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17 mai, 2012

Le sutra de la négligence (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:47

 

      C’est la tâche de Khidr, le Guide caché, de parcourir la Terre d’âge en âge, sous des aspects divers, et d’inciter l’homme à penser d’une manière telle qu’il ait une possibilité de rassembler son moi dispersé.
      Il était une fois trois hommes que Khidr devait mettre à l’épreuve.
      Le premier était atteint d’un terrible mal. Khidr alla vers lui.
      « Que veux-tu ? lui dit-il.
      – Je souffre, je voudrais être soulagé.
      – Et quoi d’autre ?
      – Je voudrais avoir de l’argent, et du succès. »
      Khidr lui accorda les deux souhaits.
      Ayant entendu les supplications d’un deuxième homme, Khidr alla vers lui et lui dit :
      « Que veux-tu ?
      – Je ne veux qu’une chose, dit cet homme : que mon ami et conseiller, que ses ennemis ont capturé et torturent, soit libéré, car il est sur le point de mourir.
      – Et que veux-tu encore ?
      – Je voudrais avoir du bien, pour être respecté mes semblables. »
      Khidr lui accorda ses deux souhaits. Puis Khidr alla vers le troisième homme, qui désirait très fort quelque chose.
      « Que veux-tu ? lui dit-il.
      – Je veux que mes enfants soient protégés, car ils vivent dans la peur et la terreur.
      – Et que veux-tu encore ?
      – Je veux le prestige, afin d’imposer le respect et d’avoir une vie sans problèmes. »
      Khidr lui accorda ce qu’il voulait.
      Des années plus tard, Khidr revint voir ce que les trois hommes avaient fait de leur vie, et comment ils vivaient la vie.
      Il se présenta chez le premier, revêtu d’un déguisement.
      « Je suis un pauvre voyageur, dit-il, j’ai besoin d’aide et d’argent pour atteindre ma destination. J’ai encore une grande distance à parcourir, et tu es mon dernier recours.
      – Tu me prends pour un banquier ! s’exclama le premier homme. Car il avait tout fait pour oublier le temps où il n’était lui-même qu’un indigent.
      « Je ne peux rien te donner… à moins que tu puisses m’aider, parce que ces dernières années, bien que j’aie de l’argent, je me suis mis à boiter.
      – Tu ne te souviens pas de moi ? insista Khidr.
      – Non, fit l’homme, je ne me souviens pas de toi. Va-t-en ! »
      Alors Khidr alla voir le deuxième homme, qui était dans une situation prospère.
      « Je suis un pauvre voyageur, lui dit-il, j’ai besoin de ton aide, car beaucoup sont dépendants de moi, et je dois atteindre ma destination : je pourrai les aider par mon travail quand j’y serai parvenu.
      – Mais tu n’appartiens pas à la même communauté que moi, fit remarquer le deuxième homme. Je ne peux aider que mes frères, ceux qui obéissent aux lois auxquelles j’obéis. Pourquoi devrais-je te secourir ? »
      Khidr se remit en route. D arriva bientôt à la porte du troisième homme.
      « Il se peut que tu m’aies oublié, dit-il. Un jour je t’ai aidé : tu voulais protection pour tes enfants, et tu désirais aussi inspirer le respect et réussir dans la vie. »
      L’homme le regarda avec attention.
      « Je n’ai aucun souvenir de cette affaire, dit-il enfin ; car il avait tout oublié.
      « Mais je veux bien t’aider : pourquoi donc ne devrais-je donner qu’en paiement d’une dette ou dans l’attente d’un profit personnel ! »
      Un théoricien de la tradition soufie, superficiel et moralisateur, qui se trouvait là, s’en prit à Khidr et l’injuria sans ménagement.
      « Cet homme est mon ami, et c’est manifestement un saint, lança-t-il. Tu as entendu ce qu’il a dit ? Tu devrais avoir honte d’avoir tenté de manipuler ses sentiments comme tu l’as fait ! »

 

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13 mai, 2012

Le sage et le prêtre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:24

 

      Un sage demanda un jour à un vieux prêtre :
      « De toi et de ta barbe, lequel des deux est le plus âgé ? »
      Le prêtre répondit :
      « Je suis né avant ma barbe et j’ai connu l’univers avant elle.
      – Ta barbe est blanche, reprit le sage, elle a abandonné son état d’origine. Mais toi, tu n’as pas encore changé ta mauvaise nature. Bien que ta barbe soit née après toi, elle t’a devancé. Toi, tu es encore dans la sécheresse du désir, dans la sécheresse du « moi » et du « nous ». Tu es toujours dans la même disposition d’esprit qu’à ta naissance. Tu n’as pas fait un pas. Toute ta vie, tu es resté dans un four ardent, mais tu es demeuré en ton état de boue. Tu es mû par le vent de tes désirs mais tu es fixé au sol comme une paille desséchée. Comme le peuple de Moïse, tu es resté dans le désert durant quarante ans. Tu cours du matin au soir mais tu reviens toujours au même point. Tant que tu demeureras amoureux du veau d’or, ton salut sera impossible, quand bien même tu t’y consacrerais pendant trois siècles. Dieu t’a comblé de ses faveurs mais, comme ta nature est celle d’un boeuf, l’amour du veau a remplacé l’amour de la vérité dans ton coeur. Interroge donc ton corps et ne crois pas qu’il soit sans langue ! Peut-être a-t-il à sa disposition des centaines de langages ! Tu cherches jour et nuit une légende mais ton corps t’en raconte une. Il en va comme pour l’été. C’est grâce à lui que pousse le coton mais le coton reste quand l’été est oublié. Il en va comme de la glace. Elle surgit de l’hiver. La glace reste quand l’hiver a disparu. De même, chacun des membres de ton corps te raconte les faveurs de Dieu. Si l’ivresse et les jeux de l’amour n’existaient pas, pas une femme ne serait tombée enceinte. Sans printemps, aucun jardin ne donne de fruits. Les femmes enceintes et les enfants qu’on tient sur les genoux sont des signes du printemps et des témoins des jeux de l’amour. Chaque arbre allaite son enfant car, comme Marie, il est tombé enceint d’un sultan inconnu.
      « Ô prêtre ! Commande à ton chagrin de n’être point oublieux des faveurs qu’il a reçues. S’il n’y avait pas en toi un perpétuel printemps, que contiendrait donc le grenier de ton corps ? Ton corps est un monceau de roses et tes idées sont l’eau de ces roses. Mais, quelle étrange chose ! L’eau de rose renie les roses !
      « L’obstination et le blasphème sont le propre du chimpanzé mais la gratitude et la contemplation forment le chemin du prophète. Si cette naissance ne s’était pas produite lors de l’éclipse de lune, il y aurait moins de philosophes égarés dans cette nuit. Bien des hommes sensés furent victime de cet égarement et ils ont vu une montagne sur leur nez ! »

