27 novembre, 2014

Le lion, le renard et l’âne, IBN AL-MUQAFFA

Classé dans : — unpeudetao @ 9:23

On raconte qu’un lion vivait dans une forêt, et auprès de lui subsistait un renard qui se nourrissait de ses reliefs. Il advint que le lion attrapa la gale, s’affaiblit et ne put chasser ; le renard lui demanda : « Qu’as-tu, ô seigneur de tous les lions, ton état a changé ? » « C’est cette gale qui m’épuise, répondit le lion, et mon seul remède est : le cœur et les oreilles d’un âne. » « Cela est très aisé, affirma le renard ; je connais un endroit où un âne travaille chez un blanchisseur ; il est chargé de transporter les habits ; je te l’amènerai. » De ce pas il alla voir l’âne, le salua et lui dit : « Pourquoi es-tu si maigre ? » « Mon maître m’affame ; il me prive de nourriture. » « Pourquoi, acceptes-tu de vivre avec lui dans ces conditions ? lui demanda le renard. » « Parce que, lui rétorqua l’âne, je  ne connais aucun subterfuge pour le fuir et je ne peux aller nulle part sans qu’un humain ne me fasse suer et ne m’affame. » « Je vais t’indiquer, reprit le renard, un endroit à l’écart des gens où personne ne passe, abondant en herbe et où paît, en toute quiétude, un troupeau d’ânes sauvages si gras et si beaux que nul oeil n’en a jamais vu. » « Qu’est-ce qui nous empêche d’y aller ? demanda l’âne ; conduis-nous vite là-bas. » Le renard l’emmena vers la forêt puis, le devançant, alla voir le lion et lui indiqua l’endroit où paissait l’âne. Le lion s’y rendit et là, il voulut sauter sur lui ; mais affaibli, il n’y réussit point et l’âne se défit de lui et s’enfuit, très effrayé. Lorsque le renard vit que le lion avait manqué sa proie, il lui dit : « Ô maître des fauves, jusqu’à quel point as-tu faibli ? » « Si tu le ramènes, reprit le lion, je ne le raterai pas. » Le renard retourna voir l’âne et lui dit : « Qu’as-tu fait ? Un des ânes sauvages, t’ayant vu seul, est venu te saluer et te souhaiter la bienvenue. Si tu n’avais pas fui, il t’aurait tenu compagnie et t’aurait présenté à ses compagnons ! » Comme l’âne n’avait jamais vu de lion, lorsqu’il entendit cela, il le crut et se dirigea de nouveau vers la forêt. Le renard le devança auprès du lion pour l’informer de l’endroit où se trouvait l’âne et lui dit : « Prépare-toi afin de ne point le rater. Je l’ai trompé pour toi. Ne te laisse pas envahir par la faiblesse car, s’il t’échappe cette fois, il ne reviendra jamais, et les bonnes occasions sont rares. » A l’incitation du renard, le lion reprit courage et se dirigea vers l’âne. Lorsqu’il le vit, il se jeta sur lui et le tua sur le coup. « Les médecins, dit-il au renard, m’ont interdit de consommer si je ne me purifie avant. Alors tu vas garder l’âne le temps que je me lave et je reviendrai manger son cœur et ses oreilles. Et je laisserai tout le reste pour toi. » Lorsque le lion s’en fut à ses ablutions, le renard s’approcha de l’âne et dévora son cœur et ses oreilles espérant que le lion verrait ainsi un mauvais présage et dédaignerait de le manger. Ensuite le lion revint ; perplexe, il demanda au renard : « Mais où sont le cœur et les oreilles de l’âne ? » « Sire, lui répondit le renard, si cet âne avait un coeur pour ressentir et des oreilles pour entendre, il ne serait pas revenu après t’avoir échappé une première fois. »

 

IBN AL-MUQAFFA (724-759).

 

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22 novembre, 2014

Le lion, le loup et le renard, AL-QALYÛBÎ

Classé dans : — unpeudetao @ 16:56

Exemple de celui qui profite de l’expérience des autres. Un lion, un loup et un renard se lièrent d’amitié, et sortirent pour chasser. Ils prirent un âne sauvage, un lièvre et un cerf. Le lion s’adressa au loup : « Partage entre nous », ordonna-t-il. » Le loup dit : « Le cas me paraît clair : l’âne est à toi, le lièvre est au renard et le cerf est à moi. » Le lion lui asséna un grand coup qui lui sépara la tête du corps ; puis il s’adressa au renard : « Ah ! que ton ami est ignorant dans l’art du partage. Alors, partage entre nous. » Le renard déclara : « Cela me paraît évident : l’âne  est pour le déjeuner de Sa Majesté, le cerf est pour son dîner et le lièvre est le goûter, entre ces deux repas. » « Que tu es juste, s’écria le lion ; qui t’a inculqué cette justice ? » Le renard répondit : « C’est de voir la tête du loup séparée de son corps. »

 

AL-QALYÛBÎ (1580-1659).

