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10 mai, 2014

Le bonheur dans une branche, Hans Christian ANDERSEN (Conte)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:51

Je vais vous conter une histoire sur les jeux de la fortune et du sort. Nous connaissons tous le bonheur ; les uns le voient chaque jour, comme s’il était attaché à leurs pas, les autres l’aperçoivent certaines années, certains jours ; quelques-uns ne l’entrevoient qu’un seul jour dans leur vie ; mais enfin personne ne reste sans faire connaissance avec lui. Vous ne savez peut-être pas, mais cependant c’est la vérité, qu’à chaque petit enfant qui vient de naître, le bon Dieu fait un don ; il ne le place pas à côté du berceau, mais dans un endroit secret où l’on songe le moins à le chercher ; aussi lorsqu’on le découvre dans cette cachette est-on bien agréablement surpris. Ce don, par exemple, peut être dans une pomme ; ce fut là le cas du fameux Newton. Il vit une pomme tomber d’un arbre, et sa fortune fut faite. Si vous ne connaissez pas cette histoire, demandez à quelque personne instruite de vous l’apprendre. Moi j’ai à vous conter l’histoire d’une poire. Il y avait une fois un brave homme né dans la misère ; il était, malgré son courage, resté toujours pauvre. Tourneur de sa profession, il faisait surtout des manches de parapluies. Il s’était marié, sa femme était bien travailleuse ; mais tout ce qu’ils gagnaient à eux deux ne suffisait qu’à peine à les nourrir eux et leurs enfants au jour le jour. « Jamais je n’aurai de chance », disait-il ; il avait fini par en prendre son parti, et il ne murmurait pas contre la Providence, comme l’auraient fait tant d’autres. Ce que je vous raconte est une histoire véritable, et je pourrais nommer le pays et l’endroit où elle s’est passée ; mais cela ne fait rien à la chose. Le brave homme avait un jardinet où poussaient quelques cerisiers sauvages, dont les fruits aigres étaient un régal pour les moineaux, et aussi un beau poirier ; mais il était stérile, jamais il n’avait porté de poires ; il ne servait qu’à donner de l’ombre. Toutefois attendez ce qui suit : Une nuit, il y eut une tempête épouvantable. Le lendemain on put lire dans les gazettes que la grosse diligence avait été soulevée par l’ouragan et lancée comme une balle d’enfant dans le fossé. Donc ne vous étonnez pas si le vent abattit une grosse branche du poirier. On l’apporta à l’atelier, et par plaisanterie le brave ouvrier en tourna une grosse poire, puis une plus petite et enfin quelques-unes qui étaient comme de petites poires du pays de Lilliput. Il les donna comme joujoux à ses enfants en disant : « Comme cela il ne sera pas dit que cet arbre obstiné n’aura jamais produit de poire. » Je n’ai pas eu encore occasion de vous dire que dans ce pays il pleuvait très souvent ; c’est pourquoi notre brave homme pouvait vivoter en confectionnant des manches de parapluies. Dans la maison il y avait un parapluie, un seul, mais un grand parapluie de famille. Il était quelque peu rapiécé et rafistolé ; plusieurs fois le vent l’avait retourné avec violence. Le manche avait aussi été endommagé ; le brave homme l’avait réparé facilement ; mais ce qui le fâchait et l’irritait, c’est que l’anneau qui serrait l’étoffe quand il ne pleuvait pas tenait fort mal ; parfois l’anneau se brisait, parfois le bouton auquel on l’accrochait partait. Un jour que ce dernier accident s’était encore produit, le brave homme chercha partout par terre après le bouton ; mais il ne trouva qu’une des gentilles petites poires qu’il avait tournées et que les enfants avaient perdue en jouant. « Tiens, se dit-il, cela fera peut-être l’affaire. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Il perça la petite poire, y passa un cordon, l’adapta à ce qui restait de l’anneau, et ma foi l’étoffe était parfaitement serrée, bien mieux qu’auparavant. Aussi, lorsque quelque temps après il envoya à un marchand de la capitale une commande de manches de parapluies, il y ajouta quelques-unes de ces petites poires ainsi façonnées pour cet usage. Dans la ville on ne voulut pas s’en servir, mais une de ces petites poires parvint jusqu’en Amérique, et là on reconnut tout de suite qu’elle valait mieux que tous les boutons du monde pour tenir l’étoffe des parapluies, et l’on écrivit au marchand de munir de ces petites poires tous les parapluies qu’il enverrait. C’est alors qu’il y eut du travail à abattre chez notre brave tourneur ; c’est par milliers qu’il eut à fabriquer des petites poires ; comme elles avaient été reconnues d’un usage pratique en Amérique, maintenant les gens qui d’abord n’y avaient pas fait attention ne voulaient plus autre chose. Toute la branche y passa et ensuite tout le poirier. Les shillings, puis les écus s’amoncelèrent dans la bourse du brave tourneur, qui prit un grand atelier et eut des compagnons et des apprentis qui, avec lui, tournaient, tournaient toujours des petites poires. Et, devenu riche, il avait coutume de dire en souriant : « Mon bonheur était caché dans une branche. »

 

C’est ce que je dis aussi, moi qui vous raconte cette histoire. Vous ne savez peut-être pas que chez nous, en Danemark, il y a un dicton qui dit : « Si tu trouves une branche à l’écorce blanche, prends-la dans ta bouche et tu seras invisible. » J’ai trouvé une de ces branches et j’arrive ainsi sans être vu parmi les enfants quand papa, ou maman, ou la soeur aînée leur lit mes contes. Je reste là, invisible, la branche enchantée dans la bouche, et quand je vois que ces chers petits s’amusent et se divertissent en entendant mes récits, que leurs yeux s’animent et que leur petit coeur est touché, alors je suis heureux et je me dis : « À moi aussi mon bonheur est dans une branche. »

 

Hans Christian ANDERSEN (1805-1875), écrivain danois.

 

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30 octobre, 2013

Le Vin aigre (Histoire chinoise)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:14

Su Qin n’avait pas réussi à obtenir de poste de fonctionnaire. Un jour, on fêta l’anniversaire du père de Su Qin. Le frêre aîné apporta un pichet de vin et remplit les verres de son père et de sa mère.
- Quel bon vin! Dirent les vieux.

 

Mais lorsque vint le tour de Su Qin de leur offrir du vin, ils dirent mécontents :
- Comme ce vin est aigre !

