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6 mars, 2018

Le gnome ou ce qui cause nos malheurs, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:07

Dans les sombres entrailles de la terre, entouré d’énormes tas d’or et d’argent, était assis le génie gardien de ces trésors.

« Que je suis malheureux ! disait-il d’une voix plaintive ; enfermé dans cette morne solitude, et sans espoir de pouvoir jamais sortir, me voilà depuis des milliers d’années, condamné à garder ce froid trésor, que j’échangerais volontiers contre un rayon de soleil, ou la petite fleur. »

En ce moment, des coups de se firent entendre au-dessus de sa tète.

« Encore des chercheurs de trésor, s’écria-t-il, des fainéants, qui ne pensent qu’aux plaisirs et aux biens terrestres ! Oh ! comme je les plains d’adorer ce vil métal, qui ne peut que les perdre à jamais ! Mais faisons un essai, et voyons quel usage ils feront de ce que je leur aurai donné. »

Et prenant l’herbe qui brise les montagnes, il eut bientôt pratiqué, grâce à elle, un passage souterrain à travers lequel il invita à entrer auprès de lui les chercheurs d’or, au nombre de trois. La vue des richesses immenses, fabuleuses, qu’ils avaient sous les yeux, éblouit ces derniers. Le gnome leur donna autant d’argent qu’ils purent en emporter ; puis, les ayant engagés à revenir, quand il leur en faudrait encore, il les congédia.

Bien plus tôt que le génie ne l’eût pensé, l’un d’entre eux reparut.

– Eh bien, lui dit l’esprit, le trésor que je t’ai remis, à quoi a-t-il passé ?

– L’argent que tu m’as donné, je l’ai encore, lui répondit son interlocuteur ; je n’y ai pas même touché. Un solide coffre-fort le renferme. J’eus, tout d’abord, l’idée d’employer cette somme à me vêtir et à me nourrir convenablement, à secourir les pauvres, à délivrer mon fils, esclave et maltraité au delà des mers. Heureusement je me suis ravisé, j’ai gardé tout l’argent, et je viens t’en demander encore.

Le gnome eut un sourire dédaigneux, et il répondit :

– Tu es un misérable ! Ce n’est pas à nourrir l’avarice que j’emploierai mon or. Hors d’ici, au plus vite, et n’essaie plus de reparaître en ma présence.

Au bout de quelque temps, le second arriva. Interrogé, à son tour, sur l’usage qu’il avait fait de ses richesses, il dit :

– Puissant esprit, je suis au bout de l’or que tu m’as prodigué. Je l’ai employé à mettre à l’épreuve les humains, ainsi que leurs vertus tant vantées, qui, j’ai fini par m’en convaincre, ne sont que des bulles de savon. Grâce à mon or, j’ai vu souffrir les justes, et triompher les méchants ; j’ai vu le frère tuer son frère, et se constituer faux témoin contre son père. J’ai vu des caractères tenus pour absolument sûrs se laisser corrompre, et des hommes qu’on citait pour leur patriotisme, devenir traîtres à leur pays ; j’ai vu l’amour se changer en haine ; partout enfin, grâce à mon argent, Je vice a triomphé. Et, bien qu’ayant répandu le mal à pleines mains, je n’en reste pas moins aimé et respecté. Mais je dois poursuivre et achever mon œuvre, car il m’est désormais impossible de m’arrêter ; je viens donc te demander de l’or, afin de pouvoir continuer…

– Monstre ! s’écria le gnome. Ôte-toi de devant mes yeux, et sois maudit, et dans cette vie, et dans l’autre.

Lorsque, plus tard, le troisième chercheur d’or entra auprès de lui, l’esprit, sans même le questionner, lui cria :

– Va-t’en, ou crains que je ne t’assomme. Je vois maintenant que l’argent est un bon serviteur mais le pire des maîtres.

– Aussi ne venais-je pas pour t’en demander, dit le chercheur de trésors. Au contraire, je te rapporte celui qui m’est resté. Pauvre, je vivais heureux ; riche, j’ai appris à détester le genre humain. En quittant ce lieu-ci, chargé de trésors, je jouissais d’avance du doux plaisir que j’aurais à faire du bien. Hélas ! que je me suis trompé ! Tous mes bienfaits n’ont fait que des ingrats ! Que de larmes j’ai essuyées, que de souffrances j’ai soulagées, que d’affamés j’ai rassasiés ! Et après cela, que m’est-il arrivé ? Ceux que j’avais secourus et consolés, aussitôt leurs souffrances passées, se sont détournés de moi, et m’ont payé de la plus noire ingratitude.

J’ai trouvé un petit enfant qu’on avait exposé. Je l’ai recueilli, élevé et aimé, comme si j’avais été son père : devenu homme, voilà qu’un jour, avide de ma fortune, il s’oublie jusqu’à empoisonner secrètement ma boisson.

J’ai donné des sommes énormes pour des œuvres de bienfaisance ; puis, un beau jour, on vient m’accuser en disant que l’origine de ma fortune était plus que suspecte. On m’arrête, on me fait subir toutes sortes de mauvais traitements et d’outrages ; on me jette blessé sur le bord du chemin, et l’hôpital que j’avais fondé, refuse d’accorder un asile à mon pauvre corps mutilé.

Et pour finir cette lugubre histoire, une veuve qui, sans moi, serait morte de faim avec ses sept enfants, au lieu de témoigner en faveur de mon innocence, dont elle était cependant convaincue, me laisse condamner à mort comme sacrilège.

– Voilà assez d’horreurs, s’écria le gnome. À l’avenir, je le jure, j’empêcherai à tout jamais les hommes de se servir de mon or pour faire le mal.

L’instant d’après, la terre engloutit le génie et toutes ses richesses, qui désormais furent inaccessibles aux chercheurs de trésors.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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2 février, 2018

Diosgyœr, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:11

Là, où s’élève aujourd’hui la ville florissante de Diosgyœr, vivait autrefois, au sein d’une petite famille heureuse, un chasseur nommé Paul Dios. Devant la modeste chaumière, se trouvait un énorme noyer dont la récolte était toute la fortune de ces pauvres gens.