 

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12 mai, 2012

Le malade et le soufi (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:36

 

      Un malade rendit un jour visite au médecin et lui dit :
      « O savant ! Tâte mon pouls ! Car le pouls est le témoin de l’état de coeur. La veine de mon bras se prolonge jusqu’à mon coeur et comme on ne voit pas le coeur, c’est la veine qu’il faut interroger ! »
      Puisque le vent ne se voit pas, regardons la poussière et les feuilles qui s’envolent. L’ivresse du coeur est cachée mais les cernes sous les yeux sont des témoins. Mais, revenons à notre histoire…
      Le médecin tâta donc le pouls du malade et s’aperçut que l’espoir d’une guérison était fort mince. Il lui dit :
      « Si tu veux que cessent tes tourments, fais ce que ton coeur t’inspire. N’hésite pas à réaliser chaque désir de ton coeur. Il ne servirait à rien de te prescrire un régime ou de te recommander la patience car, en pareil cas, cela ne ferait qu’empirer ton état. Réalise donc tes désirs et agis selon le Coran qui dit : « Faites ce que vous avez envie de faire ! »"
      Tels furent donc les conseils que le médecin prodigua à son patient et celui-ci lui répondit :
      « Que le salut soit sur toi ! Je cours à la rivière afin d’y déverser mes chagrins ! »
      En arrivant au bord de la rivière, notre homme vit là un soufi qui se lavait les mains et le visage, assis sur la berge. Il lui vint alors l’envie de lui donner une gifle sur la nuque. Se souvenant des conseils du médecin, qui lui prescrivait de suivre son envie, il levait la main, quand il se dit :
      « Je ne dois pas faire une telle chose car il est dit dans le Coran : « Ne vous mettez pas sciemment en péril. » Et pourtant, si je ne satisfais pas cette envie, ce sera une chose dangereuse pour ma santé. »
      Il gifla donc le soufi d’un coup bien sonore. Celui-ci se retourna et cria :
      « Espèce de salopard ! »
      Et il se rua sur lui dans l’intention de lui donner des coups de pied et de lui tirer la barbe. Mais, voyant qu’il s’agissait d’un homme malade, il changea d’avis.
      Le peuple, induit en erreur par Satan, donne lui aussi des gifles. Mais lui aussi, il est malade et affaibli. O toi qui gifles l’innocent ! Sache que cette gifle te reviendra ! O toi qui prends tes désirs pour remède et frappes les faibles! Sache que ton médecin s’est moqué de toi ! C’est le même médecin qui a conseillé à Adam de manger du blé. Il a dit à Adam et Eve :
      « Manger ces graines est pour vous le seul moyen d’accéder à la vie éternelle. »
      En disant cela, il donnait une gifle à Adam mais cette gifle lui fut retournée.
      Donc, le soufi, encore rempli du feu de la colère, comprit la finalité de l’incident, et celui qui a vu le piège ne prête plus attention aux graines qui en sont l’appât.
      Si tu désires éviter les ennuis, préoccupe-toi de la suite des événements plutôt que de l’immédiat. De la sorte, l’inexistant te sera révélé et le visible sera rendu vil à tes yeux. Tout homme de raison cherche l’inexistant jour et nuit. Si tu étais pauvre, tu te mettrais en quête de la générosité d’autrui. Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte recherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte.
      Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ?
      Le soufi se dit alors :
      « Cela ne servirait à rien de rendre cette gifle. C’est là ce que ferait un ignorant. Pour moi, qui suis revêtu du manteau de la soumission, c’est une chose facile que d’accepter une gifle. »
      Et, pensant à la faiblesse de son adversaire, il se dit encore :
      « Si je le gifle, il va s’effondrer et je devrai en rendre compte devant le sultan. De toute façon, le mât est cassé et la tente s’écroule. Il serait stupide de se faire traîner en justice pour un homme qui a toute l’apparence d’un cadavre. »
      Ainsi, décidé à ne point répliquer, il emmena le malade chez le juge, qui est la balance de la vérité, loin de tous les pièges de Satan. Comme par magie, il enferme Satan dans une bouteille et guérit la calomnie par le remède de la loi. Ainsi, le soufi prit son adversaire par sa robe et le traîna devant le juge.
      « Vois cet âne rétif ! dit-il au juge. Mets-le sur un âne et fais-lui faire le tour de la ville ! Ou fais-le fouetter, si tu préfères ! Car si quelqu’un meurt par la loi, il ne sera demandé aucun compte pour sa mort !
      – O mon fils ! dit le juge. Tends ta toile afin que je puisse faire ma peinture ! Qui a frappé ? lui ou toi ? Si c’est lui, il est si malade qu’il n’est guère plus qu’une illusion. Et le jugement de la loi s’applique aux vivants et non pas aux morts. Il n’existe pas de loi qui autorise à le mettre sur un âne car qui mettrait une bûche sur un âne ? Autant la mettre dans un cercueil ! Sache que la torture consiste à interdire aux gens l’endroit où ils méritent d’aller.
      – Est-il juste, demanda le soufi, que cet âne m’ait giflé sans raison aucune ? »
      Alors le juge demanda au malade : « Quelle que puisse être ta richesse, dis-moi combien d’argent tu as sur toi.
      – Je ne possède que six pièces ! répondit le malade.
      – Gardes-en trois, dit le juge, et donne-lui le reste sans répliquer. Lui aussi me paraît faible et mal portant. Il pourra ainsi s’acheter du pain et ce qui va avec. »
      À cet instant, le malade vit la nuque du juge et il pensa que celle-ci méritait une gifle bien autant que celle du soufi. Après tout, payer trois pièces pour une gifle ne lui paraissait pas un prix exorbitant. Il fit donc mine de vouloir parler à l’oreille du juge et lui assena une rude gifle en disant :
      « Partagez-vous ces six pièces et laissez-moi tranquille avec cette histoire ! »
      Le juge fut pris de colère mais le soufi lui dit :
      « Ton jugement doit être rendu selon la justice et non sous l’empire de la colère. Tu viens de tomber dans le puits que tu m’invitais à visiter. Un hadith prétend que quiconque creuse un puits tombe dedans. Agis selon ton savoir. La gifle que tu as reçue est la récompense de ton jugement. Tu as eu pitié du bourreau et m’as dit : « Remplis ton estomac de ces trois pièces ! » Peux-tu imaginer la valeur des autres jugements que tu as pu rendre ? »
      Le juge répondit :
      « Il faut accepter chaque tourment et toute gifle qui tombe sur notre tête. Mon visage s’est aigri mais mon coeur accepte le verdict du destin car je sais que la vérité est amère. En période de sécheresse, le soleil sourit mais les jardins agonisent. À quoi bon sourire comme une pastèque cuite ? Ne connais-tu pas ce commandement du prophète : « Pleurez abondamment ! »"
      Le soufi lui demanda :
      « Pourquoi l’or, qui est un métal, est-il si précieux alors que les autres métaux ne le sont pas ? Dieu a dit : « Voici mon chemin ! » Alors, comment se fait-il qu’il soit devenu le guide et que l’autre soit devenu un bandit ? Il existe un hadith qui dit : « L’enfant est le secret du père. » Alors, pourquoi un esclave et un homme libre naissent-ils du même ventre ?
