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5 avril, 2014

L’histoire de Muc Kiên Liên. La Fête des Mères (Conte vietnamien)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:15

Il était une fois une dame méchante au nom de Thanh Dê. Elle était impitoyable envers les pauvres et surtout envers les mendiants. Elle ne faisait jamais aumône et chassait tout mendiant qui se présentait au portail de sa maison. Elle n’hésitait pas à piétiner des grains de riz, recueillis par les pauvres paysans s’échinant à longueur d’année sur leurs terres. Elle se moquait des bonzes et des bonzesses en cherchant à rompre leur quiétude. Elle blasphémait Bouddha, méprisait les esprits et offrait à la pagode des victuailles de jeûne auxquelles elle avait mêlé des aliments carnés. Malgré les conseils de son fils Muc Kiên Liên qui fut un bonze de haute vertu, elle ne l’écoutait guère. A sa mort, elle rejoignit le Royaume des Morts et dut payer ses fautes commises dans le monde des vivants : s’asseoir sur un lit à clous, porter sur la tête un seau rempli de sang, rester affamée et assoiffée car tout aliment qu’on lui mettait dans sa bouche se fondait en sang et se muait en flamme.

 

Muc Kiên Liên, une fois l’illumination atteinte, put descendre dans le Royaume des Morts pour voir sa mère. Il fut témoin des châtiments qu’elle encourut. Il ne put rien pour changer le cours justicier du décret céleste et ne put pas non plus se substituer à sa mère. Il fut obligé d’aller voir Bouddha et demanda grâce à ce dernier. Celui-ci lui ordonna d’organiser au 15ème jour du 7ème mois lunaire, la cérémonie de Vu Lan, au cours de laquelle il pourrait solliciter la remise de peine pour sa mère avec les prières et l’aumône. De retour sur terre, Muc Kiên Liên, le jour venu, dressa un autel en hommage à Bouddha tout en faisant aunône et cérémonie bien austère et fervente. Thanh Dê, dans le Royaume des Morts, prit conscience de la souffrance comme elle fut sensible à la faim et à la soif. Les difficultés qu’elle rencontrait l’amenaient à se départir au fur et à mesure de sa nature méchante et à connaître le remords. La piété de Muc Kiên Liên remua la porte du Ciel. Le père céleste réexamina le cas de Thanh Dê, constata qu’elle avait pu se repentir et l’acquitta. Il fut permis à Muc Kiên Liên de descendre dans l’enfer ramener sa mère à la vie. Depuis lors, Thanh Dê, de tout coeur, honora Bouddha, respecta les bonzes, secourut les pauvres. En s’inspirant de cet exemple, les enfants pieux, selon la coutume viêtnamienne, au 15ème jour du 7ème mois lunaire, érigent un autel à la mémoire des défunts et font aumône aux pauvres. C’est ainsi que la fête du Vu Lan devient la fête des Mères pour les viêtnamiens.

 

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29 novembre, 2012

Le songe d’or, Charles NODIER

Classé dans : — unpeudetao @ 5:33

(FABLE LEVANTINE).

 

Chapitre premier
LE KARDOUON

 

Le kardouon est, comme tout le monde le sait, le plus joli, le plus subtil et le plus accort des lézards. Le kardouon est vêtu d’or comme un grand seigneur ; mais il est timide et modeste, et il vit seul et retiré ; c’est ce qui l’a fait passer pour savant. Le kardouon n’a jamais fait de mal à personne, et il n’y a personne qui n’aime le kardouon. Les jeunes filles sont toutes fières quand il les regarde au passage avec des yeux d’amour et de joie, en redressant son cou bleu chatoyant de rubis entre les fentes d’une vieille muraille, ou en faisant étinceler sous les feux du soleil les reflets innombrables du tissu merveilleux dont il est habillé.

 

Elles se disent entre elles : « Ce n’est pas toi, c’est moi que le kardouon a regardée aujourd’hui, c’est moi qu’il trouve la plus belle, et qui serai son amoureuse. »

 

Le kardouon n’y pense pas. Le kardouon cherche çà et là de bonnes racines pour fêtoyer ses camarades et s’en goberger avec eux sur une pierre resplendissante, à la pleine chaleur du midi.

 

Un jour, le kardouon trouva dans le désert un trésor tout composé de pièces à fleur de coin si jolies et si polies qu’on aurait cru qu’elles venaient de gémir et de sauter en bondissant sous le balancier. Un roi qui se sauvait s’en était débarrassé là pour aller plus vite.

 

« Vertu de Dieu ! dit le kardouon, voici, ou je me trompe fort, quelque précieuse denrée qui me vient à point pour mon hiver ! Ce doivent être au pire des tranches de cette carotte fraîche et sucrée qui réveille toujours mes esprits quand la solitude m’ennuie ; seulement je n’en vis jamais d’aussi appétissantes. »

 

Et le kardouon se glissa vers le trésor, non directement, parce que ce n’est pas sa manière, mais en traçant de prudents détours ; tantôt la tête levée, le museau à l’air, le corps tout d’une venue, la queue droite et verticale comme un pieu ; tantôt arrêté, indécis, penchant tour à tour chacun de ses yeux vers le sol pour y appliquer sa fine oreille de kardouon, et chacune de ses oreilles pour en relever son regard ; examinant la droite, la gauche, écoutant partout, voyant tout, se rassurant de plus en plus, filant un trait comme un brave kardouon, se retirant sur lui-même en palpitant de terreur, comme un pauvre kardouon qui se sent poursuivi loin de son trou ; et puis tout heureux et tout fier, relevant son dos en cintre, arrondissant ses épaules à tous les jeux de la lumière, roulant les plis de son riche caparaçon, hérissant les écailles dorées de sa cotte de mailles, verdoyant, ondoyant, fuyant, lançant aux vents la poussière sous ses doigts, et la fouettant de sa queue. C’était sans contredit le plus beau des kardouons.

 

Quand il fut arrivé au trésor, il y plongea deux perçants regards, se roidit comme un bâton, se redressa sur ses deux pieds de devant, et tomba sur la première pièce d’or qui s’offrit à ses dents.

 

Il s’en cassa une.

 

Le kardouon silla de dix pieds en arrière, retourna plus réfléchi, mordit plus modestement.

 

« Elles sont diablement sèches, dit-il. Oh ! que les kardouons qui amassent ainsi des tranches de carottes pour leur postérité sont coupables de ne pas les tenir dans un endroit humide où elles conservent leur qualité nourrissante ! Il faut convenir, ajouta-t-il intérieurement, que l’espèce du kardouon n’est guère avancée ! Quant à moi qui dînai l’autre jour, et qui ne suis pas, grâce au ciel, pressé d’un méchant repas comme un kardouon du commun, je vais transporter cette provende sous le grand arbre du désert, parmi des herbes humectées de la rosée du ciel et de la fraîcheur des sources ; je m’endormirai à côté sur un sable doux et fin que la première aube vient échauffer ; et quand une maladroite d’abeille, qui se lève, tout étourdie, de la fleur où elle a dormi, m’éveillera de ses bourdonnements, en tourbillonnant comme une folle, je commencerai le plus beau déjeuner de prince qu’ait jamais fait un kardouon. »

 

Le kardouon dont je parle était un kardouon d’exécution. Ce qu’il avait dit, il le fit ; c’est beaucoup. Dès le soir, tout le trésor, transporté pièce à pièce, rafraîchissait inutilement sur un beau tapis de mousses aux longues soies qui fléchissaient sous son poids. Au-dessus, un arbre immense étendait ses branches luxuriantes de verdure et de fleurs, comme pour inviter les passants à goûter un agréable sommeil sous son ombrage.

 

Et le kardouon fatigué s’endormit paisiblement en rêvant racines fraîches.

 

Ceci est l’histoire du kardouon.

 

Chapitre II
XAÏLOUN

 

Le lendemain survint dans le même endroit le pauvre bûcheron Xaïloun, qui fut grandement attiré par le mélodieux glouglou des eaux courantes et par le frais et riant froufrou de la feuillée. Ce lieu de repos flatta tout d’abord la paresse naturelle de Xaïloun, qui était encore loin de la forêt, et qui, selon son usage, ne se souciait pas autrement d’y arriver.