Par une belle soirée d’été, toute la famille se reposait sous le noyer. Maître Paul, qui était absorbé dans une rêverie, rompit enfin le silence, et dit en soupirant :

– Mon Dieu, combien je serais plus heureux si j’avais beaucoup, beaucoup d’argent !

La femme, qui ne comprenait rien à ce changement subit dans le caractère de son mari, lui dit :

– Qu’est-ce qui te prend, mon ami ?

– Ne sommes nous pas bien ici ? C’est blasphémer contre le Bon Dieu que de te plaindre, comme tu fais.

– Tiens, poursuivit maître Paul, vois-tu ce vaste pays inculte ? Les collines sont désertes, personne ne laboure ces champs, qui rapporteraient si bien. Oh ! si je pouvais peupler ce pays ! Là, sur la cime de cette montagne, s’élèverait un beau château ; ici, dans la vallée, je ferais labourer les champs de blé ; sur la côte de la rivière, il y aurait de belles vignes ; j’établirais des moulins ; enfin je ferais de cette belle contrée une source intarissable de richesse.

Cela dit, le mari se leva et disparut bientôt dans la forêt, où il erra longtemps en proie à une inquiétude et un mécontentement dont il ne pouvait se rendre compte. Vers minuit, il se coucha accablé par le sommeil, et s’endormit profondément. Dans son rêve, il vit venir à lui un vieillard qui lui dit : – Ta demande s’accomplira, mon ami. Va à Nagyvarad, et restes-y trois jours sur la grande place.

Dès qu’il se réveilla, maître Paul se mit en route pour la ville indiquée, où il arriva au bout de trois jours. Il alla se poster sur la grande place, comme le lui avait enjoint le vieillard. Il y trouva des groupes de journaliers, qui s’y rassemblaient chaque matin pour aller au travail.

Tout à coup, il vit se dégager de la foule un homme à barbe blanche, qui se dirigea vers lui.

Maître Paul faillit tomber à la renverse. C’était le même vieillard qui lui avait apparu dans son rêve. Mais au lieu de lui offrir le trésor promis, le vieillard l’aborda ainsi :

– Veux-tu venir travailler dans ma vigne, je t’offre un franc par jour.

Maître Paul désappointé lui fit signe que non.

Le lendemain matin, le vieil homme vint encore inviter Paul à venir travailler dans sa vigne.

Tout honteux, Paul lui dit :

– C’est que j’attends quelqu’un.

Le surlendemain, le maire de la ville, ne roulant plus garder l’incognito, se répandit en invectives contre le malheureux Paul, et le traita de rien qui vaille, et de vagabond.

Humilié, Paul avoua son tort, et, pour s’excuser, il raconta au maire l’histoire de son rêve. Le vieux Monsieur en rit jusqu’aux larmes, puis il dit :

– Niais que tu es, mon ami ! Le moyen de se laisser duper ainsi par un rêve ! Si tous nos rêves s’accomplissaient, je serais riche depuis longtemps. Sache que, moi aussi, j’ai fait un pareil rêve ; trois fois de suite j’ai rêvé que loin d’ici, vers le Nord, au milieu de vastes forêts, il y a une chaumière habitée par un certain Paul Dios, et que sous un énorme noyer, qui se trouve devant sa porte, il y a trois cuves toute pleines d’or. Mais, plus sage que toi, je me suis moqué de mon rêve, et pour terminer, dit-il en plaisantant, je t’abandonne ce trésor ; tu n’as qu’à y aller.

Paul s’inclina, et en proie à un nouvel espoir fiévreux, il partit au plus vite. Arrivé à la maison, il envoya chercher quelques habitants du village prochain ; on abattît le noyer, mais de trésor, on n’en trouva point.

Mais il n’en découvrit pas moins le trésor caché. On se mit à labourer la terre ; peu à peu la contrée se peupla, et Paul finit par en faire un centre d’agriculture et d’industrie. Les ruines du château qu’il y fit bâtir sont les derniers restes de l’état sauvage de cette contrée.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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14 août, 2016

Le Miserere, Gustave-Adolphe BÉCQUER (Légendes espagnoles)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

EN VISITANT, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris. C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, più vivo, a piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

– Savez-vous ce que c’est que ça ? demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

I

Il y a de cela nombre d’années, par une nuit pluvieuse et sombre, il vint, à la porte claustrale de cette abbaye, un pèlerin demandant du feu pour sécher ses vêtements, un morceau de pain pour apaiser sa faim, et un abri quelconque pour attendre le lendemain, afin de continuer sa route à la clarté du soleil. Le frère auquel cette demande fut adressée mit sa modeste collation, son pauvre lit, le feu de son âtre à la disposition du voyageur et lui demanda, après qu’il se fut reposé de ses fatigues, le but de son pèlerinage et l’endroit vers lequel il s’acheminait.

– Je suis musicien, reprit l’étranger ; je suis né très loin d’ici et dans ma patrie j’ai joui, un moment, d’une grande célébrité. Durant ma jeunesse, j’ai usé de mon art comme d’un puissant moyen de séduction et, par lui, j’ai allumé des passions qui m’ont entraîné jusqu’au crime. Je veux, dans ma vieillesse, tourner au bien les facultés que j’ai employées au mal, et me racheter par le moyen même qui a servi à me perdre.