      – O soufi ! dit le juge. Ne crains rien. Je vais te citer un exemple à ce propos. Le Bien-Aimé est stable comme la montagne mais les amoureux tremblent comme des feuilles. Dans son être et dans ses actes, il n’existe ni opposé ni semblable. Tout ce qui existe ne trouve existence qu’en Lui. Or, il est impossible qu’un opposé puisse voir son opposé. Il s’en éloigne plutôt. Chaque chose, bonne ou mauvaise, a son contraire. Une chose peut-elle créer une autre chose à son image ? La vérité pourrait-elle avoir deux visages ? Comment l’écume pourrait-elle être différente d’elle-même ? Comment les feuilles d’un arbre, qui se ressemblent toutes, peuvent-elles être uniques ? Considère l’océan comme s’il n’avait pas de limites car, comment fixer des limites à l’existence de l’océan ? O soufi ! Prête-moi l’oreille ! Si le ciel t’envoie un tourment, sache qu’un bonheur s’ensuivra. Si le sultan te gifle, sois sûr qu’il t’offrira le trône. Le monde entier ne vaut pas l’aile d’une mouche. Mais pour une telle gifle, des milliers d’âmes sont sacrifiées. Tous les prophètes furent loués par Dieu pour leur patience dans l’adversité. Sois présent à la maison afin que la venue de l’homme de faveurs ne te prenne pas au dépourvu. Sinon, il reprendra le bonheur qu’il apportait en disant : « Il n’y a personne ici ! »
      – Que serait le monde, poursuivit le soufi, si la miséricorde et le repos étaient éternels ? Si Dieu ne nous envoyait pas un tourment à chaque instant ? Si la joie restait loin de la tristesse ? Si la nuit ne dérobait pas la lumière du jour ? Si l’hiver ne détruisait pas les jardins ? Si notre santé n’était pas la cible des maladies ? Sa miséricorde ne se trouve pas diminuée si le moindre de ses dons est toujours accompagné de son cortège de tracas. »
      À cet ignorant, dépourvu de raison et d’ouverture de coeur, le juge répondit :
      « Connais-tu l’histoire de cet homme qui était beau parleur ? Un jour, il discourait au sujet des tailleurs et décrivait comment ces derniers volaient le peuple et il citait de nombreuses anecdotes à ce sujet. Comme il s’agissait d’histoires de voleurs, les gens se rassemblèrent autour de lui.
      « Les paroles agréables procurent du plaisir à l’auditoire et l’intérêt des enfants augmente l’envie d’enseigner chez le maître. Dans un hadith, le prophète dit :
      «  »Certainement, Dieu inspire la sagesse à la langue du prédicateur tout comme il l’inspire à la compréhension de l’auditoire. »
      « Si un musicien joue différents makams devant un auditeur ignorant, son instrument se transforme en plomb. Il oublie toute mélodie et ses doigts s’arrêtent de bouger. S’il n’y avait pas d’yeux pour comprendre les arts, le ciel et la terre cesseraient d’exister. Si les chiots n’existaient pas, tu ne remplirais pas leur écuelle avec les restes de ton repas.
      « Ainsi notre conteur racontait-il les méfaits des tailleurs lorsqu’un Turc, qui avait suivi ses propos, lui demanda plein de colère :
      «  »Quel est le tailleur le plus malhonnête de cette ville ? »
      « Le conteur répondit :
      «  »C’est Pur Usüs. Il a ruiné toute la ville de ses trafics !
      – Je parie, dit le Turc, qu’en dépit de toute son astuce, il ne pourrait même pas me voler un bout de ficelle ! »
      « On lui dit :
      «  »De plus malins que toi se sont fait posséder par ses manigances. Ne sois pas prétentieux. Tu es sûr de te faire rouler ! »
      « Mais le Turc insista dans son pari et l’on en fixa les termes. Le Turc dit :
      «  »S’il parvient à me voler, je vous donne mon cheval et s’il n’y arrive pas, je vous prendrai un cheval. »
      « Cette nuit-là, le Turc ne parvint guère à dormir. Jusqu’à l’aube, il se débattit avec le fantôme du tailleur-escroc. Au matin, il prit une pièce de tissu de soie sous son bras et se rendit au magasin du tailleur. Celui-ci l’accueillit avec une grande déférence. Il l’honora tellement que ces paroles éveillèrent l’affection dans le coeur du Turc. Devant ce rossignol qui chantait, celui-ci déroula son tissu en disant :
      «  »Fais-moi un habit de guerre dans ce tissu. Fais-le large en bas et étroit en haut. Car l’étroitesse en haut procure le repos au corps tandis que la largeur du bas délie les jambes. »
      Le tailleur lui répondit :
      «  »O charmant client ! C’est pour moi un honneur que de te servir. »
      « Et il commença à mesurer le tissu tout en bavardant. Il raconta des anecdotes sur la générosité des beys, sur les particularités des avares et sur bien d’autres choses. Puis, tandis que sa bouche continuait à déverser son boniment, il sortit ses ciseaux pour couper le tissu. Le Turc riait fort de tout ce qu’il entendait et ses yeux se plissèrent tant il riait. À cet instant, le tailleur découpa rapidement un morceau de tissu et le dissimula entre ses jambes. Il fit cela si vite que personne ne le vit, excepté Dieu. Mais Dieu voit les fautes et les cache jusqu’au moment où le pécheur fait déborder la coupe.
      « Enivré par l’agréable verbiage du marchand, le Turc avait tout oublié de son pari. Il dit au marchand :
      «  »Je t’en prie ! Raconte-moi une autre histoire car tes histoires sont une nourriture pour l’esprit ! »
      « Alors, le marchand raconta une histoire si drôle que le Turc en tomba à la renverse. Tandis qu’il riait, le tailleur coupa un autre morceau de tissu et le cacha dans sa veste. Le Turc réclama une autre histoire et le tailleur lui en conta une, encore plus drôle. Le Turc, les yeux fermés, en perdit la raison, ivre de son rire et un troisième morceau de tissu fut de nouveau subtilisé.
      « Le Turc supplia encore une fois de lui raconter une histoire, mais le tailleur fut pris de pitié et se dit :
      «  »Quel passionné d’histoires ! Le pauvre ne se rend compte de rien ! »
      «  »Par pitié ! implora le Turc. Une dernière ! »
      « O imbécile ! Existe-t-il quelque chose de plus drôle que toi ?
      «  »C’est assez, dit alors le tailleur, car si je raconte une autre histoire ton tissu sera trop court pour que je puisse t’en faire un habit ! »
      « Ta vie est devenue comme ce tissu. Le tailleur de l’orgueil le découpe avec le ciseau des mots et toi, tu l’implores afin qu’il te fasse rire. »
      Telle fut donc la réponse du juge au soufi. Alors ce dernier dit :
      « Dieu pourrait facilement réaliser tous nos désirs et assouvir toutes nos passions. Ne peut-il transformer le feu en rose et la perte en gain ? Il fait sortir la rose de l’épine et transforme l’hiver en printemps. Que perdrait-il donc à rendre éternel ce à quoi il a déjà donné l’existence ? Que perdrait-il à ne pas faire périr ceux à qui il a donné l’esprit et la vie ? Que lui importe que nous tombions dans les pièges de Satan ?
      – Si le doux et l’amer n’existaient pas, répondit le juge, le laid et le beau, le caillou et la perle, l’ego, Satan et le désir, l’épreuve, la difficulté et la guerre, comment Dieu pourrait-il appeler ses serviteurs ? Comment toi-même pourrais-tu dire : « O homme bon ! O homme pieux ! O sage ! » Si Satan le maudit n’existait pas pour nous barrer la route, comment serait-il possible de distinguer les fidèles qui sont sur les chemins de la vérité ? S’il n’en était pas ainsi, la science et la sagesse se confondraient avec la vanité. La science et la sagesse se trouvent sur le chemin de la perversité et si le chemin était toujours droit, la sagesse serait vaine. Je sais bien, ô soufi, que tu ne manques pas de maturité. Tu me poses ces questions afin que les autres comprennent. Il est plus facile d’endurer les épreuves de ce monde que de rester éloigné, par ignorance, de la vérité. Car ces épreuves sont éphémères tandis que pareille disgrâce est éternelle. La chance est sur celui qui a l’âme éveillée. »