 

Comme il y a peu de personnes qui aient connu Xaïloun de son vivant, je vous dirai que c’était un de ces enfants disgraciés de la nature, qu’elle semble n’avoir produits que pour vivre. Il était assez mal fait de sa personne et fort empêché de son esprit ; au demeurant, simple et bonne créature, incapable de faire le mal, incapable d’y penser, et même incapable de le comprendre ; de sorte que sa famille n’avait vu en lui depuis l’enfance qu’un sujet de tristesse et d’embarras. Les rebuts humiliants auxquels Xaïloun était sans cesse exposé lui avaient inspiré de bonne heure le goût d’une vie solitaire, et c’était pour cela qu’on lui avait donné la profession de bûcheron, à défaut de toutes celles que lui interdisait l’infirmité de son intelligence ; car on ne l’appelait à la ville que l’imbécile Xaïloun. – Les enfants le suivaient en effet dans les rues avec des rires malins, en criant : « Place, place à l’honnête Xaïloun, à Xaïloun, le plus aimable bûcheron qui ait jamais manié la cognée, car voilà qu’il va causer de science avec son cousin le kardouon dans les clairières du bois. Oh ! le digne Xaïloun ! »

 

Et ses frères se retiraient de son passage en rougissant d’une orgueilleuse pudeur.

 

Mais Xaïloun ne faisait pas semblant de les voir, et il riait aux enfants.

 

Xaïloun s’était accoutumé à penser que la pauvreté de ses vêtements entrait pour beaucoup dans les motifs de ce dédain et de ces dérisions journalières, car aucun homme n’est porté à juger désavantageusement de son esprit ; il en avait conclu que le kardouon, qui est beau entre tous les habitants de la terre quand il se pavane au soleil, était la plus favorisée des créatures de Dieu ; et il se promettait en secret, s’il pénétrait un jour dans les intimes amitiés du kardouon, de se parer de quelque mise-bas de sa garde-robe de fête, pour entrer en se prélassant dans le pays, et fasciner les yeux des bonnes gens de toutes ces munificences.

 

« D’ailleurs, ajoutait-il, quand il avait réfléchi autant que le permettait son jugement de Xaïloun, le kardouon est, dit-on, mon cousin, et je m’en aperçois à la sympathie qui m’entraîne vers cet honorable personnage. Puisque mes frères m’ont rebuté par mépris, je n’ai point d’autre proche parent que le kardouon, et je veux vivre avec lui, s’il me reçoit bien, quand je ne serais bon qu’à lui faire tous les soirs une large litière de feuilles sèches pour son sommeil, qu’à border proprement son lit quand il s’endort, et qu’à chauffer sa chambre d’un feu clair et réjouissant, lorsque la saison devient mauvaise. Le kardouon peut vieillir avant moi, poursuivit Xaïloun ; car il était déjà preste et beau que j’étais encore tout petit, et que ma mère me le montrait en disant :
Tiens, voilà le kardouon ! – Je sais, s’il plaît à Dieu, les soins qu’on peut rendre à un malade et les petites douceurs dont on l’amuse. C’est dommage qu’il soit un peu fier ! »

 

À la vérité, le kardouon répondait mal aux avances ordinaires de Xaïloun. À son approche il disparaissait comme un éclair dans le sable et ne s’arrêtait que derrière une butte ou une pierre pour tourner sur lui de côté deux yeux étincelants qui auraient fait envie aux escarboucles.

 

Xaïloun le regardait alors d’un air respectueux, en lui disant à mains jointes :

 

« Hélas ! mon cousin, pourquoi me fuyez-vous, moi qui suis votre ami et votre compère ? Je ne demande qu’à vous suivre et à vous servir, de préférence à mes frères, pour lesquels je voudrais mourir, mais qui me paraissent moins gracieux et moins aimables que vous. Ne rebutez pas comme eux votre fidèle Xaïlon, si vous avez besoin, par hasard, d’un bon domestique. »

 

Mais le kardouon s’en allait toujours, et Xaïloun rentrait en pleurant chez sa mère, parce que son cousin le kardouon n’avait pas voulu lui parler.

 

Ce jour-là sa mère l’avait chassé en le frappant de colère et en le poussant par les épaules :

 

« Va-t’en, misérable ! lui avait-elle dit, va rejoindre ton cousin le kardouon, indigne que tu es d’avoir d’autres parents ! »

 

Xaïloun avait obéi à l’ordinaire, et il cherchait son cousin le kardouon.

 

« Oh ! oh ! dit-il en arrivant sous l’arbre aux larges ramées, en voilà vraiment bien d’une autre.. Mon cousin le kardouon qui s’est endormi sous ces ombrages, au confluent de toutes les sources, quoique cela ne soit pas dans ses habitudes ! – Une belle occasion, s’il en fut jamais, de causer d’affaires avec lui à son réveil. – Mais que diable garde-t-il là, et que prétend-il faire de toutes ces petites drôleries de plomb jaune, si ce n’est qu’il les ait préparées pour rajeunir ses habits ? C’est peut-être qu’il est de noces. Foi de Xaïloun, il y a des dupeurs aussi au bazar des kardouons ; car cette ferraille est fort grossière à voir, et il n’y a pas une des pièces du vieux pourpoint de mon cousin qui ne vaille mille fois mieux. J’attendrai cependant qu’il m’en dise son avis, s’il est d’une humeur plus parlante que de coutume ; car je dormirai commodément à cette place, et, comme j’ai le sommeil léger, je me réveillerai aussitôt que lui. »

 

À l’instant où Xaïloun allait se coucher, il fut soudainement frappé d’une idée.

 

« La nuit est fraîche, dit-il, et mon cousin le kardouon n’est pas exercé comme moi à coucher sur le bord des sources et à l’abri des forêts. L’air du matin n’est pas salutaire. »

 

Xaïloun ôta son habit et l’étendit doucement sur le kardouon, en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas le réveiller. Le kardouon ne se réveilla point.

 

Quand il eut fait cela, Xaïloun s’endormit profondément en rêvant à l’amitié du kardouon.

 

Ceci est l’histoire de Xaïloun.

 

Chapitre III
LE FAKIR ABHOC

 

Le lendemain survint dans le même endroit le fakir Abhoc, qui feignait d’aller en pèlerinage, mais qui cherchait dans le fait quelque bonne chape-chute de fakir.

 

Comme il s’approchait de la source pour se reposer, il aperçut le trésor, l’enveloppa du regard et en supputa promptement la valeur sur ses doigts.

 

« Grâce inespérée, s’écria-t-il, que le Dieu très puissant et très miséricordieux accorde enfin à ma société après tant d’années d’épreuves, et qu’il a daigné mettre, pour m’en rendre la conquête plus facile, sous la simple garde d’un innocent lézard de murailles et d’un pauvre garçon imbécile ! »

 

Je dois vous dire que le fakir Abhoc connaissait parfaitement de vue Xaïloun et le kardouon.

 

« Que le ciel soit loué en toutes choses, ajouta-t-il en s’asseyant quelques pas plus loin. Adieu la robe de fakir, les longs jeûnes et les rudes mortifications de corps. Je vais changer de pays et de vie, et acheter, au premier royaume où je me trouverai bien, quelque bonne province qui me rapporte de gros revenus.
Une fois établi dans mon palais, je ne m’occupe désormais que de me réjouir au milieu de mes jolies esclaves, parmi les fleurs et les parfums, et que de bercer mollement mes esprits au son de leurs instruments de musique, en sablant des vins exquis dans la plus large de mes coupes d’or. Je me fais vieux, et le bon vin égaie le coeur des vieillards. – Il me paraît seulement que ce trésor sera lourd à porter, et il siérait mal en tout cas à un grand seigneur terrien comme je suis, qui a une multitude de domestiques et une milice innombrable, de s’abaisser à un office de portefaix, même quand je ne devrais pas être vu. Pour que le prince du peuple attire à soi le respect de ses sujets, il faut qu’il se soit accoutumé à se respecter lui-même. On croirait d’ailleurs que ce manant n’a pas été envoyé ici à d’autre fin que de me servir, et comme il est plus robuste qu’un boeuf, il transportera aisément tout mon or jusqu’à la ville prochaine, où je lui ferai présent de ma défroque et de quelque basse monnaie à l’usage des petits gens. »

 

Après cette belle allocution intérieure, le fakir Abhoc, bien certain que son trésor n’avait rien à redouter du kardouon, ni du misérable Xaïloun, qui était aussi loin que le kardouon d’en connaître la valeur, se laissa entraîner sans résistance aux douceurs du sommeil, et il s’endormit fièrement en rêvant de sa province, de son harem peuplé des plus rares beautés de l’Orient, et de son vin de Schiraz écumant dans des coupes d’or.