Les paroles énigmatiques de l’inconnu ne parurent pas absolument claires au frère lai ; déjà elles commençaient à éveiller sa curiosité. Poussé par ce sentiment, il continua ses questions et son interlocuteur poursuivit de cette façon :

– Je pleurais, dans le fond de mon âme, la faute que j’avais commise ; mais en cherchant à implorer la miséricorde de Dieu, je ne trouvais pas de mots pour exprimer dignement mon repentir, quand un jour mes yeux s’arrêtèrent, par hasard, sur un livre de prières. J’ouvris ce livre ; dans l’une de ses pages je découvris un gigantesque cri de véritable contrition, le psaume de David qui commence par : Miserere mei, Deus! Depuis le moment où j’ai lu ces strophes, mon unique pensée fut de trouver une forme musicale si magnifique, si sublime qu’elle fût digne de l’hymne grandiose de douleur composé par le roi-prophète. Jusqu’à présent je ne l’ai point trouvée ; mais si je parviens à exprimer ce que je sens dans mon cœur, ce que j’entends confusément dans ma tête, je suis certain de faire un Miserere tel et si merveilleux, que personne n’en a entendu de pareil, tel et si déchirant qu’en en écoutant les premiers accords, les archanges, les yeux inondés de larmes, diront avec moi, en s’adressant au Seigneur : Misericordia ! et le Seigneur aura pitié de sa pauvre créature.

Le pèlerin, arrivé à cette partie de son récit, se tut, un instant et, après avoir exhalé un soupir, il reprit le fil de son discours. Le frère lai, quelques employés de l’abbaye, deux ou trois bergers de la ferme des frères, qui faisaient cercle autour du foyer, l’écoutaient dans un profond silence :

– Dès lors, je n’ai cessé de parcourir toute l’Allemagne, toute l’Italie et la plus grande partie de ce pays classique pour la musique religieuse ; je n’ai pas encore entendu un Miserere qui ait pu m’inspirer, pas un, pas un, et j’en ai tant entendu que je puis dire les connaître tous.

– Tous ? dit alors, en l’interrompant, un des maîtres bergers ; parions que vous n’avez pas entendu le Miserere de la montagne.

– Le Miserere de la montagne, s’écria le musicien d’un air surpris. Quel est ce Miserere ?

– Ne l’ai-je pas dit ? murmura l’homme des champs ; et aussitôt il continua d’un ton mystérieux : ce Miserere, qu’entendent par hasard ceux seulement qui, comme moi, vont de jour et de nuit, à la suite des troupeaux au milieu des landes et des rochers, est toute une histoire, histoire très ancienne, mais aussi vraie qu’elle semble incroyable. Le fait est que dans la portion la plus escarpée des chaînes de montagnes, qui limitent l’horizon de la vallée, au fond de laquelle se trouve l’abbaye, il y eut, voilà bien des années, que dis-je bien des années ! bien des siècles, un fameux monastère, monastère édifié, paraît-il, par un seigneur avec les biens qu’il aurait dû laisser à son fils, mais dont il le déshérita en mourant, pour le punir de ses méfaits. Jusque-là tout allait au mieux ; mais ne voilà-t-il pas que ce fils qui, on le verra plus loin, devait être la peau du diable, s’il n’était le diable en personne, en apprenant que ses biens étaient au pouvoir des religieux et son château converti en église, réunit une troupe de bandits, composée de ses camarades dans la vie de perdition qu’il menait depuis son départ de la maison paternelle et, une nuit de jeudi saint, tandis que les moines étaient au chœur, à l’heure, au moment même où ils entonnaient ou allaient entonner le Miserere, les bandits mirent le feu au monastère et pillèrent l’église. On dit, les uns le croient, les autres non, qu’ils ne laissèrent pas un seul frère vivant. Après cette atrocité, les bandits et leur chef s’en allèrent, où ? on ne le sait… peut-être dans les noires profondeurs. Les flammes réduisirent le monastère en cendres, et les ruines de l’église se dressent encore sur la cime du rocher, d’où s’échappe la cascade qui, après avoir bondi de roc en roc, forme le gave qui baigne les murs de cette abbaye.

– Mais, s’écria le musicien impatienté, et le Miserere ?

– Attendez, reprit avec un grand calme le berger, nous y arrivons.

Cela dit, il continua ainsi son histoire :

– Tout le monde, dans le pays, fut scandalisé d’un tel crime ; des pères aux fils, des fils aux petits-enfants, on se le répéta avec horreur durant les longues veillées du soir ; mais ce qui contribue le plus à en perpétuer le souvenir, c’est que tous les ans, la nuit même où il fut commis, on voit briller des lumières à travers les fenêtres brisées de l’église, on entend une sorte de musique étrange, mêlée de chants lugubres et terribles qui se distingue, par moments, au milieu des rafales du vent. Ce sont les moines, ceux du moins qui, morts sans doute avant d’être prêts à comparaître, purifiés de toutes leurs fautes, devant le tribunal de Dieu, reviennent encore du purgatoire, afin d’obtenir, par leurs prières, la miséricorde du Très-Haut en chantant le Miserere.

Les assistants se regardaient les uns les autres, avec un air d’incrédulité : seul le pèlerin, que le récit de cette histoire semblait préoccuper vivement, demanda anxieux à celui qui la contait :

– Et vous dites que ce prodige se renouvelle encore ?

– Dans trois heures, sans faute, il commencera ; car cette nuit est précisément la nuit du jeudi saint, et l’horloge de l’abbaye vient de sonner huit heures.

– À quelle distance se trouve le monastère ?

– À une lieue et demie à peine… Mais, que faites-vous ? Où allez-vous par une pareille nuit ? La main de Dieu se retire-t-elle de vous ? s’écrièrent-ils tous en voyant le pèlerin se lever de son banc, prendre son bourdon et quitter le foyer pour se diriger vers la porte.

– Où je vais ? Entendre la musique merveilleuse, entendre le grand, le véritable Miserere, le Miserere de ceux qui reviennent dans ce monde après être morts, et savent ce qu’il en coûte de mourir dans le péché.

Cela dit, il disparut aux yeux du frère lai interdit et des pasteurs non moins étonnés. Le vent sifflait et faisait grincer les portes, comme si une main puissante les eût secouées pour les arracher de leurs gonds ; la pluie tombant en tourbillons fouettait les vitres des fenêtres et, de temps à autre, la lueur d’un éclair illuminait l’horizon qu’on découvrait par leurs ouvertures. Le premier moment de stupeur passé, le frère lai s’écria :

– Il est fou !

