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14 août, 2016

Le Miserere, Gustave-Adolphe BÉCQUER (Légendes espagnoles)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:45

EN VISITANT, il y a quelques mois, la célèbre abbaye de Fitero, je retournai quelques-uns des volumes de sa bibliothèque abandonnée et découvris, dans un coin, deux ou trois cahiers de musique assez anciens, couverts de poussière et qui commençaient à être rongés par les souris. C’était un Miserere.

Je ne sais pas la musique, mais je l’aime tant que, même sans y rien comprendre, il m’arrive de prendre, parfois, la partition d’un opéra, et de passer des heures entières à en feuilleter les pages ; je regarde les groupes de notes plus ou moins rapprochés, les portées, les demi-cercles, les triangles et les espèces d’et cætera qu’on appelle clefs, le tout sans y entendre ni a ni b, et sans en tirer le moindre profit.

Fidèle à ma manie, j’examinai les cahiers ; ce qui attira d’abord mon attention fut de voir à la dernière page ce mot latin, si commun dans tous les ouvrages : finis, bien qu’à vrai dire le Miserere ne fût pas terminé ; la musique, en effet, n’arrivait qu’au dixième verset.

Voilà ce qui avait, avant tout, attiré mon attention ; mais aussitôt que j’examinai mieux les feuilles de musique, ma surprise augmenta, en constatant qu’au lieu des mots italiens qu’on y met d’habitude comme : maestoso, allegro, ritardando, più vivo, a piacere, il y avait des lignes dont les caractères très fins et allemands servaient à indiquer des choses aussi difficiles à exécuter que celles-ci : ils craquent… ils craquent les os, et de leurs moelles il semble sortir des cris ; ou celles-là : la corde hurle sans être discordante, et le métal tonne sans assourdir, pour cela tout vibre, rien ne se confond et l’ensemble est l’humanité qui sanglote et gémit. La plus singulière de ces recommandations, sans contredit, était celle-ci placée au-dessous du dernier verset : Les notes sont des os couverts de chair ; lumière impérissable, le ciel et son harmonie… force !… force et douceur.

– Savez-vous ce que c’est que ça ? demandai-je au petit vieux qui m’accompagnait, après avoir traduit en partie ces lignes qui paraissaient écrites par un fou.

L’ancien me conta alors la légende que je vais vous dire.

I

Il y a de cela nombre d’années, par une nuit pluvieuse et sombre, il vint, à la porte claustrale de cette abbaye, un pèlerin demandant du feu pour sécher ses vêtements, un morceau de pain pour apaiser sa faim, et un abri quelconque pour attendre le lendemain, afin de continuer sa route à la clarté du soleil. Le frère auquel cette demande fut adressée mit sa modeste collation, son pauvre lit, le feu de son âtre à la disposition du voyageur et lui demanda, après qu’il se fut reposé de ses fatigues, le but de son pèlerinage et l’endroit vers lequel il s’acheminait.

– Je suis musicien, reprit l’étranger ; je suis né très loin d’ici et dans ma patrie j’ai joui, un moment, d’une grande célébrité. Durant ma jeunesse, j’ai usé de mon art comme d’un puissant moyen de séduction et, par lui, j’ai allumé des passions qui m’ont entraîné jusqu’au crime. Je veux, dans ma vieillesse, tourner au bien les facultés que j’ai employées au mal, et me racheter par le moyen même qui a servi à me perdre.

Les paroles énigmatiques de l’inconnu ne parurent pas absolument claires au frère lai ; déjà elles commençaient à éveiller sa curiosité. Poussé par ce sentiment, il continua ses questions et son interlocuteur poursuivit de cette façon :

– Je pleurais, dans le fond de mon âme, la faute que j’avais commise ; mais en cherchant à implorer la miséricorde de Dieu, je ne trouvais pas de mots pour exprimer dignement mon repentir, quand un jour mes yeux s’arrêtèrent, par hasard, sur un livre de prières. J’ouvris ce livre ; dans l’une de ses pages je découvris un gigantesque cri de véritable contrition, le psaume de David qui commence par : Miserere mei, Deus! Depuis le moment où j’ai lu ces strophes, mon unique pensée fut de trouver une forme musicale si magnifique, si sublime qu’elle fût digne de l’hymne grandiose de douleur composé par le roi-prophète. Jusqu’à présent je ne l’ai point trouvée ; mais si je parviens à exprimer ce que je sens dans mon cœur, ce que j’entends confusément dans ma tête, je suis certain de faire un Miserere tel et si merveilleux, que personne n’en a entendu de pareil, tel et si déchirant qu’en en écoutant les premiers accords, les archanges, les yeux inondés de larmes, diront avec moi, en s’adressant au Seigneur : Misericordia ! et le Seigneur aura pitié de sa pauvre créature.