 

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6 avril, 2014

Le lion et le renard cordonnier (Conte arabe)

Classé dans : — unpeudetao @ 9:14

Il était une fois un vieux lion qui ne pouvait plus chasser car ses pattes ankylosées refusaient de le porter. Compère renard se mit en tête de se moquer de lui : – Ô Monseigneur ! Tu devrais courir un peu pour te dégourdir les jambes. – Insolent ! Il fut un temps où tu n’osais même pas rôder à distance de mes terres et te voilà maintenant me narguant parce que je suis vieux et que mes jambes me lâchent. – Monseigneur ! Quelle méprise ! Je suis ton humble serviteur et je ne cherche qu’à t’aider. – En quoi un misérable comme toi pourrait m’aider ? Le renard, se maintenant à bonne distance, poursuivit : – En te soulageant de tes douleurs. Le métier de cordonnier n’a pas de secret pour moi. Nous sommes cordonniers de père en fils ! Je vais te fabriquer des bottines en cuir afin que tu puisses marcher sans avoir mal aux pieds, et même chasser comme au temps de ta jeunesse ! À ces mots, le fauve redressa la tête et un frisson parcourut sa crinière. – Voyons cela ! Allez au travail ! Et gare à toi si tu me racontes des histoires. Sans plus tarder le renard se dirigea vers un monceau de terre où on venait d’enfouir le cadavre d’une vachette. Il y découpa quatre larges morceaux de peau encore fraiche et rejoignit le roi des animaux sans crainte, sûr de son affaire. – Ô mon roi ! Tends tes pieds. Le lion s’exécuta de bonne grâce à l’idée de retrouver une nouvelle jeunesse. Le renard s’appliqua délicatement et lui couvrit chaque patte d’un morceau de peau qu’il attacha d’un lacet en tige de palmiers nains. Sous l’effet de l’humidité, le lion éprouva une agréable sensation. Le renard insista : – Maintenant il ne te reste plus qu’à mettre tes pattes à sécher au soleil et tu pourras filer. Le lion, confiant, suivit les consignes à la lettre, et patienta sous le soleil brûlant. Hélas, le cuir se rétrécit, se rétrécit… et durcit comme du bois mort ! La douleur arracha au lion de terribles rugissements. Aucun animal n’osa s’en approcher. Le renard, lui, fier de son exploit, parcourait le pays pour annoncer la nouvelle : – Je suis le vengeur ! Le lion est sous la torture. Seule la hase, madame lièvre, eut pitié et dit au lion : – Monseigneur ! Promets-moi de ne pas me dévorer et j’atténuerai tes souffrances. – Parole de roi. Tu auras même une récompense ! La hase s’activa du mieux qu’elle put en courant du point d’eau au roi des animaux. Elle remplissait son gosier et le déversait sur le cuir qui se dilatait. Elle libéra enfin les pattes du lion qui retrouvèrent quelque liberté de mouvement. L’animal, ingrat, loin de remercier madame lièvre qui s’était donnée tant de mal, leva sa lourde patte et la laissa retomber sur elle. Elle se débattit : – Tu cherches à dévorer celle qui t’a sauvé ? – Oui, c’est la providence qui t’envoie. Et gloup ! Il l’engloutit si vite, qu’elle glissa rapidement et se retrouva expulsée par derrière. Ouf ! Elle se sauva sans demander sans reste, tout en répétant : « Bonnes gens ! Craignez le mal qui vient de celui à qui vous avez fait du bien ! Bonnes gens… »

 

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16 février, 2014

Le lion, le loup et le renard, IBN AL-AWZÎ

Classé dans : — unpeudetao @ 7:05

Le lion tomba malade. Tous les animaux sauvages vinrent lui rendre visite, sauf le renard ;  le loup en profita pour le calomnier et raconter des propos mensongers sur son compte.