 

Ceci est l’histoire du fakir Abhoc.

 

Chapitre IV
LE DOCTEUR ABHAC

 

Le lendemain, survint dans le même endroit le docteur Abhac, qui était un homme très versé dans toutes les lois, et qui avait perdu sa route en méditant sur un texte embrouillé, dont les juristes donnaient déjà cent trente-deux interprétations différentes. Il était sur le point de saisir la cent trente-troisième, quand l’aspect du trésor la lui fit oublier tout net, en transportant sa pensée sur le terrain scabreux de l’invention, de la propriété et du fisc. Elle s’anéantit si bien dans sa mémoire qu’il ne l’aurait pas retrouvée en cent ans. C’est une grande perte.

 

– Il appert, dit le docteur Abhac, que c’est le kardouon qui a découvert le trésor, et celui-ci n’excipera pas, j’en réponds, de son droit d’invention pour réclamer sa part légale dans le partage. Ledit kardouon est donc évincé de fait. Quant au fisc et à la propriété, je tiens que le lieu est vague, commun, propre à chacun et à tous, de façon que l’État et le particulier n’y ont rien à voir, ce qui est d’une heureuse opportunité dans l’occurrence actuelle, ce confluent d’eaux errantes marquant, si je ne me trompe, une délimitation litigieuse entre deux peuples belliqueux, et des guerres longues et sanglantes ayant à surgir du conflit possible de deux juridictions. Je ferais donc un acte innocent, légitime, et même provide, en emportant le trésor de céans, si je pouvais m’en charger d’un voyage. – Quant à ces aventuriers, dont l’un me paraît être un malotru de boquillon et l’autre un méchant fakir, gens sans nom, sans aveu et sans poids, il est probable qu’il ne se sont couchés ici que pour procéder demain à un partage amiable, parce qu’ils ne savent ni texte, ni commentaires, et qu’ils se sont estimés d’égale force. – Mais ils ne s’en tireront pas sans procès, ou j’y perdrai ma réputation. Seulement, comme le sommeil me gagne, à cause de la grande contention d’esprit que cette affaire m’a donnée, je vais prendre acte de possession en mettant quelques-unes de ces pièces dans mon turban, pour qu’il conste ostensiblement et péremptoirement en la cour, si la cause y est évoquée, de l’antériorité de mon droit ; celui qui possède la chose par appétence d’avoir, tradition d’avoir eu et première occupation étant présumé propriétaire, ainsi qu’il est écrit.

 

Et le docteur Abhac munit son turban de tant de pièces de conviction qu’il passa une grande partie du jour à le traîner, le pauvre homme, jusqu’à l’endroit où mourait, aux rayons du soleil horizontal, l’ombre des rameaux protecteurs. Encore y retourna-t-il à plusieurs reprises, bourrant toujours son turban de nouveaux témoins, tant qu’enfin il se décida bravement à en combler la forme, sauf à dormir la tête nue au serein.

 

« Je ne suis pas embarrassé de me réveiller, dit-il en appuyant son occiput fraîchement rasé sur le turban bouffi qui lui servait d’oreiller. Ces gens-ci se disputeront dès le point du jour, et ils seront trop heureux d’avoir un docteur ès lois sous la main pour les accommoder, ce qui m’assure part et vacation. »

 

Après quoi le docteur Abhac s’endormit magistralement, en rêvant procédure et or.

 

Ceci est l’histoire du docteur Abhac.

 

Chapitre V
LE ROI DES SABLES

 

Le lendemain, au déclin du jour, survint dans le même endroit un fameux bandit dont l’histoire ne conserve pas le nom, mais qui était dans toute la contrée la terreur des caravanes, auxquelles il imposait d’énormes tributs, et qu’on appelait, par cette raison, le ROI DES SABLES, si les mémoires de cette époque reculée sont fidèles. Jamais il n’était entré si avant dans le désert, parce que cette route n’était guère fréquentée des voyageurs, et l’aspect de cette source et de ces ombrages réjouit son coeur, ordinairement peu sensible aux beautés de la nature, de manière qu’il avisa de s’y arrêter un moment.

 

« Je n’ai pas été mal inspiré, vraiment, murmura-t-il entre ses dents, en apercevant le trésor. Le kardouon veille ici, suivant l’usage immémorial des lézards et des dragons, à la garde de cet amas d’or dont il n’a que faire ; et ces trois insignes écornifleurs sont venus de compagnie pour se le partager. Si je me charge de tout ce butin pendant qu’ils dorment, je ne manquerai pas de réveiller le kardouon, qui réveillera ces misérables, car il a toujours l’oeil au guet, et j’aurai affaire au lézard, au bûcheron, au fakir et à l’homme de loi, qui sont gens âpres à la curée et capables de la défendre. La prudence m’enseigne qu’il vaut mieux feindre de dormir à côté d’eux, tant que les ténèbres ne sont pas tout à fait tombées, puisqu’il paraît qu’ils se sont proposé de passer ici la nuit, et je profiterai ensuite de l’obscurité pour les tuer un à un d’un bon coup de kangiar. Ce lieu est si infréquenté que je ne crains pas d’être empêché demain au transport de ces richesses, et je me propose même de ne pas partir sans avoir déjeuné de ce kardouon, dont la chair est fort délicate, à ce que j’ai ouï dire à mon père. »

 

Et il s’endormit à son tour, en rêvant assassinats, pillage et kardouons cuits sur la braise.

 

Ceci est l’histoire du ROI DES SABLES, qui était un voleur, et qu’on nommait ainsi pour le distinguer des autres.

 

Chapitre VI
LE SAGE LOCKMAN

 

Le lendemain survint dans le même endroit le sage Lockman, le philosophe et le poète ; Lockman, l’amour des humains, le précepteur des peuples et le conseiller des rois ; Lockman qui cherchait souvent les solitudes les plus écartées pour y méditer sur la nature et sur Dieu.

 

Et Lockman marchait d’un pas tardif, parce qu’il était affaibli par son grand âge, car il avait atteint, le même jour, le trois-centième anniversaire de sa naissance.

 

Lockman s’arrêta au spectacle qu’offraient alors les environs de l’arbre du désert, et il réfléchit un instant.

 

« Le tableau que votre divine bonté montre à mes regards, s’écria-t-il enfin, renferme, ô sublime Créateur de toutes choses ! d’ineffables enseignements, et mon âme est accablée, en le contemplant, d’admiration pour les leçons qui résultent de vos oeuvres, et de compassion pour les insensés qui ne vous connaissent point.

 

« Voilà un trésor, comme s’expriment les hommes, qui a peut-être coûté bien des fois à son maître le repos de l’esprit et de l’âme.

 

« Voilà le kardouon qui a trouvé ces pièces d’or, et qui, éclairé par le faible instinct dont vous avez pourvu son espèce, les a prises pour des tranches de racines desséchées par le soleil.

 

« Voilà le pauvre Xaïloun, dont l’éclat des vêtements du kardouon avait ébloui les yeux, parce que son intelligence ne pouvait pas percer, pour remonter jusqu’à vous, les ténèbres qui l’enveloppaient comme les langes d’un enfant au berceau, et adorer, dans ce magnifique appareil, la main toute-puissante qui en décore à son gré les plus viles de ses créatures.

