• Accueil
  • > Recherche : histoire arbre chantait

19 janvier, 2013

La Montagne des Cigales (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 10:12

Il était une fois un grand-père et une grand-mère qui vivaient seuls dans une petite maison. Tous les jours, le grand-père allait travailler aux champs, et semait du riz en chantant :

 

« Une graine, et il en poussera mille ».

 

Et tous les jours, un blaireau venait aussi, qui chantait :

 

« Une graine, et une seule. Et toutes je les mangerai ».

 

Le jour suivant, quand le grand-père revenait travailler aux champs, il ne restait plus une seule graine : le blaireau avait tout mangé. Par sa faute, le grand-père et la grand-mère vivaient pauvrement.

 

Un jour, le grand-père alla travailler comme d’habitude, et une fois de plus il ne restait pas une seule graine. Alors il se mit en colère et décida d’attraper le vilain blaireau. Il commença donc à semer et à chanter, et comme tous les jours, le blaireau vint et se moqua. Soudain, le vieil homme lui sauta dessus, l’attrapa et en un clin d’oeil le ficela avec une grosse corde qu’il avait apportée. Il rentra ensuite chez lui avec son prisonnier.

 

« Grand-mère, viens voir ce que j’ai attrapé! Prépare nous un bon ragoût de blaireau pour ce soir », et sur ces paroles le grand-père retourna aux champs.
La grand-mère commença à piler du riz pour faire des gâteaux pour le dîner. Le blaireau, qui était rusé, lui dit :

 

« Grand-mère, c’est bien fatiguant de piler ce riz toute seule; détachez-moi et je vous aiderai. »

 

La vieille femme hésitait, se disant que son mari se fâcherait en apprenant quelle avait détaché le blaireau; mais après tout il voulait l’aider, et elle se dit qu’elle pouvait bien le détacher juste un petit moment. Elle dénoua donc la corde et libéra l’animal. Celui-ci, feignant de vouloir l’aider, prit le pilon, mais au lieu d’écraser le riz, il donna un grand coup sur la tête de la grand-mère, et s’enfuit en abandonnant la vieille femme inanimée. Quand le grand-père rentra des champs, il trouva sa femme morte et se mit à pleurer de désespoir. Un lièvre, voyant le vieil homme si malheureux, lui demanda pourquoi il pleurait, et le grand-père lui raconta l’histoire du blaireau.

 

« Et bien, je vais vous venger. », dit le lièvre, et il partit vers les montagnes.

 

Le lièvre ramassait des fagots dans la montagne lorsque le blaireau arriva.

 

« Compère lièvre, que fais-tu donc? », lui demanda-t-il.

 

« L’hiver promet d’être très froid, je fais donc provision de fagots. », lui répondit celui-ci.

 

Le blaireau, pensant que c’était une bonne idée, se mit aussi au travail, et à eux deux ils ramassèrent une grande quantité de fagots. Ils chargèrent le petit bois sur leur dos et se mirent en route. Mais le chemin était long et le lièvre, fatigué, murmurait :

 

« C’est lourd, oh que c’est lourd! », tant et si bien que le blaireau finit par porter aussi la charge du lièvre, qui marcha alors derrière et commença à frotter des silex qu’il avait ramassés.

 

Entendant le bruit des silex frottés l’un contre l’autre, le blaireau demanda :

 

« Quel est ce bruit ? », et le lièvre lui répondit :

 

« Ici, c’est la Montagne des Piverts, c’est le bruit de leurs becs sur le tronc des arbres que tu entends ».

 

Il mit ensuite le feu aux fagots que le blaireau portait. Entendant le crépitement des flammes, celui-ci demanda :

 

« Quel est ce bruit ? », et le lièvre lui répondit :

 

« Ici, c’est la Montagne des Cigales, c’est leur chant que tu entends ». Enfin, le feu brûla la fourrure du blaireau, et celui-ci se mit à hurler, pendant que le lièvre détalait, prenant la fuite.

 

Le jour suivant, le lièvre alla à la Montagne des Piments, y ramassa des piments et les réduisit en poudre. Le blaireau, passant par là, le vit, et fort en colère lui dit :

 

« A cause de toi, hier, à la Montagne des Cigales, j’ai eu le dos horriblement brûlé ».

 

Le lièvre, faisant comme si de rien n’était, lui répondit :

 

« Les lièvres de la Montagne des Cigales sont les lièvres de la Montagne des Cigales. Ceux de la Montagne des Piments sont ceux de la Montagne des Piments.
Je ne sais pas de quoi tu parles. »

 

Le blaireau, crédule, se dit « Bien sûr, il a raison. », et demanda au lièvre si par hasard il n’avait pas de médicament pour soigner les brûlures.