 

La femme de Su Qin crut que son vin était tourné et elle emprunta un pichet à la femme du frêre aîné.
Quand les parents y goûtèrent, fâchés, ils répétèrent que le vin était aigre !
- Mais c’est du vin que je viens d’emprunter à ma belle-soeur aînée !
Le beau-père cria :
- C’est que la malchance est sur vous ! Il suffit que le vin passe par vos mains pour qu’il tourne à l’aigre !

 

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13 juillet, 2013

Le jardin des Bonheurs, Maurice MAETERLINCK (extrait)

Classé dans : — unpeudetao @ 8:41

TYLTYL. Oh ! le beau jardin, le beau jardin !.. Où sommes-nous ?..

 

LA LUMIERE. Nous n’avons pas changé de place ; ce sont tes yeux qui ont changé de sphère.. Nous voyons à présent la vérité des choses ; et nous allons apercevoir l’âme des Bonheurs qui supportent la clarté du Diamant.

 

TYLTYL. Que c’est beau !.. Qu’il fait beau !.. On se croirait en plein été.. Tiens ! on dirait qu’on s’approche et qu’on va s’occuper de nous..

 

LA LUMIERE. Voici que s’avancent quelques Bonheurs aimables et curieux qui vont nous renseigner..

 

TYLTYL. Tu les connais ?..

 

LA LUMIERE. Oui, je les connais tous ; je viens souvent chez eux, sans qu’ils sachent qui je suis..

 

TYLTYL. Il y en a ! Il y en a !.. Ils sortent de tous côtés !..

 

LA LUMIERE. Il y en avait beaucoup plus dans le temps. Les Gros Bonheurs leur ont fait bien du tort.

 

TYLTYL. C’est égal, il en reste pas mal..

 

LA LUMIERE. Tu en verras bien d’autres, à mesure que l’influence du Diamant se répandra parmi les jardins.. On trouve sur la Terre beaucoup plus de Bonheurs qu’on ne croit ; mais la plupart des Hommes ne les découvrent point..

 

TYLTYL. En voici de petits qui s’avancent, courons à leur rencontre..

 

LA LUMIERE. C’est inutile ; ceux qui nous intéressent passeront par ici. Nous n’avons pas le temps de faire la connaissance de tous les autres..

 

TYLTYL. Qu’ils sont jolis, jolis !.. D’où viennent-ils, qui sont-ils ?..

 

LA LUMIERE. Ce sont les Bonheurs des enfants..

 

TYLTYL. Est-ce qu’on peut leur parler ?..

 

LA LUMIERE. C’est inutile. Ils chantent, ils dansent, ils rient, mais ils ne parlent pas encore..

 

TYLTYL. Bonjour ! Bonjour !.. Oh ! le gros, là, qui rit !.. Qu’ils ont de belles joues, qu’ils ont de belles robes ! Ils sont tous riches ici ?..

 

LA LUMIERE. Mais non, ici comme partout, il y a bien plus de pauvres que de riches..

 

TYLTYL. Où sont les pauvres ?..

 

LA LUMIERE. On ne peut pas les distinguer.. Le Bonheur d’un enfant est toujours revêtu de ce qu’il y a de plus beau sur Terre et dans les cieux.

 

TYLTYL. Je voudrais danser avec eux..

 

LA LUMIERE. C’est absolument impossible, nous n’avons pas le temps.. Je vois qu’ils n’ont pas l’Oiseau Bleu.. Du reste, ils sont pressés, tu vois, ils sont déjà passés.. Eux non plus n’ont pas de temps à perdre, car l’enfance est très brève..

 

LE BONHEUR. Bonjour, Tyltyl !..

 

TYLTYL. Encore un qui me connaît !.. On commence à me connaître un peu partout.. Qui es-tu ?..

 

LE BONHEUR. Tu ne me reconnais pas ?.. Je Parie que tu ne reconnais aucun de ceux qui sont ici ?..

 

TYLTYL. Mais non.. Je ne sais pas.. Je ne me rappelle pas vous avoir vus.

 

LE BONHEUR. Vous entendez ?.. J’en étais sûr !.. Il ne vous a jamais vus !.. Mais, mon petit Tyltyl, tu ne connais que nous !.. Nous sommes toujours autour de toi !.. Nous mangeons, nous buvons, nous nous éveillons, nous respirons, nous vivons avec toi !..

 

TYLTYL. Oui, oui, parfaitement, je sais, je me rappelle.. Mais je voudrais savoir comment on vous appelle..

 

LE BONHEUR. Je vois bien que tu ne sais rien.. Je suis le chef des Bonheurs-de-ta-maison ; et tous ceux qui sont ici sont les autres Bonheurs qui t’habitent..

 

TYLTYL. Il y a donc des Bonheurs à la maison ?..

 

LE BONHEUR. Vous l’avez entendu !.. S’il y a des Bonheurs dans ta maison !.. Mais, petit malheureux, elle est pleine à faire sauter les portes et les fenêtres !.. Nous rions, nous chantons, nous créons de la joie à refouler les murs, à soulever les toits ; nous avons beau faire, tu ne vois rien, tu n’entends rien.. J’espère qu’à l’avenir tu seras un peu plus raisonnable.. En attendant, tu vas serrer la main aux plus notables.. Une fois rentré chez toi, tu les reconnaîtras ainsi plus facilement.. Et puis, à la fin d’un beau jour, tu sauras les encourager d’un sourire, les remercier d’un mot aimable, car ils font vraiment tout ce qu’ils peuvent pour te rendre la vie légère et délicieuse.. Moi d’abord, ton serviteur, le Bonheur-de-se-bien-porter..
Je ne suis pas le plus joli, mais le plus sérieux.. Tu me reconnaîtras ?.. Voici le Bonheur-de-l’air-pur qui est à peu près transparent.. Voici le Bonheur-d’aimer-ses-parents, qui est vêtu de gris et toujours un peu triste, parce qu’on ne le regarde jamais.. Voici le Bonheur-du-ciel-bleu, qui est naturellement vêtu de bleu ; et le Bonheur-de-la-forêt qui, non moins naturellement, est habillé de vert, et que tu reverras chaque fois que tu te mettras à la fenêtre.. Voici encore le bon Bonheur-des-heures-de-soleil qui est couleur de diamant, et celui du printemps qui est d’émeraude folle..

 

TYLTYL. Et vous êtes aussi beaux tous les jours ?..