 

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11 mai, 2012

Le trésor dans la cendre (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:15

 

      Bilal était l’esclave d’un infidèle. Un jour, son maître lui dit :
      « Pourquoi n’arrêtes-tu pas d’invoquer le nom de Mohammed ? Comment oses-tu me braver ainsi ? »
      Et, sous le soleil brûlant, il le frappait avec un bâton d’épines. Bilal, sans protester, se contentait de proclamer l’unicité de Dieu.
      Un jour, Abou Bekr, compagnon du prophète, passa par là et entendit les mots murmurés par Bilal. Son coeur en fut immédiatement touché et dans ces paroles d’unicité, il pressentit le parfum d’un ami. Il dit à Bilal :
      « Cache ta foi aux infidèles car Dieu est celui qui connaît les secrets ! »
      Bilal lui promit de faire suivant ses conseils et se repentit de son attitude mais, quelques jours plus tard, passant de nouveau par là, Abou Bekr entendit de nouveau le bruit des coups de bâton et la voix de Bilal répétant l’unicité de Dieu. Son coeur en fut comme rempli de feu. Il renouvela ses bons conseils et Bilal promit encore de ne pas recommencer. Tout ceci continua ainsi pendant longtemps car, quand l’amour faisait son apparition, les résolutions de Bilal s’envolaient. Et, en exprimant sa foi il mettait son corps à rude épreuve. Il disait alors :
      « Ô messager de Dieu ! Tout mon corps et mes veines sont remplis de ton amour ! Comment des résolutions pourraient-elles y pénétrer ? Devant la tempête de l’amour, je suis comme un fétu de paille et ne puis savoir où je m’arrêterai. Est-il possible à un brin de paille de résister au vent de l’apocalypse et de choisir sa direction ? »
      Les amoureux se sont fait prendre par le déluge. Ils sont comme les meules d’un moulin et tournent jour et nuit en grinçant. Ceci est un témoignage pour les incrédules de ce que la rivière continue de couler.
      Abou Bekr décrivit la situation de Bilal au prophète et lui dit :
      « Cet homme est un faucon qui s’est fait prendre au piège par amour pour toi. C’est un trésor qui est caché dans la cendre. De misérables chauves-souris torturent ce faucon. Mais son seul péché est d’être un faucon. Il en va de lui comme de Joseph qu’on calomniait à cause de sa seule beauté. Les chauves-souris vivent dans les ruines et c’est la raison pour laquelle elles en veulent aux faucons. Ces chauves-souris lui disent : « Pourquoi te rappelles-tu sans arrêt le palais et le poing du sultan ? Nous sommes ici au pays des chauves-souris ! Alors, pourquoi tant de prétention ? Le ciel et la terre sont jaloux de notre repaire et voilà que tu le traites de ruines ! Aurais-tu par hasard l’intention de devenir le sultan des chauves-souris ? » En l’accusant ainsi, on le ligote sous le soleil brûlant et on le flagelle avec des branches d’épineux. Tandis que son sang s’écoule, lui ne fait que répéter : « Dieu est unique ! » Je lui ai maintes fois conseillé de cacher sa foi et son secret mais il a fermé la porte aux résolutions. »
      Être amoureux, résolu et patient tout à la fois, cela est impossible. Car la résolution et le repentir sont comme le loup et l’amour comme un dragon. Le repentir est l’attribut des hommes et l’amour est l’attribut du Créateur.
      Le messager de Dieu demanda à Abou Bekr :
      « Que proposes-tu de faire ?
      – Je vais l’acheter ! dit Abou Bekr, quel qu’en soit le prix ! »
      Le prophète lui dit :
      « Je désire que tu m’associes à cet achat. »
      Donc, Abou Bekr s’en retourna vers la demeure du maître de Bilal. Il se disait :
      « Il est facile de prendre une perle de la main d’un enfant car les enfants du désir troquent volontiers leur foi et leur raison contre quelques biens de ce monde. Ces cadavres sont si bien décorés qu’on les échange contre des centaines de jardins de roses. »
      Abou Bekr frappa à la porte de la demeure et, plein de colère, il demanda au maître de Bilal :
      « Pourquoi maltraites-tu cet aimé de Dieu ? Si tu es fidèle à ce que tu crois, pourquoi en veux-tu à quelqu’un qui est fidèle à sa foi ? »
      Le propriétaire de Bilal répondit :
      « Si tu éprouves de la pitié pour lui, tu n’as qu’à me payer son prix. Achète-le-moi ! »
      Abou Bekr dit :
      « Je possède un esclave blanc qui est un infidèle. Sa couleur est blanche mais son coeur est noir. Échange-le-moi contre cet esclave qui a la peau noire, mais le coeur lumineux ! »
      Il fit venir son esclave qui fit l’admiration du maître de Bilal, tant il était beau. Cependant, il ne céda pas tout de suite et augmenta sans cesse ses prétentions. Abou Bekr se rendit à toutes ses exigences et acheta Bilal. Quand le marché fut conclu, l’homme éclata de rire.
      « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda Abou Bekr.