Le pèlerin, arrivé à cette partie de son récit, se tut, un instant et, après avoir exhalé un soupir, il reprit le fil de son discours. Le frère lai, quelques employés de l’abbaye, deux ou trois bergers de la ferme des frères, qui faisaient cercle autour du foyer, l’écoutaient dans un profond silence :

– Dès lors, je n’ai cessé de parcourir toute l’Allemagne, toute l’Italie et la plus grande partie de ce pays classique pour la musique religieuse ; je n’ai pas encore entendu un Miserere qui ait pu m’inspirer, pas un, pas un, et j’en ai tant entendu que je puis dire les connaître tous.

– Tous ? dit alors, en l’interrompant, un des maîtres bergers ; parions que vous n’avez pas entendu le Miserere de la montagne.

– Le Miserere de la montagne, s’écria le musicien d’un air surpris. Quel est ce Miserere ?

– Ne l’ai-je pas dit ? murmura l’homme des champs ; et aussitôt il continua d’un ton mystérieux : ce Miserere, qu’entendent par hasard ceux seulement qui, comme moi, vont de jour et de nuit, à la suite des troupeaux au milieu des landes et des rochers, est toute une histoire, histoire très ancienne, mais aussi vraie qu’elle semble incroyable. Le fait est que dans la portion la plus escarpée des chaînes de montagnes, qui limitent l’horizon de la vallée, au fond de laquelle se trouve l’abbaye, il y eut, voilà bien des années, que dis-je bien des années ! bien des siècles, un fameux monastère, monastère édifié, paraît-il, par un seigneur avec les biens qu’il aurait dû laisser à son fils, mais dont il le déshérita en mourant, pour le punir de ses méfaits. Jusque-là tout allait au mieux ; mais ne voilà-t-il pas que ce fils qui, on le verra plus loin, devait être la peau du diable, s’il n’était le diable en personne, en apprenant que ses biens étaient au pouvoir des religieux et son château converti en église, réunit une troupe de bandits, composée de ses camarades dans la vie de perdition qu’il menait depuis son départ de la maison paternelle et, une nuit de jeudi saint, tandis que les moines étaient au chœur, à l’heure, au moment même où ils entonnaient ou allaient entonner le Miserere, les bandits mirent le feu au monastère et pillèrent l’église. On dit, les uns le croient, les autres non, qu’ils ne laissèrent pas un seul frère vivant. Après cette atrocité, les bandits et leur chef s’en allèrent, où ? on ne le sait… peut-être dans les noires profondeurs. Les flammes réduisirent le monastère en cendres, et les ruines de l’église se dressent encore sur la cime du rocher, d’où s’échappe la cascade qui, après avoir bondi de roc en roc, forme le gave qui baigne les murs de cette abbaye.

– Mais, s’écria le musicien impatienté, et le Miserere ?

– Attendez, reprit avec un grand calme le berger, nous y arrivons.

Cela dit, il continua ainsi son histoire :

– Tout le monde, dans le pays, fut scandalisé d’un tel crime ; des pères aux fils, des fils aux petits-enfants, on se le répéta avec horreur durant les longues veillées du soir ; mais ce qui contribue le plus à en perpétuer le souvenir, c’est que tous les ans, la nuit même où il fut commis, on voit briller des lumières à travers les fenêtres brisées de l’église, on entend une sorte de musique étrange, mêlée de chants lugubres et terribles qui se distingue, par moments, au milieu des rafales du vent. Ce sont les moines, ceux du moins qui, morts sans doute avant d’être prêts à comparaître, purifiés de toutes leurs fautes, devant le tribunal de Dieu, reviennent encore du purgatoire, afin d’obtenir, par leurs prières, la miséricorde du Très-Haut en chantant le Miserere.

Les assistants se regardaient les uns les autres, avec un air d’incrédulité : seul le pèlerin, que le récit de cette histoire semblait préoccuper vivement, demanda anxieux à celui qui la contait :

– Et vous dites que ce prodige se renouvelle encore ?

