé bien des cruches par ignorance. Et ton coeur espère pourtant le pardon. Alors, pardonne toi aussi si tu veux être pardonné.
      L’émir s’exclama :
      « Qui est-il pour avoir osé casser cette cruche ? Même le lion me considère avec crainte ! Comment cet ascète a-t-il eu le front de meurtrir le coeur de mon esclave et de me faire honte devant mon invité ? Il a répandu un vin plus précieux que le sang et maintenant, le voilà qui essaie de s’échapper comme une femme ! Même s’il était un oiseau, cela n’empêcherait pas la flèche de ma colère de déchirer ses ailes. Quand bien même il se protégerait sous des tonnes de rochers, ce serait pour moi un jeu que de faire éclater son refuge ! Mon intention est de le battre de telle sorte que ceci soit une leçon pour tous ceux de son espèce ! »
      Sa colère était si vive qu’il crachait du feu, ivre de sang. En entendant ces menaces, des gens se mirent à intercéder en faveur de l’ascète. Ils embrassèrent les mains et les pieds de l’émir :
      « O émir ! Une telle colère et une telle rage sont-elles dignes de toi ? Même si ton vin a été répandu, ne veux-tu pas trouver la joie sans le vin ? L’attirance que tu éprouves pour ce breuvage provient de toi. Ta corpulence et le teint de tes joues font de tous les vins tes esclaves et rendent jaloux tous les buveurs. Tu n’as que faire d’un vin aux couleurs de roses ! Car tu es toi-même de cette couleur. En réalité, le vin dans son tonneau frémit d’affection pour tes joues! Tu es un océan. Qu’est-ce qu’une goutte pour toi ? Tu es la source des joies et du plaisir. Pourquoi te mettre en peine pour un peu de vin ?
      « Le joyau, c’est l’homme et les cieux ne sont faits que pour lui. L’essentiel, c’est l’homme et tout le reste n’est que détail. Ne te galvaude pas car la raison, l’idée et la prévoyance sont tes esclaves. Toute créature a pour mission de te servir. Puisque c’est toi le bijou, il ne sied pas que tu cajoles ta monture. Hélas ! Tu cherches la science dans les livres et le goût du halva ! Mais tu es un océan de science caché dans une goutte. Tout l’univers est caché dans ton corps. Qu’est-ce donc que le vin, le sama (danse des derviches) ou la fornication, pour que tu espères y trouver du plaisir ou une utilité ? Comment le soleil pourrait-il emprunter aux étincelles ? Tu es une âme libre mais, hélas, tu es devenu prisonnier des conditions. Ayons pitié du soleil empêtré dans ses liens ! »
      L’émir répondit :
      « Non ! Le vin est ma passion et je ne peux me contenter de vos plaisirs innocents. Je voudrais être comme le jasmin qui frémit dans le vent. Je voudrais me libérer de tout espoir et de toute crainte. Je voudrais être comme le saule qui s’épanche de tous côtés. Je voudrais jouer avec le vent, ainsi que le font ses branches. »

 

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5 mai, 2012

Une poignée de terre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:13

 