– Il est fou ! répétèrent les bergers, en attisant de nouveau le feu et en se groupant autour du foyer.

II

Le mystérieux personnage traité de fou dans l’abbaye chemina une heure ou deux, en remontant le ruisseau qui lui avait été indiqué par le berger, conteur de l’histoire, après quoi il arriva dans l’endroit où s’élevaient les noires et imposantes ruines du monastère. La pluie venait de cesser ; les nuages flottaient en sombres masses et de leurs bords déchiquetés glissait, par moments, un furtif rayon de lumière pâle et douteuse ; le vent, qui fouettait les massifs piliers et parcourait les cloîtres déserts, semblait exhaler des gémissements. Cependant rien d’extraordinaire, rien de surnaturel ne venait frapper l’imagination. Celui qui avait dormi tant de nuits, abrité seulement par les ruines d’une tour abandonnée ou d’un château solitaire, celui qui avait bravé, dans ses longues pérégrinations, des centaines de tempêtes, était familiarisé avec tous ces bruits. Les gouttes d’eau qui filtraient par les fissures des arceaux brisés, pour tomber sur les dalles, en rendant un son aussi régulier que celui du balancier d’une horloge ; les cris que poussaient les hiboux en se réfugiant sous le nimbe de pierre d’une statue, debout encore dans l’excavation d’un mur ; le frôlement des reptiles qui, réveillés de leur léthargie par la tempête, avançaient leurs têtes difformes hors des trous où ils dormaient et rampaient au milieu des raiforts sauvages et des ronces poussant au pied de l’autel, et dans les jointures des pierres sépulcrales dont se composait le pavé de l’église ; tous ces murmures étranges et mystérieux de la campagne, de la solitude et de la nuit, arrivaient distinctement aux oreilles du pèlerin, assis sur la statue mutilée d’un tombeau, tandis qu’il attendait, anxieux, l’heure où devait se réaliser le prodige.

Le temps passait, passait ainsi et il n’apercevait rien ; les mille rumeurs confuses de la nuit résonnaient et se combinaient de mille façons différentes, mais restaient toujours les mêmes. « Si l’on m’avait trompé ! » pensa le musicien. Dans le même moment, il entendit un bruit nouveau, bruit inexplicable en pareil endroit ; semblable à celui que produit une pendule quelques moments avant de sonner l’heure, bruit de roues qui tournent, de cordes qu’on étire, d’une machine qui s’agite sourdement et s’apprête à user de sa mystérieuse vitalité mécanique, et la cloche sonna un… deux… trois… jusqu’à onze coups.

Dans le temple, il n’y avait ni horloge, ni cloche, ni clocher quelconque. Le dernier coup, répété d’écho en écho, s’affaiblissait sans s’éteindre entièrement. On en entendait encore les vibrations dans l’air frémissant, quand les dalles granitiques qui recouvraient les sépultures, les marches en marbre des autels, les pierres des ogives, les balustrades taillées à jour du chœur, les festons en forme de trèfle des corniches, les noirs contreforts des murs, le pavé, les voûtes, l’église entière s’illuminèrent spontanément, sans qu’il fût possible de distinguer la torche, le cierge ou la lampe qui répandaient cette clarté insolite.

Le temple offrait l’image d’un squelette, dont les os jaunis dégagent des gaz phosphorescents qui brillent et apparaissent dans l’obscurité, comme une flamme bleuâtre, inquiète et craintive. Tout sembla s’animer, mais comme par ces secousses galvaniques qui impriment à l’être mort des contractions parodiant la vie : mouvements instantanés plus horribles encore que l’inertie du cadavre avant d’être secoué par cette force inconnue. Les pierres se réunirent aux pierres, les fragments brisés de l’autel, qui gisaient épars et sans ordre, se levèrent aussi intacts que si l’ouvrier venait de leur donner le dernier coup de ciseau, en même temps que l’autel, les chapelles détruites se redressèrent, les chapiteaux brisés et l’immense série de voûtes effondrées, qui se croisaient et s’entrelaçaient capricieusement, refirent avec leurs colonnes un labyrinthe de porphyre. Une fois le temple réédifié, on entendit des accords lointains qui pouvaient être confondus avec les sourds gémissements de l’air, et qui formaient cependant un ensemble de voix lointaines et graves ; on eût dit qu’elles sortaient du sein de la terre, d’où elles s’élevaient peu à peu ; à chaque instant, en effet, elles devenaient plus perceptibles.

Le téméraire pèlerin éprouva un commencement de peur, mais sa peur fut combattue par sa passion pour tout ce qui était inusité et merveilleux ; fortifié par cette passion, il quitta la tombe sur laquelle il s’était reposé ; il se pencha sur le bord de l’abîme, au fond duquel le torrent bondissait sur des rochers, en produisant dans sa chute les roulements d’un tonnerre incessant, épouvantable, et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Il venait de voir, sous des capuchons relevés, les mâchoires décharnées, les blanches dents, les noires cavités des yeux de têtes de morts, et à moitié couverts de vêtements en lambeaux, les squelettes des moines précipités jadis, du portail de l’église dans le gouffre. Ils sortaient du fond de l’onde, s’accrochaient, avec les longs doigts de leurs mains osseuses, aux fentes des rochers et grimpaient ainsi jusqu’à toucher le bord du précipice, et d’une voix basse, sépulcrale, ils disaient avec une expression de douleur déchirante, le premier verset du psaume de David : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam!

Quand les moines furent arrivés au péristyle du temple, ils se rangèrent sur deux files, avant d’y entrer, et allèrent s’agenouiller dans le chœur, continuant à chanter avec des voix plus élevées, plus solennelles, les versets du psaume. Une musique accompagnait en mesure leurs voix, et cette musique était le bruit du tonnerre que la tempête passée murmurait au loin ; c’était le bourdonnement du vent gémissant dans les grottes de la montagne ; c’était le bruit monotone de la cascade qui tombe sur les rochers, de la goutte d’eau qui s’infiltre, et le cri du hibou caché, et le frôlement des reptiles inquiets. Tout cela composait cette musique et, en outre, quelque chose d’inexplicable, d’à peine compréhensible, une chose semblable à l’écho d’un orgue… accompagnant les versets du gigantesque hymne de contrition composé par le roi psalmiste, avec des notes et des accords aussi grandioses que les paroles sont terribles.