      L’homme répondit :
      « Si tu n’avais pas montré une si forte envie d’acheter cet esclave, tu aurais pu l’obtenir pour dix fois moins ! Il n’a pas une grande valeur mais ta colère en a fait monter le prix !
      – Ô imbécile! répliqua Abou Bekr, des gamins échangent une perle contre une noix ! Pour moi, cet esclave vaut les deux univers car je vois son âme et non pas sa couleur. Si tu avais demandé davantage, j’aurais sacrifié tous mes biens ! Si cela n’avait pas suffi, j’aurais contracté des dettes. Toi, tu l’as eu pour rien et tu l’as vendu bon marché ! Par ton ignorance, tu m’as donné un coffret plein d’émeraudes sans savoir ce qu’il contenait. Tu finiras par le regretter car personne n’aurait ainsi gaspillé pareille chance. Je t’ai remis un esclave de belle apparence, mais idolâtre. Conserve ta foi. Moi, je conserve la mienne. »
      Et, prenant Bilal par la main, il le conduisit auprès du prophète. En voyant le visage de ce dernier, Bilal perdit connaissance et se mit à pleurer. Le prophète le prit dans ses bras et lui révéla Dieu sait combien de secrets. Un poisson venait de retrouver l’océan et il est difficile de décrire pareil événement.
      Le prophète demanda à Abou Bekr :
      « Je t’avais demandé de m’associer à cet achat. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? »
      Abou Bekr répondit :
      « Nous sommes tous deux tes esclaves ! Je n’ai fait que le libérer en ton nom. Considère-moi comme ton esclave car je ne voudrais pas que l’on me libère de toi ! Ma liberté c’est d’être ton esclave. Quand j’étais jeune, je faisais un rêve : le soleil me saluait et me considérait comme son ami. Je me disais que ce rêve n’était qu’une illusion, mais en te voyant, je me suis vu et, depuis, le soleil a perdu pour moi tout son attrait. »
      Le prophète dit à Bilal :
      « Monte en haut du minaret pour chanter l’appel à la prière ! Va crier ce que tu aurais dû cacher à tes ennemis ! N’aie pas peur car ils sont comme sourds. On entend le bruit assourdissant des tambours et eux disent : où donc entendez-vous des tambours ? »
      Les anges font aux aveugles la faveur de les tenir par la main mais les aveugles considèrent cette faveur comme une torture. Ils disent :
      « Pourquoi nous tirez-vous de-ci de-là ? Nous voudrions bien dormir un peu ! »
      Les saints subissent encore davantage de tourments car le Bien-Aimé est très capricieux avec ses amoureux.
     
      Maintenant que tu as entendu l’histoire de Bilal, sache que son état n’a rien à voir avec le tien. Lui, il avançait et toi, tu recules. Ton état est comparable à celui de cet homme à qui l’on demandait son âge. Il répondit :
      « J’ai dix-huit ans. Enfin, dix-sept. Peut-être seize ou même quinze… »
      Son interlocuteur l’interrompit :
      « Si tu continues, tu vas te retrouver dans le ventre de ta mère ! »

 

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8 mai, 2012

Poils (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 15:01

 

      Il y avait un prédicateur d’une grande éloquence. Hommes et femmes ne se lassaient pas de l’écouter. Un jour, un homme nommé Djouha, le visage voilé, se mêla aux femmes. Quelqu’un demanda au prédicateur :
      « La valeur des prières est-elle annulée si l’on omet de se raser le pubis ? »
      Le prédicateur répondit :
      « Si les poils sont trop longs, la prière en est souillée et mieux vaut les raser afin que vos prières soient pures. »
      Une femme demanda alors :
      « Quelle est la longueur autorisée ?
      – Si les poils dépassent la longueur d’un grain d’orge, dit le prédicateur, alors il faut les raser. » Alors, Djouha s’adressa à sa voisine et lui dit : « O ma soeur ! Veux-tu avoir l’obligeance de poser la main sur mon pubis, afin de vérifier si mes poils ne sont pas trop longs et ne souillent pas ainsi mes prières. »
      Quand la femme eut mis sa main sous sa robe, elle toucha son membre et poussa un grand cri :
      « Mes paroles lui ont touché le coeur ! dit le prédicateur.
      – Non pas ! s’exclama Djouha, Son coeur n’a pas été touché ! Ce ne sont que ses mains. Qu’aurait-ce été si tu lui avais touché le coeur ! »
     
      Les enfants crient pour obtenir des noix et des raisins. Mais, pour le coeur, les noix et les raisins sont sans valeur. Toute personne voilée est comme un enfant. Si la noblesse de la virilité résidait dans les testicules ou la barbe, alors il vaudrait mieux la chercher chez les boucs. Ils guident les moutons, mais c’est pour les conduire chez le boucher. Ils prennent grand soin de leur barbe en proclamant avec fierté : « C’est moi qui conduis les innocents ! »
      Prends le chemin de la fidélité et ne t’occupe pas de tes poils !