      Dieu a créé l’homme de telle sorte qu’il puisse distinguer le bien du mal. Un jour, il demanda à l’ange Gabriel d’aller lui chercher une poignée de terre. Mais, quand celui-ci tendit la main, la terre recula et dit en se lamentant :
      « Ô ange ! Pour l’amour de Dieu ! épargne-moi ! Au nom de la science que Dieu t’a confiée, ne me nuis pas !
      Tu commerces avec Dieu à chaque instant. Tu es le maître des anges et le messager du prophète. Tu as eu des révélations. Tu es un ange supérieur car tu insuffles l’esprit à l’âme tout comme Izrafel insuffle l’âme au corps. Lorsqu’il souffle dans sa trompette, le corps se ranime mais quand c’est toi qui embouches la trompette, le coeur ressuscite à la lumière. Michaël nous fournit la nourriture du corps, mais toi, tu nourris le coeur! De même que la miséricorde l’emporte sur la colère, de même toi, tu l’emportes sur Azraël ! »
      Ainsi parla la terre. Gabriel, ému par ses pleurs, s’en revint auprès de Dieu et lui dit :
      « Je n’ose pas différer l’exécution de tes ordres mais tu sais ce qui s’est passé entre la terre et moi. Il m’eût été facile de t’en ramener une poignée si elle ne m’avait intimidé en invoquant un de tes noms ! »
      Dieu dit alors à Michaël :
      « Va sur la terre et ramène-m’en une poignée ! »
      Mais la terre, pleine de feu, exprima ses tourments à l’ange :
      « Au nom de Celui qui t’a fait le soutien des cieux, épargne-moi ! Tu es celui qui pèse le don de chaque créature, celui qui désaltère les assoiffés. Prends pitié de moi. Vois les larmes de sang que je verse !  »
Un ange est une manifestation de la miséricorde divine et il ne met pas de sel dans la blessure d’un malade. Ainsi, Michaël s’en retourna vers Dieu sans avoir accompli sa tâche. Il lui dit :
      « Ô Seigneur qui connais l’occulte et l’apparent ! Les larmes de la terre ont dressé un obstacle sur mon chemin. Je connais la valeur des larmes et n’ai pu me montrer insensible. »
      Alors, Dieu dit à Izrafel :
      « Va me chercher une poignée de terre. »
      À peine Izrafel fut-il parvenu à destination que la terre recommença à se lamenter en disant :
      « Ô sève de la vie ! De ton souffle tu ressuscites les morts ! Ton souffle plein de miséricorde ranime l’univers tout entier. Tu es le soutien de la terre et l’ange de miséricorde. Au nom de Dieu, ne me fais aucun mal. Car le doute me tenaille. Toi, tu es fidèle au Miséricordieux et Dieu est celui qui n’effraie personne, pas même l’oiseau. Par pitié, sois aussi clément que tes deux prédécesseurs ! »
      Ainsi Izrafel s’en retourna vers Dieu :
      « Tu as ordonné à mes oreilles d’aller chercher de la terre et tu as ordonné le contraire à ma raison. Que ta miséricorde soit plus grande que ta colère ! »
      Alors, Dieu dit à Azraël :
      « Apporte-moi une poignée de terre sans plus tergiverser ! »
      Or, la terre recommença à se lamenter :
      « Au nom du Miséricordieux ! Au nom du Tout-Puissant ! Laisse-moi ! car Dieu ne refuse pas à qui demande. »
      Azraël répliqua :
      « Je n’ai pas le pouvoir de différer un ordre du Tout-Puissant !
      – Mais Dieu, dit la terre, ordonne d’être sage et de pardonner !
      – La sagesse, dit Azraël, peut s’interpréter de différentes manières, mais lorsqu’on a un ordre aussi strict, il n’y a guère lieu d’interpréter. Tes larmes et tes soupirs brûlent mon coeur. Ne crois pas que je sois inaccessible à la pitié. Peut-être même suis-je plus compatissant que ceux qui m’ont précédé. Mais, si, sur l’ordre de Dieu, je gifle un orphelin, et si un homme de bonne volonté lui offre du halva, mon geste vaudra mieux que le sien. Il y a un présent dans toute épreuve. L’agate est toujours cachée dans la boue. Puisque c’est Lui qui t’invite, viens ! Cette invitation ne te vaudra qu’honneur et joie ! Mieux vaut obéir aux ordres de Dieu. Pour moi, je n’ai pas la force d’y résister. »
      Puis, comme la terre persistait dans sa requête :
      « Je suis comme un crayon entre deux doigts. Je ne fais qu’obéir ! »
      Et, tandis que la terre l’écoutait, il en prit de quoi se remplir la main. Et la terre se trouva ainsi comme l’enfant que l’on emmène de force à l’école.
      Dieu dit alors à Azraël :
      « Je te nomme arracheur d’esprits !
      – Ô mon maître ! dit Azraël, si telle est ma tâche, toute créature sera mon ennemie. Ne fais pas de moi l’ennemi de toute créature ! »
      Dieu répondit :
      « Ne crains rien. Je créerai des maux de tête, des convulsions… et bien d’autres choses comme raisons apparentes de la mort et nul ne te tiendra pour responsable.
      – Ô mon maître ! Il y a sans doute des sages parmi tes serviteurs qui déchireront ce voile !
      – Ceux-là savent qu’il existe un remède à tout chagrin et que seul le destin est irrémédiable. Ceux qui regardent l’origine ne te verront pas. Bien que tu sois caché aux yeux du peuple, tu es toi-même un voile pour ceux qui voient la vérité. Puisque, pour eux, le destin a la douceur du sucre, qu’auraient-ils à craindre? Si tu démolis les murs d’une prison, pourquoi veux-tu que les prisonniers s’affligent ? Pourquoi diraient-ils : « Quel dommage d’avoir brisé un si beau marbre ! » Aucun prisonnier n’est triste de sortir de prison, si ce n’est celui qui est destiné au gibet. Celui qui dort en prison et rêve aux jardins de roses se dit : « Ô mon Dieu, laisse-moi profiter de cet Éden ! » Quand il dort, il n’a pas envie de se réveiller. »
     
