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13 avril, 2018

Du frère sans malice qui consomma de la viande, Hermann HESSE

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Lorsque le seigneur Wido, abbé cistercien, fut envoyé à Cologne pour confirmer l’élection du roi Othon contre son adversaire Philippe, il y narra une savoureuse histoire de sainte simplicité.

« Une des maisons de notre ordre, raconta-t-il, était sous la coupe d’un homme bien né et puissant. Le tyran, qui ne craignait ni Dieu ni diable, tourmentait fréquemment le couvent de toutes les manières possibles. Il emportait tout ce qui lui agréait, blé, vin et bétail, et il ne laissait aux frères que ce qui bon lui semblait. Il en avait pris l’habitude comme si c’était son droit, et le couvent, après bien des plaintes vaines, l’endurait en silence avec force soupirs. C’est ainsi qu’un beau jour il déroba la plus grande partie du troupeau et donna l’ordre de l’emmener à son château. Grande émotion, à la nouvelle, chez l’abbé et ses moines, et l’on délibéra pour savoir qu’entreprendre. On décida finalement qu’un émissaire, si possible l’abbé, devrait se rendre au château et annoncer au malandrin quel salaire son forfait recevrait à coup sûr dans l’au-delà. Mais l’abbé dit : « Je n’y vais pas, car l’exhorter est sans espoir. » Le prieur et l’économe n’en avaient guère plus envie ; alors l’abbé demanda : « Y a-t-il quelqu’un qui veuille y aller ? » Personne ne pipait mot, quand l’un des moines, saisi d’une inspiration divine, répondit tout à trac : « C’est ce moine-là qui devrait y aller ! » Et il nomma un frère de très grand âge et de très petit esprit. On le fait quérir et on lui demande s’il veut bien aller au château ; il y consent, on l’y envoie. Mais au moment de prendre congé de l’abbé, il s’enquit dans la grande simplicité de son cœur : « Mon Père, au cas où l’on me restituerait une partie du larcin, dois-je accepter ou non ? » L’abbé répondit : « Accepte au nom de Dieu tout ce que tu pourras grappiller ! Ce sera toujours mieux que rien. » Le moine se mit en route. Il arriva au château et adressa au tyran le message et la supplique de l’abbé et des frères. Mais comme la simplicité du juste est, selon la parole de Job, une lampe méprisable aux yeux des méchants, le tyran fit peu de cas de sa requête et lui dit en raillant : « Attendez, Messire, d’avoir pris votre petit déjeuner, et vous recevrez ma réponse. » C’était l’heure du repas matinal, on l’installa à la table commune et on lui présenta les mets dont tous se régalaient, à savoir une solide platée de viande. Le saint homme se souvint des paroles de son abbé, il prit autant de viande qu’il le put et mangea comme les autres afin de ne point désobéir ; car il ne doutait pas que la viande ainsi offerte en abondance ne provînt du troupeau de son couvent. Le seigneur du lieu était assis en face de lui avec sa femme et il remarqua fort bien que le frère mangeait de la viande ; c’est pourquoi, après le repas, il le manda auprès de lui et l’interrogea : « Dis-moi, brave homme, est-il d’usage chez vous autres frères de manger ainsi de la viande ? – Jamais ! » répondit le moine – et l’autre de questionner de plus belle : « Même pas en voyage ? » Le moine lui fit réponse : « Non, les frères ne mangent point de viande, ni chez eux, ni au dehors. » Alors le tyran demanda : « Et pourquoi donc avez-vous mangé de la viande aujourd’hui ? » Le frère dit : « Lorsque mon abbé m’a envoyé ici, il m’a enjoint de ne rien refuser de ce que je pourrais récupérer de notre bétail. Comme je pouvais penser que ces beaux services de viande en provenaient, et comme je redoutais qu’on ne m’en rendît pas plus que ce que mes dents pouvaient en saisir, j’ai mangé par obéissance, pour ne pas rentrer chez moi les mains tout à fait vides. » Et comme Dieu ne rejette pas le simple d’esprit et étend même sa dextre sur les impies, le noble sire, ému par tant de simplicité ou plutôt admonesté par le Saint-Esprit qui parlait par la bouche du vieillard, lui dit alors : « Attendez-moi ici, je vais discuter avec ma femme de ce que je dois faire dans votre cas. » Il alla trouver sa femme et lui raconta ce que le vieux avait dit, puis il ajouta : « Je crains la prompte vengeance de Dieu sur moi, si je déboute de sa requête un homme si simple et si droit. » Sa femme fut du même sentiment et donna son accord. Il revint au vieillard et lui dit : « Mon bon père, pour l’amour de votre sainte simplicité qui m’a ému de compassion, je vais rendre à ce couvent ce qui reste de votre bétail, je veux aussi réparer mes torts envers vous autant qu’il est en mon pouvoir, et de ce jour, je ne vous tourmenterai plus. » À ces mots, le vieillard exprima sa gratitude, rentra joyeusement au couvent avec le butin et rapporta aux frères étonnés la réponse du puissant. Depuis ce temps, ils vécurent en paix et ils apprirent par cet exemple à quel point la simplicité est une grande vertu. »

Vous avez là un exemple qui montre que, parfois, une action d’habitude défendue, mais commise dans une bonne intention et dans la pureté du cœur, peut devenir lumineuse et bonne. Normalement le moine aurait commis un péché en mangeant de la viande si sa simplicité ne l’en avait excusé. Et la conclusion de l’histoire prouve que non seulement il ne commit pas de péché mais qu’il s’acquit même un mérite.