– Dans trois heures, sans faute, il commencera ; car cette nuit est précisément la nuit du jeudi saint, et l’horloge de l’abbaye vient de sonner huit heures.

– À quelle distance se trouve le monastère ?

– À une lieue et demie à peine… Mais, que faites-vous ? Où allez-vous par une pareille nuit ? La main de Dieu se retire-t-elle de vous ? s’écrièrent-ils tous en voyant le pèlerin se lever de son banc, prendre son bourdon et quitter le foyer pour se diriger vers la porte.

– Où je vais ? Entendre la musique merveilleuse, entendre le grand, le véritable Miserere, le Miserere de ceux qui reviennent dans ce monde après être morts, et savent ce qu’il en coûte de mourir dans le péché.

Cela dit, il disparut aux yeux du frère lai interdit et des pasteurs non moins étonnés. Le vent sifflait et faisait grincer les portes, comme si une main puissante les eût secouées pour les arracher de leurs gonds ; la pluie tombant en tourbillons fouettait les vitres des fenêtres et, de temps à autre, la lueur d’un éclair illuminait l’horizon qu’on découvrait par leurs ouvertures. Le premier moment de stupeur passé, le frère lai s’écria :

– Il est fou !

– Il est fou ! répétèrent les bergers, en attisant de nouveau le feu et en se groupant autour du foyer.

II

Le mystérieux personnage traité de fou dans l’abbaye chemina une heure ou deux, en remontant le ruisseau qui lui avait été indiqué par le berger, conteur de l’histoire, après quoi il arriva dans l’endroit où s’élevaient les noires et imposantes ruines du monastère. La pluie venait de cesser ; les nuages flottaient en sombres masses et de leurs bords déchiquetés glissait, par moments, un furtif rayon de lumière pâle et douteuse ; le vent, qui fouettait les massifs piliers et parcourait les cloîtres déserts, semblait exhaler des gémissements. Cependant rien d’extraordinaire, rien de surnaturel ne venait frapper l’imagination. Celui qui avait dormi tant de nuits, abrité seulement par les ruines d’une tour abandonnée ou d’un château solitaire, celui qui avait bravé, dans ses longues pérégrinations, des centaines de tempêtes, était familiarisé avec tous ces bruits. Les gouttes d’eau qui filtraient par les fissures des arceaux brisés, pour tomber sur les dalles, en rendant un son aussi régulier que celui du balancier d’une horloge ; les cris que poussaient les hiboux en se réfugiant sous le nimbe de pierre d’une statue, debout encore dans l’excavation d’un mur ; le frôlement des reptiles qui, réveillés de leur léthargie par la tempête, avançaient leurs têtes difformes hors des trous où ils dormaient et rampaient au milieu des raiforts sauvages et des ronces poussant au pied de l’autel, et dans les jointures des pierres sépulcrales dont se composait le pavé de l’église ; tous ces murmures étranges et mystérieux de la campagne, de la solitude et de la nuit, arrivaient distinctement aux oreilles du pèlerin, assis sur la statue mutilée d’un tombeau, tandis qu’il attendait, anxieux, l’heure où devait se réaliser le prodige.

Le temps passait, passait ainsi et il n’apercevait rien ; les mille rumeurs confuses de la nuit résonnaient et se combinaient de mille façons différentes, mais restaient toujours les mêmes. « Si l’on m’avait trompé ! » pensa le musicien. Dans le même moment, il entendit un bruit nouveau, bruit inexplicable en pareil endroit ; semblable à celui que produit une pendule quelques moments avant de sonner l’heure, bruit de roues qui tournent, de cordes qu’on étire, d’une machine qui s’agite sourdement et s’apprête à user de sa mystérieuse vitalité mécanique, et la cloche sonna un… deux… trois… jusqu’à onze coups.

Dans le temple, il n’y avait ni horloge, ni cloche, ni clocher quelconque. Le dernier coup, répété d’écho en écho, s’affaiblissait sans s’éteindre entièrement. On en entendait encore les vibrations dans l’air frémissant, quand les dalles granitiques qui recouvraient les sépultures, les marches en marbre des autels, les pierres des ogives, les balustrades taillées à jour du chœur, les festons en forme de trèfle des corniches, les noirs contreforts des murs, le pavé, les voûtes, l’église entière s’illuminèrent spontanément, sans qu’il fût possible de distinguer la torche, le cierge ou la lampe qui répandaient cette clarté insolite.