 

S’adressant au loup, le lion lui dit : « Si le renard se présente, préviens-moi. » Entre-temps, le renard fut mis au courant des agissements du loup. Lorsque le renard arriva, le loup avertit le lion. Ce dernier demanda au renard : « Où étais-tu, brave cavalier ? » Le renard répondit : « J’étais parti en quête d’un remède pour Sa Majesté. » « Et qu’as-tu trouvé ? » demanda le lion, intéressé. « On m’a conseillé le remède suivant : un osselet de la patte du loup. » Le lion asséna alors un coup de griffe qui mit en sang la patte du loup,  mais ne trouva rien. Le renard s’éclipsa, puis il vit le loup, les pattes couvertes de sang, il lui dit : « Ô toi, le loup à la patte rouge de sang, tu ferais mieux, lorsque tu t’assieds chez les rois, de retenir ta langue. »

 

IBN AL-AWZÎ (1186-1256).

 

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9 septembre, 2012

Le Lion, le Loup et le Renard, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 8:42

Un Lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,
Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse :
Alléguer l’impossible aux Rois, c’est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda des Médecins ; il en est de tous arts :
Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
Le Loup en fait sa cour, daube au coucher du Roi
Son camarade absent ; le Prince tout à l’heure
Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
Ne m’ait à mépris imputé
D’avoir différé cet hommage ;
Mais j’étais en pèlerinage ;
Et m’acquittais d’un voeu fait pour votre santé.
Même j’ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
Dont votre Majesté craint à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur :
Le long âge en vous l’a détruite :
D’un Loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante ;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire Loup vous servira,
S’il vous plaît, de robe de chambre.
Le Roi goûte cet avis-là :
On écorche, on taille, on démembre
Messire Loup. Le Monarque en soupa,
Et de sa peau s’enveloppa ;
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire :
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière :
Vous êtes dans une carrière
Où l’on ne se pardonne rien.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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8 septembre, 2012

Le Lion s’en allant en guerre, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 16:28

Le Lion dans sa tête avait une entreprise.
Il tint conseil de guerre, envoya ses Prévôts,
            Fit avertir les Animaux :
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
            L’Éléphant devait sur son dos
            Porter l’attirail nécessaire,
            Et combattre à son ordinaire ;
            L’Ours s’apprêter pour les assauts ;
Le Renard ménager de secrètes pratiques ;
Et le Singe, amuser l’ennemi par ses tours.
Renvoyez, dit quelqu’un, les Ânes qui sont lourds,
Et les Lièvres sujets à des terreurs paniques.
Point du tout, dit le Roi ? je les veux employer.
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L’Âne effraiera les gens, nous servant de trompette;
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier.
            Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
            Et connaît les divers talents.
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens .

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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Le Lion malade et le Renard, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 16:24

            De par le Roi des Animaux,
            Qui dans son antre était malade,
            Fut fait savoir à ses Vassaux
            Que chaque espèce en ambassade
            Envoyât gens le visiter :
            Sous promesse de bien traiter
            Les Députés, eux et leur suite,
            Foi de Lion, très bien écrite,
            Bon passeport contre la dent ;
            Contre la griffe tout autant.
            L’édit du Prince s’exécute :
            De chaque espèce on lui députe.
            Les Renards gardant la maison,
            Un d’eux en dit cette raison :
            Les pas empreints sur la poussière
Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,
Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
            Pas un ne marque de retour.
            Cela nous met en méfiance.
            Que Sa Majesté nous dispense :
            Grand merci de son passeport .
            Je le crois bon; mais dans cet antre
            Je vois fort bien comme l’on entre,
            Et ne vois pas comme on en sort.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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31 août, 2012