Hermann HESSE (1877-1962), allemand.

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2 février, 2018

Diosgyœr, Michel KLIMO (Légende de Hongrie)

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Là, où s’élève aujourd’hui la ville florissante de Diosgyœr, vivait autrefois, au sein d’une petite famille heureuse, un chasseur nommé Paul Dios. Devant la modeste chaumière, se trouvait un énorme noyer dont la récolte était toute la fortune de ces pauvres gens.

Par une belle soirée d’été, toute la famille se reposait sous le noyer. Maître Paul, qui était absorbé dans une rêverie, rompit enfin le silence, et dit en soupirant :

– Mon Dieu, combien je serais plus heureux si j’avais beaucoup, beaucoup d’argent !

La femme, qui ne comprenait rien à ce changement subit dans le caractère de son mari, lui dit :

– Qu’est-ce qui te prend, mon ami ?

– Ne sommes nous pas bien ici ? C’est blasphémer contre le Bon Dieu que de te plaindre, comme tu fais.

– Tiens, poursuivit maître Paul, vois-tu ce vaste pays inculte ? Les collines sont désertes, personne ne laboure ces champs, qui rapporteraient si bien. Oh ! si je pouvais peupler ce pays ! Là, sur la cime de cette montagne, s’élèverait un beau château ; ici, dans la vallée, je ferais labourer les champs de blé ; sur la côte de la rivière, il y aurait de belles vignes ; j’établirais des moulins ; enfin je ferais de cette belle contrée une source intarissable de richesse.

Cela dit, le mari se leva et disparut bientôt dans la forêt, où il erra longtemps en proie à une inquiétude et un mécontentement dont il ne pouvait se rendre compte. Vers minuit, il se coucha accablé par le sommeil, et s’endormit profondément. Dans son rêve, il vit venir à lui un vieillard qui lui dit : – Ta demande s’accomplira, mon ami. Va à Nagyvarad, et restes-y trois jours sur la grande place.

Dès qu’il se réveilla, maître Paul se mit en route pour la ville indiquée, où il arriva au bout de trois jours. Il alla se poster sur la grande place, comme le lui avait enjoint le vieillard. Il y trouva des groupes de journaliers, qui s’y rassemblaient chaque matin pour aller au travail.

Tout à coup, il vit se dégager de la foule un homme à barbe blanche, qui se dirigea vers lui.

Maître Paul faillit tomber à la renverse. C’était le même vieillard qui lui avait apparu dans son rêve. Mais au lieu de lui offrir le trésor promis, le vieillard l’aborda ainsi :

– Veux-tu venir travailler dans ma vigne, je t’offre un franc par jour.

Maître Paul désappointé lui fit signe que non.

Le lendemain matin, le vieil homme vint encore inviter Paul à venir travailler dans sa vigne.

Tout honteux, Paul lui dit :

– C’est que j’attends quelqu’un.

Le surlendemain, le maire de la ville, ne roulant plus garder l’incognito, se répandit en invectives contre le malheureux Paul, et le traita de rien qui vaille, et de vagabond.

Humilié, Paul avoua son tort, et, pour s’excuser, il raconta au maire l’histoire de son rêve. Le vieux Monsieur en rit jusqu’aux larmes, puis il dit :

– Niais que tu es, mon ami ! Le moyen de se laisser duper ainsi par un rêve ! Si tous nos rêves s’accomplissaient, je serais riche depuis longtemps. Sache que, moi aussi, j’ai fait un pareil rêve ; trois fois de suite j’ai rêvé que loin d’ici, vers le Nord, au milieu de vastes forêts, il y a une chaumière habitée par un certain Paul Dios, et que sous un énorme noyer, qui se trouve devant sa porte, il y a trois cuves toute pleines d’or. Mais, plus sage que toi, je me suis moqué de mon rêve, et pour terminer, dit-il en plaisantant, je t’abandonne ce trésor ; tu n’as qu’à y aller.

Paul s’inclina, et en proie à un nouvel espoir fiévreux, il partit au plus vite. Arrivé à la maison, il envoya chercher quelques habitants du village prochain ; on abattît le noyer, mais de trésor, on n’en trouva point.

Mais il n’en découvrit pas moins le trésor caché. On se mit à labourer la terre ; peu à peu la contrée se peupla, et Paul finit par en faire un centre d’agriculture et d’industrie. Les ruines du château qu’il y fit bâtir sont les derniers restes de l’état sauvage de cette contrée.

Michel KLIMO (XIXe siècle), hongrois.

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2 septembre, 2016

L’histoire du pape Gerbert, Henri POURRAT (Légende)

Classé dans : — unpeudetao @ 16:13

ALORS qu’il n’était encore que petit berger dans les prés de Belliac, Gerbert était déjà mené par le désir de voler les secrets des choses. De se faire puissant par lui-même en connaissant les choses cachées, l’avenir, et les moyens de manier les éléments par de simples paroles en se passant de Dieu. C’est ce qu’a voulu Lucifer, c’est ce que veulent les sorciers, qui sont ainsi les fils du diable. Gerbert a été un grand sorcier, celui qui prétend faire la nuit du plein jour afin d’y voir les astres, en s’aidant de la branche creuse du sureau. Le sureau c’est l’arbre maléfique, celui auquel Judas s’est pendu. On a nommé les pustules de son écorce la sueur de Judas, et l’on dit que qui la touche risque de s’égarer comme s’il avait marché sur l’herbe de l’erreur.