 

« Quelle chance, je viens justement d’en préparer! », s’écria le lièvre, et il saupoudra généreusement le dos du blaireau de poudre de piment. Sur le moment celui-ci ne ressentit rien, mais peu à peu le piment rendit les brûlures encore plus douloureuses et il se mit à gémir de douleur. A cet instant, le lièvre s’enfuit une fois encore.

 

Le jour suivant, le lièvre partit en montagne, couper du bois dans une forêt de cèdres pour construire une barque. Le blaireau le vit, et souffrant terriblement et encore plus en colère que la veille, lui cria :

 

« A cause de toi, hier, à la Montagne des Piments, j’ai cru mourir ».

 

Le lièvre, faisant comme s’il n’avait jamais rencontré le blaireau de sa vie, lui répondit :

 

« Les lièvres de la Montagne des Piments sont les lièvres de la Montagne des Piments. Ceux de la Montagne des Cèdres sont ceux de la Montagne des Cèdres.
Je ne sais pas de quoi tu parles. »

 

Le blaireau, vraiment aisé à tromper, crut encore une fois le lièvre, et pensa « Bien sûr, il a raison. »

 

Il lui demanda pourquoi il construisait une barque.  Quand il sût que c’était pour aller pêcher dans la rivière, le blaireau friand de poissons voulut lui aussi une barque.

 

« Comme mon pelage est blanc, je construis une barque en bois blanc; et puisque ton pelage est marron, il te faut une barque marron, en terre. », expliqua le lièvre au blaireau.

 

Ils construisirent donc chacun leur barque, et partirent pêcher. Une fois au beau milieu de la rivière, la barque en terre du blaireau commença à fondre petit à petit et à se dissoudre, et il se retrouva à l’eau. Il se débattait et criait :

 

« Au secours, au secours, aide-moi! », mais le lièvre, impassible lui dit :

 

« Pense donc à la pauvre grand-mère qui est morte par ta faute. » et l’abandonna. Le lièvre se rendit chez le grand-père, et lui annonça que le blaireau était mort. Mais cela ne rendit pas le vieil homme heureux, car la mort du blaireau ne lui rendrait pas sa femme, et il pensait que le vengeance du lièvre était bien inutile.

 

*****************************************************

 

12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

*****************************************************

 

8 mai, 2012

Histoire de deux serins, Joséphine DANDURAND

Classé dans : — unpeudetao @ 20:12

 

Le soleil avait souri, à travers les branches dénudées, d’un sourire plein de promesses ; les bourgeons avaient percé la dure écorce, les corolles s’entrouvraient fraîches et rieuses, et les arbres, jasant avec la brise, balançaient leurs dômes verdoyants au-dessus des sources grondeuses.

 

Les oiseaux revenaient par essaims pour fêter la naissance des vertes feuillées, et celle des marguerites, leurs petites amies des champs.

 

Les nids moelleux s’équilibraient aux jointures des branches ; déjà leurs hôtes se gazouillaient tout bas leurs espérances pour la nouvelle couvée.

 

À la cime d’un grand chêne, tout une famille de serins saluaient, certain matin, l’aurore de son premier jour.

 

Le ruisseau qui dort, sous les grosses branches de l’arbre géant, le rayon de soleil qui miroite sur la feuille humide au bord du nid, le coin d’azur à travers le rideau de feuillage, cette verdure flottante qui les berce avec de caressants murmures, toutes ces nouveautés ravissantes qui se révèlent à leurs regards étonnés, tiennent hors du nid les têtes curieuses de ces êtres naissants.

 

L’horizon empourpré, la source éblouissante qui bondit sur le flanc de la montagne, les flocons blancs dans le bleu du ciel, tout cela a des tons chatoyants et séducteurs, des appels gros d’attraits et de promesses pour les nouveaux éclos.

 

Et c’est un murmure continu, un concert de petits cris joyeux. Qu’ils sont heureux de vivre !.. Oiselets d’un jour, ils ont le présent harmonieux et ensoleillé ; et l’avenir !.. l’avenir ! Quand les plumes dorées auront poussé, quand les ailes diaprées se déploieront avec la vigueur de la jeunesse ! L’avenir ne se prépare-t-il pas pour eux plus doux que le nid, plus vermeil qu’un reflet de crépuscule dans le ruisseau limpide ?

 

Les petits serins ont crû. Ils ont atteint la taille ordinaire des oiseaux de leur espèce ; mais l’un d’eux surtout est un prodige, l’orgueil de la famille, la gloire de la nichée.

 

Quand sa voix vibrante et modulée éveille les échos matinals, plus d’une jeune serine sent palpiter son coeur d’oiseau, et joint une note émue à ses trilles éclatants.