 

« Voilà le fakir Abhoc, qui s’est fié à la timidité naturelle du kardouon et à l’imbécillité de Xaïloun pour rester seul possesseur de tant de biens, et se rendre opulent sur ses vieux jours.

 

« Voilà le docteur Abhac, qui a compté sur le débat que devait exciter, au réveil, le partage de ces trompeuses vanités de la fortune pour se faire médiateur entre les prétendants, et s’attribuer double part.

 

« Voilà le ROI DES SABLES, qui est venu le dernier, en roulant des idées fatales et des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que votre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre, et qui se promettait peut-être d’égorger les premiers venus pendant la nuit, autant que j’en peux juger par la violence désespérée avec laquelle sa main s’est fermée sur son kangiar.

 

« Et tous cinq se sont endormis pour toujours sous l’ombre empoisonnée de l’upas, dont un souffle de votre colère a jeté ici les semences funestes du fond des forêts de Java. »

 

Quand il eut dit ce que je viens de dire, Lockman se prosterna, et il adora Dieu.

 

Et quand Lockman se fut relevé, il passa la main dans sa barbe et il continua :

 

« Le respect qui est dû aux morts, reprit-il, nous défend de laisser leurs dépouilles en proie aux bêtes du désert. Le vivant juge le vivant, mais le mort appartient à Dieu. »

 

Et il détacha de la ceinture de Xaïloun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses.

 

Dans la première fosse il mit le fakir Abhoc.

 

Dans la seconde fosse il mit le docteur Abhac.

 

Dans la troisième fosse il enterra le ROI DES SABLES.

 

« Quant à toi, Xaïloun, continua Lockman, je t’emporterai hors de l’influence mortelle de l’arbre-poison, pour que tes amis, s’il t’en reste sur la terre depuis la mort du kardouon, puissent venir te pleurer sans danger à l’endroit où tu reposeras ; et je le ferai ainsi, mon frère, parce que tu as étendu ton manteau sur le kardouon endormi pour le préserver du froid. »

 

Ensuite Lockman emporta Xaïloun bien loin de là, et il lui creusa une fosse dans un petit ravin tout fleuri que les sources du désert baignaient souvent sans jamais l’inonder, sous des arbres dont les frondes flottantes au vent n’épanchaient autour d’elles que de la fraîcheur et des parfums.

 

Et quand cela fut fini, Lockman passa une seconde fois la main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi, Lockman alla chercher le kardouon, qui était mort sous l’arbre-poison de Java.

 

Après quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessus de celle de Xaïloun, sur un petit revers mieux exposé au soleil, dont les rayons naissants éveillent la gaieté des lézards.

 

« Dieu me préserve, dit Lockman, de séparer dans la mort ceux qui se sont aimés ! »

 

Et quand il eut parlé ainsi, Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et, après y avoir réfléchi, Lockman retourna jusqu’au pied de l’arbre upas.

 

Après quoi il y creusa une fosse très profonde, et il y enterra le trésor.

 

« Cette précaution, dit-il en souriant dans son âme, peut sauver la vie d’un homme ou celle d’un kardouon. »

 

Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue pour venir se coucher près de la fosse de Xaïloun, et il se sentit défaillir avant d’y arriver, à cause de son grand âge.

 

Et quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaïloun, il défaillit tout à fait, se laissa tomber sur la terre, éleva son âme vers Dieu et mourut.

 

Ceci est l’histoire du sage Lockman.

 

Chapitre VII
L’ESPRIT DE DIEU

 

Le lendemain survint dans l’air un de ces esprits de Dieu que vous n’avez jamais vus que dans vos songes, qui planait, remontait, semblait se perdre parfois dans l’azur éternel, redescendait encore, et se balançait à des hauteurs que la pensée ne peut mesurer, sur de larges ailes bleues, comme un papillon géant.

 

À mesure qu’il se rapprochait, on le voyait déployer les anneaux d’une chevelure blonde comme l’or dans la fournaise, et il se laissait aller au courant des airs qui le berçaient, en jetant ses bras d’ivoire et sa tête abandonnée à tous les petits nuages du ciel.

 

Puis il se posa, en bondissant du pied, sur les frêles rameaux, sans peser sur une feuille, sans faire fléchir une fleur, et puis il vola, en la caressant du battement de ses ailes, autour de la fosse récente de Xaïloun.

 

« Eh quoi ! s’écria-t-il, Xaïloun est donc mort, Xaïloun que le ciel attend, à cause de son innocence et de sa simplicité ? »

 

Et de ses larges ailes bleues qui caressaient la fosse de Xaïloun, il laissa tomber au milieu de la terre qui le couvrait une petite plume, qui soudainement y prit racine, y germa et s’y développa comme le plus beau panache qu’on ait jamais vu couronner le cercueil des rois ; ce qu’il fit pour mieux le retrouver.

 

Alors il aperçut le poète qui s’était endormi dans la mort comme dans un rêve joyeux, et dont tous les traits riaient de paix et de félicité.

 

« Mon Lockman aussi, dit l’esprit, a voulu rajeunir pour se rapprocher de nous, quoiqu’il n’ait passé qu’un petit nombre de saisons parmi les hommes, qui n’ont pas eu le temps, hélas ! de profiter de ses leçons. Viens cependant, mon frère, viens avec moi, réveille-toi de la mort pour me suivre ; allons au jour éternel, allons à Dieu !.. »

 

Au même instant il appliqua un baiser de résurrection sur le front de Lockman, le souleva légèrement de son lit de mousse, et le précipita dans un ciel si profond que l’oeil des aigles se fatigua de les chercher, avant de s’être tout à fait ouvert à leur départ.

 

Ceci est l’histoire de l’ange.

 

Chapitre VIII
LA FIN DU SONGE D’OR

 

Ce que je viens de raconter s’est passé il y a des siècles infinis, et depuis ce temps-là le nom du sage Lockman n’est jamais sorti de la mémoire des hommes.

 

Et depuis ce temps-là l’upas étend toujours ses rameaux, dont l’ombre donne la mort entre des sources qui coulent toujours.

 

Ceci est l’histoire du monde.

 

Charles NODIER (1780-1844).

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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22 avril, 2012