 

LE BONHEUR. Mais oui, c’est tous les jours dimanche, dans toutes les maisons, quand on ouvre les yeux.. Et puis, quand vient le soir, voici le Bonheur-des-couchers-de-soleil, qui est plus beau que tous les rois du monde ; et que suit le Bonheur-de-voir-se-lever-les-étoiles, doré comme un dieu d’autrefois.. Puis, quand il fait mauvais, voici le Bonheur-de-la-pluie qui est couvert de perles, et le Bonheur-du-feu-d’hiver qui ouvre aux mains gelées son beau manteau de pourpre..
Et je ne parle pas du meilleur de tous, parce qu’il est presque frère des Grandes Joies limpides que vous verrez bientôt, et qui est le Bonheur-des-pensées-innocentes, le plus clair d’entre nous.. Et puis, voici encore.. Mais vraiment, ils sont trop !.. Nous n’en finirons pas, et je dois prévenir d’abord les Grandes Joies qui sont là-haut, au fond, près des portes du ciel, et ne savent pas encore que vous êtes arrivés.. Je vais leur dépêcher le Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée, qui est le plus agile.. Va !..

 

TYLTYL. Qu’est-ce que c’est que ce sauvage ?

 

LE BONHEUR. Bon ! C’est encore le Plaisir-d’être-insupportable qui s’est échappé de la caverne des Malheurs. On ne sait où l’enfermer. Il s’évade de partout, et les Malheurs eux-mêmes ne veulent plus le garder.

 

TYLTYL. Qu’est-ce qu’il a ? Il est un peu fou ?

 

LA LUMIERE. Je ne sais. Il paraît que c’est ainsi que tu es toi-même lorsque tu n’es pas sage. [..]

 

LE BONHEUR. Voici que le petit Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée a prévenu les Grandes Joies qui s’avancent vers nous.

 

TYLTYL. Qu’elles sont belles !.. Pourquoi ne rient-elles pas ?.. Ne sont-elles pas heureuses ?..

 

LA LUMIERE. Ce n’est pas quand on rit qu’on est le plus heureux..

 

TYLTYL. Qui sont-elles ?..

 

LE BONHEUR. Ce sont les Grandes Joies..

 

TYLTYL. Tu sais leurs noms ?

 

LE BONHEUR. Naturellement, nous jouons souvent avec elles.. Voici d’abord : devant les autres, la grande Joie-d’être-juste, qui sourit chaque fois qu’une injustice est réparée – je suis trop jeune, je ne l’ai pas encore vu sourire. Derrière elle, c’est la Joie-d’être-bonne, qui est la plus heureuse, mais la plus triste ; et qu’on a bien du mal à empêcher d’aller chez les Malheurs qu’elle voudrait consoler. A droite, c’est la Joie-du-travail-accompli à côté de la Joie-de-penser. Ensuite, c’est la Joie-de-comprendre qui cherche toujours son frère, le Bonheur-de-ne-rien-comprendre..

 

TYLTYL. Mais je l’ai vu, son frère !.. Il est allé chez les Malheurs avec les Gros Bonheurs..

 

LE BONHEUR. J’en étais sûr !.. Il a tourné, de mauvaises fréquentations l’ont entièrement perverti.. Mais n’en parle pas à sa soeur. Elle voudrait aller le chercher et nous y perdrions une des plus belles joies.. Voici encore, parmi les plus grandes, la Joie-de-voir-ce-qui-est-beau, qui ajoute chaque jour quelques rayons à la lumière qui règne ici..

 

TYLTYL. Et là, au loin, au loin, dans les nuages d’or, celle que j’ai peine à voir en me dressant tant que je peux sur la pointe des pieds ?..

 

LE BONHEUR. C’est la grande Joie-d’aimer.. Mais tu auras beau faire, tu es bien trop petit pour la voir tout entière..

 

TYLTYL. Et là-bas, tout au fond, celles qui sont voilées et ne s’approchent pas ?..

 

LE BONHEUR. Ce sont elles que les Hommes ne connaissent pas encore..

 

TYLTYL. Que nous veulent les autres ?.. Pourquoi s’écartent-elles ?..

 

LE BONHEUR. C’est devant une Joie nouvelle qui s’avance, peut-être la plus pure que nous ayons ici..

 

TYLTYL. Qui est-ce ?..

 

LE BONHEUR. Tu ne la reconnais pas encore ?.. Mais regarde donc mieux, ouvre donc tes deux yeux jusqu’au coeur de ton âme !.. Elle t’a vu, elle t’a vu !.. Elle accourt en te tendant les bras !.. C’est la Joie de ta mère, c’est la Joie-sans-égale-de-l’amour-maternel !.. [..]

 

Maurice MAETERLINCK (1862-1949), L’oiseau bleu, Ed. Labor.

 

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27 novembre, 2012

Noble pardon, par un militaire français

Classé dans : — unpeudetao @ 18:56

Il y a un mois, nous faisions étape à Remiremont, dans les Vosges ; nos colonnes de route avaient déjà fait séjour dans cette ville ; on ne voulut pas surcharger les habitants, et je fus détaché, avec quarante chevaux, sur un petit village situé à dix kilomètres en avant.

 

Le logement n’avait pas été préparé à l’avance, et, après avoir casé mes hommes et mes chevaux le mieux qu’il m’avait été possible, je cherchais une auberge, lorsque le curé du village, qui avait vu notre arrivée – nous avions fait halte sur la place de l’église – vint à moi, et, me montrant son presbytère, m’offrit l’hospitalité :
« Ce n’est pas luxueux, me dit-il. Ni la commune ni le curé ne sont riches, mais vous y serez toujours mieux qu’à l’auberge, qui est encombrée de rouliers ; c’est aujourd’hui marché. »

 

Et comme j’hésitais :
« Venez, ajouta-t-il. Vous fêterez avec ma sœur et moi notre cinquantenaire. Nous avons reçu un beau homard. C’est chose rare en nos petits pays. »

 

Le homard me décida, et je suivis le vieux prêtre.

 

Le pauvre homme ne savait pas quelle tempête il introduisait dans sa calme demeure. Je n’y étais pas depuis une heure que déjà les six arbres fruitiers du jardinet étaient veufs de leurs fruits ; les inévitables festons de buis qui dessinaient les allées, écrasés en maints endroits ; les véroniques – cette fleur était à peu près l’unique représentant de la flore du presbytère – dépouillées de leurs principaux attraits.