 

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5 mai, 2012

Baraka (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 17:11

 

      Tout près du Temen, dans la ville de Darvan, vivait un homme plein de générosité, de bonté, de maturité et de raison. Sa demeure était le rendez-vous des démunis, des pauvres et des mélancoliques. Il avait pour coutume de leur distribuer le dixième de ses récoltes.
      Quand le blé devenait farine et qu’on en faisait du pain, il en distribuait un dixième. Quelle que soit la nature de sa récolte, il faisait ainsi, quatre fois l’an, semblable distribution. Un jour, il donna ces conseils à ses enfants : « Lorsque je serai mort, perpétuez cette tradition afin que la baraka soit sur votre récolte. Le fruit d’une récolte provient de l’inconnu car c’est Dieu qui nous le fournit. Si vous disposez convenablement de ses largesses, la porte du profit s’ouvrira pour vous. Ainsi font les paysans qui sèment sans plus attendre une partie de leur récolte. Il peut arriver que ce qui est semé soit plus important en quantité que le reliquat. Qu’importe ! Ils ont confiance ! De même, le cordonnier se prive de tout pour acheter des peaux, car c’est là la source de son revenu. Mais la terre ou le cuir ne sont en fait que des voiles. Et la véritable source de gain, c’est ce que Dieu nous offre. Si vous restituez vos gains à la source, vous récupérez votre mise au centuple. Imaginez que vous ayez placé vos gains à l’endroit où vous supposez que se trouve leur source et que rien ne pousse pendant deux ou trois ans. Il ne vous reste plus qu’à implorer Dieu.
      « N’oubliez pas : c’est lui qui nous procure joie et ivresse, pas le vin ni le haschisch. Aucune aide véritable ne nous viendra de vos oncles, de vos frères, de votre père ou de vos enfants. Sachez-le : un jour viendra où ils s’éloigneront de vous et vos amis deviendront vos ennemis. Pendant toute votre vie, ils n’auront fait que barrer votre chemin ainsi que des idoles.
      « Si un ami s’éloigne de toi avec rancune, jalousie ou colère, ne t’en attriste pas. Bien au contraire, fais des aumônes et rends grâce à Dieu car c’est par ignorance que tu étais attaché à cet ami. Mais maintenant, tu t’es dégagé de ses filets. Cherche donc un véritable ami. Le véritable ami est celui dont l’amitié ne se laisse refroidir par rien, même pas la mort.
      « N’oubliez pas ceci : semez votre graine sur la terre de Dieu afin que votre récolte soit à l’abri des voleurs et des calamités. À tout moment, le diable nous menace de pauvreté. Ne lui servons pas de gibier. Au contraire, donnons-lui la chasse car il n’est pas digne que le faucon du sultan soit pris en chasse par une perdrix. »
      Mais ce sage semait la graine de la sagesse sur un terrain aride. Dans les paroles du sage, il se trouve des milliers d’exhortations utiles. Encore faut-il une oreille pour les entendre. Qui est mieux à même de conseiller que les prophètes puisque leurs paroles font bouger les montagnes !
      Les montagnes ont profité de leurs conseils mais, bien des hommes leur ont jeté des pierres. C’est ainsi que, hypnotisés par l’idée de sacrifier un dixième de leurs gains, bien des hommes oublient la baraka qu’ils obtiendraient en agissant ainsi.

 

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1 mai, 2012

Vingt enfants (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 5:03

 

      Il y avait une femme qui, tous les ans, donnait naissance à un enfant. Mais, à chaque fois, le bébé mourait au bout de six mois, quand ce n’était pas après deux ou trois. Comme son dernier-né venait, lui aussi, de mourir, elle adressa cette prière à Dieu :
      « O mon Dieu ! Cet enfant est un fardeau pour moi pendant neuf mois et je le perds au bout de trois mois. Ainsi, les faveurs que tu m’offres se transforment en tourments ! »
      La pauvre femme alla aussi exprimer son chagrin devant des hommes de Dieu :
      « Mes vingt enfants sont tous morts les uns après les autres et, à chaque fois, le feu de la séparation a brûlé mon coeur. »
      Or, une nuit, elle fit un rêve : elle vit le paradis, jardin éternel et parfait. Je dis un jardin, faute d’autre mot. Bien sûr, le paradis est indescriptible mais un jardin en est une image.
      Bref, cette femme rêvait du paradis. Et là, elle vit un palais sur l’entrée duquel son nom était gravé. Elle en fut remplie de joie et entendit une voix qui lui disait :
      « Ce palais est offert à qui est capable de sacrifier son âme à Dieu. Pour mériter une telle faveur, il faut servir longtemps. Tu commences à prendre de l’âge mais jamais tu ne t’es réfugiée en Dieu et c’est pour cela que tu as subi toutes ces épreuves. »
      La femme dit alors :
      « O Seigneur ! Je souhaite encore de nombreuses années comme celles que j’ai vécues ! Que je sois noyée dans le sang ! »
      Puis elle déambula dans ce jardin et, soudain, elle y rencontra ses propres enfants. Alors, elle s’écria :
      « O mon Dieu ! Mes enfants étaient cachés à mes yeux mais pas aux tiens. Celui qui ne peut voir l’Inconnu ne mérite pas d’être appelé Homme ! »
      Toi, tu ne souhaites pas que ton nez saigne. Pourtant il saigne et le sang qui coule te procure la santé. Le fruit a une peau épaisse mais sa chair est savoureuse. Sache que le corps est ta peau. Ton âme, qui est renfermée, vaut bien davantage. L’intérieur de l’homme est ce qu’il y a de plus beau. Aussi, recherche cette beauté !