Le temple offrait l’image d’un squelette, dont les os jaunis dégagent des gaz phosphorescents qui brillent et apparaissent dans l’obscurité, comme une flamme bleuâtre, inquiète et craintive. Tout sembla s’animer, mais comme par ces secousses galvaniques qui impriment à l’être mort des contractions parodiant la vie : mouvements instantanés plus horribles encore que l’inertie du cadavre avant d’être secoué par cette force inconnue. Les pierres se réunirent aux pierres, les fragments brisés de l’autel, qui gisaient épars et sans ordre, se levèrent aussi intacts que si l’ouvrier venait de leur donner le dernier coup de ciseau, en même temps que l’autel, les chapelles détruites se redressèrent, les chapiteaux brisés et l’immense série de voûtes effondrées, qui se croisaient et s’entrelaçaient capricieusement, refirent avec leurs colonnes un labyrinthe de porphyre. Une fois le temple réédifié, on entendit des accords lointains qui pouvaient être confondus avec les sourds gémissements de l’air, et qui formaient cependant un ensemble de voix lointaines et graves ; on eût dit qu’elles sortaient du sein de la terre, d’où elles s’élevaient peu à peu ; à chaque instant, en effet, elles devenaient plus perceptibles.

Le téméraire pèlerin éprouva un commencement de peur, mais sa peur fut combattue par sa passion pour tout ce qui était inusité et merveilleux ; fortifié par cette passion, il quitta la tombe sur laquelle il s’était reposé ; il se pencha sur le bord de l’abîme, au fond duquel le torrent bondissait sur des rochers, en produisant dans sa chute les roulements d’un tonnerre incessant, épouvantable, et ses cheveux se hérissèrent d’horreur. Il venait de voir, sous des capuchons relevés, les mâchoires décharnées, les blanches dents, les noires cavités des yeux de têtes de morts, et à moitié couverts de vêtements en lambeaux, les squelettes des moines précipités jadis, du portail de l’église dans le gouffre. Ils sortaient du fond de l’onde, s’accrochaient, avec les longs doigts de leurs mains osseuses, aux fentes des rochers et grimpaient ainsi jusqu’à toucher le bord du précipice, et d’une voix basse, sépulcrale, ils disaient avec une expression de douleur déchirante, le premier verset du psaume de David : Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam!

Quand les moines furent arrivés au péristyle du temple, ils se rangèrent sur deux files, avant d’y entrer, et allèrent s’agenouiller dans le chœur, continuant à chanter avec des voix plus élevées, plus solennelles, les versets du psaume. Une musique accompagnait en mesure leurs voix, et cette musique était le bruit du tonnerre que la tempête passée murmurait au loin ; c’était le bourdonnement du vent gémissant dans les grottes de la montagne ; c’était le bruit monotone de la cascade qui tombe sur les rochers, de la goutte d’eau qui s’infiltre, et le cri du hibou caché, et le frôlement des reptiles inquiets. Tout cela composait cette musique et, en outre, quelque chose d’inexplicable, d’à peine compréhensible, une chose semblable à l’écho d’un orgue… accompagnant les versets du gigantesque hymne de contrition composé par le roi psalmiste, avec des notes et des accords aussi grandioses que les paroles sont terribles.

La cérémonie continua ; le musicien qui y assistait, absorbé, atterré, croyait être hors du monde réel, et vivre dans les fantastiques régions des rêves, là où les choses revêtent des formes étranges et phénoménales. Une terrible secousse vint l’arracher à la stupeur qui absorbait toutes les facultés de son esprit ; ses nerfs tressaillirent sous le coup d’une émotion des plus violentes, ses dents claquèrent, il fut pris d’un tremblement impossible à réprimer, et le froid pénétra jusqu’à la moelle de ses os. Les moines prononçaient, en ce moment, ces effroyables paroles du Miserere : In iniquitatibus conceptus sum ; et in peccatis concepit me mater mea.

