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21 avril, 2012

Les Compagnons d’Ulyss, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 9:14

 

(à Monseigneur le Duc de Bourgogne)

Prince, l’unique objet du soin des Immortels,
Souffrez que mon encens parfume vos autels.
Je vous offre un peu tard ces présents de ma Muse ;
Les ans et les travaux me serviront d’excuse.
Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant
On aperçoit le vôtre aller en augmentant.
Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes.
Le Héros dont il tient des qualités si belles
Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant :
Il ne tient pas à lui que, forçant la Victoire,
               Il ne marche à pas de géant
               Dans la carrière de la Gloire.
Quelque Dieu le retient ; c’est notre Souverain,
Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin ;
Cette rapidité fut alors nécessaire ;
Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.
Je m’en tais ; aussi bien les Ris et les Amours
Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.
De ces sortes de Dieux votre cour se compose :
Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout
D’autres Divinités n’y tiennent le haut bout :
Le sens et la raison y règlent toute chose.
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
               Imprudents et peu circonspects,
               S’abandonnèrent à des charmes
Qui métamorphosaient en bêtes les humains.
Les Compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,
Erraient au gré du vent, de leurs sorts incertains.
               Ils abordèrent un rivage
               Où la fille du dieu du jour,
               Circé, tenait alors sa cour.
               Elle leur fit prendre un breuvage
Délicieux, mais plein d’un funeste poison.
               D’abord ils perdent la raison ;
Quelques moments après, leur corps et leur visage
Prennent l’air et les traits d’animaux différents :
Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
               Les uns sous une masse énorme,
               Les autres sous une autre forme ;
Il s’en vit de petits : exemplum ut Talpa.
               Le seul Ulysse en échappa.
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
               Comme il joignait à la sagesse
La mine d’un héros et le doux entretien,
               Il fit tant que l’Enchanteresse
Prit un autre poison peu différent du sien.
Une Déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme :
               Celle-ci déclara sa flamme.
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
               D’une pareille conjoncture.
Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.
 Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe,  accepter ?
Allez le proposer de ce pas à la troupe.
Ulysse y court et dit : L’empoisonneuse coupe
A son remède encore ; et je viens vous l’offrir :
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
               On vous rend déjà la parole. »
               Le Lion dit, pensant rugir :
               Je n’ai pas la tête si folle.
Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir ?
J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.
Je suis roi : deviendrai-je un Citadin d’Ithaque ?
Tu me rendras peut-être encor simple Soldat :
               Je ne veux point changer d’état.
Ulysse du Lion court à l’Ours : Eh, mon frère,
Comme te voilà fait ! Je t’ai vu si joli !
               Ah vraiment nous y voici,
               Reprit l’Ours à sa manière.
Comme me voilà fait ! comme doit être un Ours.
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?
      Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
Je me rapporte aux yeux d’une Ourse mes amours.
Te déplais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse :
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
               Et te dis tout net et tout plat :
               Je ne veux point changer d’état.
Le Prince grec au Loup va proposer l’affaire ;
Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :
               Camarade, je suis confus
               Qu’une jeune et belle Bergère
      Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t’ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t’eût vu sauver la bergerie :
               Tu menais une honnête vie.
               Quitte ces bois et redevien,
               Au lieu de Loup, Homme de bien.
En est-il ? dit le Loup : Pour moi, je n’en vois guère.
Tu t’en viens me traiter de bête carnassière :
Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,
Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
               Si j’étais Homme, par ta foi,
               Aimerais-je moins le carnage ?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des Loups ?
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
               Que scélérat pour scélérat,
               Il vaut mieux être un Loup qu’un Homme :
               Je ne veux point changer d’état.
Ulysse fit à tous une même semonce ;
               Chacun d’eux fit même réponse,
               Autant le grand que le petit.
La liberté, les lois, suivre leur appétit,
               C’était leurs délices suprêmes ;
Tous renonçaient au los des belles actions.
Ils croyaient s’affranchir selon leurs passions,
               Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.
Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet
Où je pusse mêler le plaisant à l’utile :
               C’était sans doute un beau projet
               Si ce choix eût été facile.
Les compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts,
Ils ont force pareils en ce bas univers :
               Gens à qui j’impose pour peine
               Votre censure et votre haine.