Peau d’Ane, Charles PERRAULT

Classé dans : — unpeudetao @ 11:15

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller?
Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.
Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.
Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux:
 »Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous:
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle. »
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.
Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps:
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.
 »Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci:
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »
Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
 »Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas. »
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur:
 »Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende. »
Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.
La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit:
 »Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil. »
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.
Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.
L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main:
 »Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »
Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.
Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.
 »Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encore ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.
Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.
La princesse ainsi travestie
De chez la sage fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince qui pour la fête
De son heureux hymen s’apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue
Qu’on ne parcoure promptement;
Mais on s’agite vainement,
On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.
Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées;
Les dames de la cour, toutes découragées,
N’en dînèrent point la plupart;
Mais du curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n’eut point d’offrande.
L’infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux cochons.
On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.
Elle avait le dimanche un peu plus de repos
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n’était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.
J’oubliais de dire en passant
Qu’en cette grande métairie
D’un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie,
Que là, poules de barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canes petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l’envie dix cours toutes entières.
Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau céphale:
Son air était royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d’Ane de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encore le coeur d’une princesse.
 »Qu’il a l’air grand, quoiqu’il l’ait négligé,
Qu’il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé!
D’une robe de rien s’il m’avait honorée,
Je m’en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j’ai. »
Un jour le jeune prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure:
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son coeur.
Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.
Dans le palais, pensif il se retire,
Et la nuit et le jour il soupire;
Il ne veut plus aller au bal
Quoiqu’on soit dans le carnaval.
Il hait la chasse, il hait la comédie,
Il n’a plus d’appétit, tout lui fait mal au coeur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.
Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d’une allée effroyable,
Où l’on ne voit goutte en plein jour.
 »C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle
Et que Peau d’Ane l’on appelle,
A cause de la peau qu’elle met sur son cou;
De l’amour c’est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu’on puisse voir après le loup. »
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l’amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N’en seront jamais effacés.
Cependant la reine sa mère,
Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
 »O ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d’Ane est une noire taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
– N’importe, dit la reine, il faut le satisfaire,
Et c’est à cela seul que nous devons songer. »
Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
S’il en avait voulu manger.
Peau d’Ane donc prend sa farine
Qu’elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S’enferme seule en sa chambrette.
D’abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d’argent que vite elle laça
Pour dignement faire l’ouvrage
Qu’aussitôt elle commença.
On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l’oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s’en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,
Qu’on ne peut la voir un moment
Qu’elle ne sache qu’on l’a vue.
Je suis bien sûr encore, et j’en ferais serment,
Qu’elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.
On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le prince trouva la galette si bonne
Qu’il ne s’en fallut rien que d’une faim gloutonne
Il n’avalât aussi l’anneau.
Quand il en vit l’émeraude admirable,
Et du jonc d’or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d’une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l’instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les médecins sages d’expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu’il était malade d’amour.
Comme l’hymen, quelque mal qu’on ne dise,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s’en fit quelque temps prier,
Puis dit:  »Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon. »
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu’on n’osa dire non.
Voilà donc qu’on se met en quête
De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n’en est point qui ne s’apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu’il a le secret de le rendre menu.
L’une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L’autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu’elle le rapetisse;
Et l’autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n’est enfin point de manoeuvre
Qu’une dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.
L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Etaient trop gros et n’entraient pas.
Les comtesses, et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.
Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D’un dédain presque égal rebutait tout le monde.
Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s’y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu’un câble au travers d’une aiguille.
On crut enfin que c’était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu’à régner le Ciel la destine?
Le prince dit:  »Et pourquoi non?
Qu’on la fasse venir. » Chacun se prit à rire,
Criant tout haut:  »Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon? »
Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l’ivoire
Qu’un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D’une justesse sans égale.
Son petit doigt fut entouré,
La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.
On la menait au roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu’avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s’apprêtait à rire;
Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
Et qu’elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants, dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d’une majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu’avecque ses deux mains on eût pu l’embrasser,
Montrèrent leurs appâts et leur grâce divine:
Des dames de la cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments.
Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d’appâts;
La reine en était affolée,
Et le prince son cher amant,
De cent plaisirs l’âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.
Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l’aurore,
Montés sur de grands éléphants;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du monde,
Il en débarque et la cour en abonde.
Mais nul prince, nul potentat,
N’y parut avec tant d’éclat
Que le père de l’épousée,
Qui d’elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N’en rendait que plus vif son amour paternel.
Dès qu’il la vit:  »Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant », dit-il et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l’embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s’intéresser,
Et le futur époux était ravi d’apprendre
Que d’un roi si puissant il devenait le gendre.
Dans ce moment la marraine arriva
Qui raconta toute l’histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau d’Ane de gloire.
Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu’elle est toujours couronnée;
Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu’il n’est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue;
Que de l’eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature.
Pourvu qu’elle ait de beaux habits;
Que sous le ciel il n’est point de femelle
Qui ne s’imagine être belle,
Et qui souvent ne s’imagine encore
Que si des trois beautés la fameuse querelle
S’était démêlée avec elle, elle aurait eu la pomme d’or.
Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire;
Mais tant que dans le monde on aura des enfants
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

 

Charles PERRAULT (1628-1703).

 

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8 avril, 2012

Les pains noirs, Anatole FRANCE (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 10:06

 

EN ce temps-là, Nicolas Nerli était banquier dans la noble ville de Florence. Quand sonnait tierce, il était assis à son pupitre, et quand sonnait none, il y était assis encore, et il y faisait tout le jour des chiffres sur ses tablettes. Nicolas Nerli prêtait de l’argent à l’Empereur et au Pape. Il était audacieux et défiant. Il avait acquis de grandes richesses et dépouillé beaucoup de gens. C’est pourquoi il était honoré dans la ville de Florence. Il habitait un palais où la lumière que Dieu créa n’entrait que par des fenêtres étroites ; et c’était prudence, car le logis du riche doit être comme une citadelle, et ceux qui possèdent de grands biens font sagement de défendre par force ce qu’ils ont acquis par ruse.

 

Donc, le palais de Nicolas Nerli était muni de grilles et de chaînes. Au dedans, les murs étaient peints par d’habiles ouvriers qui y avaient représenté les Vertus, les patriarches, les prophètes et les rois d’Israël. Des tapisseries, tendues dans les chambres, offraient aux yeux les histoires d’Alexandre et de César. Nicolas Nerli faisait éclater sa richesse dans la ville par des fondations pieuses.

 

Il avait élevé hors les murs un hôpital dont la frise, sculptée et peinte, représentait les actions les plus honorables de sa vie ; en reconnaissance des sommes d’argent qu’il avait données pour l’achèvement de Sainte-Marie-Nouvelle, son portrait était suspendu dans le choeur de cette église. On l’y voyait agenouillé, les mains jointes, aux pieds de la très sainte Vierge. Et il était reconnaissable à son bonnet de laine rouge, à son manteau fourré, à son visage gras et à ses petits yeux vifs. Sa bonne femme, Mona Bismantova, l’air honnête et triste, se tenait de l’autre côté de la Vierge, dans l’humble attitude de la prière. Cet homme était un des premiers citoyens de la République ; comme il n’avait jamais parlé contre les lois, et parce qu’il n’avait point souci des pauvres ni de ceux que les puissants du jour condamnent à l’amende et à l’exil, rien n’avait diminué dans l’opinion des magistrats l’estime qu’il s’était acquise à leurs yeux par sa grande richesse.

 

Rentrant, un soir d’hiver, plus tard que de coutume dans son palais, il fut entouré, au seuil de sa porte, par une troupe de mendiants à demi nus qui tendaient la main.

 

Il les écarta par de dures paroles. Mais la faim les rendait farouches et hardis comme des loups, ils se formèrent en cercle autour de lui et lui demandèrent du pain d’une voix plaintive et rauque. Il se baissait déjà pour ramasser des pierres et les leur jeter, quand il vit venir un de ses serviteurs qui portait sur sa tête une corbeille de pains noirs, destinés aux hommes de l’écurie, de la cuisine et des jardins.

 

Il fit signe au panetier d’approcher et, puisant à pleines mains dans la corbeille, il jeta les pains aux misérables. Puis, rentré en sa maison, il se coucha et s’endormit. Dans son sommeil, il fut frappé d’apoplexie et mourut si soudainement qu’il se croyait encore dans son lit quand il vit, en un lieu « muet de toute lumière », saint Michel illuminé d’une clarté sortie de son corps.

 

L’archange, ses balances à la main, chargeait les plateaux. Reconnaissant dans le côté le plus lourd les joyaux des veuves qu’il gardait en gage, la multitude d’écus qu’il avait indûment retenus, et certaines pièces d’or très belles, que lui seul possédait, les ayant acquises par usure ou par fraude, Nicolas Nerli connut que c’était sa vie, désormais accomplie, que saint Michel pesait en ce moment devant lui. Il devint attentif et soucieux.

 

- Messer san Michele, dit-il, si vous mettez d’un côté tout le gain que j’ai fait dans ma vie, placez de l’autre, s’il vous plaît, les belles fondations par lesquelles j’ai manifesté magnifiquement ma piété. N’oubliez ni le dôme de Sainte-Marie-Nouvelle, auquel j’ai contribué pour un bon tiers ; ni mon hôpital hors les murs, que j’ai bâti tout entier de mes deniers.
- N’ayez crainte, Nicolas Nerli, répondit l’archange. Je n’oublierai rien.

 

Et de ses mains glorieuses il posa dans le plateau le plus léger le dôme de Sainte-Marie et l’hôpital avec sa frise sculptée et peinte. Mais le plateau ne s’abaissa point.

 

Le banquier en conçut une vive inquiétude.