Aux accents de ce verset, répercuté d’écho en écho, renvoyé de voûte en voûte, il s’éleva une clameur épouvantable qui semblait le cri de douleur arraché à l’humanité entière par la conscience de ses iniquités ; cri horrible composé de tous les gémissements de l’infortune, de tous les hurlements du désespoir, de tous les blasphèmes de l’impiété ; concert monstrueux, digne expression de ceux qui, conçus dans le péché, ont vécu dans l’iniquité. Le chant continua, tantôt d’une tristesse navrante et profonde, tantôt pareil à un rayon de soleil qui, rompant les sombres nuages de la tempête, substitue, à l’éclair terrifiant, un éclair de joie ; il continua jusqu’à ce que, grâce à une transformation subite, l’église resplendissante fût baignée d’une lumière céleste.

Les ossements des moines se recouvrirent de leurs chairs ; une auréole lumineuse brilla au-dessus de leurs fronts ; la coupole s’ouvrit et laissa voir le ciel semblable à l’océan lumineux accessible aux regards des justes. Les séraphins, les anges, les archanges et les chœurs célestes accompagnaient d’un hymne glorieux ce verset, qui montait alors jusqu’au trône du Seigneur, comme une trombe d’harmonie, comme la gigantesque spirale d’un encens sonore : Auditu meo dabis gaudium et laetitiam, et exultabunt ossa humiliata.

En ce moment, la clarté éblouissante aveugla les yeux du pèlerin, ses tempes battirent avec violence et ses oreilles bourdonnèrent ; il tomba sans connaissance à terre et n’entendit plus rien.

III

Le jour suivant les pacifiques moines de l’abbaye de Fitero, auxquels le frère lai avait conté la singulière visite de la nuit précédente, virent arriver, pâle et hors de lui, le pèlerin inconnu.

– Avez-vous entendu le Miserere ? lui demanda, avec une certaine ironie, le frère lai, lançant à la dérobée un regard d’intelligence à ses supérieurs.

– Oui, répondit le musicien.

– Et qu’en pensez-vous ?

– Je vais l’écrire. Donnez-moi asile dans votre maison, continua-t-il en s’adressant à l’abbé ; un asile et du pain pendant quelques mois, et je vous laisserai une œuvre d’art immortelle, un Miserere qui effacera mes fautes aux yeux de Dieu, éternisera ma mémoire, éternisant en même temps celle de cette abbaye.

Les moines, par curiosité, conseillèrent à l’abbé d’accéder à sa demande ; l’abbé, par compassion, car il le croyait fou, y consentit enfin et le musicien, aussitôt installé dans le monastère, se mit à l’œuvre. Il travaillait jour et nuit avec une infatigable ardeur. S’arrêtait-il au milieu de sa tâche, il semblait écouter quelque chose qui vibrait dans son imagination ; ses pupilles se dilataient, il bondissait sur son siège et s’écriait : « C’est cela, oui, oui, il n’y a pas à en douter… c’est cela ! » Et il continuait à écrire des notes avec une rapidité fébrile, qui étonna plus d’une fois ceux qui l’observaient secrètement. Il écrivit les premiers versets et les suivants, parvint à la moitié du psaume ; mais arrivé au dernier verset de ceux qu’il avait entendus dans la montagne, il lui fut impossible de continuer.

Il écrivit un, deux, cent, deux cents brouillons ; tout fut inutile ; sa musique ne ressemblait plus à la musique déjà notée et le sommeil ne ferma plus ses paupières, et il perdit l’appétit, et la fièvre envahit sa tête ; il devint fou et mourut, enfin, sans pouvoir terminer le Miserere, que les frères gardèrent après sa mort, comme une chose extraordinaire, et qu’ils conservent encore aujourd’hui dans les archives de l’abbaye.

Quand le petit vieux eut fini de me conter cette histoire, je ne pus m’empêcher de jeter de nouveau les yeux sur l’antique, le poudreux manuscrit du Miserere ouvert encore sur l’une des tables. In peccatis concepit me mater mea. Tels étaient les mots de la page qui s’offrait à mes regards et dont les notes, les clefs, les signes mal formés semblaient se moquer de moi, et être indéchiffrables pour les profanes en musique. Pour pouvoir les lire, j’eusse donné un monde.

Qui sait si ce n’était qu’une folie ?

Gustave-Adolphe BÉCQUER (1836-1870), espagnoles.