Tout cela n’est pas vrai. Mais le peuple d’Auvergne a si fort senti que la vérité pour les hommes c’est de prendre toute la peine qu’on peut et pour le reste de s’en remettre à Dieu comme à un père, il a aimé si fort sa loi paysanne de labeur et de confiance, qu’il s’est défié des savants. Car le savant, c’est, comme le sorcier, celui qui entend prendre barre sur les choses et augmenter les pouvoirs de l’homme. Dieu pourtant a fait de l’homme le chef des créatures. Il lui a donné pouvoir sur toute chair et sur le monde même. Mais il en ira mal à l’homme s’il use de cette puissance pour s’écarter de la loi de Dieu, c’est-à-dire pour renverser les lois de la vie. La légende du pape Gerbert n’est pas selon la vérité de son histoire ; Gerbert a été un mathématicien, un ingénieur, un lettré, un philosophe, un musicien, un médecin, un naturaliste, un savant ; il a été un grand esprit et un grand homme, l’homme de son siècle. Mais la vérité plus haute, celle qui importe le plus aux âmes, c’est la légende, non pas l’histoire, qui l’a sentie. Le peuple s’est trompé sur Gerbert, il a vu vrai sur le génie humain.

Gerbert, disent les gens, avait suivi les moines au monastère. Il avait demandé à étudier dans les livres. Les moines pensèrent en faire un clerc. Lui, il ne désirait d’être qu’un sorcier.

Une fois, de Saint-Géraud il amena à Belliac le plus vieux et le plus saint moine du monastère avec l’espoir de le mettre dans ses mêmes idées de païen. Tous deux restèrent enfermés des heures et des heures et on les entendait discuter à haute voix. Gerbert ne put rien gagner sur le vieux moine par ses raisonnements. « Eh bien, alors, voulez-vous me voir faire un miracle ? » Le moine répondit qu’il le voulait, que s’il voyait un miracle, il consentirait à vendre son âme.

Bon. Gerbert l’amena suer le bord de la Jordanne. Là, après avoir dit des paroles magiques et tracé des cercles sur l’herbe, il frappa les eaux avec une baguette qui paraissait tout en feu. À l’instant le flot de la rivière se changea en un flot d’or. Entre les deux bords, la Jordanne roulait non plus de l’eau, mais de l’or, onde sur onde, toute une coulée d’or. Le vieux moine tomba sur les genoux. Il n’eut que la force de se signer et de recourir à Dieu. Cela suffit. Aussitôt le prodige diabolique prit fin.

Mais de ce moment la Jordanne a roulé dans son flot des paillettes d’or.

Lorsqu’il sut tout ce que pouvaient lui apprendre les bénédictins de Saint-Géraud, au bout de quinze années, il partit pour l’Espagne. Il alla dans une ville damnée nommée Cordoue. Là, des tenants de Mahomet il apprit les arts curieux, la nécromancie et la magie.

À son retour il savait se servir de chiffres inconnus et d’écritures perverses, il entendait ce que signifient le chant et le vol des oiseaux, il connaissait les secrets de la nature et ceux qui passent la nature, il prédisait les choses à venir d’après les aspects des astres, il composait des philtres aux vertus étranges, il évoquait les morts, et pour s’en faire aider, il appelait le diable.

Il savait beaucoup de choses : ainsi qu’un tison qui roule dans la salle et, s’éteint aussitôt présage, une méchante visite, – et il disait que S. Géraud a eu ainsi l’annonce de sa mort. Il savait que si le prêtre, à la Noël, lors de la messe de l’aurore, prononce les paroles de la consécration juste quand perce le premier trait de la lumière, les entrailles de la terre s’ouvrent et tous les trésors cachés se découvrent. Il avait tout cela dans un livre, l’Abaque, qui lui avait servi à découvrit le palais d’argent qui se trouve enfoui sous les ruines de Rome. Il avait pu fabriquer aussi deux choses merveilleuses ; une horloge qui d’elle-même criait an loin les heures et un orgue que l’haleine poussée par de l’eau chaude faisait chanter.

Il voulut alors devenir pape, et il conclut un pacte avec le diable. Et il croyait avoir bien pris ses mesures, parce que le pacte portait que lui, Gerbert, ne mourrait pas tant qu’il n’aurait pas dit la messe à Jérusalem. Mais il oublia – les plus malins, le Malin les a, – qu’il y avait dans Rome une église de ce nom. Un dimanche qu’il y officiait, soudain au Sanctus il se sentit mal. Il était à Jérusalem, il y disait la messe. Il se vit perdu. Et trop perdu dans son épouvante pour avoir le cœur de revenir à Dieu, il se perdit lui-même.

On l’enterra non dans une église mais sous le portique de Saint-Jean-de-Latran. Peut-être par une dérision du diable ; puisque Gerbert avait tout sacrifié à l’art de prédire, une sorte de vertu divinatrice s’attacha à sa tombe. La dalle noire de son sépulcre, bien qu’en lieu fort sec, pleurait pour annoncer la mort de chaque pape.

Un jour, beaucoup plus tard, un pape malade s’enquit de ce que disait la dalle. On lui rapporta qu’elle commençait de se mouiller. Cela lui parut malséant. Il ordonna de détruire le tombeau, et de jeter aux vents ce qui pouvait rester de Gerbert. On l’y trouva les yeux ouverts, la bouche prête à parler ; il fit même un mouvement pour se lever. Mais un nuage qui sentait le soufre s’éleva, cette dépouille partit en poudre, et dans le moment il n’en resta plus rien.

Henri POURRAT (1887-1959).