 

Le vieillard assistait en riant à ce carnage :
« Gardez au moins un peu d’appétit pour notre homard, dit-il en me voyant mordre à belles dents dans une des pêches pillées sur ses espaliers, car voici ma sœur Véronique qui vient nous annoncer que l’heure est arrivée de nous mettre à table. »

 

Je compris alors pourquoi les véroniques avaient la suprématie dans ce petit coin de l’empire de Flore.

 

La sœur Véronique était une petite vieille, très cassée, aux cheveux blancs comme la neige, à la physionomie douce et mélancolique. La douleur avait passé par là. Mais j’étais bien homme à m’en inquiéter !

 

Le poulet de la sœur Véronique était doré et tendre ; le homard, mollement couché sur son lit de persil, faisait plaisir à voir ; le petit vin blanc du curé avait un goût de pierre à fusil tout guilleret. Cela suffisait. Mon appétit calmé, je me mis à causer à tort et à travers, suivant mon habitude, et je ne sais comment je vins à parler d’une dispute entre deux de mes camarades, qui s’était terminée par un duel d’ailleurs assez comique.

 

La sœur du curé, qui sans se mêler à la conversation m’avait écouté jusque-là, plus étonnée que scandalisée de mes folies, se leva alors, et, prétextant un ordre à donner, sortit de la salle.

 

Je remarquai qu’elle avait les yeux pleins de larmes, et je restai un moment interdit.
« Il faut pardonner à ma pauvre sœur, Monsieur. Vous avez, sans le vouloir, ravivé dans son cœur une plaie bien douloureuse. Il y a eu aujourd’hui cinquante ans que nous nous sommes mis en ménage, dit le vieillard avec un triste sourire ; tous deux orphelins : moi, tout jeune curé, très fier de ma petite église et du modeste presbytère où vous avez bien voulu accepter l’hospitalité ; elle, toute jeune veuve avec deux enfants jumeaux : un fils et une fille que nous avons élevés ensemble. Le fils, militaire, a été tué, à l’âge de dix-neuf ans, dans un de ces duels dont vous venez de parler, peut-être un peu légèrement ; la sœur jumelle est morte de chagrin, un mois, jour pour jour, après la mort de son frère. Depuis ce temps, la pauvre mère souffre, pleure, et chaque jour elle se traîne plus misérablement.

 

« Pour moi, Monsieur le lieutenant, à la douleur du parent s’est jointe la douleur du prêtre ; car mon pauvre neveu n’a pas eu sur sa tombe les prières de l’Église. C’était justice, et je me suis incliné ; mais l’habit que je porte vous dit assez combien j’ai dû souffrir. »

 

J’étais ému, et je maudissais l’intempérance de ma langue, qui avait réveillé ces douloureux souvenirs, lorsque la sœur du curé entra, et, sans me regarder, dit quelques mots à l’oreille de son frère.

 

Celui-ci pâlit et, jetant sa serviette sur la table, se leva ; mais une réflexion le retint. Presque aussitôt, faisant un signe à sa sœur, il se rassit et reprit son entretien avec moi, mais en évitant soigneusement toute allusion à notre conversation précédente.

 

Mon incurable légèreté effaça bien vite l’émotion que j’avais éprouvée, et je continuai à fatiguer le pauvre homme de mon stupide bavardage, qu’il écouta avec la même indulgente attention, jusqu’au moment où mon service m’appela auprès de mes hommes. Il me quitta alors et prit le chemin de son église.

 

Je visitai mes chevaux et, le pansage terminé, je me mis à flâner par le village.

 

– Comment se nomme votre curé ? dis-je à un paysan.

 

– Monsieur, c’est l’abbé Baudry, me répondit-il ; un brave homme ! et bien charitable, quoiqu’il ait été rudement éprouvé. Il n’était pas fait pour rester, comme ça, toute sa vie curé de village, et on dit à la ville que c’est un des plus savants du diocèse. Mais il a eu deux orphelins à élever. Ils sont morts tous deux, et le curé n’a pas voulu que la mère fût séparée de la tombe de ses enfants ; il est resté parmi nous. C’est une vraie grâce pour le village ! Ce qui fait le mal des uns fait le bien des autres, conclut sentencieusement le vieux paysan.

 

Je le quittai en riant de son naïf égoïsme, et je montai à l’église.

 

La porte était ouverte, j’entrai.

 

Dans un des coins les plus obscurs, le prêtre était agenouillé sur la dalle, sa tête blanche inclinée sur sa poitrine.

 

Sa sœur se courbait à quelques pas de lui sur un banc de bois.

 

À peine pouvait-on distinguer son vêtement sombre dans la demi-obscurité de la chapelle ; mais on entendait par instants sangloter sa prière.

 

Les deux vieillards ne m’avaient pas entendu ; je ne voulus pas les troubler, et, redescendant les marches de l’église, je traversai le cimetière qui l’entourait.

 

Une tombe plus large et mieux entretenue que les autres attira mes regards.

 

Deux croix jumelles dominaient une simple pierre demi-couchée sur laquelle je lus cette inscription :

 

CHARLES LOINJEOL
DÉCÉDÉ À L’ÂGE DE DIX-NEUF ANS ET SIX MOIS
LE 30 AVRIL 18..

 

CHARLOTTE LOINJEOL
DÉCÉDÉE À L’ÂGE DE DIX-NEUF ANS ET SEPT MOIS
LE 30 MAI 18..

 

La soeur prie au Ciel pour son frère !

 

Une lueur affreuse se fit alors dans mon esprit.

 

Je redescendis au village en courant comme un fou ; je fis seller mon cheval, et laissant au maréchal-des-logis le commandement du détachement, je gagnai le village voisin, où je passai une nuit dont je garderai toute ma vie le souvenir.

 

C’était, je ne dirai pas un hasard, mais un terrible effet de la volonté de Dieu qui m’avait amené dans ce presbytère et mis sous les yeux ces deux noms que je crois voir encore jaillir en lettres de feu de la pierre grise du cimetière.

 

Voici le mot de l’énigme :

 

Il y a quinze ans, j’étais maréchal-des-logis aux hussards, et mon escadron se rendait à Marseille. Dans l’une de nos étapes, à propos de je ne sais plus quelle question de préséance.., à la distribution du fourrage, je crois, je me pris de querelle avec un de mes camarades ; les coups suivirent les paroles, et je fus, comme toujours, hélas ! le premier à frapper.