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31 décembre, 2014

De la souris et du chameau lequel est le plus sage ? (Conte touareg)

Classé dans : — unpeudetao @ 18:39

De la souris et du chameau lequel est le plus sage ? La fable que disent les conteurs du désert nous en apprend beaucoup sur le monde animal… La souris est habile, rusée, rapide, intelligente. Le chameau est fidèle, serviteur dévoué, mais jamais on ne dit qu’il est fin ou futé, qu’il a de la malice ou de la malignité… Et pourtant !… Ecoutez la suite :

 

Une souris, fuyant l’homme, sauta sur un chameau et, imitant son maître, fit claquer sa langue, fouetta la bosse, lui intimant l’ordre de se lever et d’avancer. Le chameau ne dit mot, et ébranla l’équipage. La souris orgueilleuse, certaine de son pouvoir, fit des bonds de fierté sur la montagne de poils. Arrivé sur les bords d’un tout petit oued qui coulait, le chameau demanda à la souris de descendre, de passer devant lui, le tenir par la bride afin de le guider. – Souris, mon chamelier, montre-moi donc la route. Je ne suis que monture. Toi tu sais le chemin. – C’est que… Dans ce ruisseau… Je crains de me noyer ! Alors le chameau dit : – Tout seul, jamais je ne l’ai fait. Je veux bien aujourd’hui pour toi, essayer. Et il mouille ses pieds en déclarant que l’eau n’est pas profonde, et qu’elle n’atteint même pas le bas de ses jarrets. – Oui, mais, dit la souris, ce qui pour toi est minuscule devient pour moi montagne, et la puce qui te pique est pour moi éléphant des tropiques. Ce qui est filet d’eau pour toi, devient pour les souris un océan furieux. Je ne puis te guider. – Alors, dit le chameau, cesse de faire la fière, descends de ta monture pour réfléchir au moyen d’échapper à l’homme qui te poursuit et que je vois venir. – Pardon, dit la souris, je t’offre à genoux mille prières pour me faire traverser. J’irai par les monts et les dunes chanter tes louanges et dire que le chameau est le plus sage des animaux.

 

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29 avril, 2014

Le chat pélerin (Conte mauritanien)

Classé dans : — unpeudetao @ 12:12

Un chat vivait à côté d’un village de souris, les temps étaient très durs ; il n’y avait rien à manger. De peur d’être dévorées, les souris s’empressaient d’entrer dans leurs trous, à chaque fois qu’elles voyaient le chat. Celui-ci maigrissait à vue d’œil. Un matin très tôt, le chat sort de chez lui, marche dans les rues désertes en criant à haute voix pour se faire entendre : – Écoutez-moi, je ne dis que la vérité, demain je vais faire un pèlerinage à la Mecque, comme ça je ne ferai plus de mal à autrui. Après avoir arpenté toutes les rues vides, il part au pèlerinage. Le temps fait ce qu’il a toujours l’habitude de faire, c’est-à-dire qu’il passe et un jour, le chat revient de son pèlerinage. Il est vêtu tout de blanc. Il porte un large boubou blanc, et est coiffé d’un turban blanc. Il tient dans sa main gauche un long chapelet en perle, il a laissé pousser une longue barbe, il marche lentement en s’appuyant sur un bâton qu’il tient dans sa main droite. Dès le lendemain de son retour, il convoque à la mosquée, toutes les souris afin qu’elles écoutent une causerie religieuse. Les souris rassurées par son changement répondent toutes à l’appel. Elles entrent toutes dans la mosquée, toutes, sauf une, la plus vieille d’entre elles. Cette dernière, choisit un coin derrière la porte en disant que c’était la meilleure place pour écouter le discours du chat. Le chat pèlerin accompagné d’un autre chat, le chat sentinelle, s’installe devant l’assemblée. Après les salutations d’usage, le chat pèlerin chuchote quelques mots dans le creux de l’oreille du chat sentinelle qui ferme la porte. En un clin d’œil, les deux chats se jettent dans la foule des souris et les dévorent toute sauf, bien sûr, la vieille souris qui détale en disant haut et fort : – Un ennemi ne devient jamais un ami.

 

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19 novembre, 2013

La souris du logis et la souris du désert, AL-IBSHÎHÎ

Classé dans : — unpeudetao @ 16:37

On raconte que la souris du logis vit la souris du désert dans la gêne et la peine ; elle lui dit :
« Que fais-tu ici ? Viens avec moi au logis car il y a toutes sortes d’opulence et d’abondance ».
Alors la souris du désert  vint avec elle.