La cérémonie continua ; le musicien qui y assistait, absorbé, atterré, croyait être hors du monde réel, et vivre dans les fantastiques régions des rêves, là où les choses revêtent des formes étranges et phénoménales. Une terrible secousse vint l’arracher à la stupeur qui absorbait toutes les facultés de son esprit ; ses nerfs tressaillirent sous le coup d’une émotion des plus violentes, ses dents claquèrent, il fut pris d’un tremblement impossible à réprimer, et le froid pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Les moines prononçaient, en ce moment, ces effroyables paroles du Miserere : In iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea.

Aux accents de ce verset, répercuté d’écho en écho, renvoyé de voûte en voûte, il s’éleva une clameur épouvantable qui semblait le cri de douleur arraché à l’humanité entière par la conscience de ses iniquités ; cri horrible composé de tous les gémissements de l’infortune, de tous les hurlements du désespoir, de tous les blasphèmes de l’impiété ; concert monstrueux, digne expression de ceux qui, conçus dans le péché, ont vécu dans l’iniquité. Le chant continua, tantôt d’une tristesse navrante et profonde, tantôt pareil à un rayon de soleil qui, rompant les sombres nuages de la tempête, substitue, à l’éclair terrifiant, un éclair de joie ; il continua jusqu’à ce que, grâce à une transformation subite, l’église resplendissante fût baignée d’une lumière céleste.

Les ossements des moines se recouvrirent de leurs chairs ; une auréole lumineuse brilla au-dessus de leurs fronts ; la coupole s’ouvrit et laissa voir le ciel semblable à l’océan lumineux accessible aux regards des justes. Les séraphins, les anges, les archanges et les chœurs célestes accompagnaient d’un hymne glorieux ce verset, qui montait alors jusqu’au trône du Seigneur, comme une trombe d’harmonie, comme la gigantesque spirale d’un encens sonore : Auditu meo dabis gaudium et laetitiam, et exultabunt ossa humiliata.

En ce moment, la clarté éblouissante aveugla les yeux du pèlerin, ses tempes battirent avec violence et ses oreilles bourdonnèrent ; il tomba sans connaissance à terre et n’entendit plus rien.

III

Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.

– Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.

– Oui, répondit le musicien.

– Et qu’en pensez-vous ?

– Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressant à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye.

Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre. Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! » Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement. Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.

Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.

Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables. In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique. Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.

Qui sait si ce n’était qu’une folie ?

Gustave-Adolphe BÉCQUER (1836-1870), espagnoles.

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6 mai, 2014

Pour chercher la Pierre à Feu (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:11

Aizi réclamait un soir de la lumière, et comme le temps passait sans qu’on lui apportât la lampe, il cria à son disciple de se presser. L’élève répondit : – Il fait si noir que je n’arrive pas à trouver la pierre à feu. Puis il ajouta : – Maître, ne pourriez-vous pas allumer la chandelle pour m’aider à la chercher ?

 

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22 décembre, 2013

Une Leçon d’Echecs (Histoire chinoise)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:46

Il y avait autrefois un joueur d’échecs renommé qui s’appelait Qiu. Personne ne pouvait l’égaler et il n’avait jamais rencontré d’adversaire digne de lui dans la région.

 

Qiu enseignait à deux jeunes gens l’art des échecs. L’un d’eux s’appliquait beaucoup et suivait les explications du maître avec attention, alors que le second était distrait. Il était bien là comme son camarade, ayant l’air d’écouter, les yeux fixés sur le jeu ; mais en réalité sa pensée était ailleurs : Il songeait tout le temps aux oies sauvages qui passaient dans le ciel et dont il lui semblait entendre les cris, et il aurait voulu prendre son arc et aller en abattre quelques-unes.

 

Il en résulta que le premier élève devint vite un joueur d’échecs consommé tandis que l’autre, bien qu’il eût passé beaucoup de temps à apprendre ce jeu n’en retint que quelques vagues rudiments. Etait-ce que son camarade était plus doué que lui ? Que non pas ; il faut en chercher ailleurs la cause.

 

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La Naïveté du Jeune Cerf (Histoire chinoise)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:40

Un habitant de Linjiang captura un jour un jeune faon et décida de l’élever. A peine eût-il franchi le seuil de sa demeure que ses chiens l’accueillirent en se pourléchant et en frétillant de la queue.

 

L’homme furieux les renvoya, mais le sort que ses chiens réservaient au jeune faon devint un sujet d’inquiétude. Alors il présenta tous les jours le faon aux chiens ; il le portait dans ses bras, montrant par là à ses chiens qu’ils devaient le laisser en paix. Peu à peu, le faon se mit à jouer avec les chiens qui, obéissant à la volonté de leur maître, fraternisèrent avec lui.

 

Le faon grandit et, oubliant qu’il était un cerf, crut que les chiens étaient ses meilleurs amis. Ils folâtraient ensemble et vivaient dans une intimité sans cesse grandissante.

 

Trois années passèrent. Le faon, devenu cerf, vit un beau jour dans la rue une bande de chiens inconnus. Il sortit aussitôt pour s’amuser avec eux, mais ceux-ci le regardaient venir avec un mélange de joie et de fureur. Ils le mirent en pièces et le mangèrent.

 

En rendant le dernier soupir, le jeune cerf se demandait encore pourquoi il mourait si prématurément.

 

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1 décembre, 2013

Le Faux Musicien (Histoire chinoise)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:20

Le Roi Xuan de Qy aimait le faste et avait pour l’orgue de bambou un engouement sans limite. Il entretenait jusqu’à trois cents joueurs d’orgue, et les

faisait jouer souvent ensemble.