 

Les êtres ailés, moins méticuleux que les hommes, reconnaissent sans formalité et acceptent sans élections le souverain que Dieu semble leur désigner dans celui d’entre eux qu’il dote de plus de charmes. Ceux du vieux chêne avaient voué un culte d’admiration et d’hommage à leur superbe compagnon.

 

Mais lui, indifférent à ses honneurs et à son prestige, ne formait dans sa tête altière que des projets aventureux de fuite et de voyages.

 

Un jour – aussi puissant que beau – il s’élança d’un seul trait, de la cime du grand arbre au sommet de la montagne lointaine. Puis, intrépide, il alla se percher sur une branche morte accrochée au milieu de la cascade fougueuse. De là il envoya au ciel sa chanson triomphale.

 

Ses parents effrayés avaient essayé de le suivre, mais tristement ils étaient revenus au chêne, l’épier de loin, le coeur serré par un funeste pressentiment.

 

D’un vol aussi rapide le téméraire enfant était revenu ; toute la tribu en émoi l’attendait anxieuse.

 

Au lieu de regagner le nid paternel où ses petites soeurs attendries l’appelaient de toutes leurs clameurs, le jeune héros, comme pour lui faire hommage de ses premiers lauriers, alla droit chez sa voisine, la plus jolie serine du monde, secouer ses ailes étincelantes des gouttelettes diamantées de la source, et roucouler la plus suave, la plus délicieuse, la plus enchanteresse des mélodies que Dieu ait enseignées à ses créatures.

 

Les humains qui l’entendirent crurent que les accords d’une musique mystérieuse, s’échappant des sphères célestes, étaient parvenus à leur oreille privilégiée.

 

Les échos émerveillés la répétèrent avec enthousiasme. Tout le vieux chêne tressaillit, et un concert de louanges s’en éleva comme une fusée vibrante et prolongée.

 

Ces joyeux accents avaient ragaillardi toute la peuplade. Chacun, sous la feuille qui l’abrite, s’endormit paisible, rêvant de douces choses. Seule, la belle serine avait compris le mot d’adieu caché sous la chanson brillante.

 

Tristement sa petite tête veloutée s’enfonça sous le duvet de l’aile maternelle. Qui dira combien d’étoiles s’étaient allumées au firmament, combien de soupirs avait poussés la brise à travers les feuilles frémissantes avant que le repos vînt clore sa paupière !

 

Le lendemain – toutes les fêtes ont un lendemain – les premiers reflets de l’aurore avaient effleuré la cime de l’arbre séculaire. Le roi du jour, disant adieu à d’autres peuples, apparaissait, s’élevait majestueux de son bain de flammes. Toute la nature chantait l’hymne matinale à sa manière, et le vieux chêne était muet – muet, mais plein de consternation, d’agitation et d’effroi. L’idole, le serin adoré, le beau charmeur des bois s’était envolé, laissant l’angoisse au nid, le deuil à la voisine éplorée.

 

Elle, puisant une énergie désespérée dans l’agonie de son coeur, étendit toutes grandes ses ailes frêles et timides, et disparut. La belle idolâtre, n’écoutant que son amour, volait sur la trace du cher infidèle.

 

Trois longs jours de recherches et de souffrances s’étaient éternisés pour l’infortunée voyageuse. L’ouragan avait soufflé, la tempête avait mugi.

 

Le matin du quatrième jour, les arbres, courbés par la tourmente, redressaient leurs panaches ruisselants. Le soleil revenait sécher les pleurs de la nature qui souriait à travers ses larmes en revoyant son radieux époux..

 

La pauvre serine épuisée, affaissée sur une branche, buvait languissamment des gouttes de pluie qui tremblaient sur une feuille de peuplier..

 

Soudain, elle se redresse et bondit. Elle a entendu.. Oui, ce ne peut être que lui !.. Un petit cri bien faible, presque imperceptible ; mais pourquoi son coeur s’est-il arrêté à cette voix, pourquoi bat-il maintenant à se briser ! Elle attend inquiète, le cou tendu, le regard intense, plein d’anxiété et d’espoir. Le cri se répète, doux, navrant, prolongé.

 

Rapide comme l’éclair, la serine franchit l’espace qui la sépare de son bien-aimé – oh bonheur ! il était là, elle le retrouvait ! Mais non. L’espérance un moment ravivée allait s’éteindre à jamais. Hélas ! le roi du vieux chêne est blessé. Son aile rompue palpite de douleur. Une fièvre brûlante l’agite et le consume. Il souffre. Il se meurt. Ah ! pourtant il ne peut périr, puisque le dévouement et l’amour subsistent encore pour lui en un coeur féminin !