Le Lion, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 18:30

               Sultan Léopard autrefois
               Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
Force boeufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,
               Force moutons parmi la plaine.
Il naquit un Lion dans la forêt prochaine.
Après les compliments et d’une et d’autre part,
               Comme entre grands il se pratique,
Le Sultan fit venir son Vizir le Renard,
               Vieux routier, et bon politique.
Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin ;
               Son père est mort ; que peut-il faire ?
               Plains plutôt le pauvre orphelin.
               Il a chez lui plus d’une affaire,
               Et devra beaucoup au destin
S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête. »
               Le Renard dit, branlant la tête :
Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié :
Il faut de celui-ci conserver l’amitié,
               Ou s’efforcer de le détruire
               Avant que la griffe et la dent
Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.
               N’y perdez pas un seul moment.
J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre.
               Ce sera le meilleur lion
               Pour ses amis qui soit sur terre :
               Tâchez donc d’en être, sinon
Tâchez de l’affaiblir. La harangue fut vaine.
Le sultan dormait lors ; et dedans son domaine
Chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin
Le Lionceau devint vrai Lion. Le tocsin
Sonne aussitôt sur lui ; l’alarme se promène
               De toutes parts ; et le Vizir,
Consulté là-dessus  dit avec un soupir :
Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.
En vain nous appelons mille gens à notre aide.
Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons
               Qu’à manger leur part de mouton.
Apaisez le Lion : seul il passe en puissance
Ce monde d’alliés vivant sur notre bien.
Le Lion en a trois qui ne lui coûtent rien,
Son courage, sa force, avec sa vigilance.
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton :
S’il n’en est pas content, jetez-en davantage.
Joignez-y quelque boeuf : choisissez, pour ce don
               Tout le plus gras du pâturage.
Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas.
               Il en prit mal ; et force États
               Voisins du sultan en pâtirent :
               Nul n’y gagna, tous y perdirent.
               Quoi que fît ce monde ennemi,
               Celui qu’ils craignaient fut le maître.
Proposez-vous d’avoir un Lion pour ami,
               Si vous voulez le laisser craître.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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11 juillet, 2012

Le Renard déguisé, Jean-Pierre Claris de FLORIAN

Classé dans : — unpeudetao @ 20:03

 

Un renard plein d’esprit, d’adresse, de prudence,
à la cour d’un lion servait depuis long-temps.
Les succès les plus éclatants
avaient prouvé son zèle et son intelligence.
Pour peu qu’on l’employât, toute affaire allait bien.
On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien ;
et l’habile renard était dans l’indigence.
Lassé de servir des ingrats,
de réussir toujours sans en être plus gras,
il s’enfuit de la cour ; dans un bois solitaire
il s’en va trouver son grand-père,
vieux renard retiré, qui jadis fut visir.
Là, contant ses exploits, et puis les injustices,
les dégoûts qu’il eut à souffrir,
il demande pourquoi de si nombreux services
n’ont jamais pu rien obtenir.
Le bon homme renard, avec sa voix cassée,
lui dit : mon cher enfant, la semaine passée,
un bléreau mon cousin est mort dans ce terrier :
c’est moi qui suis son héritier,
j’ai conservé sa peau : mets-la dessus la tienne,
et retourne à la cour. Le renard avec peine
se soumit au conseil ; affublé de la peau
de feu son cousin le bléreau,
il va se regarder dans l’eau d’une fontaine,
se trouve l’air d’un sot, tel qu’était le cousin.
Tout honteux, de la cour il reprend le chemin.
Mais, quelques mois après, dans un riche équipage,
entouré de valets, d’esclaves, de flatteurs,
comblé de dons et de faveurs,
il vient de sa fortune au vieillard faire hommage :
il était grand visir. Je te l’avais bien dit,
s’écrie alors le vieux grand-père :
mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire
doit d’abord cacher son esprit.

 

Jean-Pierre Claris de FLORIAN (1755-1794).

 

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6 mai, 2012

L’âne et le renard (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

 