 

Mais voici que le propriétaire du logis qu’elle habitait lui tendit un piège, constitué par une brique au-dessous de laquelle il avait placé un bout de graisse. Elle se précipita pour prendre le gras, la brique lui tomba dessus et l’écrasa. La souris des champs s’enfuit, hochant la tête et, étonnée, elle dit :
« Certes, je vois une grande abondance, mais aussi une grande affliction ; par conséquent, la santé avec la pauvreté me sont plus douces que la richesse qui conduit à ma perte. »
Puis elle s’enfuit vers le désert.

 

AL-IBSHÎHÎ (1388-1446).

 

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9 mai, 2012

Le membre dur (Conte soufi)

Classé dans : — unpeudetao @ 14:04

 

      Un jour, un espion de peu d’envergure vint dire au chah d’Égypte : « Le chah de Mossoul possède une esclave qui est aussi belle que les houris ! Sa beauté est telle qu’on chercherait en vain l’équivalent sur cette terre. Sa beauté infinie est indescriptible, mais voici un portrait d’elle ! »
      En voyant le visage peint de la belle esclave, le sultan fut si surpris que sa coupe de vin lui échappa des mains. Rempli d’admiration, il se mit à se lamenter. Puis, il désigna un vaillant guerrier, lui confia d’innombrables soldats et l’envoya vers Mossoul :
      « Si quelqu’un, lui dit-il, t’empêche de t’emparer d’elle, détruis-le, lui et ses biens. Mais, si on te la donne, amène-la-moi vite afin que je puisse m’unir avec cette lune. »
      Précédée de tambours et de drapeaux, l’armée prit le chemin de Mossoul à grand vacarme. Les soldats tombèrent sur la ville comme une nuée de sauterelles. Des pluies de flèches et de pierres s’abattirent sur la cité et les étincelles des épées firent couler beaucoup de sang des semaines durant.
      Un jour, le chah de Mossoul envoya un émissaire au chef de l’armée, porteur du message suivant :
      « Pourquoi fais-tu couler le sang de tant de fidèles ? Les cadavres forment des montagnes de notre côté. Si c’est Mossoul que tu désires conquérir, cela peut se faire sans répandre le sang. Je m’en irai et te laisserai entrer dans notre ville. Car une seule chose m’importe désormais : qu’il n’y ait plus de sang versé. Si ce sont des pierres précieuses que tu convoites, c’est encore plus facile. »
      Le chef désarmée montra à l’émissaire le portrait de la belle esclave en disant :
      « Voilà ce que je veux ! Et autant me la donner tout de suite car je ne doute pas d’être victorieux. »
      Quand il fut informé de la chose, le chah de Mossoul s’écria :
      « Je ne suis pas un idolâtre ! Je n’ai que faire des apparences car c’est la vérité que je cherche ! »
      Ainsi, afin d’éviter de faire couler le sang des fidèles, le chah sacrifia-t-il sa belle esclave. Mais, quand l’émissaire amena cette dernière au chef de l’armée, celui-ci en tomba amoureux à l’instant même.
      L’amour est un océan et les cieux n’en sont que l’écume. Sache que les cieux tournent par l’effet de l’amour. Sans lui, le coeur de l’univers deviendrait un bloc de glace. Comment, sans lui, une chose inanimée se transformerait-elle en végétal et comment, sans lui, ce végétal serait-il sacrifié pour un être animé ? Sans lui, comment l’esprit serait-il le secret de ce souffle qui a fécondé Myriam (Marie) ?
      Notre vaillant guerrier a donc pris ce puits pour un chemin. Cette terre aride lui a plu et il a commencé ses semailles. Mais lorsqu’un homme fornique en rêve avec une femme, il comprend à son réveil et commence à regretter en disant : « Hélas, j’ai répandu mon eau dans la vanité ! »
      Notre héros selon la chair n’était donc pas un véritable héros et il dissipait ses graines dans le désert. Le cheval de l’amour a pris le mors aux dents et ne craint plus la mort. Il va disant : « Je ne reconnais plus de sultan car mon oeuvre, c’est l’amour ! »
      Quand un lion voit son reflet dans un puits, il l’attaque et finit par tomber dans le puits. Il ne faut pas que l’homme soit intime avec la femme car l’homme et la femme sont comme le feu et le coton. Pour qu’un pareil feu reste innocent, il faudrait qu’il soit, comme celui de Joseph, arrosé de l’eau de vérité.