      L’âme endormie ignore le corps, que celui-ci soit dans le jardin de roses ou dans le feu. Quel beau rêve : Visiter le paradis sans mourir !

 

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Indescriptible (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:49

 

      Un jour, un derviche demanda à un autre derviche s’il avait vu Dieu. Celui-ci répondit :
      « Comment te décrire l’indescriptible ? Laisse-moi te raconter une petite histoire en guise de réponse. À gauche se trouve une fournaise et à droite une rivière de vin. Parmi la foule des hommes, il en est qui tendent la main vers la fournaise et d’autres qui s’enivrent à la rivière. Mais le bien et le mal sont inversés. Ceux qui tendent la main vers la fournaise se retrouvent à la rivière tandis que ceux qui s’enivrent au ruisseau sont jetés dans le feu. Un homme sur mille connaît ce secret et c’est pourquoi si peu d’entre eux choisissent le feu. Ils sont des favorisés de la fortune ceux qui se jettent dans le feu sans même jeter un regard à la rivière de vin ! La multitude, ivre du plaisir présent, fait les frais de ce jeu. Et le feu leur dit : « Ô ignorants ! Ne vous méprenez pas sur mon compte ! En vérité, je suis une fontaine, une fontaine cachée ! Ô Abraham ! Il n’y a ici ni fumée ni flammes si ce n’est celles de Nemrod ! Si tu possèdes la sagesse d’Abraham, le feu sera comme l’eau pour toi. » Sois comme le papillon attiré par le feu. Son âme dit : « Quand bien même je posséderais mille ailes, je les brûlerais toutes ! »"
      L’ignorant me prend en pitié à cause de ma stupidité et moi, j’ai pitié de lui car je sais de quoi il s’agit !

 

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2 mai, 2012

Ventre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:48

 

      « L’infidèle mange avec ses sept ventres mais le croyant se contente d’un seul ! » (Hahdiths, paroles du prophète.)