 

La jolie serine se fait soeur de charité. Multipliant les soins au bien-aimé malade, elle vole au torrent, en rapporte dans son bec trois gouttes fraîches pour les couler sur la blessure. Elle remet doucement le membre cassé dans sa position normale, lisse de son aile de velours les plumes hérissées autour de la plaie, verse dans la gorge altérée du cher blessé une eau rafraîchissante. Elle voltige, sautille sur le gazon d’une façon embesognée, va et vient, s’oubliant elle-même, s’épuisant pour faire revivre ses amours.

 

À la fin l’héroïsme eut sa récompense.

 

Par la plus belle et la plus radieuse des matinées, le couple mille fois heureux revint au pays. Le fiancé était si rayonnant qu’on ne s’aperçut pas qu’il boitait un peu.

 

Il y eut noce complète au vieux chêne. De la base à la cime, il retentit tout le jour de chants d’allégresse.

 

Le beau serin resta le roi.

 

L’année suivante, en cédant le sceptre à son héritier, il lui donna ce sage conseil.. Au fait, que croyez-vous qu’il lui dit ? De toujours rester au nid natal, prudemment abrité sous l’aile maternelle ?.. Oh non !

 

- Mon fils, lui dit-il, quand la mousse du nid, quand la tendresse de ta mère ne suffiront plus aux aspirations de ton coeur troublé, va, mon enfant, au sein de la tempête, recueillir une précieuse blessure ; le ciel alors t’enverra un messager béni qui te fera revivre deux fois !.. Mon fils, un pareil trésor vaut bien une aile brisée.

 

Joséphine DANDURAND (1862-1925), écrivaine québécoise.

 

*****************************************************

 

9 octobre, 2008

Le rossignol (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:25

Le rossignol

 
Vous savez qu’en Chine, l’empereur est un Chinois, et tous ses sujets sont des Chinois.

Il y a de longues années, et justement parce qu’il y a très longtemps, je veux vous raconter cette histoire avant qu’on ne l’oublie.

Le palais de l’empereur était le plus beau du monde, entièrement construit de la plus fine porcelaine – il fallait d’ailleurs y faire très attention.

Dans le jardin poussaient des fleurs merveilleuses; et afin que personne ne puisse passer sans les remarquer, on avait attaché aux plus belles d’entre-elles
des clochettes d’argent qui tintaient délicatement. Vraiment, tout était magnifique dans le jardin de l’empereur, et ce jardin s’étendait si loin, que
même le jardinier n’en connaissait pas la fin. En marchant toujours plus loin, on arrivait à une merveilleuse forêt, où il y avait de grands arbres et
des lacs profonds. Et cette forêt s’étendait elle-même jusqu’à la mer, bleue et profonde. De gros navires pouvaient voguer jusque sous les branches où
vivait un rossignol. Il chantait si divinement que même le pauvre pêcheur, qui avait tant d’autres choses à faire, ne pouvait s’empêcher de s’arrêter et
de l’écouter lorsqu’il sortait la nuit pour retirer ses filets. « Mon Dieu! Comme c’est beau! », disait-il. Mais comme il devait s’occuper de ses filets,
il oubliait l’oiseau. Les nuits suivantes, quand le rossignol se remettait à chanter, le pêcheur redisait à chaque fois: « Mon Dieu! Comme c’est beau! »

Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de l’empereur et s’émerveillaient devant le château et son jardin; mais lorsqu’ils finissaient par
entendre le Rossignol, ils disaient tous: « Voilà ce qui est le plus beau! » Lorsqu’ils revenaient chez-eux, les voyageurs racontaient ce qu’ils avaient
vu et les érudits écrivaient beaucoup de livres à propos de la ville, du château et du jardin. Mais ils n’oubliaient pas le rossignol: il recevait les
plus belles louanges et ceux qui étaient poètes réservaient leurs plus beaux vers pour ce rossignol qui vivaient dans la forêt, tout près de la mer.

Les livres se répandirent partout dans le monde, et quelques-uns parvinrent un jour à l’empereur. Celui-ci s’assit dans son trône d’or, lu, et lu encore.
À chaque instant, il hochait la tête, car il se réjouissait à la lecture des éloges qu’on faisait sur la ville, le château et le jardin. « Mais le rossignol
est vraiment le plus beau de tout! », y était-il écrit.

« Quoi? », s’exclama l’empereur. « Mais je ne connais pas ce rossignol! Y a-t-il un tel oiseau dans mon royaume, et même dans mon jardin? Je n’en ai jamais
entendu parler! »

Il appela donc son chancelier. Celui-ci était tellement hautain que, lorsque quelqu’un d’un rang moins élevé osait lui parler ou lui poser une question,
il ne répondait rien d’autre que: « P! » Ce qui ne voulait rien dire du tout.