 

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29 avril, 2012

Le peuple de Saba (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:27

 

      En parlant de sottise, il me revient l’histoire du peuple de Saba. En effet, leur sottise était contagieuse comme la peste.
      La ville de Saba était une très grande cité, aussi grande que les cités dont on parle dans les contes pour enfants. On parle de conte pour enfants mais ces contes sont des boîtes de perles qui contiennent bien des enseignements. Prenez au sérieux les mots insensés des contes.
      La ville de Saba, donc, était incomparable par sa taille. Mais ses habitants étaient incapables de l’apprécier. La distance à parcourir pour aller d’un bout de la ville à l’autre était incommensurable. Dans cette seule ville se trouvait la population d’une dizaine de cités. Cette population se composait en tout et pour tout de trois personnes au visage sale. Bien qu’elle soit innombrable, elle se résumait à ces trois personnages futiles. En effet, les âmes qui ne voient pas le Bien-Aimé ne valent même pas une demi-personne, quand bien même elles seraient des milliers.
      L’un d’eux était un aveugle dont la vue était perçante. C’est-à-dire qu’il pouvait voir une fourmi mais qu’il était incapable d’apercevoir Salomon.
      Le second était un sourd dont l’ouïe était très fine. Autant dire un trésor sans or.
      Quant au dernier, c’était un homme nu dont la robe était très longue.
      L’aveugle dit soudain :
      « Je vois une armée qui s’approche. Je peux même distinguer de quel peuple il s’agit. »
      Le sourd dit à son tour :
      « Tu as raison ! J’entends le bruit de leur conversation. »
      L’homme nu dit alors :
      « J’ai bien peur qu’ils ne déchirent l’ourlet de ma robe ! »
      L’aveugle reprit :
      « Les voilà qui arrivent ! Nous devons nous enfuir si nous voulons éviter d’être capturés. »
      Le sourd :
      « Leur vacarme se rapproche. Fuyons au plus vite ! »
      L’homme nu :
      « Au secours ! On va lacérer ma robe ! »
      C’est ainsi qu’ils quittèrent la ville pour se réfugier dans un village abandonné. Là, ils trouvèrent un oiseau bien gras, mais qui n’avait pas de chair. C’était une charogne qui avait été dévorée par les vautours et ses os restaient épars. Nos trois hommes dévorèrent cet oiseau, comme un lion dévore sa proie. Et chacun d’eux crut avoir trouvé la satisfaction. Mais ils se mirent à grossir à tel point qu’ils devinrent énormes comme des éléphants et que le monde fut trop petit pour eux. Et c’est ainsi qu’ils passèrent par la fente de la porte.
     
      Le sourd, c’est le désir. Il entend venir la mort des autres, mais pas la sienne. L’aveugle, c’est l’ambition. Il voit les défauts du peuple jusque dans le moindre détail mais il reste aveugle pour les siens. L’homme nu craint qu’on ne coupe l’ourlet de sa robe mais comment cela se pourrait-il ? Le peuple de cette terre est ruiné mais il craint les voleurs. Nous sommes tous arrivés nus en ce monde et c’est ainsi que nous le quitterons. Mais nous avons tous la crainte des voleurs. Au moment de la mort, les riches comprennent qu’ils ne possèdent pas un sou. Les hommes de talent sentent qu’ils ont fait fausse route. Ils sont comme ces enfants qui prennent des morceaux de poterie pour des biens précieux. Si on les leur retire, ils pleurent. Et si on les leur donne de nouveau, ils sont contents. L’enfant, tant qu’il n’est pas adulte, ne distingue pas le bien du mal. Ses larmes et son rire n’ont aucune valeur. Les aristocrates tremblent pour leurs biens comme s’ils les avaient acquis en rêve. Si on les réveillait, ils se moqueraient de leur crainte des voleurs. Les savants de ce monde sont semblables. Ils craignent les voleurs et ils se plaignent en disant : « Les voleurs gaspillent notre temps ! » Mais celui qui récolte ce qui est véritablement utile ne se préoccupe pas du temps car le temps n’existe pas pour lui.

 

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Cheikh (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 0:40

 

      Il était une fois un cheikh qui était le plus éclairé parmi les homme de la terre. Le peuple le considérait comme un prophète. Un matin, sa femme lui dit :
      « Ton coeur est aussi dur que le roc ! Est-ce que cela fait partie des règles de la sagesse ? Tous nos enfants sont morts, et moi, à force de pleurer, je suis devenue courbée comme un arc. Toi, personne ne t’a jamais vu pleurer. N’y a-t-il pas de place pour la pitié dans ton coeur ? Nous sommes tous attachés à toi et nous te servons jour et nuit, mais que pouvons-nous espérer de quelqu’un qui ne connaît pas la pitié ? Qu’appelle-t-on un cheikh ? C’est un vieillard dont les cheveux et la barbe sont blancs. Sache que le véritable cheikh n’a pas même un poil d’existence. Celui qui n’a aucune prétention d’existence, que ses cheveux soient noirs ou blancs, celui-là est un cheikh ! N’oublie pas que Jésus a parlé dans son berceau ! »
      Le cheikh répondit :
      « Tu fais erreur si tu crois qu’il n’existe ni pitié ni tendresse dans mon coeur. J’ai pitié des infidèles qui risquent l’enfer à cause de leurs blasphèmes. Lorsqu’un chien me mord, je demande à Dieu de lui offrir un caractère plus doux car s’il mordait quelqu’un d’autre, il courrait le risque d’être lapidé. »
      La femme répliqua :
      « Si vraiment tu as une telle tendresse pour l’univers tout entier, pourquoi n’y a-t-il pas trace de larmes dans tes yeux alors que le destin nous a repris nos enfants ? »
      Le cheikh répondit :
      « Qu’ils soient morts ou vivants, ils ne disparaîtront jamais des yeux de mon coeur. Pourquoi pleurerais-je alors que je les vois sans cesse, là, devant moi ? On ne pleure quelqu’un que lorsqu’on est séparé de lui ! »
      Un autre jour, un homme nommé Behlul demanda à ce même cheikh :
      « Dis-moi comment tu te portes. Dans quel état te trouves-tu ? »
      Il répondit :
      « Tous les voyageurs subissent Sa volonté et les rivières coulent dans le sens qu’il ordonne. La vie et la mort vont là où Il veut. Certains reçoivent des messages de condoléances et d’autres des félicitations. Personne ne peut sourire s’il n’en a donné l’ordre ! »
      Behlul dit alors :
      « Tu dis vrai et tu as cent mille fois raison. Mais explique-moi ceci un peu plus clairement afin que l’ignorant comme le savant puissent profiter de ta sagesse. Prépare-nous un festin de mets variés afin que chacun puisse manger ce qui lui convient ! »
      Le cheikh :
      « Chacun sait que rien ni personne ne peut faire quoi que ce soit sans la volonté de Dieu, même la feuille de l’arbre. Et Ses ordres sont en grand nombre et personne n’en peut faire le compte car qui pourrait compter les feuilles d’un arbre ? Ce qui est infini ne peut être délimité par les mots. Les décrets de Dieu trouvent l’acceptation chez Ses créatures. Quand la créature se soumet à la décision de Dieu, la vie et la mort lui semblent égales. Sa vie n’est pas tournée vers le gain, mais vers Dieu. Sa mort n’est pas causée par les maladies ou les épreuves, mais par Dieu. Sa foi ne s’adresse pas aux houris et au paradis, mais à Dieu. Elle renonce au blasphème, non par crainte de l’enfer, mais par crainte de Dieu. Ceci est dans sa nature. Ce n’est pas une chose qu’elle a acquise par ses efforts ou par la pratique de l’ascétisme. Elle rit seulement lorsqu’elle constate que Dieu l’a acceptée. Pour elle, le destin est une friandise. Si un serviteur de Dieu est d’une telle nature, pourquoi dirait-il : « O mon Dieu ! Change ma destinée ! »
     