      Un paysan possédait un âne, étique et décharné, qui errait, du couchant au lever du soleil, dans les déserts de rocailles sans rien manger, lamentable. Or, dans cette contrée, il y avait une forêt entourée de marais sur laquelle régnait un lion, grand chasseur. Ce lion se trouvait alors épuisé et meurtri à la suite d’un combat avec un éléphant. Il était si faible qu’il ne trouvait plus la force de chasser. Si bien que lui et les autres animaux se trouvaient privés de nourriture. En effet, ces derniers avaient l’habitude de se nourrir des restes du lion. Un jour, le lion ordonna au renard :
      « Va me chasser un âne. Trouves-en un dans la prairie et débrouille-toi pour me l’amener ici par ruse. En mangeant sa chair, je reprendrai force et me remettrai à chasser. Il m’en faudra fort peu et je vous laisserai le reste. Pratique tes sortilèges et ramène-moi un âne ou un boeuf. Emploie tout moyen à ta convenance, mais arrange-toi pour qu’il s’approche de moi.
      – Je suis ton serviteur, dit le renard. Je suis à mon affaire dès qu’il s’agit de ruser. Ma voie ici-bas consiste à guider ceux qui quittent le bon chemin. »
      Il partit donc vers la prairie. Or, en chemin, au beau milieu d’un désert, il tomba sur l’âne qui errait, maigre et décharné. Il s’approcha et entama la conversation avec cet innocent.
      « Mais que fais-tu donc dans ce désert de pierrailles ?
      – Que je mange des épines ou que je sois dans le jardin de l’Irem, Dieu l’a voulu ainsi et je lui en rends grâce. On doit remercier pour les bienfaits comme pour les déboires. Car dans le destin existe le pire du pire. Comme c’est Dieu qui fait la répartition, la patience est la clef de toute faveur. S’il m’offre du lait, pourquoi lui demanderais-je du miel. De toute façon, chaque jour apporte sa part de tourments.
      – Mais, répliqua le renard, la volonté de Dieu, c’est que tu cherches la part qui t’est destinée. Ce monde est un monde où règne le prétexte. S’il n’y a ni prétexte ni raison apparente, ta part t’échappe. C’est pour cela qu’il est important de réclamer.
      – Ce que tu dis, fit l’âne, prouve ton manque de confiance en Dieu. Car Celui qui donne la vie donnera aussi le pain. Celui qui est patient finit par trouver sa part, tôt ou tard, et à coup sûr plus rapidement que celui qui ne sait pas attendre.
      – La confiance en Dieu ? répondit le renard. C’est là une chose bien rare. Et ne crois pas que moi ou toi nous l’ayons. Il faut être bien ignorant pour chercher à obtenir ce qui est rare car il n’est pas donné à chacun de devenir sultan.
      – Ton discours n’est fait que de contradictions, répliqua l’âne. Ici-bas, tous les malheurs proviennent de l’avidité. Jusqu’à ce jour, nul n’a jamais entendu parler d’une mort causée par la modération et personne n’est devenu sultan par la seule force de l’ambition. Les chiens ne mangent pas de pain et les cochons non plus. La pluie et les nuages ne sont pas le fruit d’une action humaine. Le désir que tu as de prendre ta part n’a d’égal que le désir qu’a ta part de te rejoindre. Si tu ne vas pas vers elle, elle viendra à toi. Dans cette quête, la précipitation ne peut qu’apporter des déboires.
      – Ceci n’est qu’une légende ! railla le renard. Il faut se donner du mal, ne serait-ce que pour obtenir une graine. Puisque Dieu t’a donné des mains, tu te dois de t’en servir. Tu dois travailler, ne serait-ce que pour aider tes amis. Puisque personne ne peut être à la fois tailleur, marchand d’eau et menuisier, l’univers trouve un équilibre dans le partage du labeur et des gains. C’est une erreur de croire être libre parce qu’on consomme gratuitement.
      – Je ne connais pas de gain meilleur que la confiance en Dieu, fit l’âne ; car chaque fois que l’on remercie Dieu, notre gain augmente. »
      Ils conversèrent ainsi longtemps et finirent par épuiser les questions et les réponses. À la fin, le renard dit à l’âne :
      « C’est une idiotie que de patienter dans ce désert de pierrailles. La terre de Dieu est vaste. Va plutôt vers la prairie. Là-bas, tout est vert comme au paradis. Les herbes croissent abondamment. Tous les animaux y vivent dans la joie et le bonheur. Les herbes sont si hautes que même un chameau pourrait s’y dissimuler. De-ci, de-là, des ruisseaux d’eau pure agrémentent cet Éden. »
      L’âne ne songe même pas à répondre :
      « Ô traître ! Puisque tu viens d’un tel paradis, pourquoi es-tu toi-même si maigre ? Où est donc ta joie ? La faiblesse de ton corps est pire que la mienne. Si tu es un émissaire des ruisseaux dont tu me parles, alors quel messager enverra la sécheresse ? Tu racontes beaucoup de choses mais tu n’apportes guère de preuves. »