« Il semble y avoir ici un oiseau de plus remarquables qui s’appellerait Rossignol! », dit l’empereur. « On dit que c’est ce qu’il y de plus beau dans mon
grand royaume; alors pourquoi ne m’a-t-on rien dit à ce sujet? » « Je n’ai jamais entendu parler de lui auparavant », dit le chancelier. « Il ne s’est jamais
présenté à la cour! »

« Je veux qu’il vienne ici ce soir et qu’il chante pour moi! », dit l’empereur. « Le monde entier sait ce que je possède, alors que moi-même, je n’en sais
rien! »

« Je n’ai jamais entendu parler de lui auparavant », redit le chancelier. « Je vais le chercher, je vais le trouver! »

Mais où donc le chercher? Le chancelier parcourut tous les escaliers de haut en bas et arpenta les salles et les couloirs, mais aucun de ceux qu’il rencontra
n’avait entendu parler du rossignol. Le chancelier retourna auprès de l’empereur et lui dit que ce qui était écrit dans le livre devait sûrement n’être
qu’une fabulation. « Votre Majesté Impériale ne devrait pas croire tout ce qu’elle lit; il ne s’agit là que de poésie! »

« Mais le livre dans lequel j’ai lu cela, dit l’empereur, m’a été expédié par le plus grand Empereur du Japon; ainsi ce ne peut pas être une fausseté. Je
veux entendre le rossignol; il doit être ici ce soir! Il a ma plus haute considération. Et s’il ne vient pas, je ferai piétiner le corps de tous les gens
de la cour après le repas du soir. »

« Tsing-pe! », dit le chancelier, qui s’empressa de parcourir de nouveau tous les escaliers de haut en bas et d’arpenter encore les salles et les couloirs.
La moitié des gens de la cour alla avec lui, car l’idée de se faire piétiner le corps ne leur plaisaient guère. Ils s’enquirent du remarquable rossignol
qui était connu du monde entier, mais inconnu à la cour.

Finalement, ils rencontrèrent une pauvre fillette aux cuisines. Elle dit: « Mon Dieu, Rossignol? Oui, je le connais. Il chante si bien! Chaque soir, j’ai
la permission d’apporter à ma pauvre mère malade quelques restes de table; elle habite en-bas, sur la rive. Et lorsque j’en reviens, fatiguée, et que je
me repose dans la forêt, j’entends Rossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux; c’est comme si ma mère m’embrassait! »

« Petite cuisinière, dit le chancelier, je te procurerai un poste permanent aux cuisines et t’autoriserai à t’occuper des repas de l’empereur, si tu nous
conduis auprès de Rossignol; il doit chanter ce soir. »

Alors, ils partirent dans la forêt, là où Rossignol avait l’habitude de chanter; la moitié des gens de la cour suivit. Tandis qu’ils allaient bon train,
une vache se mit à meugler.

« Oh! », dit un hobereau. « Maintenant, nous l’avons trouvé; il y a là une remarquable vigueur pour un si petit animal! Je l’ai sûrement déjà entendu! »

« Non, dit la petite cuisinière, ce sont des vaches qui meuglent. Nous sommes encore loin de l’endroit où il chante. »

Puis, les grenouilles croassèrent dans les marais. « Merveilleux! », s’exclama le prévôt du château. « Là, je l’entends; cela ressemble justement à de petites
cloches de temples. »

« Non, ce sont des grenouilles! », dit la petite cuisinière. « Mais je pense que bientôt nous allons l’entendre! » À ce moment, Rossignol se mit à chanter.

« C’est lui, dit la petite fille. Ecoutez! Ecoutez! Il est là! » Elle montra un petit oiseau gris qui se tenait en-haut dans les branches.

« Est-ce possible? », dit le chancelier. « Je ne l’aurais jamais imaginé avec une apparence aussi simple. Il aura sûrement perdu ses couleurs à force de se
faire regarder par tant de gens! »

« Petit Rossignol, cria la petite cuisinière, notre gracieux Empereur aimerait que tu chantes devant lui! »

« Avec le plus grand plaisir », répondit Rossignol. Il chanta et ce fut un vrai bonheur. « C’est tout à fait comme des clochettes de verre! », dit le chancelier.
« Et voyez comme sa petite gorge travaille fort! C’est étonnant que nous ne l’ayons pas aperçu avant; il fera grande impression à la cour! » « Dois-je chanter
encore pour l’Empereur? », demanda Rossignol, croyant que l’empereur était aussi présent.

« Mon excellent petit Rossignol, dit le chancelier, j’ai le grand plaisir de vous inviter à une fête ce soir au palais, où vous charmerez sa Gracieuse Majesté
Impériale de votre merveilleux chant! »

« Mon chant s’entend mieux dans la nature! », dit Rossignol, mais il les accompagna volontiers, sachant que c’était le souhait de l’empereur.