 

Dans son royaume vivait un certain lettré nommé maître Nanguo. Maître Nanguo ne savait pas du tout jouer de l’orgue, mais misant sur l’excessive passion du

Roi pour cet instrument, il se présenta au Palais et demanda à faire partie de l’ensemble royal. Le Roi l’accepta, et de surcroît lui accorda une rémunération très élevée. Chaque fois que l’on faisait jouer les musiciens, maître Nanguo s’emparait de son instrument et s’ingéniait à faire semblant de jouer. Ainsi les jours

passèrent sans qu’il lui arrivât le moindre incident.

 

Quand le Roi Xuan mourut, son fils, le Roi Ming lui succéda. Hélas, le nouveau Roi n’avait pas les mêmes goûts que son père : Il aimait l’orgue, certes,

mais le préférait joué en solo ; c’est pourquoi il demanda à ce qu’on lui présentât les musiciens chacun à leur tour. En apprenant cette nouvelle, maître Nanguo, le faux musicien s’enfuit.

 

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19 novembre, 2013

Un Rêve (Histoire chinoise)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:31

On raconte qu’il y avait autrefois un bachelier qui avait plus d’un tour dans son sac. Son professeur était extrêmement sévère ; à la moindre incartade, les élèves n’échappaient pas à la bastonnade.

 

Un jour, le rusé disciple fut convaincu de faute. Le maître, bouillant de colère , l’envoya immédiatement quérir et en attendant son arrivée s’assit dans la grande salle.
L’élève entra, et s’agenouillant devant son maître, il dit, sans parler de sa faute :
- Je voulais venir plus tôt, mais j’étais en train de faire des plans pour employer au mieux mille onces d’or qui me sont échues par hasard.
La colère du professeur s’évanouit comme par enchantement lorsqu’il entendit le mot « or ».
- D’où te vient cet or ? Demanda-t-il vivement.
- Je l’ai trouvé enfoui dans le sol, répondit l’élève.
- Quel emploi songes-tu en faire ? Poursuivit le maître.
- Je suis d’une famille pauvre, dit l’élève, nous n’avons pas de propriété familiale, aussi avons-nous décidé, ma femme et moi, de consacrer cinq cents onces d’or à l’achat de terres, deux cents onces pour nous bâtir une maison, cent pour la meubler et cent pour acheter des esclaves. Des cents onces restantes, la moitié me servira à acheter des livres, car désormais je veux travailler avec ardeur, et j’offrirai l’autre moitié à mon professeur pour le remercier des enseignements qu’il m’a donnés. Voilà mes plans.
- Est-ce possible ? Je ne suis pas digne d’un tel hommage! Dit le professeur.

 

Il convia son élève à un somptueux repas. Tous deux parlaient et riaient et buvaient mutuellement à leur santé. Dans un état voisin de l’ivresse, le maître demanda soudain :
- Tu es venu précipitamment ; as-tu au moins mis l’or dans un coffret avant de partir ?
L’élève se leva pour répondre :
- Hélas ! Je n’avais pas encore tout à fait terminé mes plans que ma femme m’a réveillé en se retournant et, quand j’ai ouvert les yeux, l’or avait disparu !
Je n’ai pas eu besoin de coffret..
Stupéfait, le professeur demanda :
- L’or dont tu parlais, c’était donc un rêve ?
- Mais oui ! Dit l’étudiant.
Le professeur sentit une violente colère l’envahir, mais comme son élève était son invité, il ne put s’emporter contre lui. Lentement, il prononça :
- Tu as de bons sentiments pour ton professeur, dans tes rêves ; quand tu feras réellement fortune, tu ne m’oublieras certainement pas.
Et de nouveau, il emplit le verre de son disciple.

 
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9 octobre, 2013

Pas de cible (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:55

Un jour, les recruteurs des armées du tsar se présentèrent dans une bourgade juive. Comme d’habitude, ils étaient à la recherche de nouvelles recrues.
Tout ce que la ville comptait d’adolescents, y compris les nombreux élèves de l’école d’étude rabbinique fut incorporé sur-le-champ !
Au camp militaire, leurs nouveaux maîtres furent émerveillés par l’habileté des étudiants rabbiniques sur le champ de tir : ces jeunes juifs religieux ne rataient jamais la cible !

 

Dès qu’éclata la guerre, on dépêcha en première ligne tous les étudiants talmudiques.
Peu après leur arrivée, l’ennemi lança une offensive générale.
Tout au loin, en plein no man’s land, apparut une immense horde casquée de Teutons. Les officiers tsaristes s’écrièrent :
 » Prêts.. visez.. feu !  »
Il ne se passa absolument rien.

 

 » Feu ! hurlèrent à nouveau les officiers. Vous entendez ? Feu, bande d’idiots, feu !  »
Il ne se passait toujours rien, côté tsariste.

 

Hors de lui, l’officier commandant s’écria :
 » Au nom du tsar, pourquoi ne tirez-vous pas ?  »
L’un des ex-étudiants rabbinique prit alors la parole. S’adressant, plein de douceur, au commandant, il répondit :
 » Votre Honneur, ne voyez-vous donc pas qu’il y a des gens en face ? Si nous tirions, nous risquerions de leur faire mal !  »

 

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14 mai, 2013

Trois petits livres à lire le soir, Renée ZELLER (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 9:19

À Madame J. M.

 

L’UNE des douze béguines, célèbres en Brabant vers l’an de grâce 1370, était affligée d’un goût excessif pour les aventures spirituelles. Ses sœurs, nées nonnes – ou du moins paraissant telles par l’intime placidité qui les faisait se mouvoir à l’aise en toute règle, discipline ou conseil – se sanctifiaient sans heurt, écoutant avec respect la lecture des lettres spirituelles de leur admirable maître Ruysbroeck. S’il arrivait que le sens profond leur en échappât, point ne s’en troublait leur esprit, qui s’enfonçait dans la « lumière obscure », au bercement des mots ineffables. Seule, dame Ermelinde, ardente et subtile, se tourmentait l’âme à vivre intensément tous les étals mystiques décrits dans les traités de haute spiritualité. Elle n’était pas entrée au béguinage, comme tant d’autres, par lointain appel d’enfance, goût naturel de dévotion, déception du monde, voire volonté paternelle, mais bien sous la poussée d’une telle force d’amour que son cœur, dépassant chaque créature en particulier, les étreignait toutes dans les bras du Crucifié. Non contente de scruter les doctrines suréminentes, il n’était raffinement d’ascétisme qu’elle n’essayât. Au béguinage, on la tenait pour inquiète et singulière, ce pourquoi la « grande Dame » ne lui épargnait pas les remontrances, encore qu’elle l’aimât. Ermelinde était jeune, ingénue et tendre.