 

Coups de poing sont toujours suivis de coups de sabre ou d’épée. Toutefois, comme il est défendu de se battre en route, nous dûmes attendre notre arrivée à Marseille pour vider entièrement la querelle.

 

Quinze jours s’écoulèrent, et je ne vous étonnerai pas en disant que j’avais à peu près oublié cette affaire, lorsque trente jours de salle de police que je reçus du colonel en arrivant au quartier de Mempenty, me rappelèrent désagréablement l’équipée de la route. Mon camarade, qui avait eu même part dans cette justice distributive, fit aussi sa demande de rencontre et le lendemain, accompagnés de nos témoins et d’un prévôt, nous sortîmes de nos cellules pour aller sur le pré, autrement dit au manège.

 

Le matériel de la salle d’armes n’était pas déballé ; nous dûmes nous battre avec nos sabres d’ordonnance.

 

Les lames étaient engagées depuis quelques secondes, lorsque mon adversaire, faisant en avant un pas mal calculé en me menaçant, mais sans porter un coup à fond, – il attendait une parade que je ne fis pas, – vint s’enferrer lui-même sur mon sabre, que je tenais en garde avancée.

 

La poitrine fut trouée à quelques lignes au-dessus du cœur. Le coup, que le prévôt n’avait pu prévoir, résonna comme s’il eût crevé la peau du tambour.
Mon pauvre camarade lâcha son arme, ses mains battirent l’air un instant, puis il chancela.

 

Je me jetai en avant et il tomba dans mes bras.

 

Il n’y avait pas de brancard, et tandis que l’un des témoins courait chercher le médecin à la salle de visite, j’emportai le blessé. Sa poitrine arrivait à la hauteur de ma figure, et à chaque pas, des lèvres béantes de la plaie jaillissait un flot de sang noir et chaud qui me frappait au visage et ruisselait sur moi. Je sentis le pauvre corps que je portais se crisper dans un dernier frémissement, et ce fut un cadavre qu’arrivé au terme de cette terrible course je déposai sur le lit qu’on venait de préparer.

 

Ce cadavre était celui de Charles Loinjeol !

 

Voilà donc qu’après quinze ans j’étais jeté au pied de cette tombe sur laquelle je pouvais lire le nom de l’homme que j’avais tué et celui de la pauvre jeune fille morte du coup qui avait frappé son frère ; je m’étais assis à la même table, côte à côte, avec la mère dont j’avais brisé l’existence en lui prenant ses deux enfants !

 

Le châtiment était dur !

 

Toute la nuit je revis cette scène sanglante de Mempenty, j’assistai à l’agonie de la sœur, j’entendis la malédiction de la mère !

 

Au jour, j’écrivis à l’abbé Baudry ; je me faisais connaître à lui et je le suppliais d’obtenir mon pardon. Il me semblait que sans ce pardon il m’était désormais impossible de vivre.

 

En arrivant ici j’ai trouvé cette lettre :

 

Monsieur,

 

Nous savions qui vous étiez ! En allant préparer une chambre pour vous, ma sœur avait lu votre nom sur vos bagages. C’est ce nom qu’elle vint prononcer à mon oreille pendant notre déjeuner. Mais j’ai craint de vous causer tristesse ou embarras en ayant l’air de vous connaître, et je me suis tu.

 

Nous vous avons pardonné.

 

Que cependant cette date du 30 avril 18.. vous rappelle à l’occasion les fatales conséquences que peuvent avoir pour des innocents, ces rencontres dont vous vous faites trop souvent un devoir.

 

L’abbé BAUDRY, curé de..

 

Ainsi cet homme, auquel j’avais apporté une si cruelle douleur, savait que j’étais le meurtrier de son neveu, et « pour ne point me causer tristesse ou embarras », ainsi qu’il le disait dans sa sublime abnégation, il avait feint de ne point me connaître.

 

Comment une telle leçon ne porterait-elle pas ses fruits !

 

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17 juillet, 2012

MADRIGAUX ET SONNETS, MICHEL-ANGE

Classé dans : — unpeudetao @ 20:02

(À VITTORIA COLONNA).

I
Comme l’ébauchoir, que ma main conduit,
Fait de la pierre, masse dure,
Jaillir vivante une figure
Qui s’accroît d’autant plus que le bloc se réduit,
Tel, si j’ai dans moi-même une oeuvre juste et bonne,
Mon âme, qui devant son avenir frissonne,
D’une vile enveloppe étroite l’emprisonne.
Mais tu peux, ô toi, le sais-tu ?
Ébauchant le bloc et brisant l’écorce,
               Dégager en moi la vertu,
               La raison et la force.

 

II
Hélas ! oh ! malheureux, malheureux que je suis !
Lorsque je songe aux ans l’un après l’autre enfuis,
Je ne vois pas un jour dont je puisse me dire
               Qu’il m’ait appartenu.
Fallacieux espoirs, vanités qu’on désire,
               J’en suis bien revenu !
On gémit, on aime, on brûle, on soupire :
               Tout cela m’est connu !
Car je n’ignore aucun des amours de ce monde..
Ils m’ont assez longtemps loin du vrai retenu !
D’heure en heure à présent la nuit s’en vient profonde ;
Je m’en vais lentement.. Le soleil a baissé..
               Et je tombe, infirme et lassé.

 

III
Sans savoir où je vais, je vais, ah ! malheureux !
J’ai peur du noir voyage ; et, voici, d’heure en heure,
Approche le moment qui fermera mes yeux.
L’âge a bien transformé ma vie extérieure,
Et la mort maintenant, mon âme, toutes deux,
Se livrent des combats qui me sont rude épreuve !
Et si je ne suis pas trompé par mes terreurs,
(Veuille l’amour de moi, ciel, qu’à tort je m’émeuve !)
Je vois mon châtiment tout prêt dans mes erreurs,
Dans le vrai mal compris, mal pratiqué, mon Père !
               Et je ne sais plus ce que je m’espère !

 

IV
Lorsque de près, dame que j’aime,
Tu tournes vers moi tes yeux,
Je peux me voir moi-même en eux,
Comme alors dans les miens tu peux te voir toi-même.

 

Dans tes yeux je me vois, hélas ! tel que je suis
Vaincu par la douleur, chargé d’âge et d’ennuis ;
Et toi, comme une étoile au fond des miens, tu luis.

 

Et le ciel, contraire à ma joie,
Alors sans doute est irrité
Qu’en des yeux si beaux, – si laid je me voie,
Et que mes yeux si laids reflètent ta beauté !