Au château, tout fut nettoyé; les murs et les planchers, faits de porcelaine, brillaient sous les feux de milliers de lampes d’or. Les fleurs les plus magnifiques,
celles qui pouvaient tinter, furent placées dans les couloirs. Et comme il y avait là des courants d’air, toutes les clochettes tintaient en même temps,
de telle sorte qu’on ne pouvait même plus s’entendre parler.

Au milieu de la grande salle où l’empereur était assis, on avait placé un perchoir d’or, sur lequel devait se tenir Rossignol. Toute la cour était là; et
la petite fille, qui venait de se faire nommer cuisinière de la cour, avait obtenu la permission de se tenir derrière la porte. Tous avaient revêtu leurs
plus beaux atours et regardaient le petit oiseau gris, auquel l’empereur fit un signe.

Le rossignol chanta si magnifiquement, que l’empereur en eut les larmes aux yeux. Les larmes lui coulèrent sur les joues et le rossignol chanta encore plus
merveilleusement; cela allait droit au coeur. L’empereur fut ébloui et déclara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle d’or. Le Rossignol l’en
remercia, mais répondit qu’il avait déjà été récompensé: « J’ai vu les larmes dans les yeux de l’Empereur et c’est pour moi le plus grand des trésors! Oui!
J’ai été largement récompensé! » Là-dessus, il recommença à chanter de sa voix douce et magnifique.

« C’est la plus adorable voix que nous connaissons! », dirent les dames tout autour. Puis, se prenant pour des rossignols, elles se mirent de l’eau dans la
bouche de manière à pouvoir chanter lorsqu’elles parlaient à quelqu’un. Les serviteurs et les femmes de chambres montrèrent eux aussi qu’ils étaient joyeux;
et cela voulait beaucoup dire, car ils étaient les plus difficiles à réjouir. Oui, vraiment, Rossignol amenait beaucoup de bonheur.

À partir de là, Rossignol dut rester à la cour, dans sa propre cage, avec, comme seule liberté, la permission de sortir et de se promener deux fois le jour
et une fois la nuit. On lui assigna douze serviteurs qui le retenaient grâce à des rubans de soie attachés à ses pattes. Il n’y avait absolument aucun
plaisir à retirer de telles excursions.

Un jour, l’empereur reçut une caisse, sur laquelle était inscrit: « Le rossignol ».

« Voilà sans doute un nouveau livre sur notre fameux oiseau! », dit l’empereur. Ce n’était pas un livre, mais plutôt une oeuvre d’art placée dans une petite
boîte: un rossignol mécanique qui imitait le vrai, mais tout sertis de diamants, de rubis et de saphirs. Aussitôt qu’on l’eut remonté, il entonna l’un
des airs que le vrai rossignol chantait, agitant la queue et brillant de mille reflets d’or et d’argent. Autour de sa gorge, était noué un petit ruban
sur lequel était inscrit: « Le rossignol de l’Empereur du Japon est bien humble comparé à celui de l’Empereur de Chine. »

Tous s’exclamèrent: « C’est magnifique! » Et celui qui avait apporté l’oiseau reçu aussitôt le titre de « Suprême Porteur Impérial de Rossignol ».

« Maintenant, ils doivent chanter ensembles! Comme ce sera plaisant! »

Et ils durent chanter en duo, mais ça n’allait pas. Car tandis que le vrai rossignol chantait à sa façon, l’automate, lui, chantait des valses. « Ce n’est
pas de sa faute! », dit le maestro, « il est particulièrement régulier, et tout-à-fait selon mon école! » Alors l’automate dut chanter seul. Il procura autant
de joie que le véritable et s’avéra plus adorable encore à regarder; il brillait comme des bracelets et des épinglettes.

Il chanta le même air trente-trois fois sans se fatiguer; les gens auraient bien aimé l’entendre encore, mais l’empereur pensa que ce devait être au tour
du véritable rossignol de chanter quelque chose. Mais où était-il? Personne n’avait remarqué qu’il s’était envolé par la fenêtre, en direction de sa forêt
verdoyante.