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7 février, 2015

Je t’en souhaite juste assez (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 8:39

Un 23 décembre, j’étais à l’aéroport écoutant secrètement un père et sa fille. Elle devait partir dans un autre pays rejoindre son mari et ses enfants pour fêter Noël auprès des siens. Le père serra très fort sa fille et lui dit :  » Je t’aime, je t’en souhaite juste assez !  » Elle se leva la tête et dit à son père :  » Papa, la vie avec toi est beaucoup plus qu’assez. Ton amour envers moi a toujours été plus que j’aurais souhaité. Je t’en souhaite juste assez aussi papa !  » Ils s’embrassèrent puis elle partit.

 

Il marchait le long des vitrines tout près d’où j’étais, regardant sa fille disparaître au loin. Je pouvais voir dans son visage qu’il n’avait qu’une envie, c’était de  pleurer. Je ne voulais pas m’introduire dans sa vie privée mais il me regarda puis, il me dit :  » N’avez-vous jamais eu à dire au revoir à quelqu’un en sachant que ce serait la dernière fois ?  »  » Oui  » lui ai-je dit.  » Pardonnez ma question mais, pourquoi c’est un ultime au revoir ?  » lui demandai-je. C’est alors qu’il me regarda d’un air triste et dit :  » Je suis vieux et elle demeure trop loin. Le prochain voyage que je ferai sera mes funérailles. Je suis très malade mais je ne lui ai pas dit car je ne veux pas qu’elle s’en fasse pour moi. Je veux qu’elle vive sa vie comme si de rien n’était.  »  » Mais lorsque vous lui disiez au revoir, je vous ai entendu dire :  » Je t’en souhaite juste assez « ,  » que cela signifie-t-il ?  » Il commença à sourire et dit :  » Ce souhait, nous le faisons depuis des générations dans ma famille. C’est une tradition que nous continuons à suivre et on le dit à tous ceux qu’on aime.  » Il prit une pause, regarda vers le ciel et cherchait à se remémorer les détails. Soudain, il se mit à sourire de nouveau et commença :  » Quand nous disons à quelqu’un  :  » Je t’en souhaite juste assez « , nous lui souhaitons que sa vie soit remplie avec juste assez de bonnes choses pour pouvoir les apprécier.  » Il se mit à marcher de long en large en demeurant près de moi et se mit à dire :  » Je te souhaite juste assez d’expériences, bonnes ou mauvaises, pour garder une attitude brillante. Je te souhaite juste assez de pluie pour apprécier le soleil. Je te souhaite juste assez de bonheur pour garder ton esprit vivant. Je te souhaite juste assez de douleur afin que les petites joies te paraissent plus grandes. Je te souhaite juste assez d’argent pour satisfaire tes besoins et ainsi, tu apprécieras les surplus. Je te souhaite juste assez de perte pour apprécier ce que tu as. Je te souhaite juste assez de « bonjour » pour ne pas avoir trop de derniers Au revoir.  » Puis il partit…

 

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4 novembre, 2014

Le rire du chien, Louis PERGAUD (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 11:51

Comme je passais la main dans les cheveux, je veux dire dans les poils de son chien, mon « bougnat », avec qui j’entretiens des relations de bon voisinage, m’a glissé confidentiellement :

 

– Je gage que vous ne savez pas pourquoi nous marchons sur deux pattes au lieu de nous servir, comme toutes les autres bêtes, de nos quatre membres ?

 

– Je l’ignore, en effet, répondis-je du ton du citoyen qui attend une histoire.

 

– Eh bien, reprit mon interlocuteur, sachez donc que c’est à un chien et à un Auvergnat que les hommes sont redevables de ce genre de locomotion.

 

« Oui, n’est-ce pas, continua-t-il, au début, tout le monde allait à quatre pattes ; mais, certain jour, un Auvergnat avisa un cabot qui se dressait sur ses pattes de derrière pour regarder par-dessus une clôture.

 

« Je suis aussi malin qu’un chien, se dit cet homme avisé, et lui aussi se dressa sur ses pattes de derrière. Ses compagnons l’imitèrent aussitôt. Et voilà pourquoi l’humanité marche sur deux pattes, tout simplement ».

 

Je ne saurais affirmer la rigoureuse exactitude de cette explication, mais en tout cas, si le chien – car nous laisserons, voulez-vous, l’Auvergnat à son anthracite – si le chien, dis-je, nous a appris à nous tenir sur deux pattes, nous lui avons, par sentiment de réciprocité sans doute, enseigné le rire.

 

Je n’ai pas la prétention d’affirmer que, ce faisant, nous avons rendu à notre commensal un service extraordinaire et que nous lui ayons fait faire un pas vers son émancipation future, d’autant que cet enseignement aura été absolument involontaire et passif.

 

Un peu particulier sans doute et différent du phénomène humain, le fait est là tout de même et j’ai eu occasion de l’observer souvent chez les chiens de chasse.

 

Le rire canin n’est pas un rire bruyant ; il n’éclate ni ne tonitrue ; il ne secoue pas les tripes et n’ébranle pas le poitrail de celui qui en est saisi, la tête ne part pas en arrière et les pattes n’y participent point, pas plus que le tronc… C’est le rire silencieux, le rire muet que le bon Fenimore Cooper, dans des romans qui firent la joie de notre enfance, attribue quelque part à la « Longue-Carabine » ou au « Dernier des Mohicans », je ne sais plus au juste, quand ils ont découvert la trace fraîche du méchant Sioux ou du traître Comanche sur le sentier de la guerre.