      À force d’insistance, le renard parvint à entraîner l’âne vers la forêt. Il le conduisit vers le repaire du lion. Alors qu’ils étaient encore assez éloignés, le lion chargea, plein d’impatience. Avec un terrible rugissement, il se rua vers l’âne mais ses forces le trahirent et l’âne, à moitié mort de peur, parvint à se réfugier dans la montagne. Le renard dit alors au lion :
      « Ô sultan des animaux ! Pourquoi avoir agi ainsi, contre toute raison ? Pourquoi t’es-tu précipité ? Si tu avais su attendre, c’était une affaire entendue. À ta vue, l’âne s’est enfui et ta faiblesse, révélée au grand jour, te couvre de honte.
      – Je croyais posséder ma force d’antan, dit le lion. J’ignorais que j’étais affaibli à ce point. La faim m’a fait tout oublier. Ma raison et ma patience se sont évanouies. Je t’en prie, utilise encore une fois ton intelligence et ramène-le-moi. Si tu y parviens, je te serai reconnaissant pour toujours.
      – Si Dieu le veut, fit le renard, l’aveuglement de son coeur lui fera de nouveau commettre la même erreur. Peut-être oubliera-t-il la peur qu’il vient d’éprouver. Ce ne serait guère étonnant de la part d’un âne ! Mais si jamais j’y parviens, ne pèche pas par excès de précipitation pour ne pas ruiner mes efforts.
      – J’ai l’expérience désormais, dit le lion. Je sais que je suis faible et invalide. Je te promets de ne l’attaquer que lorsqu’il sera à ma portée. »
      Ainsi, le renard se remit en chemin en priant : « Ô mon Dieu ! Aide-moi ! Fais que l’ignorance obscurcisse l’intelligence de cet âne ! Il doit être présentement en train de se repentir et de se jurer de ne plus se laisser abuser par les promesses d’autrui. Aide-moi afin que je puisse le tromper encore une fois. Car je suis ennemi de toute intelligence et traître à tout serment. » Quand il parvint auprès de l’âne, celui-ci lui dit : « Laisse-moi en paix, ô inhumain ! Que t’ai-je fait pour que tu me traînes ainsi devant un dragon ? Pourquoi as-tu attenté à ma vie ? Qu’est-ce qui me vaut cette animosité ? Certainement, ta nature perverse est la cause de tout cela. Tu es comme le scorpion qui pique ceux qui ne lui ont rien fait. Ou comme le diable qui nous nuit sans raison aucune.
      – Ce que tu as vu, fit le renard, n’était qu’une apparence, une apparition créée par les artifices de la magie. Tu penses bien que si de tels sortilèges n’existaient pas, tous les affamés se seraient donné rendez-vous en ce lieu. Si cette illusion n’existait pas, la contrée deviendrait le refuge des éléphants et rien ne resterait debout. Je voulais t’en avertir afin de t’éviter cette frayeur mais ma pitié pour toi et l’envie que j’avais de te porter secours, tout cela m’a ôté cette préoccupation de la tête. Sinon, sois sûr que je t’en aurais averti.
      – Ô ennemi ! dit l’âne. Disparais de ma vue ! Je ne veux plus te voir ! Je le comprends maintenant : dès le début, tu n’en voulais qu’à ma vie ! Après que j’ai vu le visage d’Azraël, tu as encore le front d’essayer de m’abuser ! Je suis la honte de l’espèce des ânes, je te l’accorde. Je suis même, si tu veux, le plus vil des animaux, mais je vis cependant. Un enfant qui aurait vécu ce que je viens de vivre serait devenu un vieillard. Je promets devant Dieu que jamais plus je ne croirai aux mensonges des imposteurs. »
      Le renard répliqua :
      « La lie n’existe pas dans ce qui est pur. Mais le doute existe dans l’imagination. Tes soupçons sont injustifiés. Crois-moi. Il n’y a aucun mensonge dans mes paroles, aucune traîtrise dans mes intentions. Pourquoi affliger ton ami par de tels soupçons ? Même si les apparences sont contre eux, ne désespère pas tes frères ! La suspicion éloigne les amis les uns des autres. Je te le répète : ce lion n’était qu’une illusion. Le doute et la peur ne sont que des obstacles sur ton chemin. »
      L’âne tenta de résister aux mensonges du renard mais le manque de nourriture avait épuisé sa patience et obscurci son entendement. Certes, l’appât du pain a coûté bien des vies et transpercé beaucoup de gorges. Et l’âne était prisonnier de sa faim. Il se disait :
      « Si la mort est au bout du chemin, cela reste malgré tout un chemin. Et je serai au moins sauvé de cette faim qui me tenaille. Si la vie consiste en cette souffrance, peut-être vaut-il mieux mourir ! »
      Il avait bien eu un sursaut d’intelligence mais, en fin de compte, son ânerie reprit le dessus. Le renard l’amena donc auprès du lion et celui-ci le dévora. Après ce combat, le lion eut soif et partit à la rivière pour se désaltérer. Tandis qu’il était absent, le renard mangea le foie et le coeur de l’âne. A son retour, voyant que l’âne n’avait plus ni coeur ni foie, le lion demanda au renard :
      « Où sont passés son coeur et son foie ? Je ne connais pas de créature qui soit dépourvue de ces deux organes. »
      Le renard répliqua :
      « Ô lion ! S’il avait eu un foie et un coeur, serait-il revenu ici la deuxième fois ? »

 

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