« Mais que se passe-t-il donc? », demanda l’empereur, et tous les courtisans grognèrent et se dirent que Rossignol était un animal hautement ingrat. « Le meilleur
des oiseaux, nous l’avons encore! », dirent-ils, et l’automate dut recommencer à chanter. Bien que ce fut la quarante-quatrième fois qu’il jouait le même
air, personne ne le savait encore par coeur; car c’était un air très difficile. Le maestro fit l’éloge de l’oiseau et assura qu’il était mieux que le vrai,
non seulement grâce à son apparence externe et les nombreux et magnifiques diamants dont il était serti, mais aussi grâce à son mécanisme intérieur. « Voyez,
mon Souverain, Empereur des Empereurs! Avec le vrai rossignol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l’automate, tout est certain: on peut l’expliquer,
le démonter, montrer son fonctionnement, voir comment les valses sont réglées, comment elles sont jouées et comment elles s’enchaînent! »

« C’est tout-à-fait notre avis! », dit tout le monde, et le maestro reçu la permission de présenter l’oiseau au peuple le dimanche suivant. Le peuple devait
l’entendre, avait ordonné l’empereur, et il l’entendit. Le peuple était en liesse, comme si tous s’étaient enivrés de thé, et tous disaient: « Oh! », en
pointant le doigt bien haut et en faisant des signes. Mais les pauvres pêcheurs, ceux qui avaient déjà entendu le vrai rossignol, dirent: « Il chante joliment,
les mélodies sont ressemblantes, mais il lui manque quelque chose, nous ne savons trop quoi! »

Le vrai rossignol fut banni du pays et de l’empire. L’oiseau mécanique eut sa place sur un coussin tout près du lit de l’empereur, et tous les cadeaux que
ce dernier reçu, or et pierres précieuses, furent posés tout autour. L’oiseau fut élevé au titre de « Suprême Rossignol Chanteur Impérial » et devint le
Numéro Un à la gauche de l’empereur – l’empereur considérant que le côté gauche, celui du coeur, était le plus distingué, et qu’un empereur avait lui aussi
son coeur à gauche. Le maestro rédigea une oeuvre en vingt-cinq volumes sur l’oiseau. C’était très savant, long et remplis de mots chinois parmi les plus
difficiles; et chacun prétendait l’avoir lu et compris, craignant de se faire prendre pour un idiot et de se faire piétiner le corps.

Une année entière passa. L’empereur, la cour et tout les chinois connaissaient par coeur chacun des petits airs chantés par l’automate. Mais ce qui leur
plaisaient le plus, c’est qu’ils pouvaient maintenant eux-mêmes chanter avec lui, et c’est ce qu’ils faisaient. Les gens de la rue chantaient: « Ziziiz!
Kluckkluckkluck! », et l’empereur aussi. Oui, c’était vraiment magnifique!

Mais un soir, alors que l’oiseau mécanique chantait à son mieux et que l’empereur, étendu dans son lit, l’écoutait, on entendit un « cric » venant de l’intérieur;
puis quelque chose sauta: « crac! » Les rouages s’emballèrent, puis la musique s’arrêta.

L’empereur sauta immédiatement hors du lit et fit appeler son médecin. Mais que pouvait-il bien y faire? Alors on amena l’horloger, et après beaucoup de
discussions et de vérifications, il réussit à remettre l’oiseau dans un certain état de marche. Mais il dit que l’oiseau devait être ménagé, car les chevilles
étaient usées, et qu’il était impossible d’en remettre de nouvelles. Quelle tristesse! À partir de là, on ne put faire chanter l’automate qu’une fois l’an,
ce qui était déjà trop. Mais le maestro tint un petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant que ce serait aussi bien qu’avant; et ce fut aussi
bien qu’avant.

Puis, cinq années passèrent, et une grande tristesse s’abattit sur tout le pays. L’empereur, qui occupait une grande place dans le coeur de tous les chinois,
était maintenant malade et devait bientôt mourir. Déjà, un nouvel empereur avait été choisi, et le peuple, qui se tenait dehors dans la rue, demandait
au chancelier comment se portait son vieil empereur.

« P! », disait-il en secouant la tête.

L’empereur, froid et blême, gisait dans son grand et magnifique lit. Toute la cour le croyait mort, et chacun s’empressa d’aller accueillir le nouvel empereur;
les serviteurs sortirent pour en discuter et les femmes de chambres se rassemblèrent autour d’une tasse de café. Partout autour, dans toutes les salles
et les couloirs, des draps furent étendus sur le sol, afin qu’on ne puisse pas entendre marcher; ainsi, c’était très silencieux. Mais l’empereur n’était
pas encore mort: il gisait, pâle et glacé, dans son magnifique lit aux grands rideaux de velours et aux passements en or massif. Tout en haut, s’ouvrait
une fenêtre par laquelle les rayons de lune éclairaient l’empereur et l’oiseau mécanique.

Le pauvre empereur pouvait à peine respirer; c’était comme si quelque chose ou quelqu’un était assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et là, il vit
que c’était la Mort. Elle s’était coiffée d’une couronne d’or, tenait dans une main le sabre de l’empereur, et dans l’autre, sa splendide bannière. De
tous les plis du grand rideau de velours surgissaient toutes sortes de têtes, au visage parfois laid, parfois aimable et doux. C’étaient les bonnes et
les mauvaises actions de l’empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort était assise sur son coeur.