 

L’œil pourtant s’avive un peu et le mufle humide et frais a de légers frémissements, mais on a plutôt l’impression d’un rictus que d’un rire. Les babines se troussent ; la gueule, littéralement, se fend jusqu’aux oreilles et les deux magnifiques rangées de crocs qui apparaissent n’auraient rien de très rassurant pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas le bon camarade à qui il a affaire ; la queue, quelquefois, mais assez rarement, se met aussi de la partie et bat avec douceur. Telles sont à peu près les caractéristiques du rire canin.

 

Dire que ce phénomène décèle, comme chez l’homme, un état d’épanouissement général et de gaieté plénière serait faux ; le rire du chien marque tout simplement un désir d’être agréable au maître, une affectueuse soumission, ou encore une discrète invite au plaisir espéré de la chasse ou de la promenade. Peut-être également est-ce pour l’animal une manière délicate de demander au maître un bon morceau, ou une façon distinguée de souhaiter le bonjour à une personne de connaissance.

 

Les chiens n’emploient le rire qu’avec les hommes et ne rient pas entre eux. Ils ont mieux, apparemment, et leurs manifestations de joie nous sont bien connues ; mais le fait qu’ils se sont assimilé ce geste et qu’ils lui ont attribué un sens dénote une curieuse faculté de raisonnement, qu’il est intéressant de dégager.

 

D’abord, il n’y a que les vieux chiens qui savent rire ; les jeunes, apparemment, jusqu’à ce que le phénomène les ait frappés par quelque corrélation les intéressant directement, n’y font pas plus attention qu’à n’importe lequel de nos gestes coutumiers.

 

C’est la concordance de nos mouvements avec un état général de bonne humeur et de générosité dont il profite qui met l’animal en éveil : de là à généraliser, il n’y a qu’un pas. Mais où le phénomène devient merveilleux et troublant, c’est quand nous voyons la bête adopter ce truchement pour nous faire comprendre, sans nul doute, qu’elle est animée à notre égard des sentiments qu’elle nous a reconnus dans le rire.

 

Il est hors de doute que le chien comprend dans notre langage articulé, même dépouillé d’inflexions révélatrices, tout ce qui a rapport à lui et que nous sommes, nous, à son égard, dans un état manifeste d’infériorité.

 

Peut-être s’en est-il rendu compte, et son rire, ainsi que d’autres phénomènes d’imitation, souvent mal interprétés, ne sont-ils que les premiers balbutiements de notre langage mimique !

 

Sa vie est si courte et si remplie ! Qui sait, s’il en avait le temps, s’il n’arriverait pas à se créer, à l’instar des sourds-muets, un alphabet restreint de gestes et de vocables qui traduiraient clairement, à notre usage, ses idées et ses sentiments.

 

Il y aurait là, en tout cas, de sa part, la révélation d’une supériorité méconnue, en même temps que le signe pour l’homme d’un certain mépris affectueux.

 

« Ce pauvre Haut-Pattu, doit penser Miraut, il est incapable de parler ma langue, il faut bien que je m’habitue à parler la sienne ! »

 

Louis PERGAUD (1882-1915).

 

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6 janvier, 2014

Le jeune homme et le pissenlit (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 13:42

Sous les rayons du soleil printanier, les feuilles dentelées et robustes des premiers pissenlits firent leur apparition dans l’herbe tendre  d’un jardin public. L’un d’eux arborait une splendide fleur jaune fraîche et dorée comme un coucher de soleil au mois de mai. Au bout de quelques jours, la fleur devint aigrette, sphère légère, bordée de minuscules petites plumes ancrées aux graines agglutinées au centre. Ah ! Comme elles rêvaient les petites semences bercées  par la brise du soir et la timide sérénade des premiers grillons.  » Où irons-nous germer ? – Qui sait ? – Seul le vent le sait !  »

 

Un matin, l’aigrette fut secouée par les doigts vigoureux et invisibles du vent. Attachées à leur petit parachute, les semences s’envolèrent emportées au loin.  » Adieu.. Adieu..  » Se dirent-elles. Une à une, elles tombèrent dans la bonne terre de jardins et de prés. Mais la plus petite termina son envol sur un trottoir, dans la fissure du béton recouverte d’une fine couche de poussière. Pellicule bien dérisoire comparée à la terre grasse du pré !  » Mais elle est toute pour moi !  » Se dit la semence, qui sans hésiter une seconde, se blottit tout au fond et prit racine. En face de cette lézarde se dressait un vieux banc boiteux et tout gribouillé où venait souvent s’asseoir un jeune homme au regard tourmenté, le cœur rempli d’angoisse. Il avait l’air tendu et les poings crispés. En apercevant deux petites feuilles vert tendre et dentelées se frayer un passage à travers le béton, il se mit à ricaner :  » Vous n’y arriverez pas ! Vous êtes comme moi.  » Et il les piétina..

 

Le lendemain, il vit que les feuilles s’étaient redressées. Il y en avait quatre à présent. Depuis, il n’arrivait plus à détourner son regard de cette petite plante courageuse et têtue. Au bout de quelques jours, parut la fleur, d’un jaune brillant comme un cri de bonheur. Pour la première fois depuis bien longtemps, le jeune homme abattu sentit que la rancune et l’amertume qui pesaient sur son cœur commençaient à se dissiper. Il releva la tête, respira à pleins poumons et donna un grand coup au dossier du banc.  » Maintenant, s’écria-t-il, j’en suis sûr, il est possible de réussir !  » Il avait à la fois envie de pleurer et de rire. Il caressa la petite tête jaune de la fleur : les plantes savent ressentir l’amour et la bonté des êtres humains. Pour ce pissenlit petit et courageux, cette caresse du jeune homme fut le plus beau moment de sa vie.