 

Et non moins que le ciel est injuste et cruelle
La destinée, hélas ! qui fait que toi, si belle,
Tu descends par mes yeux jusqu’en mon coeur charmé,
Lorsque moi je suis, n’étant pas aimé,
Bien hors de toi, sitôt que ton oeil s’est fermé !
Si tu me tiens ainsi loin de toi-même,
C’est que plus ton charme est grand et divin,
Plus mon humble mérite à côté paraît vain ;
C’est qu’il faut, par l’âge et la beauté même,
Être presque égaux, pour qu’on s’aime !

 

V
Mes yeux, soyez certains que le temps suit son cours,
Et l’heure approche où, pour toujours,
Se ferme le chemin des regards et des larmes !
Qu’une douce pitié de vous vous tienne ouverts
Tant que ce monde aura ma dame aux divins charmes ;
Mais si le ciel la veut reprendre, si je perds
Cette grâce unique, suprême ;
Si mon astre – celle que j’aime –
Là-haut, parmi les choeurs joyeux,
Près des âmes ses soeurs remonte dans les cieux,
Oh ! alors, vous pourrez vous fermer, oui, mes yeux !

 

VI
Comment donc, – et l’exemple en est là, sous nos yeux ! –
Se peut-il qu’un effet soit plus fort que la cause ?
Qu’une image de pierre, et vivante en sa pose,
Au sculpteur bientôt mort survive, et dure mieux ?

 

L’art, qui rend la nature, en est victorieux ;
Et si quelqu’un le sait, c’est bien moi, je suppose,
Dont la noble sculpture est l’amie et la chose ;
Moi que trahit le temps puisque je tue fais vieux.

 

Peut-être que je peux allonger notre vie,
Et mettre dans le marbre, – ou, selon mon envie,
Sur la toile, – nos traits, nos amours à jamais,

 

Pour qu’après nous, mille ans après, on se rappelle
Et comme je t’aimais et comme tu fus belle,
Et que je n’étais pas un fou, quand je t’aimais !

 

VII
L’artiste vrai jamais ne conçoit un dessein
Que le seul marbre en lui n’enferme et ne comporte ;
Mais jusqu’au plan caché seule atteint la main forte
Qui sait être soumise à l’esprit ferme et sain.

 

Ainsi se cache en toi, charmante, être divin,
Le mal que je veux fuir et le bien qui m’importe ;
Et pour ma peine et pour ma fin, tout va de sorte
Qu’à servir mes souhaits mon art s’épuise en vain.

 

L’amour ! Ce n’est donc pas l’amour, ce n’est pas même
Ta beauté, ni ta haine ou ton dédain suprême,
Qui me font ma douleur.. c’est mon destin, mon sort,

 

Si la mort dans ton coeur, la pitié sont ensemble,
Et si ma faible main, qui désire et qui tremble,
Ne sait tirer de toi rien autre que la mort !

 

VIII
Afin que ta beauté se conserve ici-bas
Dans une femme autant aimée et moins cruelle,
A la nature un jour, mourante, tu rendras
Tes charmes qui s’en vont, tout ce qui te fit belle.

 

Qu’elle les garde ; et puis qu’elle les renouvelle,
En formant une autre âme avec la tienne, – hélas !
Que l’amour soigne alors cette âme, et mette en elle
La pitié.. tous les dons d’aimer que tu n’as pas.

 

Que la nature prenne encor toutes mes larmes,
Et qu’elle joigne enfin mes soupirs à mes pleurs,
Et les donne à qui doit – demain – chérir tes charmes.

 

Lors, celui-là peut-être, heureux par mes douleurs,
Obtiendra la faveur de l’autre plus humaine,
Et tu seras touchée avec ma propre peine !

 

IX
Rendez, fleuve ! oh ! rendez, source ! à mes yeux taris,
Cette force qui fait, – ô fleuve, ô source vive ! –
Que tout à coup gonflés et submergeant la rive
Vos flots inattendus couvrent les champs surpris.

 

À mes yeux tristes, toi par qui le jour arrive,
Air, – où j’ai tant jeté de soupirs et de cris,
Je n’en ai plus ! rends-les à mon âme plaintive !
Donne un éclat plus pur à tes feux amoindris..

 

Mes pas avaient laissé sur l’herbe des empreintes
Qu’effaça le printemps, sous un nouveau gazon
Rends-les-moi, Terre ! Écho, rends-moi, rends-moi mes plaintes !

 

Vous, ses yeux, rendez-moi mon coeur et ma raison,
Pour que, – si l’on s’obstine à désoler mon âme, –
Je puisse une autre fois aimer une autre femme !

 

X
Comme tes blonds cheveux, où la fleur s’enguirlande,
Semblent se réjouir, couronne d’or vivant !
Fiers cheveux ! Ce qui fait leur fierté la plus grande,
C’est de baiser ton front les premiers, et souvent !

 

Ton corsage est heureux d’avoir ton sein mouvant,
Le jour, aussi longtemps qu’il faut qu’il le défende ;
Et quand il s’ouvre, heureux cheveux, sur le cou blanc,
Libres que leur flot d’or, caressant, s’y répande !

 

Mais heureuse surtout, légère, s’enroulant
En replis gracieux, la bandelette fine
Qui touche, enlace, baise et soutient ta poitrine !

 

Et la chaste ceinture autour de ton beau flanc.
Murmure : « À tout jamais je la veux, je la presse..
À quoi bon d’autres bras pour une autre caresse ? »

 

XI
Le plaisir le plus vif d’un goût sévère et sain,
C’est l’oeuvre du plus grand des arts, qui, dans la pierre,
Dans la cire ou l’argile imite un corps humain,
Traits et gestes, vivant par son allure entière.

 

Si le temps fait outrage au chef-d’oeuvre divin,
S’il le brise ou le tord, ou n’en fait que poussière,
L’esprit, qui n’en fut pas frappé jadis en vain,
L’évoque et le revoit dans sa beauté première.

 

De même, purs reflets des ornements du ciel,
Accordés à nos yeux par l’Artiste éternel,
Ton charme sans égal, ta grâce et ton visage,

 

Peu à peu s’en allant avec le temps et l’âge,
Me laisseront au coeur, souvenir jeune et cher,
Une beauté que rien n’entame, aucun hiver.