 

Or, voici qu’un jour de particulière détresse intérieure, la béguine hasarda cette étrange demande à sa supérieure : « Vous plairait-il, très Révérende Dame, de me donner une compagne âgée et discrète, afin que j’aille, en la vallée verte, consulter Maître Ruysbroeck en personne sur la plus haute spiritualité de ce monde ? »

 

La grande Dame regarda la quémandeuse d’un air de commisération assez humiliant et lui répondit que non, vraiment, son cas n’étant point si rare ni tragique, il lui suffirait de répandre son âme aux pieds du Christ en une veillée fervente, pour obtenir la grâce ultime de simplicité.

 

Dolente, mais soumise, Ermelinde s’en fut.

 

Le soir tombait. Un soir de Pâques fleuries où l’aigre bise du Nord s’était soudainement apaisée ; une douceur inusitée passait sur le pré clos du béguinage.
Au frôlement d’une mante noire – celle d’Ermelinde – un mouton bêla, puis tout retomba dans un religieux silence.

 

La béguine poussa la porte de la chapelle du béguinage, qui fit un bruit prolongé de soupir, et se trouva dans une nuit piquée d’une seule flamme, celle qui tremblait devant le Saint Sacrement. Agenouillée sous les ailes d’un séraphin sculpté, qui ombrageait le Ciborio, elle s’ouvrit de sa peine au Christ : « Seigneur, mon époux, implora-t-elle, conduisez-moi vers votre serviteur Ruysbroeck, à moins qu’il ne vous plaise de m’instruire vous-même. » Elle formulait sa requête pour la troisième fois quand elle sentit, à l’épaule, une main douce qui se posait. Ermelinde se retourna : une femme au visage tant maternel qu’angélique lui souriait ; une femme, oui, mais quasi divine sous son manteau d’hyacinthe à bordure d’hermine ; elle tenait en sa dextre une crosse élevée qui se recourbait en volutes d’or fin.

 

« Ce n’est point la Vierge, se dit Ermelinde, la Vierge Mère serait tout de blanc vêtue avec un chapel de roses sur son voile ; c’est plutôt Madame sainte Waudru, l’abbesse de Mons, qui fut mariée dans le siècle à Monseigneur saint Vincent, patron du pays de Soignes où Maître Ruysbroeck s’est retiré. » À peine la béguine avait-elle eu le temps de penser ces choses que sainte Waudru, car c’était bien elle, lui fit signe de la suivre.

 

Au contact de la crosse abbatiale, la porte de la chapelle s’ouvrit et se referma sans bruit, comme aussi l’huis monumental de la clôture monastique. Dehors, c’était l’orée de la forêt. Les claires étoiles semblaient s’être abaissées presque au niveau des arbres et, ainsi que des veilleuses, posées de branche en branche, faisaient une allée de lumière.

 

La grande abbesse marchait, comme marchent les élus, droite et sans fouler les herbes de ses pieds immobiles. À sa suite, se hâlait la petite béguine, étonnée de se sentir si légère et sans crainte aucune.

 

C’est la haute nuit.

 

Sur un tapis de nacre, que la lune a jeté dans le bois, un homme blanc se dresse, les bras étendus. Ermelinde, parvenue au cœur de la vallée verte reconnaît maître Ruysbroeck, lequel faisait sous les grands arbres son oraison de minuit. L’abbesse a disparu ; à peine perçoit-on à la cime des frondaisons hautes et noires, un dernier reflet de sa crosse dorée. Alors, s’enhardissant, la petite béguine parle à l’extatique. « Je vous requiers humblement, Maître admirable, de m’apprendre le secret de haute perfection, que je n’aille plus de ci, de là, butiner la science qui vous fixe en paix dans la claire Trinité. »

 

Maître Ruysbroeck ne répond pas, mais, levant le doigt, il fait un signe à Ermelinde qui se met à sa suite. Et tous deux s’en vont à travers si sombres sentiers que la béguine n’est plus guidée, sinon par la tache mouvante de la robe blanche du chanoine.

 

Dans la nuit, soudainement, un point d’or s’allume, c’est la flamme d’une lampe de fer à larmes d’argent, posée au seuil d’un petit ermitage tout enseveli d’ombre. Au coup frappé par Maître Ruysbroeck une femme apparaît, dont le visage pâli s’encadre de longs cheveux fauves aux tresses dénouées. Ermelinde pense à Marie Madeleine tandis que son guide demande : « Veux-tu nous laisser veiller une heure avec toi, ma sœur la conscience ? » Alors la porte s’ouvre toute grande laissant apparaître l’intérieur d’un oratoire de pierre nue, barré au fond d’une grande croix de bois. La femme silencieuse tend à Ermelinde un vieux livre aux coins usés sur lequel est écrit, en lettres noires délavées de larmes : « Histoire de ma vie passée ». Et elle lui montre la croix.
La béguine a pris le livre en ses mains et, lentement, le feuillette à genoux. Aucune faute griève ne souille son âme innocente et pourtant, que de désordres lit-elle ! Craintes vaines, duplicités menues, curiosités, instabilités, effervescences d’imagination, dépits secrets, fines recherches de soi et tout un pullulement de lâchetés quotidiennes. Son cœur, jusqu’alors étourdi, défaillirait de honte à telle découverte, si la croix ne se dressait, salvatrice.
Vers elle Ermelinde lève ses yeux humides et ses mains suppliantes : « J’ai péché, Seigneur, s’écrie-t-elle, mais jette sur moi la robe de sang qui me fera toute pure et brillante. Que ta contrition qui te couvrit d’une rosée de pourpre, me revête de force pour vivre en ton service et pour ta louange. »