 

 » Ne demande pas au vent, pourquoi il t’a déposé là où tu te trouves. Même si le béton t’étouffe, prend racine et vis. Tu es un message.  »

 

Extrait du livre  » Paraboles d’un curé de campagne « .

 

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5 décembre, 2013

L’Elixir d’Immortalité (Histoire chinoise)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:33

Le bruit courait que dans la montagne, à quelques milliers de lieues de la capitale, vivait un vieux moine taoïste qui détenait le secret de l’élixir d’immortalité. Ayant eu vent de la chose, le Roi envoya un grand dignitaire chercher le secret. Mais lorsque le messager arriva sur les lieux, le moine venait de mourir. Furieux, le Roi accusa le dignitaire de s’être mis en retard par manque de diligence et le condamna au châtiment suprême.

 

Voilà un Roi qui n’était pas un parangon de sagacité. Il ne lui était, en effet, même pas venu à l’idée que si le moine avait possédé un élixir d’immortalité, il ne serait pas mort.

 

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27 octobre, 2013

L’apprentissage (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:20

Un vieil homme Cherokee apprend la vie à son petit fils.
 » Un combat a lieu à l’intérieur de moi, dit-il au garçon. Un combat terrible entre deux loups.
L’un est mauvais :
Il est colère, envie, chagrin, regret, avidité, arrogance, apitoiement sur soi-même, culpabilité, ressentiment, infériorité, mensonges, vanité, supériorité et ego.
L’autre est bon :
Il est joie, paix, amour, espoir, sérénité, humilité, bonté, bienveillance, empathie, générosité, vérité, compassion et foi.
Le même combat a lieu en toi-même et à l’intérieur de tout le monde.  »

 

Le petit-fils réfléchit pendant une minute puis demande à son grand père :
 » Quel sera le loup qui vaincra ?  »
Le vieux Cherokee répondit simplement :
 » Celui que tu nourris.  »

 

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30 septembre, 2013

L’arbre à soucis (Histoire)

Classé dans : — unpeudetao @ 4:57

Un jour, j’ai retenu les services d’un menuisier pour m’aider à restaurer ma vieille grange. Après avoir terminé une dure journée au cours de laquelle une crevaison lui avait fait perdre une heure de travail, sa scie électrique avait rendu l’âme, et pour finir, au moment de rentrer chez lui, son vieux pick-up refusait de démarrer.

 

Je le reconduisis chez lui et il demeura froid et silencieux tout au long du trajet. Arrivé chez lui, il m’invita à rencontrer sa famille. Comme nous marchions le long de l’allée qui conduisait à la maison, il s’arrêta brièvement à un petit arbre, touchant le bout des branches de celui-ci de ses mains.

 

Lorsqu’il ouvrit la porte pour entrer chez lui, une étonnante transformation se produisit. Son visage devint rayonnant, il caressa ses deux enfants et embrassa sa femme.

 

Lorsqu’il me raccompagna à ma voiture, en passant près de l’arbre, la curiosité s’empara de moi et je lui demandai pourquoi il avait touché le bout desbranches de cet arbre un peu plus tôt.
 » C’est mon arbre à soucis, » me répondit-il.  » Je sais que je ne peux éviter les problèmes, les soucis et les embûches qui traversent mes journées, mais il y a une chose dont je suis certain, ceux-ci n’ont aucune place dans la maison avec ma femme et mes enfants. Alors, je les accroche à mon arbre à soucis tous les soirs lorsque je rentre à la maison. Et puis, je les reprends le matin.
Ce qu’il y a de plus drôle « , il sourit,  » c’est que lorsque je sors de la maison le matin pour les reprendre, il y en a beaucoup moins que la veille lorsque je les avais accrochés.  »

 

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14 mai, 2013

Trois petits livres à lire le soir, Renée ZELLER (Conte)

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À Madame J. M.

 

L’UNE des douze béguines, célèbres en Brabant vers l’an de grâce 1370, était affligée d’un goût excessif pour les aventures spirituelles. Ses sœurs, nées nonnes – ou du moins paraissant telles par l’intime placidité qui les faisait se mouvoir à l’aise en toute règle, discipline ou conseil – se sanctifiaient sans heurt, écoutant avec respect la lecture des lettres spirituelles de leur admirable maître Ruysbroeck. S’il arrivait que le sens profond leur en échappât, point ne s’en troublait leur esprit, qui s’enfonçait dans la « lumière obscure », au bercement des mots ineffables. Seule, dame Ermelinde, ardente et subtile, se tourmentait l’âme à vivre intensément tous les étals mystiques décrits dans les traités de haute spiritualité. Elle n’était pas entrée au béguinage, comme tant d’autres, par lointain appel d’enfance, goût naturel de dévotion, déception du monde, voire volonté paternelle, mais bien sous la poussée d’une telle force d’amour que son cœur, dépassant chaque créature en particulier, les étreignait toutes dans les bras du Crucifié. Non contente de scruter les doctrines suréminentes, il n’était raffinement d’ascétisme qu’elle n’essayât. Au béguinage, on la tenait pour inquiète et singulière, ce pourquoi la « grande Dame » ne lui épargnait pas les remontrances, encore qu’elle l’aimât. Ermelinde était jeune, ingénue et tendre.