 

XII
Après que l’art divin a, dans sa forme entière,
Dans ses gestes, compris un être en l’observant,
Il modèle, – et déjà le projet est vivant, –
La simple ébauche avec la plus humble matière.

 

La seconde naissance à suivi la première,
Et l’ébauchoir a fait ce qu’il promit avant :
Le bloc dur a pris souffle, et, soudain s’élevant,
La statue a conquis la gloire et la lumière !

 

.. L’ébauche d’une âme, oui, j’étais cela d’abord !
C’est vous qui m’avez fait et meilleur et plus fort ;
L’amour par vous me rend plus noble, haute dame..

 

Quelle peine attendrait mon vain aveuglement,
Si je pouvais, ingrat, dédaigner un moment
Votre pitié qui crée et qui grandit mon âme.

 

XIII
Dans un fragile esquif, par d’orageuses mers,
Déjà, car ainsi va le cours de notre vie,
J’arrive au port commun, où justes et pervers
Doivent un compte exact de l’oeuvre triste ou pie.

 

Tout est vain, tout est faux de ce que l’homme envie !
Ah ! je le vois, l’erreur m’avait chargé de fers,
Quand j’avais fait de l’art ma seule fantaisie,
Mon tyran, mon idole, et mes soins les plus chers !

 

Amours vains et joyeux que mon coeur se reproche,
Qu’est cela, – maintenant que la mort double est proche ?
L’une est certaine ici ; l’autre m’attend là-bas !

 

Peindre ou sculpter n’est rien, mon coeur ! Il ne nous reste
Qu’à demeurer tournés vers cet Amour céleste
Qui, pour nous recevoir, ouvre en croix ses deux bras !

 

XIV
Vivant dans le péché, je vis mort pour moi-même.
Ma vie est-elle à moi ? non, mais au péché noir
Dans les chemins duquel, perdu, je vais sans voir.
Aveugle, je n’ai plus ma raison, bien suprême.

 

Ma liberté, par qui j’étais noble, et que j’aime,
Est mon esclave.. Hélas ! voici le désespoir !..
Si ta pitié, Seigneur, ne doit plus s’émouvoir,
Pour quels maux suis-je né, Dieu ! pour quel anathème ?

 

Lorsque vers le passé je veux faire un retour,
Je vois l’erreur emplir tous mes ans, chaque jour,
Et n’en peux accuser que mon audace insigne !

 

C’est que, lâchant le frein à mon âme maligne,
J’ai fui le beau sentier qui mène à ton amour !..
Maintenant, tends la main vers moi.. qui suis indigne !

 

MICHEL-ANGE (1475-1564).

 

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29 juin, 2012

Le chemin de Saint-Jacques, Alliette AUDRA

Classé dans : — unpeudetao @ 14:56

 

(« Blue, Tis the life of heavens. », KEATS.)

 

Quel est, de tous les bleus, le plus profond,
le plus beau bleu ? Celui qu’on voit au fond
des mers, un jour d’été, si l’on se penche
hors d’une barque ? Ou celui des pervenches ?

 

Ou le bleu presqu’en deuil des raisins presque mûrs ?
Celui que met la clématite au long des murs ?
Ou bien, dans le glacier, le bleu pur des crevasses ?
Ou celui qui n’est fait que de brise et d’espace ?

 

Ou le bleu triste et vert des cèdres du Liban ?
Ou mieux, ne serait-ce pas, dans tes nattes blondes,
ma soeur morte à treize ans, le bleu de tes rubans,
le seul au bleu du ciel qui corresponde.. ?

 

Quel est le plus beau bleu, le plus profond ?
Le bleu des nuits lorsque les nuits sont belles :
car on peut y voir le tracé que font
les étoiles de Dieu allant à Compostelle..

 

Alliette AUDRA (1897-1962).

 

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19 mai, 2012

La souris et la grenouille (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:12

 

      Une souris qui se promenait le long d’un ruisseau se lia d’amitié avec une grenouille. Elles se réunissaient toutes deux, chaque jour à heure fixe, sur le lieu de leur première rencontre, afin de se raconter des histoires et de se divertir.
      Un jour, la souris dit à la grenouille :
      « Ô toi, le plus noble des animaux ! Depuis longtemps, je désire te confier un secret. Toi, tu viens de l’eau et c’est là que tu retournes. Et moi, lorsque je t’appelle du bord du ruisseau, je n’obtiens pas de réponse car tu ne m’entends pas. Mon coeur ne se satisfait pas de nos rencontres quotidiennes. Je suis dans l’égarement lorsque je ne vois pas ton visage. Pour moi, tu es la lumière du jour et la paix de la nuit. Mon coeur souhaite être avec toi à chaque instant. Mais toi, tu ignores tout de mon état. Ô ma soeur ! Moi je viens de la terre et toi, tu viens de l’eau. Il m’est impossible de plonger dans l’eau. Il faut que nous trouvions un moyen afin que mes appels te parviennent. »
      Et elle proposa cette solution :
      « Nous allons prendre une ficelle très longue et chacune de nous attachera l’une de ses pattes à l’une de ses extrémités. Ainsi, quand je voudrai te voir, il me suffira de tirer la ficelle.  »
      Cette solution ne plut guère à la grenouille et elle refusa.
      Si la grenouille de l’âme est liée à la souris du corps, elle est sans cesse importunée par cette dernière qui tire la ficelle.
      La souris insista tellement que la grenouille finit par céder. Elles se relièrent donc par une longue ficelle et, chaque fois que la souris tirait sur elle, la grenouille remontait du fond de l’eau pour converser avec son amie.
      Or, un jour, un énorme corbeau attrapa la souris et s’envola. Il souleva la souris et la grenouille à sa suite, la souris dans son bec et la grenouille au bout de la ficelle. Les gens qui virent ce spectacle se dirent alors :
      « Voilà bien une chose étonnante ! Une grenouille, créature aquatique, pourchassée par un corbeau ! »
      Quant à elle, la grenouille se disait :
      « Quiconque se lie d’amitié avec une créature qui n’est pas de sa sorte mérite certes la punition que je subis ! »

 

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24 avril, 2012

Lorsque ma soeur et moi, Théodore de BANVILLE

Classé dans : — unpeudetao @ 3:31

 

Lorsque ma soeur et moi, dans les forêts profondes,
Nous avions déchiré nos pieds sur les cailloux,
En nous baisant au front tu nous appelais fous,
Après avoir maudit nos courses vagabondes.