 

À mesure qu’est montée sa prière et que sa confiance a crû, la grâce en son âme s’est répandue allègre et purifiante. Ermelinde, exultant de candeur et de bon vouloir, s’est relevée, et suit à nouveau l’Admirable qui l’entraîne dehors. Les voici, tous deux, cheminant encore entre les futaies où filtre l’aube. Mais la forêt s’est élargie et devient une allée unique qui conduit droit vers un jardin clôturé de marbre pur. Un jeune homme en garde l’entrée.
Son front se penche sous des boucles nazaréennes et ses yeux sont clos à demi. Il tient ouvert sur sa poitrine un livre blanc comme pétales de lis, sur lequel on lit, écrit en poussière de rubis : « Vie du Seigneur Jésus ».

 

La béguine reçoit en ses mains le livre blanc et vermeil, comme elle avait reçu le livre sombre de ses péchés, et lorsqu’elle croit avoir devant elle l’apôtre Jean, retentit la voix du chanoine disant : « Mon frère le recueillement, ouvre-nous le jardin de la méditation. » En parcourant les routes fleuries de lis de la vie cachée, celles de la vie souffrante, bordées de roses ardentes, ou de la vie glorieuse semées d’astres parfumés, Ermelinde tourne dévotement les feuillets satinés et tout odorants des vertus de Jésus. Elle s’attarde au chapitre du Calvaire, en baise longuement les cinq lettres capitales, écrites avec du sang vermeil, ces lettres qui sont les plaies de son Bien Aimé. Et voici qu’enflammée d’amour sacré, le souvenir du monde lui devient pesant, elle ne soupire plus qu’à la réunion avec son époux, au royaume des joies. Elle souhaiterait mourir vraiment, si le souci de « combler par ses souffrances ce qui manque à la passion du Christ » pour le salut des brebis errantes ne la retenait sur terre.

 

Dans l’aurore de flamme, qui bientôt devient le jour, Ermelinde est sortie du jardin. Pour la troisième fois s’en vont cheminant le grand chanoine et la béguine menue : ils ont maintenant dépassé la vallée verte pour entrer dans un pays où tout est couleur de ciel clair et de flot profond ; c’est le pays du mystère. Là s’élève un temple à douze portes, dont chacune est une pierre précieuse, tout comme en la céleste Jérusalem. À l’entrée de la principale qui est de jaspe, se dresse un ange porteur d’un livre de saphir clair aux reflets verts, et pourpres, avec de l’or mêlé. Cà et là, l’or saille en hauts reliefs, formant des lettres qui narrent comment l’on goûte, en paradis, la saveur de Dieu. Ruysbroeck a fléchi les genoux devant l’ange et dit : « Je vous salue, sublime contemplation de l’éternité. » Il prend ensuite le livre céleste et le dépose entre les mains tremblantes d’Ermelinde. Aussitôt le portique de jaspe s’ouvre à l’attouchement de l’ange et l’intérieur du temple apparaît, tout tapissé de roses blanches qui jamais ne se fanent. Au centre du grand vaisseau, un Graal d’émeraude, laissant transparaître l’hostie et quelques gouttes de sang divin, repose sur une nuée d’or. Et c’est sous ce double signe du ciel descendu sur terre qu’Ermelinde se met à lire son livre de l’Éternelle Béatitude. Et comme, entraîné dans l’indicible joie, son esprit semble la quitter pour aller rejoindre la ronde des anges, son corps alangui s’en détache peu à peu ; elle tombe assoupie, la tête appuyée sur le livre de saphir.

 

La cloche aigre du béguinage tinta, faisant s’envoler les hirondelles. Dame Ermelinde ouvrit les yeux. Hélas, elle n’était plus dans le temple embaumé, au pied du Graal mystérieux, mais bien à la même place que la veille au soir, sous le séraphin du Ciborio. Disparu Maître Ruysbroeck ! Et sainte Waudru, la grande abbesse ? Ce n’était plus qu’une image, peinte à fresque sur le mur. Pourtant l’inquiète béguine avait fait mieux qu’un rêve, car son âme était tout autre. Ce qu’elle avait entrevu pendant cette nuit mystérieuse elle allait le vivre au réveil. La messe, qui justement commençait, lui apparut comme si le drame s’en déroulait pour la première fois. Elle perçut le battement du cœur du Christ en l’hostie, le ciel, pour elle, était descendu. Et quand, après sexte, la grande dame réunit la communauté en une conférence extraordinaire, quel fut l’étonnement joyeux d’Ermelinde d’ouïr annoncer :

 

« De trois petits livres à lire le soir. »

 

C’était un message de Maître Ruysbroeck « à ses sœurs de la vie parfaite ». Il s’agissait précisément d’un livre noir et souillé, celui de la vie passée : d’un autre blanc, scripturé de rouge, celui de la vie du Christ ; d’un troisième enfin, bleu et vert écrit en or fin : le livre de la vie céleste d’éternité.

 

Dès lors, Ermelinde chemina droit vers Dieu dans le rayonnement de l’Esprit. La lecture journalière du livre de sa conscience la fortifiait et jamais plus elle ne s’endormit sans mettre spirituellement à son chevet le livre béatifiant des contemplations éternelles. Elle se réveillait ainsi, chaque aurore, avec une grande faim du paradis qui s’apaisait dans l’Eucharistie.

 

Et l’intime harmonie de sa vie venait de ce qu’elle avait enfin compris le texte sacré :

 

« Si on te dit : le Christ est ici ou il est là, n’y va point, car
voici :
LE ROYAUME DE DIEU, IL EST AU DEDANS DE TOI. »

 

Renée ZELLER (début XXe siècle).

 

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