      Un groupe d’infidèles arriva un jour à la mosquée. Ils dirent au prophète :
      « O toi qui es généreux envers tous ! Nous venons te demander l’hospitalité. Notre voyage a été long. Offre-nous la lumière de ta sagesse ! »
      Le prophète s’adressa alors à son entourage :
      « O mes amis ! Répartissez ces invités entre vous tous car mes attributs doivent aussi être les vôtres ! »
      Chacun des membres de l’entourage du prophète se chargea donc d’un invité. Il n’en resta qu’un seul, un homme de forte corpulence. Personne ne l’avait invité et il restait dans la mosquée comme la lie reste dans un verre de vin. Ce fut donc le prophète qui s’occupa de lui et l’emmena à sa demeure.
      Or le prophète possédait sept chèvres qui lui procuraient du lait. Elles avaient pour habitude de s’approcher de la maison à l’heure des repas afin qu’on les traye. L’infidèle, sans vergogne, absorba le lait des sept chèvres ainsi que tout ce qu’il put trouver comme pain et autre nourriture. La famille du prophète fut fort attristée de voir ainsi la part de chacun engloutie. Cet homme étrange, au ventre en timbale, avait dévoré le repas de dix-huit personnes.
      Quand vint l’heure d’aller se coucher, l’homme se retira dans sa chambre. Une servante, prise de colère à son égard, l’y enferma.
      Au milieu de la nuit, l’infidèle ressentit de violents maux de ventre. Il se précipita vers la porte mais, hélas, la trouva close, verrouillée de l’extérieur. Il tenta comme un forcené de l’ouvrir, mais en vain. La pression qui habitait son ventre lui rendait l’espace de sa chambre de plus en plus étroit. En désespoir de cause, il retourna se coucher. Dans ses rêves, il se vit, lui, au milieu des ruines. En effet, son coeur tombait lui aussi en ruine. Cette sensation fut si forte qu’il rompit ses ablutions et souilla son lit.
      Au réveil, il devint comme fou de chagrin à la vue du désastre. « La terre tout entière, se disait-il, ne suffirait pas à couvrir pareille honte. Ce somme m’a été pire qu’une nuit blanche. Ce que je mange d’un côté, je le rejette de l’autre pour salir ! Dans quelle situation me suis-je mis ? »
      Comme un homme au seuil de la tombe, il attendit l’aube et l’ouverture de la porte en se lamentant. Il était comme une flèche sur un arc bandé, prêt à s’enfuir en courant afin que nul ne voie son état. Au matin, le prophète vint lui ouvrir la porte puis se cacha derrière une tenture par délicatesse. Bien qu’étant parfaitement au courant de la mésaventure de son hôte, il ne voulait pas le montrer car c’était la sagesse et la volonté de Dieu qui avaient mis l’homme dans cette situation. C’était dans son destin de connaître semblable mésaventure. L’animosité peut engendrer l’amitié et les bâtiments finissent par tomber en ruine.
      Un importun apporta le lit souillé au prophète et lui dit :
      « Vois ce qu’a fait ton invité ! »
      Le prophète répondit en souriant :
      « Apporte-moi une cruche d’eau afin que je nettoie ceci tout de suite !
      – Ô don de Dieu ! s’exclama alors son entourage, que nous soyons sacrifiés pour toi ! C’est à nous de nous occuper de ceci. Ne t’en soucie pas ! Ce travail est fait pour la main et non pas pour le coeur. Nous mettons notre bonheur dans le fait d’être tes serviteurs. Si toi-même tu assures le service, quelle sera notre utilité ?
      – Je comprends, dit le prophète, mais il y a dans tout cela une sagesse cachée ! »
      Chacun attendit donc la révélation de ce secret. Le prophète nettoya le lit de son hôte avec grand soin.
      Or, l’infidèle possédait une statuette qui lui venait de ses ancêtres. En chemin, il s’aperçut soudain qu’il l’avait égarée. Plein d’angoisse, il se dit : « Sûrement, je l’ai oubliée dans ma chambre. »
      Il répugnait à revenir sur les lieux de sa honte mais l’avidité fut la plus forte et il rebroussa chemin. Arrivé à la demeure du prophète, il vit que celui-ci était en train de laver de ses propres mains le lit souillé. Sur-le-champ, il oublia sa statuette et poussa de grandes lamentations. Il se frappa le visage des deux mains et se cogna la tête contre les murs si bien que son visage se couvrit de sang. Le prophète voulut le calmer mais, alertée par ses cris, la foule accourut. L’homme se prosterna devant le prophète en disant :
      « Ô toi ! La quintessence de l’univers ! Tu obéis aux ordres de Dieu ! Moi qui ne suis qu’une parcelle infime, j’exprime ma honte devant toi ! »
      À la vue de cette effusion, le prophète le prit dans ses bras et le calma. Il ouvrit l’oeil de son âme.
      S’il ne pleuvait pas, l’herbe ne resplendirait pas. Si l’enfant ne criait pas, on ne lui donnerait pas de lait. L’oeil qui pleure est nécessaire. Ne mange pas excessivement car le pain ne fait qu’augmenter la soif de son essence.
      Touché par la tendresse du prophète, l’homme s’éveilla comme s’il sortait d’un long somme. Le prophète lui aspergea le visage avec de l’eau et dit :
      « Viens à moi pour trouver la vérité car tu as beaucoup de chemin à parcourir sur cette voie. »

 

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28 avril, 2012

Le pays des tortueux (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:38

 