 

Or, voici qu’un jour de particulière détresse intérieure, la béguine hasarda cette étrange demande à sa supérieure : « Vous plairait-il, très Révérende Dame, de me donner une compagne âgée et discrète, afin que j’aille, en la vallée verte, consulter Maître Ruysbroeck en personne sur la plus haute spiritualité de ce monde ? »

 

La grande Dame regarda la quémandeuse d’un air de commisération assez humiliant et lui répondit que non, vraiment, son cas n’étant point si rare ni tragique, il lui suffirait de répandre son âme aux pieds du Christ en une veillée fervente, pour obtenir la grâce ultime de simplicité.

 

Dolente, mais soumise, Ermelinde s’en fut.

 

Le soir tombait. Un soir de Pâques fleuries où l’aigre bise du Nord s’était soudainement apaisée ; une douceur inusitée passait sur le pré clos du béguinage.
Au frôlement d’une mante noire – celle d’Ermelinde – un mouton bêla, puis tout retomba dans un religieux silence.

 

La béguine poussa la porte de la chapelle du béguinage, qui fit un bruit prolongé de soupir, et se trouva dans une nuit piquée d’une seule flamme, celle qui tremblait devant le Saint Sacrement. Agenouillée sous les ailes d’un séraphin sculpté, qui ombrageait le Ciborio, elle s’ouvrit de sa peine au Christ : « Seigneur, mon époux, implora-t-elle, conduisez-moi vers votre serviteur Ruysbroeck, à moins qu’il ne vous plaise de m’instruire vous-même. » Elle formulait sa requête pour la troisième fois quand elle sentit, à l’épaule, une main douce qui se posait. Ermelinde se retourna : une femme au visage tant maternel qu’angélique lui souriait ; une femme, oui, mais quasi divine sous son manteau d’hyacinthe à bordure d’hermine ; elle tenait en sa dextre une crosse élevée qui se recourbait en volutes d’or fin.

 

« Ce n’est point la Vierge, se dit Ermelinde, la Vierge Mère serait tout de blanc vêtue avec un chapel de roses sur son voile ; c’est plutôt Madame sainte Waudru, l’abbesse de Mons, qui fut mariée dans le siècle à Monseigneur saint Vincent, patron du pays de Soignes où Maître Ruysbroeck s’est retiré. » À peine la béguine avait-elle eu le temps de penser ces choses que sainte Waudru, car c’était bien elle, lui fit signe de la suivre.

 

Au contact de la crosse abbatiale, la porte de la chapelle s’ouvrit et se referma sans bruit, comme aussi l’huis monumental de la clôture monastique. Dehors, c’était l’orée de la forêt. Les claires étoiles semblaient s’être abaissées presque au niveau des arbres et, ainsi que des veilleuses, posées de branche en branche, faisaient une allée de lumière.

 

La grande abbesse marchait, comme marchent les élus, droite et sans fouler les herbes de ses pieds immobiles. À sa suite, se hâlait la petite béguine, étonnée de se sentir si légère et sans crainte aucune.

 

C’est la haute nuit.

 

Sur un tapis de nacre, que la lune a jeté dans le bois, un homme blanc se dresse, les bras étendus. Ermelinde, parvenue au cœur de la vallée verte reconnaît maître Ruysbroeck, lequel faisait sous les grands arbres son oraison de minuit. L’abbesse a disparu ; à peine perçoit-on à la cime des frondaisons hautes et noires, un dernier reflet de sa crosse dorée. Alors, s’enhardissant, la petite béguine parle à l’extatique. « Je vous requiers humblement, Maître admirable, de m’apprendre le secret de haute perfection, que je n’aille plus de ci, de là, butiner la science qui vous fixe en paix dans la claire Trinité. »

 

Maître Ruysbroeck ne répond pas, mais, levant le doigt, il fait un signe à Ermelinde qui se met à sa suite. Et tous deux s’en vont à travers si sombres sentiers que la béguine n’est plus guidée, sinon par la tache mouvante de la robe blanche du chanoine.

 

Dans la nuit, soudainement, un point d’or s’allume, c’est la flamme d’une lampe de fer à larmes d’argent, posée au seuil d’un petit ermitage tout enseveli d’ombre. Au coup frappé par Maître Ruysbroeck une femme apparaît, dont le visage pâli s’encadre de longs cheveux fauves aux tresses dénouées. Ermelinde pense à Marie Madeleine tandis que son guide demande : « Veux-tu nous laisser veiller une heure avec toi, ma sœur la conscience ? » Alors la porte s’ouvre toute grande laissant apparaître l’intérieur d’un oratoire de pierre nue, barré au fond d’une grande croix de bois. La femme silencieuse tend à Ermelinde un vieux livre aux coins usés sur lequel est écrit, en lettres noires délavées de larmes : « Histoire de ma vie passée ». Et elle lui montre la croix.
La béguine a pris le livre en ses mains et, lentement, le feuillette à genoux. Aucune faute griève ne souille son âme innocente et pourtant, que de désordres lit-elle ! Craintes vaines, duplicités menues, curiosités, instabilités, effervescences d’imagination, dépits secrets, fines recherches de soi et tout un pullulement de lâchetés quotidiennes. Son cœur, jusqu’alors étourdi, défaillirait de honte à telle découverte, si la croix ne se dressait, salvatrice.
Vers elle Ermelinde lève ses yeux humides et ses mains suppliantes : « J’ai péché, Seigneur, s’écrie-t-elle, mais jette sur moi la robe de sang qui me fera toute pure et brillante. Que ta contrition qui te couvrit d’une rosée de pourpre, me revête de force pour vivre en ton service et pour ta louange. »

 

À mesure qu’est montée sa prière et que sa confiance a crû, la grâce en son âme s’est répandue allègre et purifiante. Ermelinde, exultant de candeur et de bon vouloir, s’est relevée, et suit à nouveau l’Admirable qui l’entraîne dehors. Les voici, tous deux, cheminant encore entre les futaies où filtre l’aube. Mais la forêt s’est élargie et devient une allée unique qui conduit droit vers un jardin clôturé de marbre pur. Un jeune homme en garde l’entrée.
Son front se penche sous des boucles nazaréennes et ses yeux sont clos à demi. Il tient ouvert sur sa poitrine un livre blanc comme pétales de lis, sur lequel on lit, écrit en poussière de rubis : « Vie du Seigneur Jésus ».