      C’est parce qu’il savait que la mort de ses enfants avait été voulue par Dieu que cette mort lui était aussi douce que les kadaïfs (pâtisserie orientale).

 

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27 avril, 2012

Le maître d’école (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 0:16

 

      La science possède deux ailes mais l’intuition n’en a qu’une. Chaque fois que l’oiseau du doute tente de s’envoler du nid de l’espoir, il tombe à terre car il n’a qu’une aile : celle de l’intuition.
      Il y avait une fois un maître d’école qui était très exigeant avec ses élèves. Ceux-ci se mirent bientôt à chercher une solution pour se débarrasser de lui. Ils se disaient :
      « Comment cela se fait-il qu’il ne tombe jamais malade ? Cela nous donnerait l’occasion d’avoir un peu de repos. Nous serions ainsi libérés de cette prison que l’école est pour nous. »
      Un des élèves proposa son idée :
      « Il faut que l’un de nous dise au maître : « Ô mon maître ! je trouve que votre visage est bien pâle ! Vous avez certainement de la fièvre ! » Il est certain que ces paroles auront de l’effet sur lui mais il n’en sera pas pour autant convaincu. Mais, lorsqu’il pénétrera dans la classe, vous direz tous ensemble : « Que se passe-t-il, O maître ? Que vous arrive-t-il ? » Quand un troisième, puis un quatrième, puis un cinquième lui auront répété cette même chose d’une mine attristée, nul doute qu’il sera convaincu ! »
      Le matin suivant, tous les élèves se mirent à attendre leur maître afin qu’il tombe dans leur piège. Celui qui avait proposé l’idée fut le premier à le saluer et à lui annoncer la mauvaise nouvelle. Le maître lui dit :
      « Ne dis pas de choses insensées ! Je ne suis pas malade. Regagne ta place ! »
      Mais la poussière du doute s’était infiltrée dans son coeur. Quand tous les enfants, les uns après les autres, se mirent à lui répéter la même chose, il commença à croire qu’il était réellement malade.
      Quand un homme marche sur un mur élevé, il perd son équilibre lorsque le doute s’empare de lui.
      Le maître décida alors d’aller se mettre au lit. Il fut pris d’une grande rancune envers sa femme car il se disait :
      « Comment se fait-il qu’elle n’ait même pas remarqué la couleur de mon visage ? Il semble bien qu’elle ne s’intéresse plus à moi. Peut-être espère-t-elle en épouser un autre… »
      Plein de colère, il ouvrit la porte de sa maison. Sa femme, surprise, lui dit :
      « Que se passe-t-il ? Pourquoi rentres-tu si tôt ? »
      Le maître d’école répliqua :
      « Es-tu devenue aveugle ? Ne vois-tu pas la pâleur de mon visage ? Tout le monde s’en inquiète mais toi, cela te laisse indifférente ! Tu partages mon toit, mais tu ne te préoccupes guère de moi. »
      La femme lui dit :
      « Ô mon maître ! Tu te fais des idées. Tu n’es pas malade !
      – Ô femme vulgaire ! s’emporta le maître, si tu es aveugle, ce n’est certes pas ma faute ! Je suis bel et bien malade et la douleur me torture.
      – Si tu veux, lui dit sa femme, je vais t’apporter un miroir. Tu verras ainsi quelle mine tu as et si je mérite d’être traitée ainsi.
      – Va-t’en avec ton miroir ! Va plutôt préparer mon lit car il me semble que je me sentirai mieux si je m’allonge. »
      La femme alla donc préparer son lit mais elle se dit :
      « Il fait semblant d’être malade pour m’éloigner de la maison. Tout cela n’est qu’un prétexte. »
      Une fois au lit, le maître se mit à se lamenter. Alors l’élève qui avait eu cette idée astucieuse dit aux autres :
      « Sa maison n’est pas loin. Récitons nos leçons de la voix la plus forte possible et ce bruit ne fera qu’augmenter ses tourments. »
      Au bout d’un moment, le maître n’y tint plus et alla dire à ses élèves :
      « Vous me donnez mal à la tête. Je vous autorise à rentrer chez vous. »
      Ainsi, les enfants lui souhaitèrent un prompt rétablissement et reprirent le chemin de leur maison, ainsi que des oiseaux en quête de graines. Quand les mères virent que les enfants jouaient dans les rues à l’heure de l’école, elles les réprimandèrent sévèrement. Mais les enfants répondirent :
      « Ce n’est pas notre faute. C’est par la volonté de Dieu que notre maître est tombé malade. »
      Les mères leur dirent alors :
      « Nous verrons demain si vous dites la vérité. Mais, gare à vous si c’est un mensonge ! »
      Le lendemain, les mères des écoliers allèrent rendre visite au maître et elles constatèrent qu’il était gravement malade. Elles lui dirent :
      « Mais, nous ne savions pas que vous étiez malade ! »
      Le maître répliqua :
      « Moi non plus, je ne le savais pas ! Ce sont vos enfants qui m’en ont informé ! »

 

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