 

- Messer saint Michel, reprit-il, cherchez bien encore. Vous n’avez mis de ce côté de la balance ni mon beau bénitier de Saint-Jean, ni la chaire de Saint-André, où le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ est représenté au naturel. C’est un ouvrage qui m’a coûté fort cher.

 

L’archange mit la chaire et le bénitier par-dessus l’hôpital dans le plateau qui ne descendit point. Nicolas Nerli commença de sentir son front inondé d’une sueur froide.

 

- Messer Archange, demanda-t-il, êtes-vous sûr que vos balances sont justes ?

 

Saint Michel répondit en souriant que, pour n’être point sur le modèle des balances dont usent les changeurs de Venise, elles ne manquaient nullement d’exactitude.

 

- Quoi ! soupira Nicolas Nerli tout blême, ce dôme, cette chaire, ce bénitier, cet hôpital avec tous ses lits, ne pèsent donc pas plus qu’un fétu de paille, qu’un duvet d’oiseau !
- Vous le voyez, Nicolas, dit l’archange, et jusqu’ici le poids de vos iniquités l’emporte de beaucoup sur le faix léger de vos bonnes oeuvres.
- Je vais donc aller en enfer, dit le Florentin. Et ses dents claquaient d’épouvante.
- Patience, Nicolas Nerli, reprit le peseur céleste, patience ! nous n’avons pas fini. Il nous reste ceci.

 

Et le bienheureux Michel prit les pains noirs que le riche avait jetés la veille aux pauvres. Il les mit dans le plateau des bonnes oeuvres qui descendit soudain, tandis que l’autre remontait, et les deux plateaux restèrent de niveau. Le fléau ne penchait plus ni à droite ni à gauche et l’aiguille marquait l’égalité parfaite des deux poids.

 

Le banquier n’en croyait pas ses yeux.

 

Le glorieux archange lui dit :

 

- Tu le vois, Nicolas Nerli, tu n’es bon ni pour le ciel ni pour l’enfer. Va ! retourne à Florence ! multiplie dans ta ville ces pains que tu as donnés de ta main, la nuit, sans que personne ne te vît ; et tu seras sauvé. Car ce n’est pas assez que le ciel s’ouvre au larron qui se repentit. La miséricorde de Dieu est infinie : elle sauvera même un riche. Sois celui-là. Multiplie les pains dont tu vois le poids dans mes balances. Va !

 

Nicolas Nerli se réveilla dans son lit. Il résolut de suivre le conseil de l’archange et de multiplier le pain des pauvres pour entrer dans le royaume des cieux.

 

Pendant les trois années qu’il passa sur la terre après sa première mort, il fut pitoyable aux malheureux et grand aumônier.

 

Anatole FRANCE (1844-1924).

 

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17 avril, 2010

Chapitre 27

Classé dans : — unpeudetao @ 21:42

 

 

Et maintenant, bien sûr, ça fait six ans déjà… Je n’ai jamais encore raconté cette histoire. Les camarades qui m’ont revu ont été bien contents de me revoir vivant. J’étais triste mais je leur disais: C’est la fatigue…

 

Maintenant je me suis un peu consolé. C’est à dire… pas tout à fait. Mais je sais bien qu’il est revenu à sa planète, car, au lever du jour, je n’ai pas retrouvé son corps. Ce n’était pas un corps tellement lourd… Et j’aime la nuit écouter les étoiles. C’est comme cinq cent millions de grelots…

 

Mais voilà qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. La muselière que j’ai dessinée pour le petit prince, j’ai oublié d’y ajouter la courroie de cuir ! Il n’aura jamais pu l’attacher au mouton. Alors je me demande: « Que s’est-il passé sur sa planète ? Peut-être bien que le mouton a mangé la fleur… »

 

Tantôt je me dis: « Sûrement non ! Le petit prince enferme sa fleur toutes les nuits sous son globe de verre, et il surveille bien son mouton… » Alors je suis heureux. Et toutes les étoiles rient doucement.

 

Tantôt je me dis: « On est distrait une fois ou l’autre, et ça suffit ! Il a oublié, un soir, le globe de verre, ou bien le mouton est sorti sans bruit pendant la nuit… » Alors les grelots se changent tous en larmes !…

 

C’est là un bien grand mystère. Pour vous qui aimez aussi le petit prince, comme pour moi, rien de l’univers n’est semblable si quelque part, on ne sait où, un mouton que nous ne connaissons pas a, oui ou non, mangé une rose…

 

Regardez le ciel. Demandez-vous: le mouton oui ou non a-t-il mangé la fleur ? Et vous verrez comme tout change…

 

Et aucune grande personne ne comprendra jamais que ça a tellement d’importance !

 

Ça c’est, pour moi, le plus beau et le plus triste paysage du monde. C’est le même paysage que celui de la page précédente, mais je l’ai dessiné une fois encore pour bien vous le montrer. C’est ici que le petit prince a apparu sur terre, puis disparu.

 

Regardez attentivement ce paysage afin d’être sûrs de le reconnaître, si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. Et, s’il vous arrive de passer par là, je vous en supplie, ne vous pressez pas, attendez un peu juste sous l’étoile ! Si alors un enfant vient à vous, s’il rit, s’il a des cheveux d’or, s’il ne répond pas quand on l’interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils ! Ne me laissez pas tellement triste: écrivez-moi vite qu’il est revenu…

 

Le petit prince, Antoine de Saint EXUPERY.

 

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23 février, 2009

Une histoire de Loup-garou, Louvigny De MONTIGNY

Classé dans : — unpeudetao @ 18:22

Une histoire de Loup-garou,
Louvigny de Montigny (1876-1955).

 
– J’sus pas histoireux, non, vous savez que j’sus pas histoireux, répétait le chasseur Jos. Noël, chaque fois qu’il était sollicité de raconter quelques-unes
de ses aventures qu’il rapportait volontiers après s’être fait prier un brin, et qu’il exagérait invariablement à chaque répétition.

De sorte que ses histoires étaient devenues fameuses et que les étrangers se faisaient un régal de les entendre de sa bouche. Et le remarquable, c’est que
gascon comme à peu près tous les voyageurs canadiens, il finissait par se convaincre de la vraisemblance de ces souvenirs dont l’évocation lui mettait
dans la voix un frisson qui ne manquait pas d’émouvoir aussi ses auditeurs.

Jos. Noël, c’est le braconnier terrible, chassant également au poil, à la plume, et aussi adroit à dépister le gibier que les garde-chasses. Les paysans,
plus attachés à la terre, l’appellent avec mépris et tout bas « un métis, comme qui dirait un commencement de sauvage. » Ce qualificatif l’humilie cependant,
car Jos. Noël s’estime « pire qu’un sauvage. »

Aussi est-il ravissant de le voir rentrer d’une expédition où il a pu « faire cheniquer » les Algonquins qui braconnent comme lui dans la région du lac
Thérien.

Notre homme vit en effet pauvrement, si l’on veut, mais librement, à la façon des oiseaux. Il a son nid – sa masure – sur le rivage du lac qui étend soyeusement
sa nappe sur les cantons de Preston et de Gagnon, cet immense élargissement de la rivière Petite-Nation que les colons continuent de nommer Lac-Long, bien
qu’il ait reçu, il y a quelques années, le nom du premier pionnier de ce territoire, le vénérable abbé Amédée Thérien.

Puisque nous y sommes, notons donc en passant l’idée qu’ont eue des gens de raison d’émailler le martyrologue géographique qu’est notre province de Québec,
par des dénominations signifiant enfin quelque chose. Et souhaitons voir bientôt les noms de nos législateurs, de nos poètes et de nos philanthropes s’appliquer
à ces nappes d’eau majestueuses, à ces caps altiers, à ces monuments impérissables qui s’affichent aujourd’hui lacs Tortu, Rond, Long, Bossu, et montagnes
Plate, en Équerre ou Carrée.