 

La béguine reçoit en ses mains le livre blanc et vermeil, comme elle avait reçu le livre sombre de ses péchés, et lorsqu’elle croit avoir devant elle l’apôtre Jean, retentit la voix du chanoine disant : « Mon frère le recueillement, ouvre-nous le jardin de la méditation. » En parcourant les routes fleuries de lis de la vie cachée, celles de la vie souffrante, bordées de roses ardentes, ou de la vie glorieuse semées d’astres parfumés, Ermelinde tourne dévotement les feuillets satinés et tout odorants des vertus de Jésus. Elle s’attarde au chapitre du Calvaire, en baise longuement les cinq lettres capitales, écrites avec du sang vermeil, ces lettres qui sont les plaies de son Bien Aimé. Et voici qu’enflammée d’amour sacré, le souvenir du monde lui devient pesant, elle ne soupire plus qu’à la réunion avec son époux, au royaume des joies. Elle souhaiterait mourir vraiment, si le souci de « combler par ses souffrances ce qui manque à la passion du Christ » pour le salut des brebis errantes ne la retenait sur terre.

 

Dans l’aurore de flamme, qui bientôt devient le jour, Ermelinde est sortie du jardin. Pour la troisième fois s’en vont cheminant le grand chanoine et la béguine menue : ils ont maintenant dépassé la vallée verte pour entrer dans un pays où tout est couleur de ciel clair et de flot profond ; c’est le pays du mystère. Là s’élève un temple à douze portes, dont chacune est une pierre précieuse, tout comme en la céleste Jérusalem. À l’entrée de la principale qui est de jaspe, se dresse un ange porteur d’un livre de saphir clair aux reflets verts, et pourpres, avec de l’or mêlé. Cà et là, l’or saille en hauts reliefs, formant des lettres qui narrent comment l’on goûte, en paradis, la saveur de Dieu. Ruysbroeck a fléchi les genoux devant l’ange et dit : « Je vous salue, sublime contemplation de l’éternité. » Il prend ensuite le livre céleste et le dépose entre les mains tremblantes d’Ermelinde. Aussitôt le portique de jaspe s’ouvre à l’attouchement de l’ange et l’intérieur du temple apparaît, tout tapissé de roses blanches qui jamais ne se fanent. Au centre du grand vaisseau, un Graal d’émeraude, laissant transparaître l’hostie et quelques gouttes de sang divin, repose sur une nuée d’or. Et c’est sous ce double signe du ciel descendu sur terre qu’Ermelinde se met à lire son livre de l’Éternelle Béatitude. Et comme, entraîné dans l’indicible joie, son esprit semble la quitter pour aller rejoindre la ronde des anges, son corps alangui s’en détache peu à peu ; elle tombe assoupie, la tête appuyée sur le livre de saphir.

 

La cloche aigre du béguinage tinta, faisant s’envoler les hirondelles. Dame Ermelinde ouvrit les yeux. Hélas, elle n’était plus dans le temple embaumé, au pied du Graal mystérieux, mais bien à la même place que la veille au soir, sous le séraphin du Ciborio. Disparu Maître Ruysbroeck ! Et sainte Waudru, la grande abbesse ? Ce n’était plus qu’une image, peinte à fresque sur le mur. Pourtant l’inquiète béguine avait fait mieux qu’un rêve, car son âme était tout autre. Ce qu’elle avait entrevu pendant cette nuit mystérieuse elle allait le vivre au réveil. La messe, qui justement commençait, lui apparut comme si le drame s’en déroulait pour la première fois. Elle perçut le battement du cœur du Christ en l’hostie, le ciel, pour elle, était descendu. Et quand, après sexte, la grande dame réunit la communauté en une conférence extraordinaire, quel fut l’étonnement joyeux d’Ermelinde d’ouïr annoncer :

 

« De trois petits livres à lire le soir. »

 

C’était un message de Maître Ruysbroeck « à ses sœurs de la vie parfaite ». Il s’agissait précisément d’un livre noir et souillé, celui de la vie passée : d’un autre blanc, scripturé de rouge, celui de la vie du Christ ; d’un troisième enfin, bleu et vert écrit en or fin : le livre de la vie céleste d’éternité.

 

Dès lors, Ermelinde chemina droit vers Dieu dans le rayonnement de l’Esprit. La lecture journalière du livre de sa conscience la fortifiait et jamais plus elle ne s’endormit sans mettre spirituellement à son chevet le livre béatifiant des contemplations éternelles. Elle se réveillait ainsi, chaque aurore, avec une grande faim du paradis qui s’apaisait dans l’Eucharistie.

 

Et l’intime harmonie de sa vie venait de ce qu’elle avait enfin compris le texte sacré :

 

« Si on te dit : le Christ est ici ou il est là, n’y va point, car
voici :
LE ROYAUME DE DIEU, IL EST AU DEDANS DE TOI. »

 

Renée ZELLER (début XXe siècle).

 

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