      Sur le chemin du retour, le vaillant guerrier établit son campement dans une forêt. Il était tellement sous l’emprise du feu de l’amour qu’il ne distinguait plus la terre du ciel. Rentrant sous sa tente, il se précipita à la rencontre de la belle esclave.
      En un tel instant, que devient la raison ? Que devient la crainte du sultan ? Quand le désir charnel bat le tambour, la raison s’effondre. Et nos yeux éblouis considèrent le sultan comme s’il était un moustique.
      Donc, le vaillant guerrier se défit et s’allongea aux côtés de la belle esclave. Au moment même où son membre atteignait sa forme achevée, un grand bruit éclata à l’extérieur. Notre héros se leva en hâte, se saisit de son épée et sortit de sa tente. Là, il vit un lion qui créait la panique parmi les soldats. Les chevaux étaient en fuite, renversant les tentes sur leur passage. Sans crainte, le guerrier se mit devant le lion et lui trancha la tête d’un seul coup d’épée. Puis, il retourna dans sa tente auprès de la belle esclave qui était pleine d’admiration devant son courage. Mais le membre du guerrier, qui était resté en érection durant son combat avec le lion, s’amollit soudain alors qu’il la prenait dans ses bras.
      Notre héros a perdu le droit chemin à cause d’une fausse aurore. Comme un moustique, il s’est noyé dans une marmite de lait. Quelques jours suffirent pour qu’il éprouve des remords : par crainte du sultan, il fit jurer à la belle esclave de ne pas révéler leur secret.
      Quand le sultan vit l’esclave, il tomba dans l’ivresse.
      « Vit-on jamais pareille chose, s’exclama-t-il. Je n’en crois pas mes yeux ! Cela dépasse tout ce qu’on m’avait rapporté ! »
      À quoi bon posséder l’Orient et l’Occident puisque tout ceci est aussi éphémère que l’étincelle ? Le sultan, plein de désir, emmena la belle esclave dans sa chambre dans le but de consommer l’acte d’amour. Mais, tandis qu’il était assis entre les jambes de cette dernière, un incident vint lui couper le chemin du plaisir. Un bruit de souris se fit entendre et son membre se ramollit soudain sans qu’il y puisse remédier. En effet, il craignait que ce soit là quelque serpent dissimulé dans la paille de la litière.
      À la vue de cette faiblesse soudaine et de ce ramollissement, la belle esclave se mit à rire car elle se rappelait le vaillant guerrier dont le membre était resté ferme au cours du combat avec le lion. Elle fut ainsi prise d’un rire incoercible. Et son rire était comme un déferlement qui finit par faire entrer le sultan dans une violente colère. Il dégaina son épée :
      « Dis-moi la vérité, s’écria-t-il. Ton rire a mis le doute dans mon coeur. Si tu me caches quelque chose, je te couperai la tête. Si tu parles, tu seras libre et heureuse. »
      L’esclave se vit donc contrainte de raconter son union avec le guerrier durant son voyage et aussi la cause de son rire : la comparaison entre le membre du guerrier face à un lion et celui du sultan face à une souris !
      Ne sème pas de mauvaises graines car un jour elles germeront et paraîtront au grand jour. D’un seul coup, le sultan comprit toutes les injustices qu’il avait commises dans le seul but de posséder cette esclave et il se repentit devant Dieu en disant :
      « J’ai eu envie de la femme d’un autre. J’ai forcé la porte d’autrui et quelqu’un a forcé ma porte ! Ce que j’ai voulu faire à d’autres, cela m’est arrivé à moi, comme punition. J’ai dérobé l’esclave du chah de Mossoul et on me l’a dérobée ! J’ai trahi et j’ai été trahi. Si je me venge sous l’empire de la colère, ceci me reviendra car je suis la source de tout ce qui vient d’arriver. Ô mon Dieu, pardonne-moi ! Pardonne-moi ! »
      Puis, il dit à l’esclave :
      « Que tout ceci reste entre toi et moi. Je te donnerai à ce vaillant guerrier car, par sa mauvaise action, il m’a fait un bien immense. »
      Il fit venir le guerrier et lui dit :
      « Cette esclave a cessé de me plaire car sa présence attriste la mère de mon enfant. Comme tu as risqué ta vie pour elle, je ne peux que te la remettre ! »
      Il la remit donc au guerrier et décapita ainsi sa colère et ses désirs.

 

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