Encore que ces appellations baroques n’ont pas toujours la justesse de celles que Jos. Noël donne aux différents points de sa réserve. Quand il appelle
une montagne Chevreuil, c’est qui s’y trouve quelques familles ruminant, paisibles, dans la chênaie ou dans l’érablière, mais condamnées par lui à mort,
sans espoir de commutation. Quand il nomme un lac Castor, c’est qu’il s’y multiplie quelques castes de ces rongeurs dont la peau est vendue d’avance.

Mais là où Jos. Noël est superbe, c’est à l’arrivée en son domaine de sportsmen qui se confient à lui pour faire un bon coup de feu. Il se plaît alors à
dévoiler ses cachettes, à indiquer ses « ravages » de chevreuils, ses « débarcadères » de loutres et ses « battues» de visons, soucieux seulement de faire
porter son nom de grand chasseur à Montréal ou à Ottawa qui lui semblent la métropole et la capitale de l’univers. Au demeurant, Jos. Noël est suffisamment
assuré qu’avec toutes leurs armes à répétition les citadins ne feront pas beaucoup de mal à ses bêtes.

Chaque été, avec quelques camarades, j’allais rater quelques belles pièces de gibier dans le domaine de Jos. Noël. Nous le louions pour nous guider, pendant
les vacances du temps passé et déjà loin : ces années que je regrette assurément pour leurs soixante jours de liberté franche, mais pas du tout à cause
de l’internement de dix mois qu’il nous fallait subir sous prétexte de nous instruire et qui nous faisait soupirer comme à l’attente d’un héritage après
la sortie du collège.

Par un de ces divins crépuscules de juillet, nous revenions d’un campement à l’embouchure du lac Poisson-Blanc où nous étions allés forcer une pauvre biche
que nous ramenions victorieusement dans le canot, avec certaines autres dépouilles opimes et nos chiens haletants après une journée de course folle.

Fatigués nous aussi de deux heures d’aviron, nous mîmes une sourdine à notre gaieté lorsqu’il s’agit de faire le portage de cinq milles qui nous séparait
du lac Thérien, et que nous devions cependant accomplir pour atteindre nos quartiers, à la station Duhamel.

Aussi, proposa-t-on, ayant enfin pris terre, de dresser la tente sur la berge et d’attendre le lendemain pour faire le portage. Au reste, la marche devait
être délicieuse à entreprendre par une belle aurore d’été.

– I’mouillerait à boire deboute, prononça vivement Jos. Noël, i’ ventrait à m’dévisser la tête de d’sus les épaules, i’ ferait un temps à m’vendre au iable
que jamais j’passerai la nuit su’ c’chemin-cite.

– Et pourquoi ça ?

– Pourquoi ?… Pourquoi ?… Tenez, j’sus pas histoireux, j’pas d’affaire à vous dire pourquoi ; mais croyez-moué qu’on a autant d’acquêt à continuer not’
bauche jusqu’au boute.

Et ayant en un clin d’oeil fait tourner le canot sur ses épaules, le guide cria : Ever up ! – celui, dans sa langue hétéroclite, invitait à se mettre en
route. Il allait même partir lorsque nous lui demandâmes de donner au moins des explications ayant la vertu de nous faire oublier la fatigue de nos jambes
et de nos bras.

– Eh ben, v’là ! L’loup-garou ravaude toutes les nuits par icite et j’ai pas envie de l’rencontrer encore une fois.

– Tiens, tiens, l’ami Jos. Noël qui a vu le loupgarou. Elle est inattendue, celle-là, et faut nous dire comment cela s’est fait.

– J’sus pas histoireux, mais puisque vous voulez pas vous décider à partir, écoutez ben et escusez-là.

Remettant alors son canot sur la touffe d’aulnettes verdissant le rivage, Jos. Noël alluma sa pipe et commença d’une voix tremblotante qui enleva tout doute
sur sa sincérité :

– Vous allez voir, à un mille et quèques parches d’icite, le creek Doré qui servait à la drave des Edwards, y’ a sept ou huit ans. C’est su’ c’creek que
j’ai blanchi plus que j’blanchirai pas dans toute ma vie.

C’était su’ la fin d’février. J’venais d’déouacher un ours tout justement au lac Vaseux, à la décharge du Poisson-Blanc, d’ous qu’on d’sort. C’était une
fantaisie qui avait pris à un big bug d’Bytown d’avoir une peau d’ours, et j’étais allé li qu’ri, à la raquette, pendant qui s’soûlait au village.

J’trouve mon dormeux dans sa ouache, j’l’assomme et l’emmêne dans ma traîne. Le long du ch’min, mon chien Boulé fait lever un buck qui passe dret devant
mon fusil. J’le caboche, au vol, et pis l’entraîne avec l’autre.

Mais on a beau avoir la patte alarte, on traverse point l’Poisson-Blanc et pis on le n’traverse pas en criant ciseau. C’qui fait qu’on arrivait su la breunante
quand j’lâchai l’lac pour prendre le portage, en plein ous qu’on est dans l’moment d’à c’te heure.

La noirceur timbe tout d’un coup ; l’temps s’brumasse, s’pesantise et i’ commence à neiger, à mouiller, pis au bout d’une minute i’ timbait pus inque d’la
pluie, à siaux.

Comme j’voulais pas rester su’ la route, à pas plus d’huit milles de chez nous, j’poigne mes jambes et j’me mets à marcher, mais au bout d’un mille, ça
marchait pus, pantoute.

Ça calait comme une swamp, la traîne collait à terre, j’étais trempe comme an’ lavette et au bout d’mon respire.

Allons, Seigneur ! quoi faire ! Ça a l’air pas mal ch’nu d’rester en chemin… D’un autre côté, j’voulais pas m’en aller allège à la maison et laisser mes
deux animaux dans l’bois ousque les loups ou les renards les auraient étripés. J’avais peur itou de c’sauvage de Tanascon, de c’trigaudeux qui passe son
temps à ravauder pour faire des canailleries.

Pis j’pense aussi tout d’un coup qu’on s’trouvait faire su’ l’Mardi Gras et qu’il allait y avoir du fun avec queque chose à boire au village… J’me rattelle,
mais ça pouvait plus avancer.

Toujours qu’pour lorse j’gagne l’vieux chanquier, qui avait été abandonné l’printemps d’avant, pour passer la nuit à l’abri, ou tant seulement me r’niper
un p’tit brin et attendre qu’la pluie soit passée. Mais vous savez si c’est d’meure, ces pluies d’hiver : quand ça commence, ça finit pus.

J’fume trois, quatre pipes en faisant sécher mes hardes contre la cambuse ousque j’avais allumé une bonne attisée après avoir eu une misère de cheval maigre
pour trouver des écopeaux sèches. Et comme j’étais à moquié mort d’éreintement et que j’cognais des clous d’six pouces et demi, j’me résine donc, en sacraillant
ben un peu, à passer la nuit dans un chanquier.

J’accote la porte avec une bonne bûche, j’étends quéques branches de cèdre su l’bed qu’les hommes du chanquier avaient laissé correct, j’plie mon capot
d’sus, j’snob mon fusil à la tête, et dors garçon !…

Ben sûr plusieurs heures plus tard, – parce que l’feu était éteindu, – mon chien Boulé, qui s’était couché avec moué, m’réveille en grognant… J’écoute et
ça rôdait autour du chanquier. J’entendais rouler les quarts vides qui avaient été laissés là par les raftmen, comme si quéque finfin avait essayé d’faire
des belles gestes avec… Et pis les archements s’approchent, et tout au ras d’la porte, j’entends un tas de r’niflages avec des grognements d’ours.

J’compte ben qu’c’est pas la peine d’vous dire si i’ faisait noir, en grand, dans not’ sacrée cabane pas d’feu, par c’te nuit mouillée.

J’me dis : C’est drôle qu’un ours ait sorti de sa ouache de c’temps-cite ; mais l’crapet a p’t’être ben cru que c’était l’printemps, rapport à la pluie,
et fatigué de se licher la patte, i’aurait aussi ben voulu recommencer à manger pour tout de bon. Toujours que j’m’assis su l’bed, j’décroche mon tisonnier,
j’y rentre deux balles par-dessus la charge de posses qu’i avait déjà et j’me dis qu’si l’vingueux venait roffer trop proche, j’y vrillerais un pruneau
qui y ferait changer les idées.