« Te souviens-tu d’elles? », dit la Mort. Puis, elle lui raconta tant de ses actions passées, que la sueur en vint à lui couler sur le front.

« Cela je ne l’ai jamais su! », dit l’empereur. « De la musique! De la musique! Le gros tambour chinois », cria l’empereur, « pour que je ne puisse entendre
tout ce qu’elle dit! »

Mais la Mort continua de plus belle, en faisant des signes de tête à tout ce qu’elle disait.

« De la musique! De la musique! », criait l’empereur. « Toi, cher petit oiseau d’or, chante donc, chante! Je t’ai donné de l’or et des objets de grande valeur,
j’ai suspendu moi-même mes pantoufles d’or à ton cou; chante donc, chante! »

Mais l’oiseau n’en fit rien; il n’y avait personne pour le remonter, alors il ne chanta pas. Et la Mort continua à regarder l’empereur avec ses grandes
orbites vides. Et tout était calme, terriblement calme.

Tout à coup, venant de la fenêtre, on entendit le plus merveilleux des chants: c’était le petit rossignol, plein de vie, qui était assis sur une branche.
Ayant entendu parler de la détresse de l’empereur, il était venu lui chanter réconfort et espoir. Et tandis qu’il chantait, les visages fantômes s’estompèrent
et disparurent, le sang se mit à circuler toujours plus vite dans les membres fatigués de l’empereur, et même la Mort écouta et dit: « Continue, petit rossignol!
Continue! »

« Bien, me donnerais-tu le magnifique sabre d’or? Me donnerais-tu la riche bannière? Me donnerais-tu la couronne de l’empereur? »

La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossignol continua à chanter. Il chanta le tranquille cimetière où poussent les roses blanches, où les
lilas embaument et où les larmes des survivants arrosent l’herbe fraîche. Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin, puis elle disparut par la fenêtre,
comme une brume blanche et froide.

« Merci, merci! » dit l’empereur. « Toi, divin petit oiseau, je te connais bien! Je t’ai banni de mon pays et de mon empire, et voilà que tu chasses ces mauvais
esprits de mon lit, et que tu sors la Mort de mon coeur! Comment pourrais-je te récompenser? »

« Tu m’as récompensé! », répondit Rossignol. « J’ai fait couler des larmes dans tes yeux, lorsque j’ai chanté la première fois. Cela, je ne l’oublierai jamais;
ce sont là les joyaux qui réjouissent le coeur d’un chanteur. Mais dors maintenant, et reprend des forces; je vais continuer à chanter! »

Il chanta, et l’empereur glissa dans un doux sommeil; un sommeil doux et réparateur!

Le soleil brillait déjà par la fenêtre lorsque l’empereur se réveilla, plus fort et en bonne santé. Aucun de ses serviteurs n’était encore venu, car ils
croyaient tous qu’il était mort. Mais Rossignol était toujours là et il chantait. « Tu resteras toujours auprès de moi!, dit l’empereur. Tu chanteras seulement
lorsqu’il t’en plaira, et je briserai l’automate en mille morceaux. »

« Ne fait pas cela », répondit Rossignol. « Il a apporté beaucoup de bien, aussi longtemps qu’il a pu; conserve-le comme il est. Je ne peux pas nicher ni habiter
au château, mais laisse moi venir quand j’en aurai l’envie. Le soir, je viendrai m’asseoir à la fenêtre et je chanterai devant toi pour tu puisses te réjouir
et réfléchir en même temps. Je chanterai à propos de bonheur et de la misère, du bien et du mal, de ce qui, tout autour de toi, te reste caché. Un petit
oiseau chanteur vole loin, jusque chez le pauvre pêcheur, sur le toit du paysan, chez celui qui se trouve loin de toi et de ta cour. J’aime ton coeur plus
que ta couronne, même si la couronne a comme une odeur de sainteté autour d’elle. Je reviendrai et chanterai pour toi! Mais avant, tu dois me promettre! »

« Tout ce que tu voudras! », dit l’empereur. Il était debout dans son costume impérial, qu’il venait d’enfiler, et tenait sur son coeur le sabre alourdi par
l’or. « Je te demande de ne révéler à personne que tu as un petit oiseau qui te raconte tout. Alors, tout ira mieux ! »

Puis, Rossignol s’envola.

Les serviteurs entraient pour voir leur empereur mort. Ils étaient là, debout devant lui, étonnés.

Et lui leur dit, simplement : « Bonjour! »

Ilona, Mahée et Mila. |
Amour, Beauté, Paroles, Mots. |
Les Ailes du Temps |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | David Besschops
| professeur.de.français
| billierose