      La contrée connue de nos jours sous le nom de Cachemire ne s’est pas toujours nommée ainsi. La légende veut qu’autrefois on l’appelait Béluristan, le Pays de Cristal. Le maître spirituel de ce pays était un pandit dont le nom est aujourd’hui tombé dans l’oubli. De partout on venait le voir, participer à ses exercices, s’imprégner de sa sagesse.
      Un descendant du Prophète, un mir, ainsi désigne-t-on les sayeds dans la région, se présenta un jour chez ce pandit. Il eut avec lui une ou deux conversations, puis se retira non loin de là, dans une haute vallée. « Il va essayer de me supplanter, dit le pandit, mais il y a peu de chances pour qu’il y réussisse : cela fait des siècles que notre sanctuaire est connu, en Orient comme en Occident. » Et il attendit de voir ce qu’allait faire le mir.
      Or celui-ci, loin de fonder un sanctuaire concurrent, organisa une fête foraine. Il y avait des escarpolettes, un marché aux mariages, des diseurs de bonne aventure et toutes sortes d’amuseurs. Cette entreprise de distraction populaire séduisit très vite les disciples du pandit. Délaissant le darshan de leur maître, ils vinrent chaque soir de plus en plus nombreux prendre part aux festivités. Les fleurs devant l’autel du sanctuaire se fanaient et n’étaient pas toujours remplacées.
      À la fin le pandit, qui n’avait plus qu’une poignée d’élèves, décida d’aller dire son fait au mir. Il gravit avec eux la colline jusqu’à la haute vallée.
      « Tu m’as enlevé mes gens par tromperie ! l’apostropha-t-il. Si au moins tu leur avais inculqué de bonnes manières et de bons principes, quelle qu’en soit la couleur ! Au lieu de cela, tu as introduit dans notre pays une forme de licence et d’abandon imprudent des valeurs spirituelles, qui nous jette dans la consternation. »
      Le mir répondit :
      « Tu n’as su ni apporter un peu de distraction à ces gens ni les attacher à ta personne. Le fait même de les appeler « mes gens » ne parle pas en ta faveur.
      « Si tu avais emprisonné leur esprit, ils m’auraient dénoncé comme un être malfaisant, proposant des activités néfastes. Mais tu ne l’as pas fait : là, au moins, tu as bien fait. Si tu avais, toutefois, fourni à « tes gens » autre chose que les divertissements que tu baptises « exercices », ils n’auraient pas aussi facilement accepté mon spectacle. Après tout, s’ils paient pour le mien, le tien est gratuit.
      – Non, dit le pandit, c’est plutôt qu’ils sont faibles de caractère : en leur proposant tes activités, tu as joué sur leur faiblesse.
      – S’ils sont faibles, répliqua le mir, et que tu ne puisses pas les fortifier, n’importe qui ou n’importe quoi « jouera sur cette faiblesse ». Pourquoi, au lieu d’être une force pour les faibles, es-tu un jouet pour les crédules ?  »
      C’est à ce moment-là que le pandit, dont cette expérience inhabituelle avait fait voler le calme en éclats, lança la malédiction « Kash-Mir ! » C’est ainsi que l’on prononçait localement les mots Kaj-Mir, Mir tordu, ou Guide tortueux.
      « Si c’est tortueux, dit le mir, alors j’aimerais que ce pays soit connu à l’avenir, question d’honneur, non plus sous le nom de Béluristan, mais sous celui de Kashmir (Cachemire), le Pays des Tortueux : de ceux qui emploient « des voies détournées ». »

 

(Darshan : Assemblée).
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30 janvier, 2011

Le Fou qui vend la sagesse, Jean de La Fontaine

Classé dans : — unpeudetao @ 15:26

 

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
               Il n’est enseignement pareil
À celui-là de fuir une tête éventée.
               On en voit souvent dans les cours :
Le Prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un Fou allait criant par tous les carrefours
Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules
De courir à l’achat : chacun fut diligent.
               On essuyait force grimaces ;
               Puis on avait pour son argent
Avec un bon soufflet un fil long de deux brasses.
La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
C’étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,
               Ou de s’en aller, sans rien dire,
               Avec son soufflet et son fil.
               De chercher du sens à la chose,
On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
               La raison est-elle garant
De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
               Qui, sans hésiter davantage,
Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
               De quelque semblable caresse.

 

Vous n’êtes point trompé : ce Fou vend la sagesse.

 

Jean de La Fontaine.

 

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