J’me disais : J’voué rien, c’est ben clair, mais si l’ours rentre dans l’chanquier ousqu’i’ sent son pareil et pis l’chevreux mort, i’ pourra pas faire
autrement que d’faire canter la porte et j’watcherai l’moment d’le garrocher.

Ben, j’avais pas aussitôt dit ça qu’l’animal était entré dans la cabane sans qu’la porte eusse canté d’une ligne.

Ça bite le iable ! que j’dis. Et j’étais ben sûr qu’i’étais rentré, par c’qu’i marchait en faisant craquer l’plancher comme si un animal de deux cents se
s’rait promené su’ l’side walk…

La peur, ça m’connaît pas, mais j’vous persuade qu’j’aurais une tapée mieux aimé m’voir à danser quelque rigodon d’Mardi Gras et à passer la diche avec
mes voisins du lac Long.

Pis, c’était d’voir mon Boulé ; lui qu’i’ aurait pas kické d’s’engueuler avec un cocodrile enragé, le v’là qui s’racotille, qui s’colle su moué, la queue
entour les jambes, et si ébiscaillé qu’i’ devait pus avoir formance de chien en toute.

J’le poigne pour tâcher d’le sacrer en bas, d’le soukser, pas d’affaire. I’s’grippe après moué, et s’met à siller comme un chien qu’i’ aurait attrapé l’aspe
et qu’il aurait senti sa mort.

Tandis c’temps-là, l’animal qui tournaillait dans la place, nous avait aperçus, et j’me trouve tout d’un coup face à face avec une paire de z’yeux d’flammes,
qui remuaient, tenez, pareils à des trous d’feu dans une couverte de laine ; c’était pas des yeux d’ours, c’est moué qui vous l’dis. Le v’là qui s’met
à grogner, pis à rire, pis à brailler, pis à s’rouler su’l’dos, à planter l’chêne, à swingner qui timbe dans son jack. I’ achevait pus d’culbuter, l’maudit.

Débarque donc, véreux d’chien, que j’dis à Boulé.

Mais i’était collé au bed, i’ tremblait comme une feuille avec pus une coppe de coeur…

Vous pensez qu’j’étais pas gros, moué non plus, avec c’te gibier dans c’te noirceur d’enfer… J’avais les cheveux dret su’ la tête ; l’eau m’coulait dans
l’dos et même que j’me tenais la gueule pour empêcher mes dents d’faire du train…

À la fin, y’a un sacré boute, que j’dis. J’griffe mon fusil et j’vise l’animal dans ses yeux de feu : V’lan ! L’coup part pas… Ah ben, ça y est, c’est l’iable
qui nous a ensorcelés. Mais avant d’me laisser emporter tout rond par le gripet, j’voulais au moins essayer l’aut’coup, et pour pas l’manquer, j’attends
que l’animal arrive au ras moué.

Comme si i’avait diviné mon idée, le v’là qui arrive aussitôt… Ah ! mon blasphème ! que j’dis, puisque t’en veux, poigne-le. Et, mes vieux, c’coup-là partit
en faisant un éclair qui m’fit voir une bête effrayante avec un corps d’ours, une grande queue et haut su pattes comme un veau.

Mais aussitôt l’éclair passé, v’la-t-i pas que j’entends appeler mon nom, oui :

Jos. Noël ! Jos. Noël !

et par une voix que j’connaissais d’puis des années, par Ti-Toine Tourteau.

Là, j’vous l’dis, j’ai eu peur, un peu croche. Et, ma foi d’gueux ! j’aurais aimé mieux m’voir entouré d’une gang de chats tigrés en furie que d’me savoir
face à face avec c’pendard, c’vendu au mistigris, c’t’étripeur d’poules noires, c’te chasseur de galeries… c’te tout c’que vous voudrez d’maudit. On rencontre
pas des églises à tous les pas dans l’bois et pis on n’a pas toujours le temps d’faire ses dévotions all right ; mais j’vous dis que c’pendard-là nous
escandalisait tous et qu’pas un chrétien voulait y parler sans avoir quéque médaille bénite dans l’gousset : un sacreur qui faisait lever les poêles… c’est
bien simple, un sorcier qui méritait d’être cruxifié su’ un poteau de télégraphe.

C’était lui, l’possédé, qui m’parlait, sûr comme vous êtes là, avec un’ voix d’mourant :

– Tu m’as tué, Jos. Noël, tu m’as tué, mon Dieu, mon Dieu.

- Pardon…

– Hein, c’t’y toué, Ti-Toine, c’t’y toué ? qu’ j’y criais quasiment plus mort que lui. Mais lève-toi donc, animal, es-tu mort ?…

Batème ! répond donc ; as-tu envie que l’iable m’emporte avec toué ? I’ continuait à s’lamenter :

– J’vas mourir, j’vas mourir.

– Torrieux d’sarpent, veux-tu m’faire mourir de peur ? Réponds donc une bonne fois. C’t’y toué, Ti- Toine Tourteau ?

– Oui,… oui,… tu m’as tué,… j’vas mourir.

– Ous tu d’viens ?…

I’ répondait pus, mais j’l’entendais qui gigotait comme un croxignole dans la graisse bouillante.

J’ai p’t’-être ben rêvé, que j’me dis, en fin d’compte ; l’gars est p’t’être ben malade ; ça s’peut ben que j’me trouve chez lui… Quoi penser dans un ravau
pareil ? J’essaye d’allumer une allumette, mais i’s’cassaient à mesure que j’les frottais su’ l’mur.

Ah ben, y’a des sacrées imites, que j’dis. J’saute en vas du lite pour voir si c’était du lard ou du cochon, mais v’là que j’timbe su’ un corps étendu cont’
la cambuse. Des grands doigts fretes comme d’la glace m’attrapent le poignet et me mettent la main dans une mare chaude et collante comme du sang.

– Tu m’as tué, soupirait-il encore, tu m’as tué…

Fallait inque m’égratigner… une goutte de sang.

Ah ! sainte bénite ! j’me rappelle tout d’un coup qu’on délivre les loups-garous en les grafignant, en leur faisant sortir une goutte de sang, et j’y d’mande
ben vite :

– T’es-tu loup-garou ?

I’répétait :

– Tu m’as trop fait mal, tu m’as tué… oui, j’sus loup-garou…

C’est tout c’que j’ai entendu parce que je revins à moué inque le sourlendemain, ou plutôt le lendemain, puisque c’ravau-là s’était passé l’mercredi des
Cendres.

Depuis sept ans que c’pendard de Tourteau faisait pas ses pâques, i’avait viré en loup-garou à la première heure du huitième carême qui i’allait encore
commencer comme un chien. C’est l’matin du jeudi qu’j’ai été trouvé à la porte du chanquier par Tanascon qui s’vante encore d’m’avoir sauvé la vie, parce
que c’jour-là i’ m’a volé mon chevreux pis mon ours…

– Et Ti-Toine Tourteau ? demandâmes-nous sans rire à Jos. Noël qui ne parlait plus.

– On l’a jamais r’vu.

– Et le chantier en question, il doit être fort intéressant à visiter…

– Pour ça, y’a pas d’trouble, vous l’voirez point. La première chose que j’ai faite a été d’y mettre une allumette qui a pris celle-là, j’en réponds…

Voyant que nous n’allions pas réussir à décider notre guide, nous fîmes le sacrifice de notre nuit en forêt, dédommagés d’ailleurs par la narration qui
avait dissipé notre lassitude.

Et Jos. Noël, morne encore du souvenir évoqué, recoiffa son canot et reprit le portage qui fut franchi d’une haleine, dans le silence de la veillée fraîchissante
que nous nous gardions aussi de troubler, les oreilles à la confidence des oiseaux commençant à rêver, les yeux au ciel où fuyaient des petits nuages,
comme un troupeau de grands cerfs blancs, poursuivis par les archanges qui leur lançaient des étoiles.

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