 

Jean de LA FONTAINE (1621-1695).

 

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20 janvier, 2011

Le Chat et les deux Moineaux, Jean de LA FONTAINE

Classé dans : — unpeudetao @ 4:04

 

Un Chat, contemporain d’un fort jeune Moineau,
Fut logé près de lui dès l’âge du berceau.
La Cage et le Panier avaient mêmes Pénates.
Le Chat était souvent agacé par l’Oiseau :
L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.
Ce dernier toutefois épargnait son ami.
               Ne le corrigeant qu’à demi
               Il se fût fait un grand scrupule
               D’armer de pointes sa férule.
               Le Passereau, moins circonspec,
               Lui donnait force coups de bec ;
               En sage et discrète personne,
               Maître Chat excusait ces jeux :
Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne
               Aux traits d’un courroux sérieux.
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenait ;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait ;
               Quand un Moineau du voisinage
S’en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton ;
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
               Et Raton de prendre parti.
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle
               D’insulter ainsi notre ami ;
Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ?
Non, de par tous les Chats ! Entrant lors au combat,
Il croque l’étranger. Vraiment, dit maître Chat,
Les Moineaux ont un goût exquis et délicat.
Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse,
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse ;
Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.

 

A Monseigneur le duc de Bourgogne (Louis, petit-fils de Louis XIV, et père de Louis XV, élève de Fénelon).

 

Jean de La Fontaine.

 

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15 février, 2009

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE, Jean de La Fontaine

Classé dans : — unpeudetao @ 10:53

 Jean de La Fontaine,
Le vieux chat et la jeune souris.
A  MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
qui avait demandé à M. de La Fontaine une fable qui fût nommée Le Chat et la Souris

Pour plaire au jeune Prince à qui la Renommée
               Destine un temple en mes écrits,
Comment composerai-je une fable nommée
               Le Chat et la Souris ?

Dois-je représenter dans ces vers une Belle
Qui douce en apparence, et toutefois cruelle,
Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris
               Comme le Chat et la Souris ?

Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
Rien ne lui convient mieux, et c’est chose commune
Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis
               Comme le Chat fait la Souris,

Introduirai-je un Roi qu’entre ses favoris
Elle respecte seul ; Roi qui fixe sa roue,
Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis,
Et qui des plus puissants  quand il lui plaît  se joue
               Comme le Chat et la Souris ?

Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris,
Mon dessein se rencontre ; et si je ne m’abuse
Je pourrais tout gâter par de plus longs récits.
Le jeune Prince alors se jouerait de ma Muse
               Comme le Chat et la Souris.

***
LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS
Une jeune Souris, de peu d’expérience,
Crut fléchir un vieux Chat  implorant sa clémence,
Et payant de raisons le Raminagrobis :
               Laissez-moi vivre : une Souris
               De ma taille et de ma dépense
               Est-elle à charge en ce logis?
               Affamerais-je, à votre avis,
               L’Hôte, l’Hôtesse, et tout leur monde ?
               D’un grain de blé je me nourris ;
               Une noix me rend toute ronde.
A présent je suis maigre ; attendez quelque temps
Réservez ce repas à Messieurs vos Enfants.
Ainsi parlait au Chat la souris attrapée.
               L’autre lui dit : Tu t’es trompée :
Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
Tu gagnerais autant à parler à des sourds.
Chat et vieux pardonner ? cela n’arrive guères.
               Selon ces lois descends là-bas,
               Meurs, et va-t-en tout de ce pas,
               Haranguer les sœurs Filandières :
Mes Enfants trouveront assez d’autres repas. »
               Il tint parole  ; et, pour ma fable,
Voici le sens moral qui peut y convenir :
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ;
               La vieillesse est impitoyable.
 

 

 

 

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