 

Puis, comme un vent d’été confond les fraîches ondes
De deux petits ruisseaux sur un lit calme et doux,
Lorsque tu nous tenais tous deux sur tes genoux,
Tu mêlais en riant nos chevelures blondes.

 

Et pendant bien longtemps nous restions là blottis,
Heureux, et tu disais parfois : Ô chers petits.
Un jour vous serez grands, et moi je serai vieille !

 

Les jours se sont enfuis, d’un vol mystérieux,
Mais toujours la jeunesse éclatante et vermeille
Fleurit dans ton sourire et brille dans tes yeux.

 

Théodore de BANVILLE (1823-1891).

 

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7 novembre, 2010

Ô étoile de France, Walt Whitman

Classé dans : — unpeudetao @ 10:35

O étoile de France,
La brillance de ton espoir, de ta force, de ton renom,
Ainsi qu’un fier vaisseau qui a longtemps mené la flotte,
Semble aujourd’hui l’épave emportée par le vent, carcasse démâtée,
Et dans le grouillement des foules affolées, demi-noyées,
Aucun timon, nul timonier.

 

Faible étoile, étoile touchée,
Astre, non pas de la France seule, symbole pâle de mon âme, et ses plus chers espoirs,
Combat, audace, divine rage de liberté,
Astre d’aspirations au lointain idéal, rêves de fraternité d’hommes fervents,
Astre de terreur pour le tyran et pour le prêtre.

 

Étoile crucifiée, par des traîtres vendue,
Étoile palpitant au-dessus d’une terre de mort, héroïque terre,
Terre étrange, passionnée, ironique, terre frivole
Infortunée ! Mais pour tes erreurs, tes vanités, tes péchés, je ne te blâmerai pas maintenant,
Tes malheurs sans exemple, tes affres ont tout comblé
Et t’ont faite sacrée.
Parce que, malgré tes fautes innombrables, tu visas toujours haut,
Parce que jamais tu ne te serais vraiment vendue, quel qu’en soit le prix,
Parce que c’est en pleurant que tu t’es réveillée de ton sommeil drogué,
Parce que toi seule de tes soeurs, toi, géante, as pourfendu ceux qui t’humiliaient,
Parce que tu ne pus ni ne voulus porter les chaînes coutumières,
Cette croix, cette face livide, ces mains et ces pieds transpercés,
Ce coup de lance à ton flanc.

 

O étoile ! O navire de France, ressaisis-toi, même longtemps déconcertée !
Tiens tête, Astre touché ! O navire, persiste !

 

C’est sûr, ainsi que le navire universel, la Terre même,
Produit d’un feu mortel et d’un trouble chaos,
Issue des spasmes furieux et des poisons,
Est sortie à la fin parfaitement puissante et belle
Pour suivre à jamais sa course sous le soleil,
Il en sera ainsi de toi, vaisseau de France !
Les jours seront passés, les nuages chassés,
Les souffrances finies, et ce sera la délivrance tant attendue
Lorsque, vois, ressuscitée, haut par-dessus le monde européen
(Et dans sa joie répondant de là-bas, comme dans un lointain face à face,
À notre Columbia, et lui renvoyant son image)
De nouveau ton étoile, O France, belle étoile brillante,
Dans une paix céleste, plus claire, plus radieuse que jamais,
Resplendira, immortelle.

 

O étoile de France, 1871, dans Feuilles d’herbe,
Walt Whitman (États-Unis d’Amérique, 1819 1892).
Traduit par Jean-Pierre Darmon.

 

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http://unpeudetao.unblog.fr

 

 

22 juillet, 2009

04 L’attente du bonheur

Classé dans : — unpeudetao @ 6:43

 
S’il existe aujourd’hui dans ma vie ou dans mon être un objet d’insatisfaction, si je ne suis pas complètement bien et content d’être ce que je suis en
cet instant, s’il y a toujours quelque part un refus ou un regret, une attente secrète, je vis dans la frustration. Je vis dans le passé, rêvant d’un avenir
idéal. Il me suffit d’espérer un événement favorable dans l’avenir (peut-être une fortune), de rêver de trouver l’âme-soeur, la femme ou l’homme de ma
vie, il me suffit d’être mal à l’aise dans mon emploi, dans mon mariage ou mon aventure amoureuse, de “regarder ailleurs”, il me suffit d’attendre une
transplantation d’organe ou une guérison, une réconciliation, un poste ou une mutation, pour être en état de souffrance.

 
Espérer. Rêver. Attendre. L’attente et l’espoir sont parmi les plus grands créateurs de souffrance parce qu’ils se situent parmi les plus grands leurres
de l’histoire humaine. Vous allez me répondre: “Un instant! Tous ceux qui ont espéré jusqu’ici, tout l’espoir que donnent la médecine, les centres d’accueil,
les fonds d’entraide, les réalisations technologiques, les promesse religieuses et politiques de paix, de salut et de bonheur familial, personnel et social,
de réussite économique, de “Grand Soir”, vous me dites que toute cela c’est de l’illusion, de la fumée? Et je réplique: “Regardez ce qui se passe. A chaque
Noël on nous rabâche ces thèmes éculés de l’espoir du monde, de la venue d’un sauveur, de la paix enfin assurée sur terre, et depuis des millénaires les
gens, à chaque année, rechantent comme des mantras magiques ces mêmes attentes répondant aux mêmes promesses. (Il est certain que ça fait vendre… le
rêve.)  Attentes-promesses qui se répètent indéfiniment justement parce que ça ne change rien, et ça ne change rien précisément parce que ça n’a rien changé
dans le passé. On n’y arrive pas à la paix aux hommes de bonne volonté, ce message si gentil et rose bonbon supposément inspiré par des anges. On mise
tout sur une seule journée, croyant que tous les bonheurs étant promis, tous seront réalisés à partir de (ou même durant) cette nuit magique: la paix,
le bonheur et la fraternité vont enfin nous tomber dessus comme la neige.

 
Mais on s’habitue à croire que le bonheur va venir lorsque certaines conditions extérieures, certains événements, certains changements économiques, politiques
ou familiaux seront enfin réalisés. Et comme toutes conditions ne se réalisent jamais toutes ensemble, mais (peut-être) par bribes et plutôt médiocrement,
le bonheur n’est jamais au rendez-vous. On l’attend comme on attend un autobus qui n’arrive pas. Mais supposons un seul instant que nous regardions dans
la mauvaise direction?

 

 

 
 

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